CHAPITRE IV
Le développement économique. — agriculture et industrie
Le recrutement des gens de métier. — Le programme : apprendre aux habitants à tirer parti des ressources de la colonie, doter la colonie de ressources nouvelles. — Multiplication delà race bovine. — Introduction des chevaux et des moutons. — La ferme-modèle des Islets. — La bière. — Le chanvre. — La laine. — Les bois. — Les constructions navales. — Les pêches sédentaires. — Les mines.
Le programme de Colbert et de Talon comporte une seconde partie. Ce n'est pas assez d'avoir, en quelques années, triplé la population française du Canada. L'heure est venue d'imprimer un essor vigoureux à son développement économique.
Cela est impossible tant qu'on n'aura pas introduit en Nouvelle-France un nombre suffisant de gens de métier. Aquel point la colonie souffre de leur pénurie, Talon l'a appris dès la Rochelle (1). A peine débarqué à Québec, il se hdte, par son premier recensement, celui de 1665-1666, de relever, avec exactitude, tout ce qu'il y a d'artisans aux bords du Saint-Laurent. La liste n'est pas longue : 11 boulangers, 1 brasseur, 7 chapeliers, 7 charrons, .% charpentiers, 1 cliarbonnicr, 3 chaudronniers, Bcordicrs, 20 cordonniers, Scorroyeurs, 4 drapiers, 1 fondeur, 32 maçons, 27 menuisiers, 9 meuniers, 1 pelletier, 1 scieur de
(1) Talon à Colbert, 21 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gcn., 2, 1663-
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pierre, 14 taillandiers, 30 tailleurs d'habit, 1 tourneur, etc. (1). Ce n'est point avec ces deux centaines d'hommes que l'on peut créer de puissantes manufactures. Talon leur cherche du renfort parmi les serviteurs qui ont fini leur temps, parmi les soldats (2). Surtout il fait venir des artisans de France (3). A tous, pour les décider, il offre de sérieux avantages. Ils participeront à toutes les distributions qui sont faites aux colons (4), ils auront des salaires assurés dans les ateliers (5) qu'il organise. Une promesse plus tentante encore pour ceux qui n'ont pas de lettre de maîtrise, c'est que l'intendant, d'accord avec le Conseil souverain et les principaux habitants, aura qualité pour les leur conférer. Mais il est entendu que cet effort et cette dépense ne seront pas à renouveler. A l'avenir, la colonie recrutera ses ouvriers sur place. On tiendra la main à ce que les maîtres prennent « des apprentifs pour commencera multiplier et perpétuer chaque espèce de métier sans qu'il soit nécessaire de retomber tous les ans sur la France (6). »
« Le programme « économique » de Talon est ambitieux. Il apprendra aux colons à tirer parti de toutes les ressources qui sont à leur portée. Il dotera le pays de richesses nouvelles. Et il ne lui suffit pas que la France d'Amérique devienne capable de subvenir à ses besoins; il veut encore que, dès maintenant,
(1) Censuses of Canada, vol. IV, pp. 4-5.
(2) « Je me suis fait donner des rôles particuliers de chaque soldat, afin qu'arrivés que nous serons, je puisse en tirer ceux qui seront d'une profession plus utile au public et les distribuer aux habitants, ou bien donner à chaque soldat de mestier quelque occupation qui luy convienne pour qu'il ne demeure pas oisif dans le temps que le service du roy, ne l'attachera pas à son principal employ, la guerre: Talon à Golbert, 21 mai 16Go. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 137.
^3) Talon parle « de familles nouvellement venues pour commencer les manufactures. >> Talon à Golbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77,
(4) Id. loc. cit.
(5) « Je projette dès ici (la Rochelle) de choisir les plus habiles gens des mestiers et de former de chacun des ateliers pour l'utilité publique. » Talon à Colbert. 21 mai 1665. Arch. col. Canada, corr.gén., 2, 1663-1667, fol. 137. — « J'ai formé des ateliers qui ont entretenu près de trois cents cinquante hommes durant tout l'été. » Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1772, fol. 172.
(6) Talon à Colbert, la Rochelle, 21 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 137.
/ elle commence à produire de quoi alimenter une exportation ' rémunératrice (1). Tout cela n'est réalisable qu'à une condition, et c'est que Louis XIV consente à de nouvelles dépenses. La colonie manque encore plus de capitaux que d'hommes. Les habitants les mieux établis peuvent, tout au plus, dans une association avec le roi, fournir leur quote-part.
Nous avons vu que le Canada a de belles prairies naturelles, et que, depuis longtemps déjà, on y pratique l'élevage avec succès, notamment à la côte de Beaupré. Pourtant jusqu'ici la race bovine a seule prospéré. Elle est représentée en 1667 par 3.107 têtes qui sont, presque toutes, groupées à l'est de Québec, sur la côte nord, de la rivière Saint-Charles au cap Tourmente (2) : ce qui est un chiffre considérable, si l'on met en face celui des habitants qui n'est, pour cette année, que de 3.918.
On procède avec les animaux comme avec les hommes. La compagnie achète et transporte, le roi rembourse ; Talon exerce à l'arrivée un contrôle attentif (3). Ce sont d'abord des chevaux que l'on réclame. En 1665, il en passe 14; en 1667, 14 encore ; en 1668, 13 ; en 1669, 14 (4). L'intendant préside à la distribution et prend des mesures pour faire emplir les cavales et conserver les poulains (5). Tous ces soins sont récompensés.
(1) « C'est dans ces veues que les premières pensées de M. Talon... furent de s'appliquer avec une activité infatigable à la recherche des moyens par lesquels il pourroit rendre ce païs florissant, soit en faisant les épreuves de tout ce que cette terre peut produire, soit en establissant le négoce, et nouant les correspondances qu'on peut avoir d'icy non seulement avec la France, mais encore avec les Antilles, Madère et les autres peuples tant d'i^urope que d'Amérique. ))/?eZa^. des Jésuites, 1666-1667, p. .3.
(2) Recensement de 1667. Censuses of Canada, vol. IV, p. 7. Il y a 180 têtes à Québec, 578 à Beaupré, 251 à Beauport, 765 dans le district de la rivière Saint-Charles (Notre-Dame-des-Anges, rivière Saint-Charles, Cliariesbourg).
(3) Observations faites par Talon sur Testât présenté à monseigneur Colbert par la compagnie des Indes occidentales portant l'emploi des deniers fournis par le roy pour faire passer en Canada... (en 1665-1660-1667-1008), 1669. Arch. col. Canada, corr. gén.,3, 1668-1672, fol. 31. - En 1667, Talon signale à Collicrt qu'on lui a envoyé des chevaux trop âgés. Talon à Colbert, 27 octobre 1667. Arch co/. Canada, corr. gén.,2, 1663-1667, fol. 3U0.
(4) Ordre du roy [)Our le paiement de 64 659 livres pour les frais de renvoi de 5ij0 persormes des deux sexes, 12 cavales, 2 étalons et 50 brebis, 16 février 1669. Arch. col. Canada. Mémoires, 1665-1669, fol. 380.
(5) État de la distribution des cavales, 167'). Arch. col. Canada. Mé-
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L'espèce est acclimatée. On a 145 chevaux en 1679 (1), 400. en 169:2 (2), 1.812 en 1706 (3). On en viendra au dix-huitième siècle à se plaindre qu'ils pullulent. Mais on échoue avec les ânes. Talon en réclame en 1670 (4). On parvient à en avoir 12 en 1679 (5), mais, pour une raison ou une autre, ils n'ont pas de postérité. A l'heure actuelle, notre patient et vigoureux baudet est encore inconnu au Canada. On est plus heureux avec les moutons. Il y en a déjà 45 en 1667 (6), 44 débarquent en 1668 (7). Il suffît qu'on défende de tuer les agneaux pour qu'ils multiplient avec rapidité. Trois ans plus tard, Talon écrit à Colbert qu'il n'est plus nécessaire d'en envoyer, et que, si l'on en manque, on pourra en tirer de l'Acadie et des colonies anglaises (8). Le recensement de 1679 en donne 719 (9). Les porcs prospèrent également. Ils ne figurent au recensement qu'à partir de 1688 où ils sont 3.701 (10). Mais, dès 1671, nous savons qu'ils sont dans la Nouvelle-France « aussi familiers que dans l'Ancienne », de sorte que le pays se passe déjà des lards de la Rochelle (11). Lesbestiauxdeviennentbientôt si nombreux que le Conseil souverain va être obligé de faire des règlements pour les empêcher de gâter les cultures (12).
moires, 1670-1676, fol. 5. — Mémoire de Colbert à Talon (avec réponses de Talon en marge), 18 mai 1669. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672,
(1) Recensement de 1679, Censuses of Canada., vol. IV, p. 10.
(2) Recensement de 1692, id.., vol. IV, p. 29.
(3) Recensement de 1706, id.^ vol. IV, p. 48.
(4) Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.
(5) Recensement de 1679, Censuses of Canada, vol. IV, p. 10.
(6) Recensement de 1667, id., p. 7.
*7) Observations faites par Talon sur Testât présenté à monseigneur Colbert par la compagnie des Indes occidentales, 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 31.
(8) Talon au roi, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr, gén., 3, 1668-1672, fol. 159.
(9) Recensement de 1679, Censuses of Canada, vol. IV, p 10.
(10) Recensement de 1688, id., p. 23.
(11) Talon au roi, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, cor. gén. 3, 1668- 1J&72, fol. 159.
(12) Arrêt du Conseil souverain (18 octobre 1673) sur les requestes présentées par divers habitants de Notre-Dame des Anges et de Beauport. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, p. 803.
Talon sait que l'on instruit surtout les hommes en leur prêchant d'exemple. Il offre à l'imitation des habitants une habitation modèle : sa terre des Islets sur la rivière Saint-Charles. Là, il entretient de nombreux chevaux et un beau troupeau de bêtes à cornes. Il a même « une grande basse-cour qui sert comme de pépinière pour tout ce qu'on veut faire multiplier dans le pays. On y eslève toute sorte de volailles, de coqs d'Inde, de canards, d'outardes, d'oies, de pigeons et choses semblables pour distribuer aux habitants (1). »
Une autre préoccupation de l'intendant c'est d'introduire des cultures nouvelles. Le Canada a de la vigne sauvage. Mais on désespère d'en tirer du vin (2). Il ne faut pas songer à en faire venir de France. Pourtant les habitants ne sauraient toujours se contenter de cette boisson qu'ils appellent le bouillon (3). L'idée de leur procurer de la bière vient naturellement à Talon. L'orge a bien réussi dans l'Amérique française. Le propriétaire des Islets fait planter et cultiver six mille perches de houblon « qui produisent du fruit autant abondamment... et d'aussi bonne qualité que celuy des houblonnières de Flandre » (4). Il ne reste plus qu'à apprendre aux Canadiens à fabriquer de la bière. Talon s'en charge encore. Il construit une brasserie, où, suivant l'expression de Frontenac, il joint la magnificence à la commodité (3). L'année même où elle est achevée, elle peut fournir quatre mille barriques. C'est deux fois plus qu'il n'en faut pour la consommation de la colonie. Mais l'intendant a déjà des débouchés en vue pour l'exportation (6).
(1) Description du Canada, 1671. Arck. col. Canada, corr. gén., 3, 1668- 1672, fol. 192.
(2) Encore aujourd'imi le Canada ne produit de vin que dans un petit district du sud-ouest de la province d'Ontario. C'est le comté d'Essex auquel sa situation entre deux lacs (Ontario et Saint-Clairj donne un climat d'une douceur exceptionnelle.
(3) .")ur le bouillon voir dans les Jugements et délibéralions du Conseil souverain^ t. I, la note de la page 340.
(4) Talon au roi, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 150.
(5) Frontenac a Colbert, 2 novembre 1672. Avch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 233. — La brasserie de Talon deviendra le siège du Conseil souverain.
(6) Talon au roi, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 159.
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Talon tient beaucoup aussi à encourager la culture du lin, et surtout celle du chanvre. En 1666, il sème du chanvre et en distribue de la graine. Pour achever de vaincre les hésitations des habitants, il imagine « de les réduire à avoir besoin de fil». Il se saisit de tout ce qu'il trouve de fil dans la colonie. Il n'en donne qu'à ceux qui s'engagent à le rembourser en chanvre. Il demande à Colbert d'obtenir de la compagnie qu'elle renonce à en importer (1). Bientôt quelques colons se laissent convaincre. Talon s'empresse d'acheter leur récolte « pour faire connaître aux autres qu'ils en auront le débit (2j. » Si bien qu'en 1671 il croit la bataille gagnée, et qu'il écrit au roi : « On peut avec beaucoup de raison espérer que, dans trois ans d'ici, les habitants y auront, de leur culture et de leurs propres manufactures, la meilleure partie et peut-être le tout des toiles nécessaires à leur usage, quoiqu'il s'en consomme pour plus de soixante mille livres par année commune. » Il entrevoit le morne iif 011 ils auront du « surabondant » à envoyer en France. « L'ii seul habitant a fourny dans les magasins de Sa Majesté huit minots de. graine et cent livres de chanvre après avoir pris la provision de sa famille (3). »
Dans le même ordre d'idées, Talon ne tolère pas que l'on laisse perdre la laine des cent et quelques brebis que possède la colonie. Elle lui donne du droguet, du bourracan, de l'étamine, de la serge de seigneur (4); il ne lui manque plus que de faire du drap. En même temps, il a une tannerie, la manufacture des souliers est commencée, et, comme il convient dans le pays du castor, aussi celle des chapeaux (5). Le 2 novem-
(1) Talon à Colbert, 13 novembre 1666. ^rc/i. col. Canada, corr. gén.,2, 1663-1667, fol. 216.
(2) Mémoire de Colbert à Talon (avec réponse de Talon en marge) du 18 mai 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, fol. 39.
(3) Talon au roi. Mémoire sur le Canada, 2 novembre 1671. Arch. col, Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 159.
(4) Ici. loc cit.
(5) Pour le débit des cuirs de bœufs et de vaches... et qui servira aussi pour accommoder les peaux d'élan... » Description du Canada, 1671. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 192. — L'existence de la tannerie est signalée en 1669 par Patoulet. Patoulet à Colbert, 11 novembre 1669. ^rc/i. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 61. — Relat. des Jésuites, 1667-1668, p. 3.
bre 1671, il peut écrire au roi sur le ton du triomphe : « Présentement j'ay des productions du Canada de quoy me vestir du pied à la teste. Rien en cela ne me paraît plus impossible, et j'espère qu'en peu de temps le pays ne désirera rien de l'Ancienne France que très peu de chose du nécessaire (1). »
La richesse principale de la Nouvelle-France, c'est la forêt. C'est là un trésor où l'on peut puiser, à mains pleines, sans crainte d'atteindre au fond. Va-t-on toujours se contenter de prélever sur l'abatis de quoi construire et de quoi se chauffer? Colbert, qui, d'ordinaire, attend les propositions de son homme de confiance, prend, cette fois, l'initiative. Il lui demande de faire préparer du merrain (2) pour l'exportation. Ce merrain sera d'un débit facile en France où les habitants sont obligés de faire venir des bois de Norvège (3. Mais l'intendant comme le ministre (4) songent surtout à donner des vaisseaux au roi, avec cette différence que Colbert ne réclame que de la matière première, et que Talon veut entreprendre, sur place, les constructions navales. Talon procède avec sa méthode habituelle. 11 visite les côtes. Il constate que la matière abonde, qu'elle est de belle qualité. Il se hâte de prévenir la dissipation qui se pourrait faire des bois propres à la marine « en prononçant de vigoureuses défenses de couper non seulement ce qui se trouvera en corps de chesnaye, mais mesme les arbres qui seront espars dans l'estendue des concessions (5). » Mais trouai) Talon au roi, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 159.
(2) Le merreia, mairain ou mairrain, c'est du bois de charpente propre à bâtir.
(3) « Je vous diray... qu'il me semble qu'en faisant une grande quantité de merrein au Canada l'habitant y trouverait bien son compte parce que le roy faisant réserver tous les bois propres à la construction des Viiisseaux sans permettre que l'on en fasse du merrein les particuliers sont obligés d en aller chercher en Norvège. » Colbert à Talon, 5 avril 16GG. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1G63-1667, fol. li)l).
(4) « Convenir avec le sieur Colbert de Terron des moyens que l'on peut pratiquer pour faire débiter des bois en grande quantité au Canada pour le bastimentdes vaisseaux du roy et pour les faire apporter en France... » Mémoire du roy pour être mis es mains de Talon, 18 may 1669. Arch. col. Cmada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 39.
(5) Talon à Colbert, 27 octobre 1667. Arch. col. corr. gén., 2, 1663-1667, foi. 306 — Désormais il y aura dans tous les actes de concession uno clause pour réserver les chênes au roi.
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vera-t-on aussi ce qu'il faut pour le calfatage, le goudron et le brai? Un maître ouvrier venu de France fait, en 1671, des essais qui résolvent la question par l'aftirmative (1). Il n'y a plus qu'à mettre les navires au chantier. Talon, au reste, n'a pas eu la patience d'attendre que toutes ces épreuves fussent terminées. Il a construit, en 166(3, un navire de six vingts tonneaux (2). Ce navire a déjà fait plusieurs voyages en France (3), lorsque l'intendant s'associe à deux Canadiens pour faire les frais d'un bâtiment de quatre cents tonneaux, percé pour quarante-huit canons (4). II ne reste plus qu'à obtenir du roi une prime pour les habitants qui construisent des navires. Elle est accordée en 1670, à raison de quatre francs par tonneau (5).
La forêt canadienne peut aussi fournir de la potasse (6). Talon le signale à Golbert, et celui-ci « fait octroyer à Nicolas Folin, pour douze ans, le privilège de faire seul au Canada la fabrique et composition des potasses de même qu'en Moscovie et celle des savons mois et autres ainsy qu'ils se font en Hollande (7). »
(1) « Le sieur Arnolf Alix faiseur de goldron est établi pour son hyverncment avec le nombre d'ouvriers qu'il m'a demandé. Il m'a fait savoir qu'il avait quinze cens pieds d'arbres escorchés, que, sans sortir de ce lieu, il pourrait se promettre de trouver de la matière pour travailler trente ans durant. » Talon à Golbert. Mémoire sur le Canada, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.
(2) Talon à Colbert, 13 novembre 1666. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 216.
(3) Description du Canada, 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668- 1672, fol. 192.
(4) Talon à Colbert, 27 octobre 1667. v4rc/i. col. Canada, corr. gén., 2,
(5) Talon. Addition au présent mémoire au roi. Ai-ch. col. Canada, corr.
(6; Talon attend de grands résultats de la fabrication de la potasse. « La potasse ayant très bien réussi dans toutes ses épreuves, soit seule et employée à lessiver le linge, soit convertie en savons mois... peut être fabriquée en Canada en quantité si grande qu'elle pourra donner lieu à Paris de se passer des soudes d'Espagne qu'il consomme pour des sommes considérables. Elle pourra de mesme donner lieu à Douay, l'Isle, Tournay et Courtray et autres villes de Flandre, de mesme que celles de France qui blanchissent des toiles de se passer des potasses de Moscovie... qui fortifient le commerce des Hollandais qui font de cette matière une partie de leurs retours » Mémoire sur le Canada par M. Talon, 1673 (daté de Paris). Arch. col. Canada, corr. gén., 4, 1672-1678, fol. 32.
(7) Concession enregistrée au Conseil souverain, le 5 octobre 1671. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, p. 664,
204 LA rOLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE
Il faut encore apprendre aux Canadiens à tirer parti de ce fleuve sans pareil où se rencontrent, avec les plus belles espèces des eaux douces, le hareng, la morue et même le loup marin et le marsouin blanc qui donnent de l'huile de si bonne qualité (1). A ce vivier prodigieux on doit vraiment demander autre chose que la sul^sistance de quelques milliers d'hommes. Talon use du procédé qui lui réussit toujours. Il nourrit le régiment de Carignan avec de la morue. Et, ce qui est un stimulant énergique, il assure à ceux qui la fournissent de gros bénéfices (2). C'est assez pour entraîner tout le monde. Dès la première année, les résultats sont des plus encourageants. Mais ils ont été obtenus par les pêches « ambulantes » et Talon attend beaucoup mieux des pêches « sédentaires. » Elles seront « Tâme et tout le soutien du négoce, » Il s'occupe de créer une compagnie «pour soustenir la despense de leurs commencements (3). » Cette compagnie est en formation en 1670, et fait venir de France cent matelots (4). L'année suivante, deux concessions de pêche sont données, l'une sur le golfe à Ganseau, et l'autre sur le bas Saint-Laurent au-dessus des sept îles, la première à Denis, la seconde à Bissot (5).
(( Travailler toujoursàlarechercheetestablissement des mines de fer, plomb, cuivre et estain et considérer ce travail comme le plus important qu'il y ait à faire pour l'augmentation du Canada (6)... » Telles sont les instructions du roi. Talon s'y conforme de son mieux. Au fur et à mesure, il signale à Colbertles résultats obtenus parles prospecteurs. Un jour, c'est le fondeur envoyé par la compagnie des Indes Occidentales qui
(1) RelaL des Jésuites, IGGG 1G67, p. 3.
(2) T.'ilon ;i Colbert, 27 octobre 1G67, Arcfi. col. Canada, corr. gén., 1GG3- 1GG7, 2, fol. 30G.
(3) Relat. des Jésuites, 1666-16G7, p. 3.
(4) Pour la levée de 100 matelots demandés par la Compa{:,'nie qui se forme pour les pêches sédentaires : lO.OUO livres. Arch. col. Canada, registre des expéditions, 1670. fol, 27.
(5) Talon à Colbert, 2 novembre 1G71, Ai-ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1CG8-1G72, fol. lfJ9.
(G) Mémoire succinct des principaux points des intentions du roy sur le pays de Canada (\ue Sa Majesté veut être mis es mains du sieur Talion... le 17 mai 1GG9. Arch. col. Canada, registre des ordres du roy, lGG2-iGG7, loi. 135.
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prétend avoir découvert des mines d'or et d'argent. D'autres fois, ce sont des découvertes réelles, celle du charbon de terre au cap Breton, celle du cuivre au lac Supérieur (1). Talon attache plus d'importance aux mines de fer qui ont été définitivement reconnues aux Trois-Rivières, en 1670, par un maître de forges, M. de la Potardière (2). Mais, quoiqu'il ait besoin de fer pour ses grands projets de constructions navales, il n'ose engager le roi dans de nouvelles dépenses (3). Si bien que l'exploitation de ces mines, qui sont très riches, est reculée jusqu'au dix-huitième siècle.
(1) Talon à Golbert, 4 octobre 1665. Arc/i. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 143.
(2) Talon au roi. Mémoire sur le Canada, 2 novembre 1671. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1572, fol. 159.
(3^ Description du Canada, 1671. Arch. col. Canada, corr. gén , 3, 1668- 1672. fol. 192. — « M. de la Potardière, maître de forges passe en France avec vingt barriques de la mine de fer et quelque quantité de sable de fer... Comme la dépense d'une forge et de ses fourneaux doit estre de quelque conséquence, on ne peut prendre trop de précautions pour ne s'y embarquer pas mal à propos. » Colbert à Talon. Mémoire du 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 75.