CHAPITRE V
LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE (suite). — LE COMMERCE
Le commerce : le monopole de la compagnie en 1665. — La liberté du commerce. — 11 ne reste à la compagnie que la jouissance de ses droits sur les pelleteries. — Les denrées de France : le dix pour cent. — La traite. — La foire de Montréal. — Avilissement du castor. — Le commerce entre le Canada, les Antilles, la France. — Pour avoir une route d'hiver. — La monnaie. — Le départ de Talon : ses causes. — Foi de Talon dans l'avenir de la Nouvelle-France.
En 1663, c'est toujours la communauté des habitants qui est maîtresse du commerce. Le roi la dépossède, et, en même temps, se décharge sur le Conseil souverain de Québec, par Tédit même de sa création, du soin « de disposer de la traite des pelleteries avec les sauvages, ensemble de tout le trafic que les habitants peuvent faire avec les marchands (i). » Le petit parlement de Québec reconnaît tout de suite qu'il lui est difficile de recouvrer, directement, le quart des castors et le dix ième des orignaux, d'exploiter, lui-même, la traite de Tadoussac. Il décide que les droits et la traite seront affermés pour trois années (2). Aubert de la Chesnaye qui pousse jusqu'à quarante-
[i) I^>lit de création du Conseil souverain, avril 1GG3. Arch. coZ. Canada, corr. gén., 2, 10(i:M(iG7, fol. 26.
(2) G octobre 1663. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, p. \\.
six mille cinq cents livres l'emporte aux enchères (1). Quelques mois plus tard. Louis XIV cède la Nouvelle-France à la compagnie des Indes Occidentales. Les nouveaux seigneurs ne se hâtent pas de prendre possession de leur domaine. Ils laissent d'abord les choses dans l'état oii ils les trouvent. Mais, en 1665, ils installent un agent général à Québec (2) et vont prétendre au monopole absolu du commerce. Les représentants de la compagnie font entendre « qu'elle ne souffrirait aucune liberté du commerce, non seulement aux Français qui avaient coustume de passer en ce pays pour le transport des marchandises de France ; mais mesme aux propres habitants du Canada jusqu'à leur disputer le droit de faire venir pour leur compte des denrées du royaumes desquelles ils se servent tant pour leur subsistance que pour faire la traite avec les sauvages (3). » A lire la charte de la compagnie, il apparaît bien que ses prétentions sont justifiées. Pourtant, quelque soin que l'on ait pris dans la rédaction du contrat à préciser les droits des associés, il y a toujours matière à controverse. Les colons protestent, et Talon s'emploie chaleureusement à plaider leur cause. Sa première requête est modeste. Il demande pour ceux qui s'établissent, et pour ceux qui font un voyage en France, l'autorisation d'en rapporter « des denrées tant pour la subsistance de leurs familles que pour leurs autres besoins ». Avec adresse, il fait valoir que « du passage de ces denrées accordé ou refusé dépend la bonne ou mauvaise impression que les peuples prendront de l'établissement de la Compagnie des Indes Occidentales dans leur pays (4). » Talon remporte un
(1) 23 octobre 1663. Id., t. I, pp. 39-40.
(2) L'enregistrement par le Conseil souverain de l'édit du roi du 11 juillet 1664, pour l'establissemcnt de la compagnie des Indes Occidentales, est du 6 juillet 1665. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, p. 364. — L'installation de l'agent général Le Barrois est du 23 septembre de la même année. Id., t. I, pp. 364-363. — Doublet, le fameux corsaire qui a laissé des mémoires, est installé comme commis général de la compagnie, à Gaspé, le 24 juillet 1665. Arck. col. Canada, Mémoires, 1556-1666, fol. 323.
(3 Talon à Golbert, 4 octobre 1663. Arch. col. Canada, corr. gén., 2. 1663-1667, fol. 143.
(4; Talon à Colbert, la Rochelle, 24 mai 1665, le jour où Talon va s'embarquer pour la Nouvelle-France. Arch. col. Canada, corr. gén., 2,
premier avantage. Les directeurs laissent embarquer les provisions des Canadiens qui sont à la Rochelle en mai 1665 (1;. Talon s'enhardit. Maintenant, il va réclamer la liberté entière du commerce (2). Voici la déclaration qu'il fait à l'agent général de Québec : « Que lesdits habitants devaient non seulement avoir la liberté de la dite traite et d'envoyer lesdites pelleteries en France, mais encore qu'il estait de l'avantage du pays que le commerce des marchandises de France fut entièrement libre tant pour les Français que pour les habitants qui en feraient venir de France. »
L'essentiel est de gagner le procès auprès de Louis XIV et de Colbert. Ceux-ci sont visiblement dans l'embarras. Il est certain qu'ils ont accordé à la compagnie le monopole sans faire aucune réserve (3), non moins certain qu'ils ont confiance dans l'activité et le succès d'une société au recrutement de laquelle ils ont donné leurs soins et que, par toutes sortes de libéralités, ils croient avoir mise en état de faire face à ses obligations. D'autre part, il y a un excellent argument dont l'intendant ne se laisse pas désarmer, c'est le texte de ses instructions. Sa Majesté ne lui a-t-elle pas expressément commandé d'exciter les habitants à faire du commerce? Voire n'at-elle pas promis qu'elle les y aiderait? (4)
(1) Talon à Colbert, la Rochelle, 4 mai 1665. Arch, col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 130.
(2j Mémoire des choses principales qui regardent le Canada et les aflaires de laCompagnie des Indes occidentales et sur lesquelles il est nécessaire de répondre à M. Talon. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 172.
(3) « ... La Compagnie des Indes occidentales ayant les droits de l'ancienne Compagnie de la Nouvelle-France peut prétendre légitimement de faire seule la traite des pelleteries ou du moins, en exécutant la cession qui en a esté faite aux habitants, prétendre la redevance annuelle d'un millier de castors. » Colbert à Talon, 5 avril 1666. Arch. col. Canada. corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 199.
(4) Talon à Colbert, 21 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1063-1667, fol. 137. — « Gomme sa prétention (de la compagnie) et les ordres que le Roy m'a donnés par mon instruction par lesquels Sa Majesté me commande d'exciter lesdits habitants au commerce ne s'accordent pas trop, je tiendrai tant que je pourrai les choses en balance pour nourrir quelque espérance de lucre et de profit dans les esprits que je trouve abattus jusques h ce que dans l'année prochaine Sa Majesté se soit mieux expli(iuec... » Talon à Colbert, 4 octobre 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1067, fol. 143.
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Il faut croire que, dès cette époque, l'autorité de Talon est solidement établie auprès du roi et du ministre. Ils ne lui résistent pas longtemps. Ils capitulent déjà dans la réponse qu'ils font, le 5 avril 1666, à son mémoire du 4 octobre 1665. Sans doute Golbert déclare que la compagnie, aux termes de sa concession, peut prétendre au monopole de la traite avec les sauvages. 11 ajoute même, avec quelque apparence de raison, « qu'il aurait été plus avantageux de la iuy laisser parce qu'il est à craindre que par le moyen de la traite les habitants ne demeurent une bonne partie de l'année dans l'oysiveté, au lieu que s'ils n'avaient pas la liberté de la faire, ils seraient nécessités de s'appliquer à bien cultiver leurs terres. » Pourtant Golbert a cédé. Il annonce à Talon que Sa Majesté « a fait condescendre la compagnie à se relascher en faveur des habitants de la traite avec les sauvages. » Sur le second point, l'entrée libre des marchandises du royaume, il n'y a qu'une demi- capitulation. Le ministre est persuadé que, pour donner satisfaction à tous les intérêts, il suffira de forcer la compagnie à choisir de bons commis. Il consent toutefois à faire une épreuve. Pour donner lieu à Talon « d'en juger avec plus de certitude » il a encore obtenu des associés qu'ils accordent, pour une année, la liberté du commerce « indistinctement à toutes sortes de personnes (1). »
L'année d'épreuve terminée, soit qu'elle n'ait pas donné les résultats que Talon et les colons en espéraient, soit que la compagnie soit parvenue à recouvrer son crédit, la liberté du commerce est refusée. L'intendant ne se décourage pas. Il se sent appuyé par l'opinion unanime des Canadiens. Sous son inspiration le Conseil souverain revient à la charge. Il fait bon accueil à une requête présentée par le syndic des habitants, Jean Le Mire (2). Il décide qu'on en écrira à Golbert. La lettre
(1) Golbert à Talon, 5 avril 1666. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 2,
(2; Voici la requête du syndic Jean Le Mire. Elle résume bien, sur le fait du commerce, tous les desiderata des habitants : oc Sur ce qui a esté représenté au Conseil... par Jean Le Mire syndic des habitants de ce païs qu'il sera escrlpt à Monseigneur Colbert pour demander en faveur de toutes personnes la liberté du commerce en ce païs. Et en cas qu'elle ne se pust accorder le supplier de reprendre la veùe qu'il a eue de former la
est du 30 octobre 1668. Elle énumère les griefs de la colonie contre la compagnie. Le moins pardonnable est qu'elle s'est montrée incapable de fournir au Canada tout ce dont il a besoin, que toutes les denrées de première nécessité ne se trouvent pas dans ses magasins. On lui reproche encore de ne plus vouloir accorder le passage aux marchandises des habitants nouveaux et anciens ; et l'on cite le cas d'un officier, M. de Villieu, qui, après avoir vendu tout son bien en Europe, faute d'avoir obtenu le transport de ses effets, a été obligé de renoncer à s'embarquer, le cas d'un chirurgien de Montréal qui, devant un pareil refus, est passé aux Iles. On exprime la crainte que de tels procédés ne portent préjudice au peuplement. La conclusion est que la liberté du commerce est indispensable. Pourtant, si elle ne peut s'obtenir, on se contenterait de voir transférer le monopole à une autre compagnie qui se composerait exclusivement d'habitants (1). Sur ces entrefaites, Talon, qui a déjà, depuis quelques jours, remis son service à M. de Bouteroue, repasse en France (2). Il est probable qu'il y achève de convaincre Louis XIV et Golbert. Ce qui n'est peut-être pas difficile. Il est déjà manifeste que la compagnie des Indes Occidentales ne réaUsera pas les grandes espérances que l'on a conçues autour de son berceau. Bref la liberté du commerce est accordée (3). Il y a au Canada un moment de joie. « La liberté du
Compagnie qui luy fust proposée l'année dernière par Monsieur Talon. Comme aussi de faire que par son authorité ceux qui seront cy après chargés du commi-rce du païs fournissent aux habitans les denrées qui leur seront nécessaires à un prix plus modique que par le passé Et sans que les habitans qui ont du bien en France et ceux qui seront en volonté de se venir habituer en ce pais soient exclus de convertir leurs deniers en achapt de telles marchandises qu'ils adviseront bon estre et icellcs faire passer en cedit païs... » 30 octobre 16G8. Jugemenls et délibérations du Conseil souverain, t. I, pp. 524-^525.
(1) 30 octobre 1G68. Juf/emenls et délibérations du Conseil souverain, t. I, pp. ^25 à 527. — Talon avait déjà, en 1GG7, proposé à Colbert la création d'une compagnie d'habitants. Mémoire sur le Canada (écrit pour la défense des intérêts de la Compagnie). Arch. col. Canada, corr. gén., 2, lG03-iGG7. fol. 351.
(2) Les lettres patentes de M. do Bonteroue sont lues au Conseil souverain le 22 octobre 1668. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, p. 521.
(3) « Après avoir examiné tout ce qui peut concerner le commerce du Canada, Sa Majesté a résolu sur le rapport que 'y- luy en ay fait de lo
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commerce que vous avez accordée à la Nouvelle-France, écrit Patoulet à Colbert, le 11 novembre 1G69, lui a admirablement succédé. Les marchands y sont venus à foule et avec un tel nombre de denrées que le pays en est fourni pour deux ans » (1).
Que reste-t-il à la compagnie de ce monopole qui semblait si exorbitant? Rien que la jouissance du quart du castor, du dixième des orignaux et de la traite de Tadoussac. Dès ce moment, elle est condamnée. En attendant Fheure désormais fatale de la déchéance, Talon reçoit l'ordre d'assurer aux associés la perception intégrale du maigre revenu que Ton renonce à leur disputer, et qui leur permettra, tout juste, de s'acquitter de leurs obligations. « Pour la conservation des droits de la compagnie, écrit Talon au roi, j'ai fait une ordonnance par laquelle j'enjoins à toutes personnes de porter les pelleteries au bureau estably à Québec pour y recevoir la marque de ladite compagnie à peine de conliscation et de cinq cents livres d'amende (2). »
Nous avons vu que, dès la fin de la période précédente, la colonie était en état de nourrir ses habitants. Mais, pour satis- \ faire à un grand nombre de besoins qui sont encore de première J nécessité, pour s'approvisionner des objets d'échange, qui / restent la seule monnaie acceptée des sauvages, ils doivent tou- ' jours recourir à la mère patrie. En attendant que les manufactures de Talon fonctionnent, ils tirent de France les toiles, \ les draps, les étoffes, les vêtements et, d'une manière générale, ) tout ce qu'on appelle encore aujourd'hui, dans la province de/ Québec, les marchandises sèches, et aussi les boissons, vins et liqueurs.
laisser libre à tous les Français. » Colbert à Tévêque de Pétrée, 15 mai 1G69. Atch. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1663-1G60, fol. 144. — Le roi spécifie même que les habitants du Canada auront la permission d'apporter en France des morues de la pêche du pays et du charbon de terre. Arrêt du 13 avril 1669. Arch. col. Canada, Mémoires, I00O-I660, fol 390. — Il n'y avait pas de charbon de terre au Canada proprement dit, mais en Acadie.
(1) Patoulet à Colbert, 11 novembre 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 61.
(2) Talon, addition au présent mémoire au roi. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 98.
Y aura-t-il des droits à l'entrée? Cela est devenu nécessaire ^depuis que la communauté des habitants a des dettes à payer. On fixe une taxe de dix pour cent sur la totalité des importations (1). Nul n'en est dispensé, pas même les colons qui se contentent de rapporter de France ce qui est applicable à leur usage personnel (2). L'impôt est insupportable ; on obtient du Conseil souverain, en 1664, qu'il casse l'arrêt qui l'établit (3). Le roi ne tient pas compte de la cassation (4). Le Conseil ref^ vient à la charge en 1670, avec plus de succès, cette fois (5). Le roi diminue l'impôt de moitié (6). En 1670, comme en 1664, le Conseil remplaçait le dix pour cent par un droit sur les vins et sur les liqueurs (7) : en 1670, dix pour cent sur les vins et vingt-cinq pour cent sur les liqueurs, avec cinq sols par livre pesant de tabac. Mais, et cela explique que le roi hésite à donner son approbation, il est à craindre que cette taxe de remplacement ne doive pas rapporter beaucoup. Pour combattre l'ivrognerie le Conseil a décidé de favoriser la création d'une brasserie et de répandre l'usage de la bière, « boisson saine et nourrissante ». Il a limité le nombre des barriques à recevoir annuellement à huit cents pour le vin, et quatre cents pour l'eau-de-vie (8).
Une autre difficulté c'est d'empêcher les marchands de vendre
(i) 26 septembre 1663 et 10 juin 1664. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, pp. 7 et 193-194.
(2) 26 mars 1664. Id., p. 145.
(3) 10 juin 1664. Id., lac. cit.
(4) « On a continué à lever un droit de dix pour cent en mon absence. » Talon, addition au présent mémoire au roi. Arch. col, Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 98.
(5) 20 octobre 1670. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, pp. 637-G.38.
(6) « On avait fait espérer au peuple qu'il ne se lèverait aucun droict celte année sur les marchandises seiches et les effects apportés par les premiers vaisseaux avant la réception d(3 votre dcpcsche avaient été vendus sans imposition. Ainsy on a continué sur le pied à l'égard des autres. L'année prochaine, je ferai lever sur les marchandises seiches la moitié des droits puisque vous l'approuvez. » Talon à Golbcrt, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1072. fol. 172.
(7; Mémoire de d'Auteuil sur « ce qui concerne le commerce du castor », 171.'j. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 193.
(8) î> mars 1668. Jugements et déiibcralions du Conseil souverain, t. I, p. 476-477-478.
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trop cher. On leur impose un tarif. Le Conseil prend comme base le prix de la marchandise en France, interdit tout bénéfice qui dépasse cinquante-cinq pour cent sur les marchandises sèches, cent et même cent vingt pour cent sur les liquides (1). Il reste à tenir la main ferme à Texécution de ces règlements. Les marchands ne se font guère scrupule de faire tort au fisc, guère scrupule, non plus, de vendre au-dessus des prix du tarif. Il s'agit d'organiser un contrôle sévère. Pour laisser trace de la perception, le Conseil fait estamper les étotïes, les draps, les toiles, et, à tout propos, il se fait présenter les factures, les mémoires, les livres, où il exige que les noms des acheteurs soient mentionnés (2).
La paix a rendu à la traite toute son activité. « Les sauvages DOS alliés, dit Fauteur de la Relation de 1668-166^, ne craignans plus d'être surpris en chemin nous viennent chercher de tous côtés, de cinq à six cents lieues d'icy, pour rétablir leur commerce... ou pour en commencer de nouveaux comme prétendent faire des peuples fort éloignés qui n'avaient jamais paru et qui sont venus cet esté (3). »
La règle générale, c'est que les colons attendent chez eux les sauvages (4). Si quelques-uns tentent déjà d'aller dans les bois à leur rencontre pour les enivrer et arracher à leur ivresse le castor à un prix dérisoire, ils savent qu'ils le font à leurs risques et périls. Depuis la publication de Tordonnance du 26 juin 1669, ils sont passibles de la confiscation de leurs marchandises, d'une amende de cinquante livres, et, en cas de récidive, d'une punition corporelle. Personne n'a plus le droit d'aller à la chasse, sans avoir obtenu un congé, sans avoir laissé visiter ses bagages, sans pouvoir emporter, par tête, et pour huit jours, plus d'un pot d'eau-de-vie (5). Nous verrons, par la suite, quelle extension fâcheuse prendront la course dans
(1) 30 juin 1664. Id., p. 222.
(2) 16 janvier 1664. Id., p. 93.
(3) Relat. des Jésuites, 1667-1668, p. 2.
(4) Mémoire de d'Auteuil sur ce qui concerne le commerce des castors et ses dépendances, 1715. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 193.
(5) 26 juin 1669. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, pp. 558-559.
les bois et la traite de leau-de-vie avec les indigènes. Pour le moment, le commerce des pelleteries, en mettan t à part la traite réservée de Tadoussac, se fait surtout dansles villes : à Québec, aux Trois-Rivières, à Montréal. Mais le marché de Québec n'a jamais été que d'une importance secondaire, et celui des Trois- Rivières, qui tenait naguère le premier rang, commence à être abandonné des tribus du nord et de l'ouest (1). C'est à,Montréal qu'abordent, par cent cinquante et deux cents, les canots des Outaouais, que se font les transactions les plus nombreuses, les plus importantes (2). Cette foire attire beaucoup de monde dans la cité de Maisonneuve. Les marchands de tous les quartiers de la colonie s'y donnent rendez-vous. Le gouverneur et l'intendant y viennent aussi le plus souvent. C'est le meilleur moyen pour eux de se mettre en contact avec nos alliés, et de s'informer sûrement de l'état des affaires dans le pays d'En haut.
Le commerce avec les sauvages se fait toujours par voie de troc. Ils réclament de l'eau-de-vie, du vin, des fusils, de la poudre, des balles, des haches, des chaudières, des vêtements, des étoffes. Les acquéreurs de pelleteries ont ensuite à s'en défaire. De 1663 à 1669, ils sont obligés de les porter aux magasins de la compagnie. Plus tard, quand le monopole est aboli, ils les expédient à la Rochelle à des correspondants (3), après, toutefois, avoir payé aux commis de la compagnie le quart des castors et le dixième des orignaux (4).
Que produit la traite? En 1670, le quart des castors et le dixième des orignaux produisent soixante-dix mille livres (5). Ce qui est un chiffre satisfaisant si l'on met en face les chiffres obtenus antérieurement : cinquante mille cent quarante en
(1) Charlevoix, Journal d'un voyage dans VAmérique septentrionale^ lettre VIII, t. V, p. 209.
(2) W., loc. cit.
(3) Mémoire de d'Auteuil, 1715, Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713- 1714, fol. 193.
(4) « Pour la conservation d(33 droits de la (loiiiii.if^Miio j'ai fait une ordonnance par l.uiuelie j'enjoins à tontes personnes do porter les pelleteries au bureau de Québec pour y recevoir la marque de ladite Compagnie, à peine de confiscation et de cin(( livres d'amende. » — Talon, Addition au présent mémoire au roi. Avck. col. Canada, corr. gén., 3, 1GG8-1G7:2, fol. 1)8.
(o; /c/., loc. cit.
1660, vingt-six mille neuf cent trente en 1661 (1). La meilleure année semble avoir été 1667, où la Nouvelle- France exporte pour près de cinq cent cinquante mille livres de pelleteries (2). Pourtant Talon n'est rien moins que content. Le bénéfice n'est pas tel qu'il le pouvait raisonnablement espérer. C'est en vain que l'on envoie en France un nombre chaque année plus considérable de robes et de peaux si leur valeur sur le marché ne cesse de s'avilir (3). Or le prix des pelleteries a singulièrement baissé depuis cinq ou six ans. Il a passé pour le castor gras de quatorze et dix livres à six et quatre, pour l'orignal de trente et vingt-cinq sols à vingt et quinze. D'où vient la baisse? L'intendant et Aubert de la Ghesnaye sont d'accord pour fournir l'explication. La multiplication des marchands fsit tout le mal. D'accord également pour proposer le remède : la réunion de tous les castors dans les mains d'une seule compagnie (4). De Versailles on répond qu'il faut laisser la liberté (5).
Talon entend que la colonie tire le plus large parti possible de toutes ses richesses. Il a travaillé avec application et persévérance à favoriser le commerce de pelleteries. Mais il ne faut pas conclure qu'il attache plus d'importance qu'il ne convient au succès de ce commerce. Entre ces deux opinions extrêmes, celle d'Aubert qui, en 1670, en est encore à prétendre que la traite est « le seul revenu du Canada », et celle du missionnaire qui écrit en 1671 que « la ressource de castor sera peu de chose à l'advenir » (6), il y a place pour une appréciation
(1) 24 janvier 1664. Jugements et délibérations du Conseil souverain de Québec^ t. I, p. 103.
(2) Talon, Mémoire de l'état présent du Canada, 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 355
(3) « Si le castor et les orignaux avaient en France une vente aussy favorable que lorsque j'arrivay icy en 1665, les retours de la présente année vaudraient plus d'un million. » — Talon. Addition au présent mémoire au roi. Arch. col., corr. gén., 3, 1668-1673, fol. 98.
(4) Aubert de la Chesnaye, Mémoire sur le prix du castor. At'ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-16'/2, fol. 150
(5) La réponse est en marge de l'addition au présent mémoire au roi cité plus haut. — Colbert avait pourtant prévu, dès 1666, que la liberté du commerce du castor aurait pour résultat que le débit s'en ferait à vil prix. ColbertàTalon, 5 avrill666. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 159.
(6) Description du Canada, 1671. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1G6S- 1672, fol. 192.
modérée de la valeur de la traite, et il est visible que le sage et clairvoyant Talon Tadople.
On comnaence en France à apprécier ces bois du Canada qui valent au moins les bois de Norvège. Ils ont déjà la clientèle du roi. Colbert fait des commandes pour les constructions navales (1). La morue, qui se pêche maintenant dans le fleuve comme dans le golfe, est aussi dans la mère patrie d'an déhit assuré; aussi sans doute l'huile de loup marin. Mais, raisonnablement, on ne peut écouler en France tous les produits alimentaires du Canada. Il faut avoir un autre débouctié. Il y a longtemps que Talon le sait, et qu'il pense aux Antilles (2) qui manquent précisément de ce que la ISouvelle-France a en excès. Mais il procède avec sa méthode habituelle. Il attend que la colonie ait du surabondant. Il s'abouche alors avec ceux qui commandent aux îles françaises de l'Amérique centrale ; et ce n'est qu'après avoir reçu les renseignements dont il a besoin (3) qu'il dresse son plan de campagne.
Dans cet échange que peut donner le Canada? La liste est toute faite. Voici la cargaison de trois navires qui font ce trafic en 1669 : des planches, du poisson vert et sec, des anguilles salées et du saumon salé, de l'huile de marsouin, des pois, de la bière de la brasserie de Québec et cinq barriques de farine (4). Que peuvent donner les Antilles? Du sucre et du
(1) Mémoire... que Sa Majesté veut être mis es mains du sieur Talon, 18 mai 1669. Arch col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 39.
(2) « Je dis plus que... (le Canada) aura dans quinze ans suffisamment de surabondant, tant en blé, légumes et chair qu'en poisson pour fournir les Antilles, même les endroits de la terre ferme de celte partie du monde... » Talon à Colbert, 4 octobre 1665. Ai-ch. col. Canada, corr. gén., 2, 1665-1667, fol. 143.
(3) « J'écris à MM. de Bas et Pélissier et je leur envoie des mémoires des denrées que le Canada peut fournir à leurs besoins en demandant le détail de celles que les lies peuvent donner en retour » Addition au présentmémoire de Talon. Arch. col. Canada, corr. gcn., 3, 1G68-1672, fol. 98. — Nous avons la réponse de M. Pélissier. Mémoire touchant le commerce du Canada aux lies françaises de l'Américiue, joint à la lettre de M. Pélissier du 15 décembre 1670. Ai-ch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672,
fol. 146.
(4) Talon. Addition au présent mémoire au roi Arch. col. Canada, corr. gén, 3, 1668-1672, fol. 98. — « On demande des Isles des bois tout taillés pour réparer les ruines des ouragans de l'an passé. » Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.
L INTENDANT TALON
tabac (1). Ce sont là des produits dont on ne peut faire sur le Saint-Laurent une grande consommation. Il est tout indiqué de les porter en France. De là on reviendra à Québec avec, pour lest, des draps, des étoffes, des toiles, du vin, de Feau-de-vie. Il n'y a plus qu'une question à régler. A quelles époques placer les étapes de ce grand voyage circulaire d'un bord à l'autre de l'Atlantique? L'hiver ferme le Saint-Laurent de décembre à avril. Les ouragans défendent l'accès des Antilles de la mijuillet à la mi-septembre. Tout s'arrange à merveille. On quittera Québec en novembre, alors que tous les travaux des champs, à part la tâche du bûcheron, vont s'interrompre; etl'on arrivera aux Antilles en décembre, au moment où la récolte des cannes se termine. La navigation entre la mer des Caraïbes et l'Europe est facile et sûre en février et en mars. Enfi n , pour retourner au point de départ, pas de saison;plus favorable que le début de Tété (2). Le commerce avec les Antilles est inauguré en 1667. Talon donne une fois encore l'exemple à son propre risque. Il s'associe avec un marchand de Québec pour y expédier une cargaison sur un des vaisseaux de la compagnie (3). En 1669, trois navires prennent la route de l'Amérique centrale, trois navires canadiens, doublement canadiens puisqu'ils sont exclusivement chargés du cru du Canada et qu'ils ont été construits aux chantiers delà rivière Saint-Charles (4). Deux de ces bâtiments sont destinés à la Tortue et à Cayenne que l'on sait moins fréquentées que les autres possessions françaises, et où il y a à espérer des marchés très avantageux (5). En 1670, un vaisseau, que Talon a envoyé pour son compte à la Guadeloupe et à la Martinique, s'ouvre « sous le poids de son sucre » dans le havre de Dieppe. Cela ne le décourage pas. Il arme deux bâ-
(1) Mémoire du roi, avec, en marge, les réponses de Talon, 18 mai 1669. Arch. col. Canada, corr. gén . 3, 1668-1672, fol. 39.
(2) Mémoire touchant le commerce du Canada aux Isles Antilles françaises de l'Amérique, joint à la lettre de M. Pélissier du 15 décembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 146.
(3) Talon à Colbert, 27 octobre 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2j 1663-1667, fol. 306.
(4) Mémoire du roi (avec, en marge, les réponses de Talon), 18 mai 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 1668-1672, foi. 39.
(5) Talon. Addition au présent mémoire au roi. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 08.
timents pour la même destination en 1671 (1), et peut-être encore deux autres dont Frontenac nous signale le voyage en 1672 (2j.
Qjn grand obstacle au développement commercial de la colonie, c'estcet isolement de cinq mois auquel Fhiver la condamne. Cette avenue incomparable, qui pénètre du golfe de Terre-Neuve jusqu'au cœur du continent, est, delà fin de novembre à la miavril, obstruée par la glace. C'est pour la Nouvelle-France un blocus, avec toutes ses conséquences matérielles et moralesTj Une fois pour toutes, il faut le faire lever. Il faut chercher sous un ciel plus doux, c'est-à-dire vers le sud, la route qui, d'un bout à l'autre de l'année, reste largement ouverte. Et Talon pense au fleuve Hudson, qui est si longtemps navigable, qui naît si près du Richelieu, c'est-à-dire si près de Montréal, qui, enfin, aboutit à cette rade si profonde et si bien abritée de Manhatte. Un instant, l'occasion lui semble particulièrement heureuse pour obtenir la cession de la Nouvelle-Belgique. Les Hollandais sont en guerre avec l'Angleterre, ils ont réclamé le secours de Louis XIV. Talon insiste auprès de Colbert pour qu'on acquière Manhatte et Orange par quelque accommodement (3). La paix signée entre la Hollande et l'Angleterre déçoit cette espérance (4). Et, ce qui est vraiment préjudiciable aux intérêts de la colonie française, Manhatte et Orange ne demeurent pas aux mains de leurs anciens maîtres, mais passent à celles des Anglais qui, désormais, auront une ligne ininterrompue de possessions de la frontière de l'Acadie à la frontière de la Floride.
(1) Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. g^n., 3, 16G8-1G72, fol. 172.
(2) Frontenac à Colbert, 2 novembre 1672. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 223.
(3) Talon à Colbert. 25 août 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663- 1667, fol. 298. — Manhatte et Orange, aujourd'hui New-York et Albany.
(4) « Je ne parle plus de Manhatte et Orange, puisque ces deux postes n'ont pu estre au roy par quelque accommodement, ce qui à mon sens luyaurait été d'une grande utilité. » Talon. Addition au présent mémoire. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 16G8-1672, fol. 08. —En 1671, le missionnaire qui est l'auteur du la Description du Canada demande encore que l'on achète la Nouvelle-Hollande, ce qui signifie évidemment la Nouvelle- Belgique.
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Force est de se rabattre surl'Acadie Par ses nombreux cours d'eau qui prennent leur source à peu de distance du Saint- Laurent et qui débouchent dans l'Atlantique, elle ouvre aussi des routes, moins commodes sans doute que la vallée de THudson, mais encore praticables. Talon les fait reconnaître, choisit entre elles, et par la Chaudière et la rivière de Pentagoët, jalonne déjà les étapes entre Québec et la baie Française. Pour que l'on trouve sur ce chemin de soixante lieues « des entrepôts, le couvert et des rafraîchissements », il se propose d'y installer « une vingtaine de personnes de distance en distance ». Il espère ainsi réduire à huit ou dix jours un voyage qui a demandé jusqu'alors un mois entier. Talon projette même, si sa santé se rétablit, de pousser jusqu'à Pentagoët et jusqu'à Port-Royal. Ily aun commencement d'exécution. Mais Tintendant s'en va. L'affaire est abandonnée. Les Français ne traceront jamais le chemin de Québec à la baie Française (1).
Jusqu'ici en Nouvelle-France l'argent monnayé est resté très rare. Cette situation est modifiée par l'arrivée du régiment de Carignan qui paie tout en espèces. Mais, quoi qu'en dise la mère Marie de l'Incarnation, l'argent monnayé n'est pas devenu « commun » dans la colonie après 1666 (2). Dans tous les cas, dès que la baisse du castor s'accentue, il ne tarde pas à repasser la mer. « Comme les marchands, écrit Talon en 1671 , ne trouvent pas présentement tant d'avantage dans les retours des pelleteries qui n'ont pas un cours fort favorable en France, ils recherchent avec soing l'argent, le transportent hors de ce pays, de sorte qu'il en reste peu pour le commerce ordinaire qui se fait entre les habitants (3). » Il n'y a vraiment qu'un moyen d'en remettre en circulation des quantités suffisantes. C'est que le roi les procure à la colonie par la distribution annuelle de ses subsides. Mais le roi n'y consent pas, et il a pour cela une bonne
(1) Talon. Mémoire sur le Canada, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr gén., 3, 1668-1672. fol. 159. — Talon. Mémoire sur le Canada, 1673, Arch. col. Canada, corr. gén., 4, 1672-1678, fol. 32.
(2) « L'argent est à présent commun, ces messieurs en ayant beaucoup apporté Us payent en argent tout ce qu'ils achètent. » Marie de l'Incarnation. Lettres. Lettres historiques, 15 août 1666, CI, p. 216.
(3) Talon au roi, le 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, 3, 1668-1672, fol. 159,
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raison. S'il fallait acquérir sur place tout ce qu'il fait distribuer aux colons, l'opération serait ruineuse. Les marchands du Canada ne prélèvent-ils pas sur la vente un bénéfice qui dépasse souvent le prix de France de cinquante pour cent (1)?
Bref le castor demeure sinon, comme le dit Aubert de la Chesnaye, lace seule monnaie » (2), du moins la principale monnaie de la colonie. Au castor il faut ajouter le blé, le vin, l'eau-de-vie, et, d'une façon générale, les denrées du pays (3). Nous avons des ordres du Conseil souverain qui obligent d'accepter en paiement le blé et les pelleteries, et qui fixent leur valeur (4). On a pourtant intérêt à transporter du numéraire sur les bords du Saint-Laurent. L'argent de France y fait prime, prime de vingt-cinq pour cent (5). Cette pénurie de
(1) « Vous avez raison de dire que les dépenses augmenteraient considérablement si le Roy faisait passer en espèces les fonds qu'il fait pour le soutien et l'augmentation de la colonie et, quelque chagrin que les marchands témoignent des denrées, ustanciles et autres choses en quoy l'on convertit les fonds, il est bien important de continuer à envoyer des denrées et de tenir toujours l'argent au dedans du Royaume. » Colbert à Talon, 1671. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 22.
(2) Mémoire sur le prix du castor. Aubert de la Chesnaye, 1670. A7'ch. col. Canada, corr gén., 3, 166S-1672, fol 150.
(3) Accusés de faire du commerce, voici ce que les Jésuites font répondre devant le Conseil souverain : « Qu'ils n'ont faict jamais aucune profession de vendre et n'ont jamais rien vendu, mais seulement que les marchandises qu'ils donnent aux particuliers ne sont que pour avoir leurs nécessités et qu'il ne reste plus rien à présent que pour faire quelques aumosnes et pour les nécessités de leur maison et que sy ils ont quelques travaux à faire il fauldra qu'ils les payent en vin et eau de vye et denrée du païs... » Déclaration du 26 novembre 1664. Jurjements et délibéralions du Conseil souverain., t. l, pp. 300-301.
(4) Sentence portant que le sieur Gloria visitera certaine quantité de castor et que si le castor est estimé gras, le sieur Petit devra le prendre en paiement de ce qui lui est dû par Claude Charron et le sieur le Gagneur le recevoir dudit Petit, 16 août 1664. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, p 260. — Arrêt fixant la valeur du blé donné en payement selon qu'il sera estimé à dire d'experts, 2*J mai 1605. Id., p. 355. — Ordonnance qui oblige les marchands à prendre le blé de leurs débiteurs en jjayement à raison de quatre livres le minot, le 19 mars 1669. ht., p. 549. — Ordonnance qui taxe le prix du castor à six francs la livre, celui d'été à soixante-neuf sols et l'orignal à vingt sols et ordre de le recevoir en payement à ce prix (à peine de cent cinquante livres d'amende), 15 septembre 1670. Id., pp. 636 et 637.
(5) Une pièce de quinze sous en valait vingt en Canada. P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ p. 161. — Jugement...
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monnaie est très gênante pour le commerce. Talon, pour y remédier, propose d'introduire dans la France d'Amérique une monnaie qui ne puisse en sortir, qui soit « non valable ailleurs » (i).
Talon repasse en France en 1672. Si Talon s'en va, en plein succès à Québec, en pleine faveur à Versailles, c'est qu'il est las de lutter contre les mauvaises volontés coalisées de ceux qui auraient dû être ses auxiliaires les plus dévoués, les plus loyaux. Sans doute, en 1672, il va être délivré de ce pauvre Courcelles qui n'a jamais pu comprendre pour quelles raisons d'intérêtgénéral on reléguait un gouverneur au second rôle (2), et qui n'a pas laissé échapper une occasion de traiter l'intendant en « petit subalterne » (3). Mais qu'y gagne Talon? Courcelles est remplacé par Frontenac. Puis l'évêque de Pétrée, les Jésuites (4) et aussi probablement ceux qu'on appelle parfois les principaux de la colonie (5), et qui dominent au Conseil
condamnant... Palentin... à restituer... à Levasseur la somme de deux cents livres pour l'augmentation qui se trouve sur la somme de six cents livres par lui touchée en argent prix de France, valant en ce pays celle de huit cents livres, 27 novembre 1G73. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, p. 780.
(1) Talon au roi, le 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol 159.
(2) « Vous aurez peine à le guérir de la jalousie qu'il a conçue de ce que vous me faites l'honneur de vous confier en moy et des établissements que je fais dont je souffre souvent qu'il se donne tout le mérite. Par mon retour en France, mes peines finiront. » Talon à Golbert, 2 novembre 1671 Arch. col. Canada, corr. gén., 3, fol. 172.
(3j État du Canada par Talon, 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3. fol. 184.
(4) « Sur ce qui vous sera avancé touchant l'église dont Tauthorité bien loin d'être diminuée a repris de nouvelles forces et s'est rendue si redoutable que j'ose assurer que tandis qu'elle demeurera au point où je la vois, vous, Monseigneur, et ceux qui auront l'honneur de servir icy soubs vos ordres auront beaucoup de peine à faire valoir les bonnes intentions de Sa Majesté pour l'augmentation de cette colonie qui sera toujours de beaucoup retardée par la crainte que l'église a fait naistre de son gouvernement qu'on peut dire estre trop souverain et s'estendre au-delà de ses bornes. » Talon à Colbert (de la main de Talon), 26 avril 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 302.
(5) Lire le jugement extrêmement défavorable porté par d'Auteuil sur le rôle des intendants dans la colonie. On peut considérer que d'Auteui exprime l'opinion de son père, conseiller et procureur général au temps de Talon. Mémoire au duc d'Orléans, 9 décembre 1715. Arch. col. Canada,
souverain, ne peuvent décidément pas lui pardonner d'avoir, si puissamment, contribué à mettre fin à leur règne.
Il y a du reste longtemps, on peut dire dès le premier jour, que l'intendant sollicite, comme une faveur, d'être relevé de ses fonctions, et qu'il invoque, comme motif, sa santé (1). Cette requête se renouvelle presque à chaque courrier. A dire vrai, il semble bien qu'il supporte assez péniblement les rigueurs de l'hiver canadien (2). Mais ce n'est point pour si peu qu'un homme de cette trempe songe à quitter un poste qui est un poste d'honneur. Ce qui lui rend intolérable la pensée d'un plus long séjour dans la colonie, il n'hésite pas à l'avouer à Colbert. « Si vous souhaitez, lui écrit-il en 1671, apprendre la principale cause de ma maladie, mon secrétaire pourra vous le dire et vous expliquer les déplaisirs sensibles que je reçois sur le service que j'ai à rendre icy (3). » Une première fois, en 1668, le roi s'est rendu à ses raisons, et lui a accordé son congé (4). Mais son départ laisse une œuvre inachevée et le nouvel intendant, Bouteroue, témoigne immédiatement d'une inaptitude absolue à la poursuivre (5). Le roi doit s'adresser de nouveau à Talon qui consent à reprendre le chemin de Québec en 1669 (6), mais stipule, expressément, qu'on ne l'y laissera pas longtemps. Dès j671, Talon réclame un successeur (7).
-(1) Pouvoir d'intendant de la justice, police et finances en Canada pour
M- Talon..., 10 mai 1669. Arck. col. Canada, registre des ordres du Roy,
1663-1669, fol. 125.
■- (2) Talon à Colbert, 11 novembre 1666. Il se déclare malade et ajoute :
« La grâce que je pourrais demander est que je sceusse au vray le temps
que j'aurai à servir le Roy. » Arck. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667,
fol. 214.
^ (3, Il est malade six mois en 1671. Talon à Colbcrl, 2 novembre 1671.
Arck. col. Canada, corr. gén., 3, 1667-1672, fol. 172.
(4i Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arck. col. Canada, corr. gén , 3, 1668-1672, fol. 172.
- (5) Talon repasse en France le 8 avril 1668. Note sur Talon. Arck. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 123.
(6) Les ouvrages publics que M. Talon a laissé faire à MM. de Courcclles et Bouterouc |)our faire un domaine utile au Iloy no sont pas achevés, mcsme la meilleure partie nesL pas commoncéu. Patoiilet à Colbert, 11 novembre 1609. Arc/t. col Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 61. — M. Houtorouo « na pas Taclion rpio demande le Canada », écrit Talon à Colbert le 10 novembre 1670. Arck. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.
- (7) 11 propose pour lui succéder en première ligne son cousin Talon de
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Evidemment Talon s'en va trop vite. Il reste tant de choses à faire. Pourtant son court passage à Québec marque pour la Nouvelle-France un pas en avant qui est décisif. Avec le minimum de moyens, avec ce peu d'hommes et ce peu d'argent qu'une parcimonie inintelligente lui marchande, il a obtenu de merveilleux progrès. N'eût-il fait que d'attacher au sol et de transformer en habitants les pauvres gens que lui envoie Colbert qu'il mériterait d'être placé au premier rang parmi les fondateurs de la nation canadienne française. Mais il révèle encore à la Nouvelle-France toute l'étendue de sa richesse. En la dotant de toutes les industries de première nécessité, il la met définitivement en état de se suffire à elle-même. Pour son commerce, en même temps qu'il lui fournit la matière, il lui ouvre les chemins. Certes au Canada il y a avant lui des colons, et des colons de la meilleure espèce, mais ce n'est qu'après lui qu'il y a une véritable colonie.
Les contemporains, les spectateurs ne s'y trompent point. Même ceux qui, pour la défense d'intérêts particuliers, ont dû participer à cette opposition qui l'a vaincu, qui l'a obligé à une retraite prématurée, ne peuvent s'empêcher de regretter son départ et de souhaiter son retour (1).
Talon s'en va plein de confiance dans la solidité et dans la durée de son œuvre. Ce qui n'était en 1665 qu'un pressentiment est maintenant pour lui une certitude. En 1671, il promet au roi que « cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand » (2). » En 1673, dans un mémoire qu'il
Villeneuve et ensuite son secrétaire Patoulet. Mémoire de M. Talon. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 49.
(1) Voici l'adieu que le père Claude Dablon adresse à la fois à Courcelles et à Talon dans des termes qui les mettent, l'un et l'autre, à leur place : « Nous ne pouvons regarder sans quelque chagrin les vaisseaux qui partent de notre rade, puisqu'ils enlèvent en la personne de Monsieur de Courcelles et en celle de Monsieur Talon ce que nous avions de plus précieux. Éternellement nous nous souviendrons du premier, pour avoir si bien rangé les Iroquois à leur devoir ; et éternellement nous souhaiterons le retour du second, pour mettre la dernière main aux projets qu'il a commencé d'exécuter si avantageusement pour le bien de ce pais. » Relat. des Jésuites, 1671-1672, p. 1.
(2; « Je ne suis pas homme de cour et je ne dis pas par la seule passion de plaire au Roy et sans un juste fondement, que cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand. Ce que j'en découvre
rédige après son retour en France, et qui est son testament, il renouvelle son acte de foi en précisant ses espérances. « Dans ce pays informe, sauvage et payen », il voit « les commencements d'une province » et il se hâte d'ajouter aussi peut-être les commencements « d'un royaume » (i). Et comme il est naturellement persuadé que la crainte des armes du roi suffira toujours à forcer les Anglais à respecter nos droits de premier occupant, et à se resserrer « dans de très étroites limites », il donne à ce royaume dans l'intérieur du continent une extension indéfinie.
Talon avait certainement l'intention de revenir à Québec. En 1681, il propose au roi de repasser en Canada pour y fonder un hôpital général. Mais les mêmes hommes qui l'avaient obligé à partir, rendent son retour impossible. Talon est définitivement vaincu par M. de Laval et par les Jésuites (2). Il terminera sa carrière à la cour, en qualité de premier valet de garde-robe du roi et de secrétaire de son cabinet (3). Mais le grand intendant n'a jamais cessé de s'intéresser à la Nouvelle- France. Colbert le sait bien, et toutes les fois qu'il a besoin d'un avis éclairé sur les hommes et les choses du Canada, c'est à Talon qu'il le demande (4).
de près me le fait préjuger. Et ces parties des nations étrangères qui bordent la mer, si bien establies, tremblent déjà d'effroi à la vue de ce que Sa Majesté a fait icy dans les terres depuis sept ans. Les mesures qu'on a prises pour les resserrer dans de très étroites limites par les prises de possession que j'ai fait faire ne souffrent pas qu'elles s'étendent qu'en même temps elles ne donnent lieu de les traiter en usurpatrices... » Talon au roi, 2 novembre 1G71. Arcli. col. Canada, corr. gén., 3, 16G8-1G73, fol. 159.
(1) Talon. Mémoires sur le Canada, 1673, Arch. col. Canada, corr. gén., 4, 1672-1678, fol. 32.
(2) Chapais, Jean Talon, pp. 470-477.
(3) Id., pp. 460, 464.
(4) Id., p. 469.