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LA COLONISATION ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE

Le roi reprend la Nouvelle-France à la compagnie des Indes Occidentales. — Mais la guerre de Hollande l'oblige à réduire ses subsides. — Suppression des Relations. — Situation favorable encore : la paix en Amérique. — Malheureusement Talon n'est pas remplacé. — Immigration insignifiante. — Multiplication par l'excédent des naissances. — Nouvelles distributions de concessions. — Le plus grand nombre des seigneurs trop pauvres et trop entreprenants. — Quelques bons seigneurs. — Les seigneurs besogneux. — Ils font la chasse aux fonctions publiques. — Ils parviennent tout de même à peupler leurs seigneuries. — L'établissement d une seigneurie. — Succès des censitaires. — L'habitant canadien plus heureux que le paysan français. — Progrès de la colonisation. — Tableau de la Nouvelle-France en 1684. — Cultures et manufactures abandonnées. — Le commerce avec les Antilles.

La déconfiture de la compagnie des Indes Occidentales suit de près le départ de Talon. En 1674, elle est arrivée au bout de ises ressources (1). Le roi est obligé de lui reprendre la Nouvelle-

(1) « La compagnie des Indes Occidentales perdit en six ans trois millions et demi ». Clément, Hislob-e de Colbert, t. I, p. 505.

France (1). Cette fois-ci, Louis XIV garde la colonie sous sa dépendance, dans son domaine. Malheureusement il n'est plus en état de continuer les sacrifices auxquels il a consenti pendant la période précédente. Depuis 1672, et pour sept années, il est en guerre avec la Hollande, TEspagne, TEmpire (2). S'il continue à parer au plus pressé et à suppléer à l'insuffisance des recettes du petit budget colonial, il renonce à poursuivre à ses frais Tœuvre de peuplement et de mise en valeur. Pour envoyer et fixer des colons, pour créer de nouvelles cultures, de nouvelles manufactures, de nouveaux commerces, il n'aura plus d'argent, ou si rarement et si peu que cela revient au même. La Nouvelle-France est comme un enfant qui, pour le succès de son établissement, a besoin d'une dot. Après bien des délais, elle en a reçu une partie, mais elle ne doit plus espérer que de petits acomptes.

Autre disgrâce pour la Nouvelle-France. Les Jésuites renoncent en 1673 sinon à composer (3), du moins à publier (4) ces Relations qui, depuis un demi-siècle, faisaient à la colonie une si heureuse réclame.

La situation est pourtant encore favorable. La paix n'est compromise ni en Amérique, ni sur les routes d'Amérique. Les

(1) Édit du roy portant révocation de la Compagnie des Indes occidentales du mois de décembre 1674. Arch. col. Canada, depesches et expéditions, 1674-1715, foi. 60.

(2) « Je vous dirai donc, encore que Sa Majesté n'eût pas fait dessein de donner aucune assistance au Canada cette année par les grandes et prodigieuses dépenses qu'elle a été obligée de faire pour l'entretènement de plus de deux cent mille hommes qu'elle a à présent sur pied et de cent vaisseaux et de vingt-cinq galères qu'elle a, à présent, sur mer, elle n'a pas laissé de faire encore la dépense de l'envoy de soixante filles et de donner quelque assistance à l'iiospital de Québek et à quelques autres particuliers. Mais c'est tout ce qu'elle a pu faire cette année, se reservant à faire quelque chose davantage les années suivantes, si Dieu nous donne la paix. » Colbert à Frontenac, 13 juin 1673. Arch. col. Canada, depesches de monseigneur de 1673, fol. 25.

(3) Les Relations inédites de la 'Nouvelle- France, 1672-1679, ont été publiées dans les Voyages et travaux des missionnaires de la Compagnie de Jésus. Douniol, 1861,

(4) Voir les articles de Vcrreau dans la Revue de Montréal, 1877, pp. 107 et 162 — et celui de Krucker : Sur la vie de Mfjr Laval, de Gosselin. Études Religieuses... revue publiée par les Pères de la Compagnie da Jésus. 1891, t. LU, pp. 511-S15.

Cinq Nations n'oublient pas encore la leçon que Tracy et Courcelles leur ont infligée, et la coalition qui dispute, avec tant d'aciiarnement, aux armes du roi les Pays-Bas et le Rhin, n'a pas d'escadres pour menacer ses possessions d'outre-mer, pas même de corsaires pour donner la chasse à ses convois. Autrement que par la diminution des libéralités royales on ne s'aperçoit pas à Québec delà guerre de Hollande. Si les successeurs de Talon n'ont pas de quoi ensemencer des champs nouveaux, ils peuvent du moins, partout où la charrue a déjà passé, faire la moisson en pleine sécurité.

Encore faudrait-il que Talon eût des successeurs capables de tenir sa place? Sans prétendre à diminuer le personnage de Frontenac, il est impossible de ne point reconnaître qu'il n'était pas homme à poursuivre l'œuvre patiente et méthodique du grand intendant. Pour ce tempérament de soldat et de diplomate c'est de la besogne trop terre à terre. Il n'est pas question de marchander la gratitude qui est due au vainqueur de l'Iroquois et du Bostonnais. Mais il est bien permis de dire, qu'avant cette heure critique où il déploie son audacieux génie, pendant les dix années de paix de son premier gouvernement de 1672 à 1682, il a manqué à cette partie essentielle de sa tâche qui de Versailles lui est rappelée sans cesse. « L'augmentation de la colonie est presque la seule chose que vous devez avoir dans l'esprit », lui écrit Louis XIV en 1675 (1). Relisez les dépêches du vainqueur de Phipps. Il rêve d'une grande France qui atteigne dans l'intérieur des terres aux limites extrêmes du continent. Il lance à sa conquête les explorateurs et les coureurs de bois. Il médite l'écrasement de tous ceux, indigènes et européens, qu'il rencontre sur son chemin. Mais quand donc s'inquiète-t-il, si ce n'est en passant, de la multiplication des familles, des progrès du défrichement, du développement économique sur le sol de cette petite France qui est déjà fondée aux bords du Saint-Laurent?

S'il laissait encore l'intendant Duchesneau travailler en paix ! Duchesneau est un médiocre mais un consciencieux. Dans ce collaborateur qui lui est imposé le gouverneur ne voit qu'un

(1) Le roi à Frontenac, 22 avril 1675. Arch. col. Canada, expéditions 1671- 1675, enregistrement des dépêches des Iles et du Canada, 1675, fol. 10.

rival, et il dépense beaucoup trop d'énergie à le combattre. Qu'attendre enfin de Lefebvre de la Barre et du marquis Denonville, qui, dans des circonstances particulièrement difficiles, font l'intérim entre les deux gouvernements de Frontenac? De tous les représentants du roi en Canada pendant cette période, un seul a la perception nette des intérêts de la colonie et veut en revenir à la méthode de Talon, c'est l'intendant deMeulles (1), Il est disgracié au bout de quatre ans.

Première conséquence de la diminution des libéralités royales : l'immigration est réduite au minimum. Vainement, à chaque courrier de Québec, réclame-t-on des hommes de travail et des artisans (2). La plupart du temps, à Versailles, on ifait la sourde oreille. Quand on se décide à donner satisfaction 'à de Meulles cela ne vaut guère mieux. On lui envoie soixante engagés en 1684. Mais ce sont « des petits enfants » bons tout au plus « à garder les vaches » et l'intendant a toutes les peines du monde à s'en défaire (3).

Heureusement que la fécondité de la race est toujours la même. Sur les bords du Saint-Laurent on se marie toujours très jeune et l'on a, communément, dix ou douze enfants, qui, sous ce ciel salubre, s'élèvent à merveille (4). Il en résulte un excédent de naissances sur les décès qui, bon an mal an, doit monter à trois ou quatre cents âmes (5). On a quelques raisons de ne point accorder aux premiers recensements de Prontenac la même confiance qu'à ceux de Talon. On comprend que Louis XIV ne puisse accepter celui de 1G73. Il est inadmissible

(1) De Meulles à Golbert, 4 novembre 1G83. Arck. col. Canada, corr, gén., 6, 1682-1684, fol. 181.

(2) Duchosneau à Golbert, 13 novembre 1680. Arch. col. Canada, corr. gén., 5, 1070-1681, fol. 161. — De Meulles à Colbert, 12 novembre 1()S2. Arch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. 81.

(3) De Meulles à. Golbert, 12 novembre 1684. Arch. col, Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. .'399.

(4) « L'air y est extrêmement pur. Les i)èrcs et les mères y élèvent si heureusement leurs enfants qu'ils n'en i)erdcnt ((iie par accident et presque jamais par maladie. Ils en ont communément dix ou douze et assez souvent davantage, et il est surprenant de voir combien on y peuple. » /rf., 4 nov<;inbr(! 1683. Arch. col. Canada, corr. gén., G, 1G82-I88i, fol. 181.

(5) En 1680, 404 naissances et 85 décos. Duciiesncau à Colbert, 13 novembre 1680. Arch. col. Canada, corr. gén., 5, 1679-1681, fol. 161.

que le Canada, qui a 6.282 habitants en 1667, six ans plus tard n'en ait que 6.705 (1). Le chiffre de 1675, 7.832, se rapproche évidemment davantage de la vérité. Il n'en provoque pas moins encore une protestation du roi (2), Frontenac n'est pas encore assisté d'un intendant. Il aura confié la besogne délicate d'aller, de porte en porte, s'enquérir du nombre des âmes à quelque subalterne négligent. Mais pour les années suivantes l'opération est menée consciencieusement par Duchesneau, par De Meulles, par les juges et les curés dont le roi a fait leurs auxiliaires. Aussi bien les chiffres se confirment les uns par les autres. La Nouvelle-France a 8.415 habitants en 1676, 9.400 en 1679, 9.719 en 1680, 9.667 en 1681, 10.251 en 1682, 12.263 en 1685 (3). Ce sont là des résultats satisfaisants, point ceux toutefois que l'on devait attendre. Nous verrons plus loin comment la colonie perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre.

Le progrès est toutefois suffisant pour justifier de nouvelles distributions de terre. Une première est faite par Frontenac seul. Mais lorsque Duchesneau arrive en 1675, Louis XIV prend une décision qui sera maintenue jusqu'à la fin de la domination française. Le gouverneur et l'intendant auront « conjointement » le pouvoir de donner des concessions (4). Elles seroiit du reste toujours soumises à la confirmation royale. /

Le gouvernement de Versailles n'a point changé de maxime. Il ne permet pas de coloniser hors de la zone restreinte dont Talon a marqué les limites. Il refuse à Joliet l'autorisation

(1) « Sa Majesté a été surprise devoir par les tables que vous m'avez envoyées qu'il n'y a que 6.705 hommes, femmes et enfants dans toute l'étendue du Canada. » Golbert à Frontenac, le 17 mai 1674. Arch. col. Canada, mémoires, 1670-1676, fol. 195.

(2) Le roi à Frontenac, 15 avril 1676. Arch. col. Canada, expéditions des Indes orientales et occidentales, 1676-1678, fol. 15.

(3) Censuses of Canada^ vol. IV. Introduction, pp. xvii et xviii. — Il y a du reste matière à discussion sur certains chiflres. Ainsi dans un état de 1683 [Censuses of Canada, vol. IV, p. 14) la population monte à 10.251 et dans un estât des cures et missions qu'on peut faire cette année en Canada, du 27 octobre 1683, contresigné De Meulles et François, évêque de Québec, elle n'est évaluée qu'à 9.679. Arch. col. Canada, mémoires, 1681-1690, fol. 51.

(4) Enregistrement des lettres patentes du 20 mai 1676 portant pouvoir aux sieurs comte de Frontenac et Duchesneau de concéder les terres du

i Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 4, 1673-1678, fol. 145.

d'emmener vingt habitants aux Illinois (1). Une seule exception et c'est pour Cavelier de la Salle. Il obtient une seigneurie à Catarocoui, à la sortie du Saint-Laurent de l'Ontario. Mais cette dérogation à la règle s'excuse par les meilleures raisons d'ordre stratégique et commercial (2), et la règle est appliquée strictement. On ne peut même pas s'installer à proximité de la frontière. En 1680 et 1682, Frontenac et Duchesneau donnent à d'Ailleboust un billet de concession pour un fief situé à quelques lieues en amont de Montréal. Les héritiers de d'Ailleboust attendent la ratification royale jusqu'en 1721. Lorsqu'elle leur est enfin accordée, voici l'explication qui leur est donnée pour ce retard d'un demi-siècle : « auparavant Tisle de Montréal n'était pas assez bien établie » (3).

Même dans l'intérieur de la colonie telle qu'elle a été constituée par Talon en 1672, le roi ne veut pas que l'effort s'éparpille ; on peuplera de proche en proche. Les concessions nouvelles doivent être contiguës à des terres déjà défrichées (4). Il insiste aussi pour qu'on ne soit pas trop généreux enson nom, qu'on ne crée pas de latifundia (5), encore plus, pour que les nouveaux seigneurs soient tenus de mettre leur lot en valeur dans les six années (6). Duchesneau apporte, en 1675, une ordonnance qui retranche la moitié de toutes les terres concédées avant 1665, \\ et qui ne sont pas complètement en culture. Mais Duchesneau

(1) « Sa Majesté ne veut point accorder au sieur Joliet la permission .. de s'aller établir avec vingt hommes dans le pays des Illinois. 11 faut multiplier les habitans de Canada avant de penser à d'autres terres, » Le roi à Duchesneau, 28 avril 1677. Arch. col. Canada, expéditions des Indes orientales et occidentales, 1676-1678, année 1077, fol. 1.

(2) Arrest qui accepte les offres faites par Robert Cavelier de la Salle, 13 may 1675. Arch. col. Canada, expéditions 1674-1675, enregislrement des dépênhes des Iles et du Canada.

(3) Mémoires des titres du fief et de la seigneurie d'Ailleboust. Arch. col. Canada, concessions, t. 1, non folioté.

(4) Enregistrement des lettres patentes du 20 mai 1676 portant pouvoir aux sieurs Frontenac et Dncliesncau de concéder les terres du Canada. Arch. col. corr. gén., 4, 1673-1678, fol. 145.

(5) Le roi à de la Barre, 10 avril 1684. Avch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1686, fol 244.

(6) Arrest pour la confirmation des concessions de P'rontenac et de Duchesneai] d(i 12 octobre 1076 jusiprau 6 septembre 1629, 2'J mai 1886. Arcli. col. Canada, concessions, t. I, non folioté.

prend sur lui de donner aux retardataires un délai d'un an (1), ( t Colbert se laisse ramener à quelque indulgence. Nouvelle ordonnance en 1679. Elle ne retranche plus que le quart des domaines restés en friche, avec, toutefois, la menace pour ceux qui ne répareront pas assez vite le temps perdu, de s'en voir enlever, chaque année, un vingtième (2).

Louis XIV et Colbert prennent encore une précaution. Ils retardent la ratification des concessions jusqu'à ce qu'ils soient informés non seulement de leur étendue, mais aussi des diligences que ceux auxquelles elles ont été accordées font ou peuvent faire pour les défricher et les mettre en culture (3). Le grand ministre en vient à faire une guerre déloyale à ceux qu'il considère comme ayant abusé de la confiance du roi. Il y a procès pour un domaine entre Denis l'oncle et Denis le neveu. C'est l'oncle qui a raison; l'honnête Duchesneau lui onne son appui. Et Colbert de le tancer vertement : « Il faut, écrit-il, sans difficulté maintenir le nepveu contre l'oncle, puisque celui-ci a trop entrepris et qu'il laisse par impuissance le pays de sa première concession inutile. » Et, pour s'excuser de prendre parti contre le bon droit, le ministre ajoute : « Les maximes générales de l'établissement des colonies répugnent quelquefois à ce qui concerne la justice à rendre entre les particuliers, mais il faut dans ces occasions que le bien général soit préféré » (4).

Une première distribution est faite par Frontenac seul, du 22 mars au 2 septembre 1674. Elle n'obtient, du reste, laconfîrmationroyalequ'enl679(5).Ony retrouve parmi les concession-

(1) Colbert à Duchesneau, 15 mai 1678. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 4, 1673-1678, fol. 189.

(2) Ordonnance du 9 mai 1679. A7xh. col. Canada, corr. gén., 5, 1679- 1681, fol. 101.

(3) Colbert à Duchesneau, 23 mai 1676. Arcli. col. Canada., expéditions des Indes orientales et occidentales, 1676-1678, fol. 28.

(4) Ici., loc. cit.

[o) Concessionnaires de la première distribution : Guyon, de Saint-Ours, de Chavigny, Le Parc, Jobin, d'Héry, Le Rouge, Roberge, de laDurantaye, Dubos, Jaret, Godefroy, Denis, Jalot, Paulin, Lemoine, Saurel, Salnay. Arrest du Conseil d'Estat qui confirme les concessions faites par le sieur comte de Frontenac aux habitants de la Nouvelle-France, 18 mai 1679, Arch. col. Canada, corr. gén., 4, 1673-1678, fol. 101.

naires Saint-Ours, Morel de la Durantaye, Jaret de Verchères, Denis, Lemoine, Godefroy, Sorel. Soit qu'il s'agisse de leur accorder des augmentations, soitplutôt qu'il n'y ait là que l'octroi du titre définitif de propriété sur des terres dont ils ont, sur un billet de Talon, déjà pris possession, dont ils ont plus ou moins avancé la mise en culture (1).

La deuxième distribution est faite conjointement par Frontenac et Duchesneau, du 12 octobre 1676 au 6 septembre 1679. Elle est ratifiée le 29 mai 1680 (2). Quelques noms nouveaux : Joybert, seigneur de Soulange et de Marson, LaVallière, le conseiller d'Amours DeschaufTours, Crevier, Bizart le major de Montréal, le notaire Becquet, l'explorateur Joliet, Juchereau de Saint-Denis. Le séminaire de Saint-Sulpice, Bepentigny et Verchères s'agrandissent. Le capitaine Berthier, qui a d'abord été possessionné sur la côte sud, en aval de Québec, reçoit la seigneurie qui doit perpétuer sa mémoire, à l'entrée du Saint- Laurent, dans le lac Saint-Pierre, sur la côte nord.

La troisième distribution est de La Barre et de Meulles, du 5 janvier 1682 au 16 septembre 1684, avec confirmation du 15 avril 1684 (3). Parmi les concessionnaires deux Amyot, Jean

(1) « Les autres officiers qui sont habitués ici... essaient tous à accommoder leurs habitations le mieux qu'ils peuvent, mais le retardement que M. Talon a jusqu'icy apporté à leur donner, leurs contrats les ayant tenus dans de grandes incertitudes les a aussi empêchés, à ce que la plupart m'ont dit, de travailler avec autant de soin et de dépense... dans l'appréhension que lefir travail leur fût infructueux. » Frontenac à Colbert, 2 novembre 1672. Arch. col. Canada, corr. gén , 3, 16G8-1672, fol. 233.

(2) Concessionnaires de la deuxième distribution : Pierre de Joybert seigneur de Soulanges et de Marson, Raudin, De la Vallière, de Repentigny, Bertier, Marie Anne Juchereau, veuve du sieur de la Combe, de Bécancourt, Marie Guillemette, Hébert veuve Couillart, demoiselle Geneviève Couillart, Rousselot dit La Prairie. Noël Langlois, François Bellanger, Damours Deschaufour, Crevier, de Vcrchèrc, Bizart, Romain Becquet, de Boyvinet, Jacques Delalande, Louis Jolliet, Nicolas Juchereau de Saint- Denis pour Joseph son fils, André de Chaune, Antoine Caddô, Charles Marquis, Jean Levrard, le supérieur et les ecclésiastiques de Saint-Sulpice de Paris. Arrcst d'enregistrement de Fédit du roi portant rectification de concessions faites... par le comte de Frontenac et l'intendant Duchesneau, 24 octobre 1680. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. II, pp. 424-425.

' (3) Concessionnaires de la troisième distribution : Denis de Rome, Anne Aubert, Guillaume Bonhomme, Pierre Dupré Martel, Jean Le Chasseur, les deux filles du notaire Becquet, Jean Amiot, Charles Amiot, René Pas-

le Chasseur, Tancien secrétaire de Frontenac, le procureur général d'Auteuil et les Ursulines de Québec. A remarquer que dans les trois distributions, à côté des fiefs il y a des cens et rentes. Ce sont des terrains donnés pour bâtir dans les villes.

Mais, anciens ou nouveaux, désignés à la faveur royale par Talon ou par Frontenac, les seigneurs ont-ils mis à profit une 'r, paix de vingt ans pour fonder des établissements durables? A \^ considérer le plus grand nombre des choix que les circonstances ont imposés à Louis XIV il n'est pas permis de trop compter sur un succès. Que peut-on attendre de ces officiers en réforme qui figurent pour la moitié aumoins parmi les concessionnaires de fiefs, et auxquels le roi a fait, avec tant de prodigalité, largesse de la terre canadienne (i)? A supposer qu'ils se consolent d'une retraite le plus souvent prématurée, qu'ils viennent à aimer leur vie nouvelle, oii auront-ils acquis cette science agricole qui demande partout un patient apprentissage ? Et c'est une forêt vierge que l'on partage entre ces novices. Encore s'ils étaient riches, s'ils pouvaient impunément »( faire des écoles I Mais ils n'ont communément pour tout capital/|

a reçu le présent du roi. Et Talon n'est plus là pour s'intéressei avec eux dans leurs seigneuries, et la source des libéralitél royales est à peu près tarie. Aussi quelques-uns se sont déjà découragés. L'Italien Laubia, encore plus dépaysé que les autres, vend son fief au bout d'un an (2). Chambly, qui s'était pourtant mis à l'œuvre avec une si belle ardeur, saisit la première occasion de s'en aller. ,11 obtient d'abord le gouvernement de l'Aca-

quier, les Jésuites, d'Auteuil, De la Molhe de Lucière, Laurens Philippe, Jacques Lefebvre, de Crété, les Ursulines de Québec, Dugué, de Pommainville. Arrêt d'enregistrement de l'arrêt du Conseil d'État... du 15 août dernier portant confirmation des concessions faites par le Gouverneur et l'Intendant depuis le 5 janvier 1682 jusqu'au 17 septembre 1683... 5 décembre 1684. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. II, pp. 968-969.

(1) Ainsi Saint-Ours a reçu 98.784 arpents, La Durantaye 70 o60. Suite, Morel de la Durantaye, p. 11.

(2) De Laubia, capitaine d'une compagnie d'infanterie au régiment de Broglia, a reçu sa concession le 29 octobre 1672 et la vend à M. de Cressé en 1673. Arch. col. Canada. Fois et Hommages, hommage 110, 1. 1, p. 25.

die, puis, en 1G79, un commandement dans les îles. 11 y a, sans doute, une autre catégorie de seigneurs sur laquelle on peut compter davantage, et c'est celle qui a été recrutée parmi les descendants des anciennes familles du pays. De ceux-là on ne peut pas dire qu'ils manquent d'expérience. Ils savent comment on s'attaque au bois debout. Par malheur, ils ne sont guère plus fortunés que les soldats. C'est ainsi que les D'Ailleboust, les Repentigny, les Denis, « les trois premières familles de la colonie », dit Frontenac, vont rapidement à la misère. Ils ont trop d'enfants (1).

Un défaut commun aux uns et aux autres, c'est une sorte d'impuissance à limiter, à concentrer leur effort. Ils ont la maladie d'entreprendre au-delà de leurs forces. Simon Denis, en même temps qu'une terre en face de Montréal, obtient le privilège de la pêche sédentaire à Canseau (2), et tandis qu'il se ruine sur le golfe (3), il laisse le Cap de la Trinité en friche. François Hertel, qui a eu beaucoup de peine à trouver quelques censitaires pour la concession de taille médiocre qui porte son nom, ne résiste pas à la tentation qui s'offre de s'agrandir démesurément. 11 prend à sa charge la grande seigneurie de ijChambly (4). Par surcroît, ces gens-là ne tiennent pas en place. Ils sont toujours prêts à partir. C'est le tempérament qui l'exige. La chasse, la pêche, la traite, tout est bon pour les arracher à ce qui devrait être leur tâche unique. Que sera-ce quand la| guerre recommencera, qu'il y aura un coup à frapper sur l'Iroquois ouïe Boslonnais?

Évidemment il y a des exceptions heureuses. Un soldat, M. de la Bouteillerie, donne l'exemple d'une longue persévérance couronnée de succès (5). 11 a ce mérite exceptionnel

(1) Frontenac au roi, G novembre lOTJ. Ai-ch. col, Canada, corr. géu., 5, 1679-1681, fol. 12.

(2) Talon au roi, 2 novembre 1871. Arclt. col. Canada, corr. gén., '.l, 1668-1672, p. 159.

(3) Frontenac à Golbert, 6 novembre 1679. Arc/i. col. Canada, corr. gén., 5, 1679-1681, fol. 8.

(1) En 1692. Arclt. col., Canada, /'o/s et Uomma(jcs, hoamiage 52, t I, p. 119.

(5) Voir sur la s(;i^meuric de M. de la Houteillerie, La iloutcilleric autre ment dite la rivière Quelle, rintéressante monographie de l'abbé Gasgrain : Une Paroisse canadienne au dix-septième siècle.

d'avoir, lui-même, recruté en France une partie des colons de la rivière Quelle (1). Quant à Pierre Boucher, c'est le seigneur modèle. Dès qu'il a reçu de Talon sa concession aux Iles Percées, il n'a plus qu'une pensée, celle de se consacrer exclusivement à la mettre en valeur, et lorsqu'en 1672 il a obtenu de se faire remplacer au gouvernement des Trois-Rivières par son gendre Gauthier de Varennes (2), il a désormais le loisir de réaliser le programme qu'il se trace à lui-même dans un mémoire que ses descendants ont pieusement conservé (3). Et jusqu'à l'heure de la mort (4 \ pendant plus d'un demisiècle, Pierre Boucher reste fidèle à la tâche qu'il s'est imposée. Bouchervilie est une des seigneuries les plus peuplées, les plus riches de la colonie. Il faut la citer immédiatement après Montréal, la côte de Beaupré, l'île d'Orléans et Beauport.

François Berthelot n'est pas le type du seigneur canadien tel que Colbert et Talon ont pu l'imaginer, puisqu'il ne se décide jamais à passer la mer et à visiter son domaine de l'île d'Orléans. Il n'en collabore pas moins efficacement à l'œuvre de la colonisation. Il en a, du reste, les moyens. C'est évidemment, le plus considérable et le plus riche des concessionnaires de fief. Il est comte de Jouy, conseiller-secrétaire du roi, commissaire général de l'artillerie, poudres et salpêtres (5], même, si nous en croyons La Hontan, fermier général (6). François Berthelot est toujours prêt à la dépense. Et cela est d'autant plus méritoire que, lorsqu'il l'achète à la compagnie de Beaupré, l'île d'Orléans est déjà une des seigneuries les plus peuplées, les mieux cultivées de la Nouvelle-France. En 1670, il donne à Talon dix mille

(2) Provisions de gouverneur aes Trois-Rivières pour le sieur de Varennes 1672. Arc/i. col. Canada, expéditions, registre des dépêches 16*2, fol. 71.

(3) Histoire de la paroisse de Bouchervilie. Annuaire de Villemarie, t. I, pp. 260-261.

(4) Pierre Boucher meurt en avril 1717 à Tâge de quatre-vingt-dixsept ans. Id., p. 274.

(o) Arrêt d'enregistrement des lettres patentes du roi, érigeant Tile d'Orléans en comté sous le nom de comté de Saint-Laurent en faveur du sieur Berthelot, 29 octobre 1676. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. II, p. 87.

(6) La Ilontan, Voyages dans V Amérique septentrionale ^ t. I, lettre Illj p. 17.

livres « pour lui faire une terre » [i). En J671, il s'engage à envoyer des colons (:2). Tient-il sa promesse? Cela est vraisemblable. Une année oii le roi n'a pas d'argent pour faire son présent aux jeunes mariés, il leur distribue trente livres (3). Les recensements apportent en sa faveur un témoignage irrécusable. De 1667 à 1685, la seigneurie de François Berthelot passe de 424 habitants à 1.205, de 1.182 arpents de terre mis en culture à 3.073, de 327 têtes de bétail à 852 (4). C'est un résultat qui, pendant la même période, n'a été obtenu nulle part, pas même à Montréal. Montréal a passé de 760 âmes à 1.539, de 1.181 arpents en culture à 3.963, de 344 têtes de bétail à 1.181 (5). La récompense ne se fait pas attendre. En 1676 la seigneurie de l'ile d'Orléans est érigée en comté de Saint-Laurent (6).

Voilà les seigneurs modèles. Ils ne vont pas à la demi-douzaine. Que deviennent les autres, ceux qui n'ont pas la vocation, ceux qui n'ont pas de moyens? Il ne faut pas être injuste. Ceux-là encore se donnent beaucoup de mal.

Pour quelques-uns qui se contentent de léguer leur nom à un canton désert, combien s'opiniâtrent à la conquête de ce qui leur manque surtout, l'argent. Ils peuvent le demander à la traite du castor et l'on verra plus |loin que les principaux de la colonie se font peu de scrupule, avec ou sans congé, d'aller ou d'envoyer à la course des bois. Mais la manne la plus désirée, c'est celle qui tombe du trésor royal. Que de requêtes près- ^'| santés, touchantes pour solliciter une petite pension ou même une gratification passagère ! L'ambition de tous ces besogneux, c'est d'entrer ou de rentrer au service. C'est une bataille perpétuelle pour enlever les gouvernements particuliers, les com-

(1) Talon à Golljert, 10 noveinl)i'e 1G70. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1G08-1G72, fol. 77.

(2) Talon à Golbert, 2 novembre 1671. Arcli. col. Canada, corr. gén., 3, fol. 172.

(3) Duchesneau à Colbert, G octobre 1G79. Arch. col. Canada, corr. gén., "), 1679-1681, fol. 21.

(4) Censuscs of Canada, vol. IV, pp. G et 7, 16 et 17.

(5) /r/., loc. cil.

(6) Voir note î>, p. 135.

missions d'officiers dans les troupes du détachement de la marine, les sièges du Conseil souverain. A la longue, les trois quarts des solliciteurs sont pourvus. Varennes est gouverneur des Trois-Rivières, Bécancourt est grand voyer, Denis est conseiller au Conseil souverain, La Durantaye se fait nommer commandant en chef au pays d'En haut.

^ Tes voilà fonctionnaires. Ils ont désormais de quoi vivre ou

/ êfpeu près, mais de quoi bâtir, de quoi défricher, cela est autre chose. On ne bâtit, on ne défriche guère avec les trois cents livres d'un conseiller (1), les douze cents livres d'un capi-

J? taine (2), même avec les trois mille livres d'un gouverneur

' particulier (3). Pourtant à force de persévérance, même les plus pauvres et les moins habiles obtiennent un résultat qui est appréciable. Ils trouvent des habitants pour leurs seigneuries. Les font-ils venir de France? Il faudrait payer le passage.

^Sauf pour M. Berthelot et M. de la Bouteillerie, on ne trouve, nulle part, trace d'un recrutement de colons dans la métropole par les seigneurs canadiens. C'eût été un titre sérieux à [a faveur royale. Ces gens-là, ou leurs protecteurs, n'eussent point manqué de le rappeler dans une de ces nombreuses requêtes qu'ils adressent à Québec et à Versailles. C'est sur place qu'ils doivent trouver des censitaires. Avant 1673 rien de plus facile. Louis XIV se charge de les lever et de les transporter. Mais, depuis que l'immigration aux frais du roi a cessé, il semble qu'il ne leur reste qu'à se disputer quelques soldats congédiés, quelques engagés qui ont fini leurs trente-six mois, quelques artisans qui veulent devenir propriétaires (4). Heureusement que pendant ce temps-là les anciennes seigneuries, celles qui datent de la période des Cent Associés prospèrent, non seulement en vertu de la vitesse acquise, mais aussi parce qu'elles sont aux mains de seigneurs qui veulent et peuvent remplir leur tâche. Dans ces quartiers favorisés les hommes et

(1) Estât des charges du païs de Canada... par Talon, 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 159.

(2) W., loc. cit.

(3) « Le Roy y a établi 'aux Trois-Rivières) un gouverneur qui mourroit de faim s'il ne faisoit quelque commerce de Castor. » La Hontaii, Voyages dans l'Amérique septentrionale^ t. I, lettre IV, pp. 28 et 30.

(4) Casgrain, Une Paroisse canadienne au dix-septième siècle, p. 35.

l'argent commencent à multiplier à intérêts composés. C'est là que les seigneurs besogneux trouvent leurs censitaires. C'est ainsi, et l'étude des registres de paroisses en fournit des preuves abondantes, que les familles établies, à l'époque antérieure de Québec au cap Tourmente et dans l'île d Orléans, et qui en sont à la deuxième, et même à la troisième génération, commencent à essaimer sur la rive d'en face, de Lauson à la rivière Quelle (1).

Ce qui se dépense de courage et de persévérance à établir une seigneurie est incroyable, surtout lorsque la concession est située loin des centres anciennement peuplés. Les débuts sont extrêmement pénibles. Le seigneur, ses serviteurs, et le premier groupe des censitaires qu'il a recrutés, campent dans une. clairière sous des tentes, ou plutôt sous des écorces de bouleau. Il n'y a point de temps à perdre si l'on veut, avant les neiges, avoir achevé, avec les premiers déserts et les premiers labours, la construction de quelques grossières maisons de bois, et, aussi, la répartition des lots de censive (2). Les années suivantes, le seigneur a le loisir de s'installer plus au large et, quelquefois, non sans luxe. Dans son voyage de Québec à Montréal, La Hontan stgEale des maisons de belle apparence (3). Robineau de Bécancourt, le baron de Portneuf, a « décoré la\ sienne de toutes les marques de la noblesse et de la seigneurie », c'est-à-dire qu'il a copié, le mieux possible, un châteatt-de l'ancienne France (4). Deux bâtiments dont la construction ne peut être relardée , car ils servent à tout le monde, c'est la chapelle et le moulin. Pour ce dernier il est particulièrement difficile d'avoir, du premier coup, un bon emplacement. A la T3outeillerie, avant de découvrir un ruisseau dont le débit et la pente soient suffisants, on se reprend à six fois (5) ! Dans la partie occidentale de la colonie, il faut encore prévoir le cas

t'I) Casgrain, Une Paroisse canadienne, p. 147. — Suite, Morel de la Uuranluye, [)p. 11 et 18.

(2) Casgrain, Une Paroisse canadienne, pp. 5 à 26.

(3) La Hontan, Voyages dans V Amérique Septentrionale, t. I, lettre IV, p. 28,

(4) Acte d'érection de la seigneurie de Portneuf en baronnie. Abbé Catien, Histoire de la paroisse du Cap Santé, p. .'570.

(Ji) Casgrain : Une Paroisse canadienne, pp. 23-26,

d'une attaque des sauvages et préparer un refuge à la population en construisant un fort (1).

Un seigneur qui a bâti une belle église, un bon moulin, un fort inexpugnable aux Iroquois, qui même donne à ses vassaux l'exemple d'une exploitation bien menée, a-t-ilfait tout son devoir ? Non certes. Il lui reste à jouer, vis-à-vis de ses censi-j taires, le rôle d'un guide, d'un arbitre, d'un père de famille J Le bon seigneur s'oblige à la résidence. Tout au plus se peut-il donner licence de s'en aller, une fois l'an, à Québec, pour y présenter ses hommages au gouverneur et s'informer des nouvelles (2). S'il demeure ainsi à son poste en voici une heureuse conséquence. Comme il n'a pas d'autre compagnie possible que celle de ses vassaux il en vient à se rapprocher d'eux, à permettre, à désirer qu'ils se rapprochent de lui, à vivre, amicalement avec tous, familièrement avec quelques-uns (3).

Cette vie utile et heureuse, et qui n'a que le tort d'être un peu monotone, a ses jours de fête. Il faut laisser la parole à l'historien de la seigneurie de la rivière Quelle : « Chaque automne, vers l'époque de la Saint-Martin, le seigneur faisait faire la criée à la porte de l'église pour avertir les censitaires, de venir payer leurs cens et ventes^On attendait ordinairement pour cela les premiers beaux chemins d'hiver. Le manoir devenait alors un centre d'activité comme l'est encore aujourd'hui le presbytère du curé au temps de la rentrée des dîmes. Les habitants arrivaient soit en carrioles, soit en traînes, emportant avec eux un ou deux chapons, quelques minots de pain ou d'autres effets; car bien que les droits fussent exi- gibles en monnaie, le seigneur acceptait souvent des denrées en échange.M. de la Bouteillerie assis dans son fauteuil, au fond de la grande salle du manoir et ayant devant lui une table recouverte d'un tapis oii était le censier, donnait audience » (4).

Une fois mis en possession de la terre, que les colons trouvent ou non, auprès de leurs seigneurs, l'appui et l'exemple

(1) Histoire de la paroisse de Boucherville^ Annuaire de Villemarie, t. I, p. 263-264.

(2; Casgrain : Une Paroisse canadienne^ p. 172.

(3) M., pp. 64-65.

(4) /c/., pp. 173-174.

qu'ils sont en droit d'en réclamer, cela n'importe pas autant qu'on pourrait le croire. Les habitants sont capables de se passer de leurs tuteurs. Ils ont vite conquis l'aisance. Là-dessus les témoins sont unanimes. Voici le témoignage de de Meulles, en 1683, c'est-à-dire après un an de séjour : « On vit icy fort doucement. La nourriture y est bonne. Il n'y a point de si misérable particulier qui ne recueille assez de blé pour nourrir sa famille et qui n'ait dans son habitation quelques vaches, des volailles et quantité de légumes. A douze ou quinze lieues autour de Québec, on pesche force saumon et anguille dans la saison dont ils peuvent vendre une partie en ayant gardé assez pour leur provision d'hyver. La pluspart peuvent encore vivre de leur chasse. S'ils trouvaient tout le débit de leurs denrées ils seraient trop aises (1). » Ceux qui viennent de France ne peuvent s'empêcher de faire la comparaison entre le sort du Français d'Europe, et du Français d'Amérique. Et toujours elle tourne à l'avantage du second. Ecoutez Duchesneau : « Quant aux laboureurs qui s'appliquent avec assiduité à la terre, ils subsistent fort honnestement et sont, sans comparaison, plus heureux que ce qu'on nomme en France les bons paysans. » (2) La Hontan exprime la même opinion avec son humour habituel. « Les païsans y sont à leur aise et je souhaiterais une aussi bonne cuisine à toute notre noblesse délabrée en France. Que dis-je païsan? Amende honorable à ces messieurs! Ce nom-là pris dans la signification ordinaire mettrait nos Canadiens aux champs. Un Espagnol, si on l'appeloit villageois, ne fronceroit pas plus le sourcil, ne releveroit pas plus tièrement la moustache. Ces gens-ci n'ont pas tort après tout; ils ne payent ni sel, ni taille; ils chassent et pèchent librement; en un mot ils sont riches. Voudrez-vous donc les , mettre en parallèle avec nos gueux de païsans ? Combien de ' nobles et de gentilshommes jetteroient à ce prix-là les vieux parchemins dans le feu! (3) »

(1) De Meulles à Colbert, 4 novembre 1G83. Arch. col. Canada, corr. g6n., 6, 1682-1G84, foi. 181.

(2) Duchcsncaii à Colbert, 6 octobre i070. Arck. col. Canada, corr. gén., y, 1019-1081, fol. 21.

fl^ La Honlan, Voyayes dans VAmérique Seplentrionale, t. I, lettre II,

p. il.

/^i bien qu'il n'est pas rare de constater que le possesseur du fief ait à envier la prospérité de quelques-uns de ses censitaires (1). Cette ascension du tiers-état dans la colonie ne doit pas s'arrêter à mi-chemin. A la génération suivante les fils d'habitants commenceront à acheter les seigneuries.

Le recensement de 1685 est là (2) pour fournir la preuve que, malgré l'impuissance et l'inaptitude d'un très grand nombre

(1) « Un colon, Joseph Renault qui avait trois domestiques à son service, « cinquante arpents de terre en valeur... paraît avoir été plus à l'aise que le seigneur lui-même ». Casgrain ; Une Paroisse canadienne, p. 39.

(2) Recensement de 1685 :

Total général de la Nouvelle-France. .

Chiffres pour les nouvelles seigneuries :

Neuville, Dusault

Saint-François, Villemur, Sorel

Lotbinière, Villieu, prairie de la Madeleine.

Becancourt, Berthier, Beaumont

La Duranlaye, Rivière du Loup

Contrecœur, La Trinité, Bonsecours. . . .

La Bouteiilerie

Portneuf, Cressé, Dutort, Varennes

Batiscan

Sainte-Anne

Vincelot, TEspinaye, Grondines

Louviers, Isle Jésus

Boucherville, Gaudarville

pap de la Madeleine

Longueil, Châteauguay

Saint-Ours, Deschambault

Fort Frontenac, Repentigny

La Chesnaye

LaValterie, Verchères

Gentilly, Saint-Michel

ôainte-Thérèse, Saint-Paul, Dautré . . . .

Total.

Habitaols.

Arpents en culture.

Bêtes

cornes.

11 reste à réduire ces totaux d'environ un cinquième. Le cap de la liladeleine est depuis longtemps colonisé. Neuville et Gaudarville ont «té concédés par la compagnie des Cent Associés : en 1681, le cap de la Madeleine a 204 habitants, Neuville avec Dombourg 372, Gaudarville 66. il est vrai que Ghambly, nouvelle seigneurie, ne figure pas sur le tableau, bais cela ne fait pas compensation (Ghambly, 74 habitants en 1681).

de seigneurs, la colonisation des seigneuries a fort honorablement réussi. En 1685 on relève dans toute la Nouvelle-France : 10.725 habitants, 7.474 têtes de gros bétail, 24.390 arpents mis en valeur (1), et, sur ce total, les nouvelles seigneuries comptent pour un peu plus du quart des habitants, un peu plus du tiers des animaux, les deux cinquièmes des terres cultivées.

Il semblerait qu'il dût être facile de déterminer avec quelque exactitude comment, à la date de 1684, la population française se répartit sur le sol canadien. Le recensement de 1685 est très complet. Malheureusement son auteur ne s'astreint pas à traiter séparément chaque seigneurie. Le plus souvent il groupe les fiefs par deux et par trois, de la manière la plus bizarre. On conçoit qu'il associe Ghateauguay et Longueil, Lotbinière et Villieu qui se touchent. Mais pourquoi réunir Boucherville qui est proche de Villemarie à Gaudarville qui est proche de Québec, et la Pointe-au-Tremble qui est dans l'île de Montréal à Chambly qui est sur le Richelieu? Pourquoi surtout dénombrer ensemble Repentigny et la Ghesnaye qui sont au cœur de la région colonisée et cette seigneurie du Fort Frontenac que Gavelier de la Salle possède sur le lac Ontario? On est obligé de recourir, encore que sa date convienne beaucoup moins, au recensement de 1681 (2) qui a un article séparé pour chaque seigneurie et surtout à un « État des cures et missions » du 27 octobre 1683 qui est signé par l'évêque Laval et l'intendant de Meulles (3). Sans doute cet État ne donne le chiffre des âmes qu'en groupant plusieurs seigneuries, mais, comme on ne peut faire rentrer dans les limites d'une paroisse ou d'une mission que des territoires qui se suivent sur la même rive, ou qui, d'une rive à l'autre, se font vis à vis, l'État des cures et missions est précieux pour débrouiller le chaos du recensement de 1685.

Grande multiplication dans cette île de Montréal qui ne comptait que 767 âmes en 1667 (4). En 1683, la population a doublé :

(1) Censuses of Canada, vol. IV, p. K).

(2) Id., p. 11. -, ,

(3) Estât dos cures et missions (lu'on peut luire celle année en Canada, moyennant le supplément que Sa Majesté aura agréable de donner... 27 octobre 1683. Arck. col. Canada, mémoins, 1()81-1(J90, fol. ol.

(4) Recensement de 10G7. Cenmses of Canada, vol. iV, p. 6.

6 47 dans la paroisse même de Villemarie, 314 à la Chine et dans le haut de Tîle, 427 à laPointe-au-Trembleet dansl'île de Sainte- Thérèse (1). Les Montréalistes sont à leur aise. Ils jouissent de beaux revenus qu'ils doivent également à la culture et à la traite (2). Ces messieurs de Saint-Sulpice, qui ont hérité, en 1663, de la société de Notre-Dame de Montréal (3), n'ont pas I laissé péricliter l'œuvre de Maisonneuve. Ils peuvent se vanter d'avoir la plus belle seigneurie de la Nouvelle-France. Et ils ont encore beaucoup de terre à distribuer. Le nord de l'île est toujours en bois debout (4). En bois debout aussi ses satellites, l'île Bizard et l'île Perrot qui reste le rendez-vous, Fasile des coureurs de bois. Même à l'île Jésus le défrichement n'en est encore qu'à ses débuts (27 habitants en 1681). Malgré Fintérét évident qu'il y a, en face de l'Iroquois et du Bostonnais, à mettre en état de défense ce boulevard de la colonie, la cité de Maisonneuve n'a pas de fortifications, pas même une chemise de pieux (5). Elle n'a d'autres monuments que la grande et belle maison en pierre de taille des Sulpiciens et leur église qui est bâtie sur le modèle de Saint-Sulpice de Paris (6).

Progrès aussi sur la rive droite du Saint-Laurent qui fait face à la côte méridionale de la grande île. Quelques concessions y demeurent en friche comme Chateauguay qui a été concédé trop récemment, comme Vitré dont le seigneur Denis a entrepris trop de choses à la fois. Mais la prairie de la Madeleine, la côte Saint-Lambert, Longueil qui sera bientôt érigé en baronnie (7), Tremblay, Boucherville, Varennes, Saint-Michel ont en 1683 plus de 700 habitants. De toutes ces habitations la plus florissante est, sans contredit, celle de Boucherville. En 1681 Boucherville

(1) Le chiffre du recensement de 1681 est de 1418. Celui du recensement de 1685 est de 724 pour Villemarie, 375 pour le Haut-de-l'Ile et la Chine, 440 pour la Pointe aux Trembles à laquelle on joint, il est vrai, Chambly; mais, comme le recensement sépare l'île de Sainte-Thérèse du groupe de Montréal, on peut estimer qu'il y a compensation.

(2) La Hontan, Voyages dans l Amérique Septentrionale y t. I, lettre IV, p. 32.

(3) Paillon, Histoire de la Colonie française en Canada^ t III, pp. 61-63.

(4) La Ilontan, loc. cit.

(5) Id., t. 1, lettre IV. p. 29.

(6) Id., p. 32.

(7) En 1700, Bûuchette, Topograjy/iie du Canada. Append. xxvii.

a déjà 179 âmes. Par contre, on doit constater un échec à Chambly. En 1681, Chambly compte encore 78 habitants. Mais, la jolie habitation (1) que Frontenac citait comme un modèle n'est plus que le refuge des contrebandiers qui vont à Orange et à Manhatte. (2) Toujours sur la rive droite, Verchères, Contrecœur, Saint-Ours et Sorel ont entre 300 et 400 habitants (en 1681, 61, 69, 86 et 118.) En vis-à-vis, sur la rive gauche, la Chesnaie, Repentigny, La Valtrie fournissent, à peu de chose près, le même contingent (en 1681 la Chesnaie 72, Repentigny 111).

Nous voici arrivés au lac Saint-Pierre. Là on est toujours aux débuts de la colonisation, surtout sur la côte nord oij la Rivière du Loup a si peu d'habitants que, malgré la distance, qui est de six lieues, il faut, en 1683, la faire desservir par le missionnaire de Sorel. Sur la côte sud, on est plus avancé. En 1681, Saint-François a 51 âmes et Nicolet 37. Mais Cressé n'est pas mentionné avant le recensement de 1688 (avec Saint-Antoine 48 habitants) (3). Néanmoins, dès 1683, l'intendant de Meulles, qui se vante d'avoir visité toute la colonie, signale dans cette région plusieurs bonnes habitations (4), et l'année suivante, pendant la traversée du lac Saint-Pierre, La Hontan découvre avec son télescope de très belles maisons (5).

Pour un établissement qui date d'un demi-siècle, les Trois-Rivières n'ont guère prospéré : 272 habitants en 1685, c'est maigre. Elles sont pourtant le siège d'un des gouvernements de la colonie, et font, à un certain point de vue, figure de chef-lieu. Au témoignage de La Hontan, cette ville minuscule est fort riche et bâtie magnifiquement (6).

(1) Frontenac à Colbcrt, 2 novembre iG12, Arc li. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 233.

(2) Chambly... c'est une seigneurie dont la situation est remarquable. Il y a eu autrefois un assez grand nombre d'habitants dont la plupart ont abandonné ou sont devenus pauvres parce qu'ils n'ont pas été appuyés, en sorte qu'elle est devenue le refuge des gens qui n'ont en vue que le commerce d'Orange et de Manhatte. — Mémoire à MM. les intéressés en la société en commandite de la ferme et commerce de Canada, 1683. Arch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1686, fol. 216.

(3) Censuses of Canada, vol. IV, p. 21.

(4) De Meulles au ministre, 4 novembre 1683. Arcli. cul. Canada, corr. gén.. 6, 1682-1684, fol. 167.

(y) La Hontan, Voyages dans V Amérique Septentrionale ^i. I, lettre IV, p. 28. (6) Id.^ lac. cit.

De l'autre coté du Saint-Maurice, le cap de la Madeleine est comme un faubourg des Trois-Rivières (204 habitants en 1681). Viennent ensuite le fief Hertel et le fief Marsollet où sont établis quelques censitaires (41 pour les deux en 1681). Quant à Champlain, à Batiscan et à Sainte-Anne de la Perade, ils forment un des quartiers les plus peuplés de la colonie ; en 1685, Champlain 272 habitants ; en 1863, Batiscan et Sainte-Anne 365. Champlain et Batiscan fournissent un grand nombre de coureurs de bois. Les seigneuries qui font pendant sur la rive droite sont loin d'être dans un état aussi satisfaisant. Godefroy, Becancourt, Dutort et Gentilly (1), à toutes quatre, n'ont pas, en 1685, 200 âmes.

La partie occidentale du gouvernement de Québec n'est guère mieux peuplée que le gouvernement de Trois-Rivières. Sur la côte sud, Lotbinière, Sainte-Croix et Vilieu n'ont encore attiré qu'une poignée de colons (2). La côte nord, avec les Grondines, Deschambault, Portneuf, Neuville, la Pointe-aux-Ecureuils, dépasse quelque peu 500 habitants (3). La banlieue Ouest de Québec reste toujours en retard sur la banlieue Est. Le cap Rouge, où les premiers établissements remontent à plus de quarante ans, même joint à la côte Saint-Ange et à Notre-Dame de Foye, atteint à peine à un demi-millier d'habitants (431 en 1683). Avec ses 1200 âmes, 1400 ou 1500 en ajoutant à la population urbaine celle des faubourgs : côte Sainte Geneviève, la Canardière, la Petite Rivière (4), Québec demeure une très petite ville. C'est pourtant une vraie capitale, et par sa situation qui est unique dans la Nouvelle-France, et par quelques-uns de ses monuments. Ceux-ci se concentrent à la Haute- Ville sur cette falaise qui s'inchne du cap Diamant au confluent de la i rivière Saint-Charles. Ce sont la cathédrale, le séminaire,

(1) En 1688 Dutort et Bécancourt 104 habitants, Gentilly avec Lotbimière 96.

(2) En 1681, Lotbinière, 58 habitants. Villieu, 15 et Linctot, 45.

(3) En 1681, Dombourget Neuville, 372 habitants, Portneuf et Ghavigny, • 59. — En 1683, Neuville, Pointe-aux-Écureuils (avec Vilieu qui ne compte [presque pas), 394. — A la même date, Deschambault et Portneuf (avec

Lotbinière et Sainte-Croix), 189.

(4) État des cures et missions, 1683. — Au recensement de 1685, Québec 1.205 habitants, ses environs 292.

2lf) LA COLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE

l'église des Jésuites admirée de la Hontao, toujours indulgent pour rarchitecture canadienne, la chapelle des Ursulines plusieurs fois brûlée et chaque fois rebâtie « à mieux », la chapelle plus modeste des Récollets et THôtel-Dieu. Au sommet de la montagne, le château Saint-Louis résidence du gouverneur ; à sa base, l'ancienne brasserie de Talon, devenue l'Intendance, et qui donne aussi, trois ou quatre fois par semaine, l'hospitalité au Conseil souverain. Les maisons des particuliers ne manquent point non plus d'allure. Dans la basse ville les marchands en ont à trois étages et de cette pierre noire, dure comme le marbre, qui se recueille sur place (1). Mais Frontenac leur reproche d'avoir été construites à la fantaisie des propriétaires, « sans aucun ordre. «Il écrit àColbert en 1672 : « Dans les établissements comme ceux-ci qui peuvent un jour devenir considérables, on doit, je crois, songer non seulement à l'état présent dans lequel on se trouve, mais à celui où les choses peuvent parvenir. » Et Frontenac songe que Québec peut devenir la capitale « d'un grand empire » (2). Le futur vainqueur de Phipps déplore que Ton ait laissé la place sans défense. Les murailles du château Saint-Louis sont « toutes à bas : il n'y a plus de portes ni de corps de garde, et c'est un lieu tout ouvert où l'on peut entrer de tous les côtés (3). »

A l'est de la rivière Saint-Charles, les quatre villages de Beauport ont, en 1683, 320 âmes, et plus au nord, dans l'intérieur des terres, les sept villages de Charlesbourg qui d'après l'état des cures sont « fort pauvres et en méchante terre » (4), en ont pourtant 397. Au delà de Montmorency, on entre dans la plus grande seigneurie de la Nouvelle-France, celle de Beaupré. Château-Richer et l'Ange-Gardien ont, en 1683, 505 habitants, Sainte-Anne du Petit-Cap, qui est déjà « la dévotion du pays,

(1) Pour la description de Québec, La Hontan, Voyages dans l'Amérique Septentrionale, t. I, lettre III, pp. 18, 19, 20, 21.

(2) 1 rontenac à Colbert, 2 novembre 1612. Arch. col. Canada, corr. gén. 3, 1GG8-1672, fol. 233.

(3) Frontenac à Seigrnelay, 2 novembre 1681. Ajch. col. Canada, corr.^ gén., 5, IfûD-lOSl, fol. 2G9.

(4) II y a, en 1685, 1870 arpents de terres cultivées pour OrsainvilleJ Chrirlesbourg et Saint-Jean, ce qui prouve que Talon n'a pas travaillé sans succès sur cette méchante terre.

le pèlerinage des matelots », en a 167 (1), enfin le cap Tourmente avec la baie Saint-Paul, 68. Toujours à la même date, Tîle d'Orléans ou, plus exactement, le comté de Saint-Laurent atteint à plus de 1100 habitants ; 549 à la Sainte-Famille et à Saint-François, 600 à Saint-Paul et à Saint-François (2). Encore faut-il considérer que Beaupré et l'île d'Orléans seraient beaucoup plus peuplés s'ils n'avaient déjà fourni des colons à la longue côte qui fait vis-à-vis de la pointe de Lévi à la rivière Quelle. Là, pour un espace de vingt-cinq lieues, il faut réunir une dizaine de concessions pour avoir de 800 à 900 colons (3).

En vingt ans, le groupe de l'est a plus que doublé, celui de l'ouest presque quadruplé : ce qui commence a rétablir l'équilibre des forces entre les deux ailes. Si le progrès a été plus lent au centre, du moins, il n'y a plus là interruption du territoire colonisé. La Hontan peut dire en 1685 que de Québec à Montréal « on a le plaisir de faire soixante lieues entre deux villages (4). »

Que deviennent les manufactures que Talon a créées des deniers du roi et de ses propres deniers? Elles ont disparu ou elles périclitent. Ce n'est pas que l'article soit rayé du programme : Louis XIV recommande expressément à Duchesneau « de porter les habitants a estabhr des manufactures de laines, de cuirs, et généralement de ce qui peut leur être nécessaire, mesme de ce qui peut servir à être envoyé au dehors ». Il doit aussi tenir la main à ce que celle de la potasse « y soit maintenue et augmentée (5). »

(1) Pour les débuts du pèlerinage de Saint-Anne, de Beaupré, voir le chapitre dernier de la Relat. des Jésuites, 1667. Récit des merveilles arrivées en l'église de Sainte-Anne du petit cap, coste de Beauprey, pp. 29-32.

(2) 11 y a dans le comté de Saint-Laurent un arrière-fief important, celui d'Argentenay. Il comprend près de la moitié de File depuis la pointe du Nord jusqu'à la rivière Delfine.

(3) « La coste de Lauson autrement la pointe de Levy, Mont-à-Peine, Beaumont, La Durantaye, Bellechasse autrement Berthier qui contiennent dix lieues, o22 âmes. — Le cap Saint-Ignace auquel on joindra la Bouteillerie, la rivière du Sud et plusieurs autres seigneuries qui contiennent quinze lieues d'estendue avec Tisle aux Oyes, 325 âmes ». Estât des cures et missions, 1683.

(4) La Ilontan, Voyages dans V Amérique Septentrionale, t. I, lettre IV, p. 29.

(5) Instruction que le Roy a ordonné estre mise es mains du sieur Du-

Si bien conçu que soit le programme, il est, à bref délai du moins, d'une exécution malaisée. Certes, aux bords du Saint- Laurent, la multiplication du bétail est rapide ; mais quelques milliers de bêtes à cornes et quelques centaines de moutons (1) ce n'est point assez pour alimenter de matière première des manufactures de cuir et de laine. Sur la potasse, le roi est tout à fait mal renseigné. Il n'est pas question d'en augmenter, même d'en maintenir la production. On n'en a jamais sérieusement produit. Folin a déçu l'espoir que Ton fondait sur sa science. Il est repassé en France ne rapportant que des échantillons médiocres (2). On n'entendra plus parler de lui. On a aussi cessé de fabriquer de la bière. Les fermiers ont fait passer en quantité du vin et de l'eau-de-vie que les habitants préfèrent (3). . Si la culture du chanvre n'est point abandonnée, le nombre est I singulièrement réduit de ceux qui y persévèrent. La raison , est que les Canadiens ne savent à qui vendre le chanvre (4). Bref, rien ne peut s'entreprendre avec chance de succès, faute de capitaux, faute de débouchés. Faute aussi d'hommes de métiers. La pénurie d'artisans est aussi grande qu'il y a vingt ans lorsque Talon débarque. De remède, de Meulles n'en voit qu'un. Que le roi établisse dans la brasserie une manufacture générale; qu'il achète aux habitants les laines, les crins, les chanvres ; qu'il recrute, transporte, nourrisse, salarie, pendant cinq ou six ans, des hommes de métiers, par centaines ; qu'il se fasse drapier, cordonnier, cordier (5). Le roi décline l'invite. Il consent seulement à acheter le chanvre et, même, à un prix un peu supérieur à celui de France (6). De Meulles espère

chesneau, 7 juin 1675. A7xh. col. Canada, expéditions 1674-1675, enregistrement des depesches des Iles et du Canada, 1675, fol. 43.

(1) Kn U'GT : 8o moutons et 3.107 bêtes à cornes ; en 1685 : 787 moutons et 7.474 bêtes à cornes. Censuses of Canada, vol. IV, pp. 7 et 17.

(2) Mémoire pour l'établissement en Canada des manufactures de potasse et de savon. Arch. col. Canada, corr. gôn., 6, 1682-1687, fol. 474.

(3) Duchesneau à Golbert, 24 janvier 1681. ^/c/i. col. Canada, mémoires, 1740 1759, fol. 67.

(4) De Meulles à Colbert, 12 novembre 1682. Arcli. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. 81.

(5) Id., loc. cil.

(6) Colbert à de Meulles, 10 avril 1684. Arch. col. Canada, turr. gén., 6, 1G82-1684, fol. 377.

que le jour est proche où la colonie sera à même de fournir à toute la consommation de la Marine à Rochefort (1).

En résumé, moins par le manque d'application [des chefs de la colonie que par la brusque interruption des libéralités royales, au moment oii elles étaient le plus nécessaires pour achever ce qui avait été si bien commencé, l'œuvre de Talon est, sur ce point, compromise. Tout est à recommencer, ou peu s'en faut, pour doter la Nouvelle-France de manufactures.

Elle n'en est pas moins en mesure de fournir abondamment la matière pour un commerce avec les Antilles. Elle a du blé, des bestiaux, des denrées plus qu'elle n'en peut consommer et elle ne sait comment s'en défaire. Le roi gourmande vivement ses représentants qui lui paraissent être un peu négligents à exciter les habitants à armer des vaisseaux. Les uns et les autres ont une excuse valable : personne n'est assez riche dans la colonie pour faire les frais d'une pareille entreprise (2). Seul, le premier conseiller Villeray en est capable. Encore ne reçoit-il aucun appui de la part de Frontenac qui ne lui pardonne pas d'être attaché aux Jésuites (3). Pourtant le commerce avec les Antilles n'est pas interrompu. Duchesneau, piqué au vif par les reproches qui viennent de Versailles, proteste que ce commerce n'a jamais été aussi actif que depuis qu'il est à Québec. Il donne des chiffres qui le justifient : quatre navires une année, deux toutes les autres, mais un seul en 1681 (4). La Barre témoigne aussi de quelque ardeur. Pour développer les échanges entre les colonies, comme naguère Talon avec Pellissier, il se met en rapport avec Blenac et Begon qui commandent aux Iles (5). Il est vrai que son collaborateur de MeuUes reconnaît qu'il est fort malaisé d'y réussir (6).

(1) De Meulles à Golbert, 12 novembre 1682. Arch. col. Canada, corr gén., 6, 1682-16S4, fol. 81.

.(2) Id., loc. cit.

(3) Golbert à Frontenac, 17 mai 1674. Arch. col. Canada, expéditions, 1674-1675, fol. 22.

(4) Duchesneau à Seignelay, 13 novembre 1681. Arch. col. Canada, corr. gén., 5, 1679-1681, fol. 290.

(5) De la Barre à Golbert, 1682. Arch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. 59.

(6) De Meulles à Golbert, 12 novembre 1682. Loc. cit.

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