‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 24 sur 57 · LES COUREURS DE BOIS. — L ÉCHEC DE LA FRANCISATION · texte numérisé non relu

LES COUREURS DE BOIS. — L ÉCHEC DE LA FRANCISATION

Une déperdition de forces. — Les coureurs de bois. — La traite plus avantageuse que jamais. — Les tentations de la vie libre. — En canot du Saint-Laurent au Supérieur. — La foire de Montréal. — Progrès de la découverte. — Cinq cents voyageurs sur quinze cents adultes. — Insuccès de la répression. — Les congés. — Échec de la francisation. — Les quatre missions. — La dot des sauvagesses.

En quinze années, de 1G68 à 1683 (1), la Nouvelle-France n*a pas gagné quatre mille âmes. Au milieu de cette paix, avec cette fécondité des ménages, avec ce progrès continu dans l'établissement des seigneuries, on s'attendait à mieux. Le retour en France de ceux que le climat rebute, ou qui perdent courage à la rude tâche du défrichement, fournit une première explication. Mais on ne peut s'en contenter. Pour empêcher ce qui est considéré comme une désertion, on a pris à Québec des mesures si sévères qu'elles ont dû être efficaces. La vérité c'est que la grande majorité des déserteurs ne quittent point le sol du nouveau monde. A peine peuplée, la petite France du Saint- Laurent commence à essaimer à travers le continent.'

Une fois la hache de l'Iroquois enterrée, il était fatal que le Français d'Amérique ne pût résister à son tempérament, qu'il

(1) Kn KiGS : 6.282; en 1083 : 10.251. Censuscs of Canada, vol. IV. Introduction, p. XVII.

se mit à courir les aventures. Parmi les recrues de la colonisation il y a deux espèces d'hommes auxquels il doit être particulièrement difficile de tenir en place. Quoi d'étonnant à ce que Talon n'ait pas réussi à fixer la totalité des engagés et des soldats. Quelques-uns d'entre eux ont, peut-être, cette excuse d'avoir fait Tessai loyal de la vie sédentaire et d'avoir échoué. Le fait est qu'aussitôt après le départ de l'intendant la gueuserie s'introduit à Québec. Les gueux sont si turbulents, si audacieux que le Conseil souverain est obligé d'intervenir. En 1676, il enjoint à trois cents mendiants qui sont à la charge du public de retourner sur leurs concessions (1). Pour que ces genslà obéissent, il faudrait que la forêt ne leur offrît pas la vie libre et la traite.

D'autant plus que la traite devient très avantageuse. Quelque nombre de peaux que l'on apporte au magasin on a la certitude de les vendre à un prix sur lequel les tarifs défendent de rien rabattre (2). Pour avoir le castor à bon marché il ne s'agit que de joindre les sauvages dans la profondeur des bois. Là il sera facile d'abuser de l'insouciance de ces grands enfants, du goût effréné qu'ils ont pris pour l'eau-de-vie. Vingt ans plus tôt il n'eût pas été nécessaire de s'écarter beaucoup. Le castor abondait sur le Saint-Maurice et sur^la rivière des Outaouais. Mais le précieux rongeur partage le sort de tout ce qu'il y a de gibier en Nouvelle-France. A portée des habitations, il est devenu rare. La « source du castor », pour se servir de Texpression qui revient sans cesse dans la correspondance de Frontenac et de Duchesneau, est rejetée par delà la grande mer d'eau

(1) Ordonnance portant défense de mendier, 31 août 1676. Jugements et délibe'i-ations du Conseil souverain, t. 11, pp. 30 et 31.

(2) « Il est nécessaire de savoir que le défaut d'attention de ceux qui en avaient la revente (du castor] en France pour observer s'il ne s'en apporte pas de Canada au-delà de ce qui pouvait s'en consommer... a été le principe de ce mal. En effet les habitants de Canada qui estoyent assurés d'un prix raisonnable de leur castor ne cherchèrent plus que les moyens d'en avoir pour se procurer des lettres d'échange sur France qui étaient très bien payées. Jusqu'alors ces habitants s'étaient fixés à l'augmentation de leurs biens par la culture de leurs terres... l'avidité d'avoir du castor fit que plusieurs personnes de toutes qualités allèrent sans permission à Michillimackinac... y porter des marchandises afin de trafiquer avec les sauvages. » Mémoire d'Auteuil sur le commerce des castors. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 198.

douce, à l'ouest du lac Supérieur, à l'ouest et au sud du lac Michigan (1). Les traiteurs sont condamnés à un voyage de cinq à six cents lieues. Cela n'est pas fait pour refroidir les enthousiasmes. Cette vie errante a tant de charmes. Les voyageurs sont libérés de toutes les contraintes. Ils n'ont plus à obéir ni aux lois du royaume, ni, ce qui libère peut-être davantage, à ces lois de l'Église qui s'appliquent si sévèrement dans une société puritaine. La liberté avec l'espoir d'un gain facile, voilà de quoi séduire les imaginations. Et c'est ainsi que la contagion du vagabondage se propage jusqu'à ceux qui sembleraient devoir lui être le plus réfractaires, jusqu'à ces laboureurs qui sont les vrais colons (2). Même ceux qui, en personne, ne prennent point part à la traite trouvent moyen de s'associer à ses bénéfices. Les uns envoient dans les bois leurs enfants et leurs valets. Les autres se contentent de faire à ceux qui partent des avances dont ils se remboursent avec usure (3).

La course des bois s'organise très vite. En 1668, le Conseil souverain constate « qu'à peine il y a une bande de sauvages qui n'aye des Français avec soy » (4). En 1669, ces plaintes se

(1) « La source du castor est vers les nations du lac supérieur et de l'ouest. » Frontenac à Colbert, 9 octobre 1G79. Arch. col. Canada, corr gén., 5, 1679-1C81, fol. 8. - Elle est « chez les Assiniboels, Nadoues'sioux^ Miamis, Islinois. » Duchesneau à Colbert, 13 novembre 1681. Arch. col Canada, corr. gén., 5, 1G79-1681, fol. 290.

(2) « Quant aux laboureurs qui s'appliquent avec assiduité à la terre, non seulement ils subsistent fort honnestement et sont sans comparaison plus heureux que ce qu'on nomme en France les bons paysans. Mais comme les esprits de ce pays prennent aisément l'essor et qu'ils ont beaucoup de l'humeur sauvage qui est légère et ennemie d'un travail assidu, voyant la liberté qu'on prend si hardiment de courir les bois, ils se débauchent... » Duchesneau à Colbert, octobre 1G79. Arch. col. Canada corr gén., 5, 1679-1681, fol. 21.

(3) « La plus grande partie des officiers du Conseil souverain et des autres justices... font du commerce... Plusieurs des gentilshommes, officiers réformés et seigneurs des terres... font leur plus grande occupation de la chasse et de la pèche... Ils se mcslent de commerce, s'endettent... excitent leurs jeunes habitants de courir les bois et y envoient leurs enfants. » Duchesneau à Colbert, octobre 1679, loc. cit. — Les principales familles se trouvent intéressées dans le commerce des coureurs des bois. Frontenac à Colbert, 9 octobre 1679. Arch. col. Canada corr cén 5, 1679-1681. fol. 8. ' • b -,

(4) 29 février 1668. Jugements et délibérations du Conseil souverain vol. I, p. 474. '

LA PAIX EN AMÉRIQUE — LA GUlîRRE EN EUROPE 253

précisent : « Plusieurs particuliers, tant soldats et volontaires qu'habitants, ont été dans les bois trente, quarante et cinquante lieues au-devant des sauvages (1). » En 1672, c'est Frontenac qui jette le cri d'alarme : les coureurs de bois sont à cinq ou six cents lieues des habitations (2). Toutes les régions de la colonie donnent des recrues à la course des bois et naturellement, à cause de sa situation, celle de Montréal plus que les autres.

Par les fleuves, les rivières, les lacs, la route est ouverte aux voyageurs. Ils s'entassent avec leur pacotille dans des canots sauvages à trois places. Ils les manœuvrent avec une vigueur, une adresse qui les égalent à leurs maîtres Outaouais et Iroquois. Mais quelle vie! A tous les portages avoir aux épaules l'embarcation et les marchandises. Sur les grands lacs plus de telles fatigues, mais un péril de tous les instants. Au moindre vent qui s'élève la coque de noix risque de culbuter (3). Enfin, et c'est là sans doute l'apprentissage le plus cruel, il faut apprendre à supporter la famine. Dès que le gibier manque, on est réduit aux racines.

Si capricieuse que soit l'humeur des aventuriers, ils ont à accepter un itinéraire qui ne comporte qu'un petit nombre de variantes. Et la preuve que c'est bien là le grand chemin qu'il faut suivre, c'est qu'à tous ses carrefours ils trouvent installés les missionnaires: à Saint-Ignace dans le lac Huron ; au Saut- Sainte-Marie à l'entré du lac Supérieur ; à saint François Xavier dans la baie des Puants, c'est-à-dire sur le Michigan.

Les premières étapes sont bien faites pour décourager les moins énergiques. De l'Ottawa au Nipissingue par la Matawan, de la rivière des Français au lac Huron, c'est, à l'infini, la multiplication des rapides et, conséquemment, des portages. Il faut ensuite franchir le lac Huron sans s'arrêter. On a trop peu à récolter sur les deux rives de la baie Géorgienne et dans l'île Manitoualin. Au delà, on a le choix entre deux routes. Celle du lac Supérieur est la moins tentante. Du Saut-Sainte-Marie au

(1) 26 juin 1669. Jugements et délibérations du Conseil souverain^i. I,p. 5^8.

(2) Le roi à Frontenac, 5 juin 1672. Arch. col. Canada, mémoires 1670-

1676, fol. 91.

(3) La Hontan, Voyages dans V Amérique Septentrionale, t. I, lettre VI,

fond du lac elle ne donne rien au nord, et, au sud, ne donne que peu de chose. Il est vrai que plus loin on se dédommage, que Ton pousse, au nord-ouest, jusqu'au lac Michigan, ou, à l'ouest, vers les villages de Nadouessioux. De ce côté les plus aventureux se risquent au pays des Assiniboels. De toute manière il vaut mieux entrer dans le Michigan. De Michillimakinac on est tout de suite à la baie des Puants. C'est là, pour les traiteurs, la Terre promise. Les tribus riveraines Pouteoutamis, Malomines,Sakis, et, un peu plus loin dansFintérieur, sur le chemin de Mississipi, les Outagamis, les pourvoient abondamment de robes précieuses. De la pointe sud du Michigan ils peuvent encore gagner les terres vierges des Miamis et des Illinois (1). On conçoit qu'un pareil voyage, aller et retour, dure longtemps. Ainsi de Montréal au Saut-Sainte- Marie et à Michillimackinac on compte une cinquantaine de jours. La navigation du lac Supérieur, où les vents arrêtent souvent les canots, quand ils ne les chavirent pas, exige deux mois et demi. Ajoutez-y le temps même de la traite et la halte forcée de l'hivernage, et, avec très peu d'école buissonnière, cela fera pour le coureur de bois entre deux ans, trois ans d'absence (2).

C'est à Montréal que les coureurs de bois font leur rentrée dans la vie civilisée. C'est là, lorsqu'il leur faut se cacher, qu'ils trouvent le plus de complices, receleurs, acheteurs clandestins (3). C'est là surtout où ils trouvent le débit le plus assuré et le plus avantageux de leur marchandise. Naturellement les

(1) Pour déterminer dans ses grandes lignes l'itinéraire des coureurs de bois, voir « Un mémoire préparé par ordre du gouverneur » sur « la manière dont on pourrait avertir (les coureurs de hoisi des lettres d'amnistie que le roi leur avait accordées et du temps qu'il (leur) serait à peu prés nécessaire pour pouvoir se rendre dat)s les habitations », 23 août 1G81. JufjemenLs et délibérations du Conseil souverain, t. II, pp. 170-171.

(2) Deux ou trois ans, dit Diicbcsneau, 13 novembre 1G81. Arch. col. Canada, corr. gén. 5, 1G70-1()8I, fol. 290. — Un an ou dix-huit mois, dit Lallontan, Voyaf/es dans l'Amérique Septentrionale, t. I, lettre IV, p. 31.

(3) Deux anciens lieutenants de Carignan, Brussy et Cari on, sont à Yillemarie les complices, les protecteurs des coureurs de bois. Le premier leur donne l'hospitalité dans son habitation de l'île Perrot, le second en fait évader j)lnsieurs. Mémoire d(^s molifs qui ont obligé monsieur le comte de Frontenac de faire arrester M. Perrot, gouverneur de Montréal. Arck. col. Gauada, mémoires, 1G70-1O7G, fol. 127.

coureurs de bois font scandale dans la ville fondée par le pieux Maisonneuve. « La bonne chère, les femmes, le jeu, la boisson tout y va. Tant que les castors durent, rien ne coûte à nos marchands. Vous seriez même étonnés de la dépense qu'ils font en habits. Mais la source est-elle tarie, le magasin est-il épuisé? Adieu dentelles, dorures, habillements, adieu l'attirail de luxe, on vend tout. De cette dernière monnaie, on négocie de nouvelles marchandises; avec cela ils se remettent en chemin et partagent ainsi leur jeunesse entre la peine et la débauche ». Ce brillant tableau est de la Hontan. Il reconnaît toutefois que les coureurs de bois mariés sont d'ordinaire plus sages, qu'ils vont se délasser chez eux, qu'ils y portent leurs profits (1).

Les indigènes accueillent volontiers ces hommes qui leur en imposent parleur hardiesse et leur vigueur, qui parlent facilement leurs langues et, ce qui suffirait à leur assurer une cordiale réception, apportent l'eau-de-vie. Meilleur accueil encore de la part des sauvagesses. Ces filles rouges qui, même quand elles ont passé parla discipline persuasive des Ursulines, font fi d'un laboureur ou d'un artisan, se défendent mal contre ces hardis compagnons qui, en adoptant la vie nomade, se rapprochent d'elles. Et le mélange des races s'opère. Mais non tel que l'a rêvé Ghamplain. Ce n'est pas l'Europe qui, dans cette alliance, civilise l'Amérique, c'est l'Amérique qui, se venge de l'invasion en ramenant l'envahisseur à la barbarie. Et il en résulte un grand scandale. Denonville accuse les compagnons de Cavelier de la Salle de changer de sauvagesses tous les huit jours (2). Le désordre ne va pas sans doute toujours aussi loin, mais point de traiteur qui n'ait, dans chaque tribu où il séjourne, une squaw et des enfants, et, ce qui est un préjudice sérieux pour la colonisation, des enfants qui resteront des sauvages.

La course des bois n'a-t-elle eu que des suites malheureuses? Evidemment non. On lui doit, en grande partie, le progrès rapide et décisif qui, de la fin du dix-septième siècle à la première

(1) La Hontan, Voyages dans l'Amérique Septentrionale^ t. I, lettre IV, p. 31.

(2) Denonville au ministre, 25 août 1687. A^xh. col. Canada, corr. gén., 9, 1687, foi. 61.

moitié du dix-huitième, s'accomplit dans l'exploration du pays d'en haut. Joliet, La Salle, Varennes de la Verendrie, du moins à leurs débuts, sont-ils autre chose que des coureurs de bois? Cette avant-garde d'enfants perdus a aussi contribué à nous gagner l'affection et la confiance de ces tribus de l'ouest, qui, jusqu'au dernier moment, combattent à nos côtés. Enfin ces déserteurs, ces rebelles n'ont jamais manqué à l'appel de la patrie en danger. La Nouvelle-France n'a pas de défenseurs plus vaillants que ces aventuriers aguerris à tous les périls, à toutes les fatigues, à toutes les misères.

Mais et, c'est un sujet constant de doléances pour les missionnaires, par le mauvais exemple qu'ils donnent, les coureurs de bois compromettent l'œuvre de la conversion, et, ce qui est plus grave, par le développement de l'ivrognerie, accélèrent la destruction des races indigènes. Surtout leur exode commence trop tôt à une heure où la colonie, pour la mise en valeur du sol et la multiplication de la population, a besoin de tous ses enfants. La course des bois risque de compromettre l'œuvre de Talon au moment oii les plus belles espérances sont permises. Voyez quelle dîme elle prélève. « Il y a 800 coureurs de bois, dit Duchesneau (1). » De 500 à 800 dit Patoulet (2). Prenez le plus bas chiffre, 500 ; ce n'est que le vingtième de la population totale, mais ce n'est, ni plus ni moins, que le tiers de la population masculine adulte, puisque dans un pays où les adolescents se marient par ordre du roi, il n'y a en 1681 que 1475 hommes mariés et 65 veufs (3). Et ceux-là qui partent sont, nécessairement les plus vigoureux, les plus énergiques. Ce sont les plus propres à cultiver la terre, à défendre la colonie (4).

Talon est le premier à constater le mal et à tenter de l'enrayer dès son début. Pour mettre un terme au vagabondage il

(1) Duchesneau à Golbert, 13 octobre 1680. Arch. col. Canada, corr, gén., IJ, 1G79-1G81, fol. 161.

(2) Mémoire pour faire connaître à Monseigneur (Golbert) les désordres causés par les coureurs des bois. Arch. col. Canada, corr. gén., 5, 1679-1681, fol. 320.

(3) Censuses of Canada, V(»l. IV, p. 12.

('♦) Duchesneau à Colbort, 10 novembre IGl'J. Arch. col. Canada, liémoires, 1549-nuy, foi. 61.

imagine de rendre le mariage obligatoire pour les volontaires arrivés au terme de leur engagement. S'ils ne prennent point feimiie dans les quinze jours qui suivent l'arrivée des vaisseaux qui amènent les filles, ils seront privés de la chasse et de la traite. L'intendant du reste ne compte pas trop sur Tefficacité du remède. Il est en quête de quelque autre expédient. 11 voudrait que Sa Majesté lui ordonnât, par une lettre de cachet, de fixer ces errants, en quelque lieu où ils prissent part aux ouvrages de la communauté (1). Il faut en venir bientôt à une répression plus énergique. A partir de 1672, à mesure que la désertion se généralise, les ordonnances contre les coureurs de bois et, ce qui vise à les atteindre indirectement, en leur enlevant leur principale monnaie d'échange, les ordonnances contre la vente et le transport de Feau-de-vie, se multiplient à tel point qu'il serait fastidieux de les énumérer dans l'ordre chronologique. Aussi bien défenses du roi, du gouverneur, de l'intendant, du Conseil souverain, toutes s'inspirent des mêmes préoccupations. Il n'y a que les pénalités qui varient. En 1672, les coureurs de bois risquent le fouet et, en cas de récidive, les galères (2). En 1673, la sévérité s'aggrave. Défense de vaquer plus de vingt-quatre heures dans les bois sans permission à peine de la vie (3). En 16^6, Louis XIV s'aperçoit qu'il est allé trop loin, qu'il y a dispi^oportion entre la faute et le châtiment. Il le réduit, pour la première fois, à la confiscation des pelleteries et à une amende qui peut monter à deux mille livres, et, pour la seconde, à une peine arbitraire qu'il abandonne à la décision de Tintendant (4). Tout cela ne servira de rien si l'on épargne les complices : commanditaires, receleurs, acheteurs. Frontenac y pourvoit (5) et « pour couper la racine du mal » il

(1) Additioii au précédent mémoire... Atx'h. col. Canada, corr. gén , 3, 1668-1672, fol 98.

(2) Ordonnance du 27 septembre 1672. Arc/i. col. Canada, mémoires, 1670-1676, fol. 95.

(3) Ordonnance du roi, 5 juin 1673, Arch. col. Canada, mémoires, 1670"

(4) Ordonnance du Roi, 15 avril 1676. Arch. col. Canada, mémoires, 1550-1669, foi. 57.

(5) Par l'ordonnance du 27 septembre 1672. Arch. coL Canada, mémoires, 1670-167G, fol. 95.

organise la surveillance là où elle est le plus nécessaire. Un ancien capitaine de Garignan, renommé pour son énergie, Chambly, est nommé commandant militaire dans le district de Montréal. Mais Chambly est bientôt appelé au gouvernement de TAcadie (1) et on ne lui donne pas, on ne lui trouve pas, peutêtre, de remplaçant. De son côté, le Conseil souverain a limité le droit de traiter des fourrures aux trois marchés de Montréal, des Trois-Rivières et de Québec (2).

11 faut toujours compter avec l'ingéniosité des fraudeurs. Le roi a oublié de comprendre, expressément, l'Acadie dans ses défenses. On s'y porte en foule. On a encore la ressource, pour mettre, du moins au départ, la surveillance en défaut, d'obtenir un congé de chasse. Louis XIV est averti de toutes ces supercheries. Il étend ses défenses à l'Acadie (3). Il interdit au gouverneur et à l'intendant de délivrer des permissions de chasse « en dehors des terres défrichées et à une lieue à la ronde » (4). Mais presque aussitôt il se laisse désarmer par la crainte d'enlever à la colonie un de ses moyens de subsistance. Le gouverneur et l'intendant pourront permettre de chasser du 16 janvier au 15 avril (5).

Quel est le résultat en somme? Est-on parvenu à atténuer le mal? A-l-on seulement réussi, pour faire des exemples, à prendre en flagrant délit et à mener devant les juges un nombre suffisant de coupables. A dire vrai, il ne semble pas que le grand prévôt, qui est chargé de les capturer, fasse merveille. De 1676 à 1685, les registres du Conseil souverain ne men-

(1) Mémoire des motifs qui ont obligé monsieur le comte de Frontenac de faire arrcster M. Perrot, gouverneur de Montréal. Arcli. col. Canada, mémoires, 1670-167G, fol. 127.

(2) Arrêt du î> octobre 1676. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. 11, pp. TÔ-IG.

(3) Ordonnance du Koy, 12 mai 1678, qui défend la traite du côté de l'Acadie. Arch. col. Canada, expéditions des Indes orientales et occidentales, 1G7G-1G78, fol. 12.

(4) Onlonnancc du Roy, 12 mai 1678, qui défend au gouverneur et à l'intendant de donner des permissions d'aller à la chasse hors de l'étendue des terres défrichées et une li(!uc à la ronde. Arch. col. Canada, expéditions des Indes orientales et occidentales, 1()76-1()78, fol. 11.

(o) Ordonnance du Roi du 25 avril 1670. .Irc/i. col. Canada, mémoires, 1677-1680. fol. 228.

tioanent qu'une douzaine de condamnations à ramende(l). Cet échec de la répression s'explique par la complicité universelle. Parmi les condamnés ne trouve-t on pas les noms les plus respectés de la colonie, un Hertel, un Legardeur (2)? Il n est pas jusqu'aux représentants du roi qui ne prêtent au soupçon. Ils se chargent du reste les uns les autres. Duchesneau accuse Perrot et Bizard, le gouverneur et le major de Montréal (3), et Frontenac rend à Duchesneau accusation pour accusation (4), fait faire le procès de Perrot (5), et, dans une dépêche chiffrée demeurée fameuse, met en cause les Jésuites (6). A Versailles où il y a un juge impartial, Colbert, c'est Frontenac qui est condamné (7).

Le gouvernement royal hésite à s'engager à fond dans la répression. Si elle devient trop rigoureuse ne reste-t-il pas toujours aux coureurs de bois un moyen d'échapper? Ils n'ont qu'à ne pas revenir dans la colonie. Ils n'ont qu'à se rendre indépendants. Quant à leurs pelleteries, ils savent que les colonies anglaises les réclament (8). Déjà Duluth a réussi à en

(1) Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. II, pp. 260, 263-264, 343-344, 358-359, 578-579.

(2) W., pp. 263-264 et 343-344.

(3) Extrait de la lettre de M. Duchesneau, 10 novembre 1679. Avck. col. Canada, mémoires, 1540-1J59, fol. 61.

(4) Frontenac à Colbert, 19 octobre 1679. Arch. col. Canada, corr. gén., 5, 1679 1681, fol. 8.

(5) Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. II, pp. 544-546, 568-569, 695-697, 699-701.

(6) (i Pour vous parler franchement, ils songent autant à la conversion du castor qu'à celle des âmes. Car la plupart de leurs missions sont de pures mocqueries... (en chiffres). » Frontenac à Colbert, 2 novembre 1681. Arch. col. Canada, corr. gén. 4, 1679-1681, fol. 277. — M. Harrisse a pris une phrase de cette dépêche pour épigraphe de ses Notes pour servir à V Histoire, à la Bibliographie et à la Cartographie de la Nouvelle-France^ 1545-1700.

(7) Colbert, sans doute édifié par l'affaire du coureur de bois La Taupine (extrait de la lettre de Duchesneau du 10 novembre 1679 citée plus haut), fait adresser par le roi une sévère admonestation au gouverneur. Extrait de la lettre du roi à Frontenac, 29 avril 1680. Arch. col. Canada, mémoires, 1677-1680, fol. 345.

(8j « Leur indolence... va jusqu'au point de faire des ligues et de semer des billets pour s'attrouper, menaçant de faire des forts et d'aller du costé de Manatte et d'Orange où ils se vantent qu'ils seront reçus... Ils ont commencé de leur porter des peaux dès Tannée passée, i Frontenac

grouper un certain nombre, à s'en faire obéir et, en même temps, à contracter des alliances avec les tribus, et même, ce qui est méritoire, à les pacifier (1). Sur le Supérieur et le Michigan Dulutli est plus roi que le roi. Et Frontenac de rappeler l'exemple des Boucaniers de Saint-Domingue (2). Louis XIV se résigne à pardonner, à proclamer une amnistie plénière avec un si complet effet rétroactif qu'elle fait rembourser les amendes (3). L'amnistie c'est pour le passé ; pour Tavenir on trouve habile de faire la part du feu. Comme il importe beaucoup moins d'empêcher la traite que de restreindre le nombre des traiteurs, on imagine le système des congés (4).

Chaque année le gouverneur général accorde, au nom du roi, des permissions de traite aux pauvres gentilshommes, aux officiers en réforme, à leurs veuves. Ces permissions ne doivent pas dépasser le nombre de vingt-cinq. On limite aussi la quantité des marchandises à transporter. Elles n'excéderont pas la charge de deux grands canots. Le titulaire d'un congé n'est pas obligé de l'exploiter en personne. Neuf fois sur dix, il le vend à un marchand. Celui-ci n'a pas de peine à trouver des voyageurs. Et, du coup, voici un certain nombre de ces hors la

à Colbcrt, 2 novembre 1672. Arck. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 233.

(1) Frontenac à Golbert, 9 octobre 1679. Arck. col. Canada, corr. gén., 5, 1679-1681, foL 8.

(2) Id., 2 novembre 1672. Arck. col. Canada, corr. gén , 3, 1668-1672, fol. 233.

(3) Lettres patentes portant amnistie pour les coureurs de bois du Canada, 2 mai 1681. Arch. col. Canada, corr. QQW., 5, fol. 328.

(4) « Et voulant en même temps donner moyen à quelques-uns des habitants de la Nouvelle-France de faire commerce avec les nations sauvages les plus éloignées des habitations françaises, pour les accoutumer mcsmes à venir tous les ans porter leurs pcllet(!ries dans les foires establies à Montréal et ailleurs, ba Majesté a ordonné... ([u'il sera donné tous les ans permission à vingt-cinq canots équipes do trois hommes chacun d'aller traiter avec les sauvages, lesquelles permissions ne pourront estrc données que par le gouverneur... et visées par l'intendant. Enjoint Sa Majesté de distribuer ces permissions également à tous les habitants sans qu'aucun puisse les obtenir deu.x. aimées de suite. » Ordonnance, 2 mai 1681. Arck. col. Canada, mémoires, 1681-1690, fol. 10.

loi qui sont mis en règle avec elle. Les congés sont très recherchés. Ils procurent de beaux bénéfices (1).

En même temps, contre les coureurs de bois qui agissent pour leur propre compte, qui ne sont pas au service des propriétaires des congés, la menace de châtiments sévères est renouvelée. C'est pour la première fois le fouet et la flétrissure de la fleur de lys, pour la seconde les galères à perpétuité. Mais l'amnistie présente n'apparaît aux yeux de ceux qui en bénéficient que comme un témoignage éclatant de l'impuissance du gouvernement; ils vont escompter les pardons futurs. En outre, la distribution des congés ne fait que rendre plus difficile la surveillance des autorités. Bref l'insuccès est complet (2). Les coureurs de bois sont toujours « d'une audace inouïe » écrit M. de La Barre dès l'année suivante (3). Ce n'est, du reste, plus l'heure de rien entreprendre contre eux. Les Iroquois reprennent les armes. En 1686, il faudra appeler les vaillants aventuriers au secours de la colonie. Ils obéissent en masse, et Duluth,

(1) Voici, suivant La Hontan, ce que peut rapporter un congé à un marchand qui n'a eu à débourser que six cents écus pour acheter le privilège et mille écus pour faire la pacotille : « Cette somme de mille écus raporte ordinairement au retour du voiage sept cens pour cent de profit...; parce qu'on écorche les sauvages... ; ainsi ces deux canots qui ne portent que mille écus de marchandises trouvent après avoir fait la traite assez de castors de ce provenu pour en charger quatre. Or quatre canots peuvent porter cent soixante paquets de castors... chaque paquet valant ( inquante écus ; ce qui fait en tout au retour du voiage la somme de huit mille écus. Voici comment on fait la répartition : Le marchand retire en castors de ces huit mille écus de pelleteries le paiement du congé que j'ai fait monter à six cens écus, celui des marchandises qui va à mille. Ensuite sur les six mille quatre cens de surplus il perd quarante pour cent pour la bomerie (prêt à grosse aventure) ce qui fait encore deux mille cinq cent soixante écus. Après quoi le reste est partagé entre les six coureurs de bois qui n'ont assurément pas volé les six cens écus ou à peu près qui reste a chacun d'eux. » La Hontan, Voyages dans l'Amérique Septentrionale, t. I, lettre ix, p. 85-86.

(2) A la vérité, d'Auteuil prétend que « la plus grande partie des coureurs de bois obéit et revint dans la colonie ; mais quand ils s'aperçurent que ceux qui devaient donner l'exemple sous divers prétextes contrevenaient eux-mêmes aux défenses, ils se débandèrent de nouveau et le nombre des Coureurs de bois fut aussy grand que jamais. » Mémoire de d'Auteuil, 1715. ^rc/t. col. Canada, corr. gén., 34, 1712-1714, fol. 193.

(3) Ordonnance de MM. de La Barre et de Meulles contre ceux qui vont dans les bois sans congés, 19 octobre 1682. Arch. col. Canada, mémoires, 1681-1690, fol. 27.

ce fameux Duluth auquel Duchesneau n'admettait pas qu'on pût jamais pardonner, est à leur tête.

Où en est-on avec les sauvages ? Jésuites, Sulpiciens, Récollets se sont engagés à les réduire à la vie civile, à les franciser. Se sont-ils mis à l'œuvre résolument? Ont-ils enfin obtenu des résultats ?

Nous avons vu qu'ils ont réussi à fixer dans l'intérieur de la colonie un certain nombre d'indigènes. Ils les ont groupés en quatre missions, deux dans la banlieue de Québec, Lorette et Sillery ; deux dans celle de Montréal, Saint-François-Xavier du-Sault et la Montagne. Cette dernière est dirigée par les Sulpiciens, les trois autres par les Jésuites. A la Montagne et à Saint-François ce sont des Iroquois, à Sillery des Abenakis, à Lorette des Hurons.

Pour agir sur les indigènes adultes, il n'y a que l'exemple. Le spectacle de la vie française va-t-il leur inspirer l'envie de nous imiter? Cela n'est guère probable. A ces hôtes de la colonie, il n'y a que deux choses à demander. D'abord qu'ils contribuent à la défense ; et cela on l'obtient aisément. Les Iroquois « domiciliés » suivront M. de la Barre contre leurs frères des Cinq Nations. Ensuite, et c'est là l'essentiel, qu'ils nous livrent leurs enfants.

Dans toutes les missions il y a des écoles où l'on élève les petits sauvages à la française. Leur enseigne-t-on le français? Sans doute, puisque les missionnaires s'y sont engagés ; mais quel est le succès de cet enseignement? Nulle part il n'est fait mention d'indigènes s'exprimant en notre langue. Les missionnaires ne sont pas plus heureux dans leurs efiorts pour attacher au sol ces fils d'une race vagabonde. C'est en vain qu'ils essaient de leur donner du goût pour les travaux de l'agriculture. Comme leurs ancêtres, les élèves des missions ne veulent vivre que de la chasse et de la traite.

11 semble que l'on s'y prenne mieux avec les filles. Les Ursulines de Québec se piquent d'honneur. Elles ont à maintenir la brillante réputation qu'elles doivent à Marie de l'Incarnation. Elles excellent à enseigner aux sauvagesses à prier Dieu et à parler français. Mais les bons esprits sont d'accord pour estimer que cela n'est pas assez. Telle est du moins l'opi-

nion de Tintendant de Meulles qui voudrait qu'en toute chose on leur apprît à vivre à la façon de nos villageoises, c'està-dire à coudre, à tricoter, à filer, à avoir soin des bestiaux. De Meulles obtient gain de cause à la Montagne de Montréal. Les Filles de la congrégation qui y secondent ces messieurs du séminaire et qui sont dirigées par mademoiselle Bourgeois consentent à tenter une expérience intéressante. Elles demandent en France quelques habiles ouvrières pour servir de maîtresses. On leur envoie « six misérables servantes, trouvées sur le pavé de la Rochelle », qu'elles n'osent point mettre en contact avec leurs élèves de peur de les corrompre.

Il esj yisible ^ue de Mqulles croit au succès définitif, au succès prochain delà francisation. 11 voit déjà les Huronneset les Iroquoises décider leurs maris « à s'habiller, se nourrir et ^vivre comme des Français (1) ». Gela ne suffit pas à Louis XIV: il en tient toujours pour la fusion des races. Alors qu'il a si peu d'argent pour les plus pressants besoins de la Nouvelle- France, il n'hésite pas à faire un fonds de trois mille livres . pour distribuer aux sauvagesses qui sortent des Ursulines et qui se marient avec des Français. Le malheur est que le londs demeure sans emploi. Les élèves des Ursulines et de mademoiselle Bourgeois sont comme leurs aînées! Elles ne veulent pas des Français. Le roi s'obstine, maintient le crédit. En 1684, devant les réclamations du gouverneur et de l'intendant, il se décide à l'aftecter aux mariages entre Français. Pourtant il fait encore cette réserve à M. de la Barre : « Observez que s'il y avait des sauvagesses en état d'être mariées avec des Français, comme il est fort important de les y accoutumer, je veux que vous les préfériez aux Françaises (2) ».

L'échec est complet. Au reste, serait-on parvenu à réaliser, point par point, le programme de francisation que le résultat

(1) « Il y a dans Testât des gratifications... 3.000 livres pour dolter les filles des sauvages qui sortent de chez les Ursulines de Québec et qui se marient aux Français h raison de 50 livres chacune... Je crois vous devoir donner avis qu'à peine s'en marie- t-il une ou deux par an». De iMeulles au ministre, 12 novembre 1682. Arch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. 81.

(2) Le roi à M. de la Barre, 10 août 1684. Arch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. 2i4.

n'en resterait pas moins insignifiant. L'ivrognerie et toutes les maladies que TEuropéen apporte avec lui sur la terre d'Amérique achèvent leur œuvre. Cette race est condamnée. Saiton ce qu'il y a de sauvages domiciliés dans la colonie? 1528 en 1685, 1259 en 1688 (1).

Pouvait-on enrayer cette dépopulation? Cela n'est pas sûr. Les exemples sont nombreux, et sous toutes les latitudes, de populations indigènes qui n'ont pu survivre au contact de l'Européen. 11 n'en est pas moins vrai qu'il y a des coupables et que ce sont ceux qui vendent aux sauvages les boissons enivrantes. Vainement Tévêque Laval et les missionnaires combattent-ils la vente du poison avec les armes spirituelles les plus redoutées (2). La passion des indigènes et l'intérêt des colons, qui ne peuvent obtenir la fourrure à bon compte qu'en satisfaisant cette passion, finissent par l'emporter. Talon luimôme ne se décide pas à prendre parti contre la traite de l'eau-de-vie (3).

Saint-François-Xavier-du-Sault. . , . . , 682 435

Montagne de Montréal . . , 222 181

Sillery 488 512

Lorette 146 131

Censuses of Canada, vol. IV, pp. 16-21.

(2) La Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au dix- septième siècle, t. Il, pp. 315-325.

(3) M. Dudouyt à M. de Laval, 1077. Arch. canadiennes. Rapport de 1885, p. 611.

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