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LA DEUXIÈME GUERRE IROQUOISE

La deuxième guerre iroquoise. — Les sauvages lancés par les Anglais. — La colonie surprise. — Ravages et massacres. — Elle est sauvée par Frontenac. — Le bilan des pertes. — La garnison permanente. — La révocation de Tédit de Nantes en Nouvelle-France.

Mais voici que la paix conquise par Tracy et Courcelles touche à son terme. L'Iroquois et l'Anglais s'unissent contre la Nouvelle-France. Etait-il possible d'éviter le retour offensif des Cinq Nations ? Certains historiens l'ont pensé et ils rejettent toute la responsabilité de la rupture sur l'incapacité de M. de la Barre, sur la mauvaise foi de M. de Denonville (i). A la vérité, ils ont, l'un et l'autre, commis de graves fautes. La Barre entreprend d'intimider les sauvages par une grande démonstration militaire. Il n'aboutit qu'à leur donner le spectacle d'une armée mourant de faim ^2). Denonville demeure sans excuse d'avoir

(1) Lorin, Le Comte de Frontenac^ p. 331.

(2) /£/., pp. 290-294.

retenu prisonniers et expédié aux galères des chefs iroquois qui se présentaient au fort Frontenac en qualité d'ambassadeurs (1). Les instructions de Louis XIV, qui réclamait de robustes sauvages pour compléter ses chiourmes de la Méditerranée, n'autorisaient, en aucune façon, cette odieuse violation du droit des gens. Il n'en est pas moins certain que, même avec une direction militaire et diplomatique plus habile, plus ferme, plus loyale, le résultat ne pouvait être changé. Les Iroquois étaient décidés à déterrer la hache, si ce n'est contre nous, du moins contre nos alliés. Gomme jadis le Huron et FAlgonquin, allions-nous laisser exterminer l'Outaouais, Flllinois, le Miami, FOutagami, le Pouteoutami (2) ?

Encore si les Iroquois étaient livrés à eux-mêmes, s'ils étaient seuls, il resterait quelque espérance de les réconcilier avec nous et avec nos sauvages. Mais, bien avant qu'il y ait guerre ouverte entre Louis XIV et Guillaume d'Orange, les Anglais sont là pour fournir à nos ennemis des armes et des munitions, et surtout pour les empêcher d'entrer en accommodement avec leur père Ononthio. Rien de plus caractéristique à cet égard que le rôle du colonel Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York. Dongan représente Jacques II, qui est l'allié, l'obligé du roi de France. Dongan est catholique. N'importe! Nous n'avons pas d'adversaire plus acharné, moins scrupuleux. Il a été, comme dit Gharlevoix, « le véritable moteur de cette guerre » (3). En vain son maître lui ordonne- t-il d'observer vis-à-vis de nous la neutralité. Il refuse d'obéir.

Ce qui fait la force de Doflgan, ce qui lui permet de contrevenir, avec une si longue impunité, aux ordres de Jacques II, c'est qu'il a derrière lui tous les Anglais d'Amérique. Ceux-ci

(1) Lorin, Le Comte de Frontenac, p. 332.

(2) 8 octobre 1G8G. Déclaration de la guerre qui doit ôtre faite aux Iroquois pour les punir des meurtres qui ont été exercés tant envers les Français que leurs alliés. Arch. col. Canada, mémoires, 1682-1G90, fol. 270.

(:{) <i Mais on ne sçavoit peut-être pas encore tout ce qu'on avoit à craindre d'un si dangereux voisin que toute l'autorité du duc d'York, de qui il dépendait immédiatement, n'avoit pu engager, de[)uis même que ce prince etoit monté sur le thrône, a demeurer sp(îctaleur tran(|uillc de tout ce qui se passoit entre nous et l'Iroquois. » Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. II, p. 330.

ont entrepris de nous déposséder de la traite. Ils ont déjà réussi, par les prix avantageux qu'ils leur font, à attirer sur leurs marchés un grand nombre de nos sauvages et quelques-uns de nos coureurs de bois. Mais ce commerce clandestin, et dont les profits sont trop variables, ne peut les satisfaire. 11 s'agit de conquérir sur nous ces quartiers du nord qui produisent les bonnes pelleteries et, en attendant que l'heure soit venue d'entrer, eux-mêmes, en ligne, nos rivaux lancent sur nous les Iroquois (1).

» La seconde guerre iroquoise ressemble singulièrement à la première. Certes, les colons français sont, à la fin du dixseptième siècle, en meilleure posture pour se défendre qu'entre 1640 et 1665. Ils ont passé de deux mille à dix mille. Ils ont une organisation militaire qui place à leur tête les vétérans de Carignan. Ils peuvent, enfin, compter sur le secours de la métropole. Mais, autant que par le passé, ils demeurent exposés aux surprises. Ils n'ont pas pu se grouper en bourgades. Ils n'ont pas suffisamment fait reculer la forêt. Leur multiplication même a l'inconvénient de livrer un plus grand nombre de victimes aux barbares. Ceux-ci n'ont point dégénéré de leurs terribles pères. A tous les points de vue, hélas I ils sont restés les mêmes. Vingt ans de rapports pacifiques avec les Français, quarante ans d'apostolat des missionnaires n'ont rien adouci de leur férocité. A la Chine ils empalent des femmes, ils éventrent celles qui sont enceintes. Ils mettent des enfants vivants à la broche et contraignent les mères à la tourner (2). Un jour, ils enlèvent cinq enfants à Sorel. Quelques heures après, on en reprend quatre. Les sauvages avaient mangé le cinquième (3).

Les Iroquois débutent àChambly en 1687 (4). Ils y capturent quelques colons. En 1689, c'est la tuerie abominable de la

(1) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. II, pp. 387-388.

(2) Frontenac au ministre, 15 novembre 1689. Arch. col. Canada, corr. gén., 10, 1688-1689, fol. 267.

(3) •• Mémoire de ce qui s'est passé en Canada au sujet de la guerre conti*e les Anglais et les Iroquois durant l'année 1690. » Champigny au ministre. Arch. col. Canada, mémoires, 1540-1759, fol. 24o.

(4) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. II, p. 363.

Chine (1). Ces horribles scènes se répètent la même année à Tîle Jésus et à la Chesnaye (2). En 1690, Phipps et les milices de la Nouvelle-Angleterre sont devant Québec. On sait Taccueil que leur réserve Frontenac (3). En 1691, Valrennes traite de même à la prairie de la Madeleine, en face de Villemarie, cinq cents Anglais, Agniers et Mahingans (4). Ce qui n'empêche pas, du reste, les Iroquois de ravager, une fois de plus, Tîle de Montréal (5). En 1692 et en 1693, les barbares reviennent, mais les habitants sont prêts à les recevoir (6). En 1695, La Durantaye leur inflige une sanglante défaite à Boucherville (7). Le moment du grand péril est passé.

Heureusement que vingt ans de paix n'ont pas entamé l'énergie des Français du Canada. L'élan des barbares se brise à une résistance énergique. Chaque seigneurie a son fort de pieux où, à la première alerte, les non-combattants trouvent un refuge et où une poignée de combattants peut tenir en échec des centaines d'assaillants. Le plus bel exploit de ce genre est celui qui a illustré une fillette de quatorze ans, Marie-Madeleine Jaret de Verchères (8).

(1) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France, t. II, pp. 403-404.

(2) Champigny au Ministre, 16 novembre 1689. Arch. col. Canada, corr. gén., 10, 1688-1689, fol. 256.

^3) Lorin, Le Comte de Frontenac, pp. 385-395.

(4) Frontenac au ministre, 20 octobre 1691. Arcli. col. Canada, corr. gén., 11, 1690-1691, foi. 233.

(5) Champigny au ministre, 12 mai 1691. Arch. col. Canada, corr. gén., 11, 1690-1691, fol. 251.

^6) Frontenac au ministre, 11 novembre 1692. Arch. col. Canada, corr. gén., 12, 1692-1693, foi. 46.

(7j Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. ill, p. 228.

(8) Voici comment mademoiselle de Verchères raconte son fait d'armes : « Le hazard a fait que me trouvant à l'aage de quatorze ans environ à quatre cent pas du fort de Verchères qui est à mon père à huit lieues de Montréal, dans lequel il n'y avait qu'un soldat en faction, les Iroquois, qui étaient cachés aux environs dans les buissons, firent tout à coup une irruption sur tous nos habitants dont ils enlevèrent une vingtaine ; je fut poursuivie par un Iroquois jusqucs aux portes, mais comme j'ai conservé dans ce fatal moment le peut d'assurance dont une fille est capable et peut être armée, je lui laissay entre les mains mon mouchoir de col et je fcrmay la porte sur moi en criant aux armes et sans m'arrester aux gémissements de plusieurs femmes désolées de voir enlever leurs maris je monté sur le bastion ou estait la sentinelle. Vous dirai-je, Madame, que je me métamorphosay pour lors en mettant le chapeau du

Mais l'expérience de la première guerre n'a point été perdue. Le succès de Tracy a fourni la preuve qu'il n'y a qu'un moyen de faire lâcher prise aux Iroquois, et que c'est de les menacer sur leur propre territoire. Puis, il est nécessaire de donner aux Anglais de l'occupation chez eux (1). Et l'on passe à l'offensive.

Admirablement commandés par Frontenac, les Canadiens rendent coup pour coup à leurs ennemis. Ils font subir aux Iroquois de telles pertes (2) qu'ils les réduisent à s'avouer vaincus. Ce fut Callières qui, en 1701, le réconcilia solennellement avec les Français et tous leurs alliés. Les Cinq Nations sortaient de cette lutte de quinze années tellement affaiblies qu'elles ne seront plus jamais en état de reprendre les armes contre leur père Ononthio. En ne tenantpas compte de quelques alertes de peu d'importance, la paix jurée au successeur de Frontenac sera observée pendant plus d'un demi-siècle, jusqu'à la guerre de Sept ans, jusqu'à la crise finale où succombe la Nouvelle-France.

soldat sur ma tête, et que faisant plusieurs mouvements pour donner à connaistre qu'il y avait beaucoup du monde quoy qu'il n'y eut que ce soldat, je chargeai moy mesme un canon de quatre livres de balle que je tiré sur eux. Ce coup sy précipité eut heureusement tout le succès que je pouvais attendre pour avertir les forts voisins de se tenir sur leurs gardes. » Marie-Magdeleine de Verchères à madame de Maurepas, 19 octobre 1699. Ai'ch. col. CanaJa, mémoires, 1681-1690, fol. 341.

(1) « Si Ton demeure sur la deffensive dans le Canada il est impossible d'en éviter la ruine. » Mémoire du chevalier de Callières sur Testât présent du Canada, 1690. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 11, 1690-1601, fol. 1490. — Callières propose de conquérir la Nouvelle-York.

(2) Les Iroquois n'ont jamais été très nombreux. On n'a jamais évalué à plus de dix mille âmes la population des Cinq Nations. Voici quelques chiffres qui donnent une idée des pertes qui leur sont infligées : En 1693, on fait chez les Agniers trois cents prisonniers dont cent guerriers. L'année suivante, les Outaouais et les Illinois, qui sont nos alliés, leur prennent ou tuent trois cent cinq hommes et cent quatre-vingt-deux femmes et filles. Après l'expédition de 1696, les Iroquois meurent de faim. — Relation de ce qui s'est passé en Canada depuis le mois de septembre 1692... Ici., depuis le mois de novembre 1693... Id., depuis le départ des vaisseaux de... 1695. Arch. col. Canada, mémoires, 1691-1696, fol. 116, 287, 365. — Us ont aussi perdu beaucoup de monde de la petite vérole : cinq cents en 1690. Mémoire de ce qui s est passé... en Canada... du mois de novembre 1689 jusqu'à la fin de 1690. Arch, col, Canada, mémoires, 1681-1690, fol. 243.

Les Iroquois font beaucoup de victimes. On n'a de chiffre précis que pour la Chine : deux cents tués et cent vingt prisonniers (1) Mais on sait que les paroisses du Haut-de-TIle et de la Rivière des Prairies, que Tîle Jésus, La Chesnaye, la Valtrie, Repentigny, Saint-Sulpice, Chateauguay, Verchères, Contrecœur, Sorel, Chambly ont la plupart de leurs habitants « détruits » suivant l'expression familière de M. de Catalongne qui, vingt ans plus tard, recueillait sur place le souvenir de ces terribles années (2). Même à Dautré tout le monde périt, seigneur et colons. Si Villemarie, Longueil, Boucherville et Saint- Ours n'étaient pas épargnés, tout le gouvernement de Montréal y passerait. Heureusement qu'à partir de 1691 les Canadiens sont sur leurs gardes. Les Iroquois doivent, désormais, se contenter de faire main basse sur les isolés et les imprudents. Mais, à s'en tenir aux pertes subies en 1689 et en 1690, le total est déjà effroyable, surtout quand on considère que le théâtre de ces massacres se restreint à la région occidentale de la Nouvelle-France.

Le reste de la colonie n'en paie pas moins l'impôt du sang sur tous les champs de bataille de l'Amérique. Ce sont des Canadiens, et que commandent des Canadiens, d'Ailleboust de Mantet, Lemoine de Sainte-Hélène, Hertel, Robineau de Bécancourt, baron de Portneuf, qui, en 1690, vont porter la terreur sur les frontières de la Nouvelle-Angleterre et enlèvent si brillamment Corlar, Sementels, Kaskébé (3). Ils fournissent encore un contingent considérable à cette colonne qui, en 1693, pénètre jusqu'aux cabanes des Agniers(4). Enfm dans cette grande expédition de 1696 qui se termine par la destruction des bourgades des Onontagués et des Onneyouths,et qui, pour décourager les Cinq Nations, est décisive, les miliciens partagent l'honneur de

(1) Frontenac au Ministre, 15 novembre 1689. Arch. col. Canada, corr. gén., 10, 1G88-1689, fol. 267.

(2) Mémoire du sieur de Catalongne sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Riviôres et Montréal, 7 novembre 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 201).

(3) Frontenac au ministre, 30 avril 1690. Arch. col. Canada, mémoires, 1G81-1G90, fol. 37o.

(4) Relation de ce qui s'est passé en Canada depuis le mois de scpteml>re 1692 jusqu'au départ des vaisseaux en 1G'J3. A7'ch. col. Canada, mémoires, 1692-1090, fol. 116.

la victoire avec les compagnies de la marine. Frontenac a emmené quatre bataillons de soldats et quatre bataillons d'habitants (1). Et, pour maintenir la domination française dans le pays d'En haut, pour disputer TAcadie aux Anglais, pour conquérir sur eux la baie dliudson et Terre-Neuve, c'est encore aux Canadiens qu'il faut avoir recours (2). I Les premières familles sont décimées. Trois Lemoine (3), deux Hertel, un Repentigny, un frère de l'héroïque Marie-Madeleine de Verchères tombent glorieusement.

La maladie donne le coup de grâce. La rougeole et la fièvre pourprée sévissent en 1687 et 1688. La première année elles tuent cinq cents Français et trois cents indigènes domiciliés (4). 11 est vrai que, par compensation, elles n'épargnent pas les Anglais et leurs alliés.

Là, où l'Iroquois a passé, ceux qui survivent sont ruinés et affamés. Impossible de travailler aux champs. L'ennemi rôde autour des habitations du petit printemps à l'été sauvage. Impossible encore d'avoir les bras nécessaires pour Fagriculture lorsque le plus grand nombre des hommes valides est pris pour la guerre. Point de récolte en 1691 (5). En 1692, Champigny doit faire venir de la farine de France pour nourrir les soldats (6). En 1694, pour protéger les laboureurs, Frontenac est obligé d'amener deux cents soldats dans l'île de Montréal (7). C'est la tactique de l'ennemi de nous vaincre par la famine. En 1693 Callières écrit à Frontenac qu' « un party de huit cents Iroquois était à ses portes pour

(1) Relation de ce qui s'est passé de plus remarquable en Canada depuis le départ des vaisseaux de l'année... 1695 jusqu'au commencement de novembre 1G96. Ai^ch. col. Canada, mémoires, 1691-1696, fol. 365.

(2) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. III, pp. 260-291. — iLorin, Le Comte de Frontenac, pp. 457-462.

(3) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. III, p. 217.

(4) Denonville et Champigny au ministre, 6 novembre 1687. Arch. col. iCanada, corr. gén., 9, 1687, fol 3. — Denonville et Champigny au mi- [nistre,6 novembre 1688. i4rc/i. coZ. Canada, corr. gén., 10, 1688-1689, fol. 8.

(5) Champigny au ministre, 12 novembre 1691. ylrc^. col. Canada, corr. igén., 11, 1690-1691, foi. 290.

(6) Champigny au ministre, 21 septembre 1692. Arch. col. Canada, corr. vgén., 12, 1691-1G93, foi. 54.

(7) Frontenac et Champigny au ministre, 5 novembre 1694. Arch. col, Canada, corr., gén., 13, 1694-1695, fol. 4.

empêcher de faire les récoltes qui sont les plus belles du monde, les enneniis estant au désespoir de n'avoir pu empesciierles semences (1). »

La population de la Nouvelle-France, qui est de 10.725 âmes en 1685 (2) . tombe en 1688 à 10.303 (3). En 1692 elle est remontée péniblement à 11.075 (4). Mais ce n'est là qu'un arrêt de développement momentané. La marche en avant va reprendre d'une manière normale. Le recensement de 1695 donne 12.786 habitants (5), celui de 1698 13.815(6).

Si le mal n'est pas pire, s'il n'y a qu'un instant de recul, c'est que les morts ont été rapidement remplacés. Pour combler les vides faits par la hache iroquoise et la fièvre pourprée, il y a les excédents d'une natalité qui se maintient à un chiffre élevé, il y a même un certain apport d'immigration. Les vaisseaux n'ont pas cessé de transporter des engagés. Ils débarquent aussi des familles. Par malheur ces nouveaux colons ne sont pas toujours bien choisis. Denonville s'en plaint vivement. « Il en est venu cette année avec leurs femmes qui sont fort décontenancées. Cependant elles sont demoiselles. J'aimerais mieux voir de bons paysans (7). »

En réalité, l'augmentation de la colonie vient de l'établissement des soldats. 11 était naturel que, pendant la paix, on songeât à les mettre à la disposition des habitants. L'affaire est avantageuse pour tout le monde. L'habitant y trouve des hommes de travail dont il n'a pas à payer le transport, et qu'il paie moins cher que de véritables engagés. Le soldat est très satisfait de gagner avec sa nourriture vingt à trente sous par jour (8). Il n'y a pas jusqu'à l'officier qui n'y trouve son bénéfice, un bénéfice illicite du reste. Sous prétexte d'indemniser ceux qui

(1) Gallières à Frontenac, 14 aoust 1693. Arch. col. Canada, mémoires, 1691-1696, fol. 143.

(2) Censuses of Canada^ t. IV, p. 16.

(3) Id., p. 21.

(4) /rf., p. 28.

(6; Id., p. 40.

(7) Denonville au ministre, 10 novembre 1686, Arcli. col. Canada, corr. gén., 8, 1686, fol. 129.

(8) Ghampi;^'ny au ministre, 12 novembre 1691. Arcli. col. Canada,! corr. gén., 11, 109Û-1091, fol 290.

montent la garde à leur place, il retient la solde des permissionnaires (1). Cette pratique déplorable se généralise. Au dire de Frontenac, il n'y a que quatre capitaines qui résistent à la tentation du mauvais exemple, quatre sur une trentaine. Ce sont deux fils de Lemoine, Longueil et Maricourt, Duluth, le fameux chef des coureurs de bois, etlaDurantaye qui a peutêtre plus de vertu que les autres, étant si pauvre (2). Le scandale est si grand que Févêque Saint- Vallier en fait un cas de ( onscience et qu'il défend aux confesseurs d'absoudre les prévaricateurs (3).

Quoi qu'il en soit de cet abus, la main-d'œuvre militaire est si appréciée, que, même aux heures de péril;, on se décide malaisément à s'en priver, et que ce spectacle étrange nous est donné : des soldats professionnels qui sont laissés à des besognes pacifiques tandis qu'on mobilise les milices (4).

Ce soldat qui travaille si bien pour l'habitant est fait pour devenir habitantlui-mémeet l'on réclame du roi qu'il lui rende sa liberté. En 1686 Louis XIV se rend aux raisons de Denonville. Tout soldat qui voudra se marier et se faire habitant, en prenant à cultiver des terres non défrichées, sera dégagé du service et payé pendant un an de sa solde comme s'il servait (5). Denonville distribue libéralement les congés : une centaine en 1686 (6), quarante-huit en 1687 (7).

La guerre interrompt à ses débuts ce nouvel essai de colonisation militaire. La paix signée avec l'Anglais, Frontenac s'em-

(1) Frontenac et Champigny au ministre, 4 novembre 1693. Arch. col. Canada, corr. gén., 13, 1692-1693, fol. 207.

(2) Champigny au ministre, 14 octobre 1698. Arch. col. Canada, corr. gén.. 16, 1698, fol. 102.

(3) Frontenac et Champigny au ministre, 4 novembre 1693. Arch. col Canada, corr. gén., 13, 1692-1693, fol. 207.

(4) « Les habitants très mécontents de ce qu'ils étaient toujours commandés pendant que quantité de soldats travaillent ». Champigny au ministre, 12 novembre 1691. Arch. col. Canada, corr. gén., 11, 1690-1691, fol. 290.

(5j Extrait des réponses aux lettres reçues du Canada pendant la présente année 1686. Arch. col. Canada, corr. gén., 8, 1686, fol. 42.

(6) Denonville au ministre, 10 novembre 1686. Arch. col. Canada, corr. gén., 8, 1686, fol. 108.

(7, Denonville et Champigny au ministre, 6 novembre 1687. Arch. col. Canada, corr. gén., 9, 1687, fol. 3.

presse de solliciter le renouvellement deTautorisation accordée àDenonvilleCl). L'ordonnance du 21 novembre 1698 lui donne entière satisfaction.

Le traité de Ryswick rend à la Nouvelle-France quelques-uns de ses enfants qu'elle a crus perdus et qui sont captifs dans les colonies anglaises. Il lui laisse même quelques-uns des Anglais qui sont tombés entre les mains de ses soldats. On voit par une supplique que le gouverneur et l'intendant adressent, en leur nom, à Louis XIV que plusieurs d'entre eux qui sont catholiques, ou s'engagent à le devenir, sollicitent des lettres de naturalité (2). Tanguay a donné la liste de ceux qui les ont obtenues (3).

Pour dresser le bilan complet de la Nouvelle -France à la fin du dix-septième siècle il faut ajouter à la colonne des pertes celle des protestants français. Depuis 1628, les sujets du roi qui professent la religion réformée ne peuvent pas s'habituer ni même hiverner dans la colonie. Mais, de l'arrivée au départ des vaisseaux, ils ont le droit d'y faire du commerce et nous voyons qu'un certain nombre de marchands de La Rochelle viennent, chaque année, à la belle saison, ouvrir leurs magasins à Québec (4). L'édit de révocation les expulse définitivement du Canada (5).

(1) Mémoire sur les affaires du Canada, 1696. Avch. col. Canada, corr. gén., 14, 1696, fol. 304.

(2) Frontenac et Ghampigny au ministre, lu octobre 1698. Arch. col. Canada, corr. gén., 16, 1698, fol. 1.

(3) Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, t. I, pp. 8-10.

(4) Voir page 44.

(5) « Quoique Sa Majesté soit persuadée qu'il est à présent inTormé de rheureux succès de son zèle pour la conversion de ses sujets de la 11. P. F., elle est bien aise de lui faire savoir qu'ayant reçu des avis de toutes les provinces de son royaume... du grand nombre de conversions qui s'y fesaient... cela l'obligea à faire publier un édit... j)Our révoquer celui de Nantes. Depuis ce temps, Dieu bénissant les pieux desseins de S. M., tous SCS sujets qui restaient dans l'hérésie en ont fait abjuration... elle est persuadée que cet exemple déterminera les liéréli(|ues qui peuvent être en Canada à faire la même chose, et elle espère que ledit sieur Denonville y travaillera avec succès. Cependant si dans ce nombre il s'en rencontrait quelques-uns d'opiniâtres qui refusaient de s'instruire, il peut se servir de soldats pour les faire mettre en prison et joignant à cette rigueur le soin nécessaire pour leur instruction, en quoi il doit agir avec l'évéquc. »

C'est pendant cette période que, parmi les riches habitants de la colonie qui souffrent toujours de la pénurie de la maind'œuvre, on a, pour la première fois, Tidée de faire venir des nègres (i). C'est le procureur général d'Auteuil qui se charge de présenter leur requête. Le roi n'y oppose pas de refus formel. Il exprime seulement la crainte que « la différence du climat ne fasse périr les Africains ». On lui riposte qu'on a un bon moyen de les préserver du froid. On les habillera « d'un vêtement de castor qui ne coûtera que peu parce qu'en s'en servant ils l'engresseront et ainsi l'augmenteront de prix (2). »

Extrait du mémoire du Roy au sieur marquis de Nonville en réponse à ses lettres du 20 août, 3 septembre ; 12 et 19 novembre 1685, 3 juin 1G86. Arch. col. Canada, mémoires, 1681-1690, fol. 266.

(1) Champigny au ministre, 16 novembre 1689. Arch. col. Canada, corr. gén., 10. 1G88-1689, fol. 244.

(2) D'Auteuil, mémoire concernant les affaires du Canada, 1689. Aixh. col., Canada, corr. gén., 10, 1688-1689, fol. 344.

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