‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 27 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

de la paix de ryswick a la guerre de la succession

d'espagne

Courte paix, 1697-1701. — L'établissement des soldats. — Progrès du peuplement. — Terribles épidémies, 1699 et 1703. — Les inconvénients de la réunion des castors. — Ruine successive des fermiers. -- La compagnie de la colonie, 1700. — Elle fait faillite. — Multiplication excessive de la monnaie de cartes : nouveau désastre.

De si courte durée qu'elle soit, la paix est très favorable à la Nouvelle-France. Les habitants du gouvernement de Montréal, qui ont dû se réfugier dans les quartiers de la colonie où l'Iroquois ne pouvait atteindre, retournent sur les terres abandonnées depuis plus de dix ans (1). En même temps, pour décider les soldats à s'établir, Callières et Champigny vont au-delà des promesses royales. A tous ceux qui ofïVent de prendre des terres, même à ceux qui ne sont pas encore mariés, ils donnent l'année de solde (2). Le nombre des soldats dont on peut faire des colons est assez considérable. En 1700, les trentecinq compagnies de la marine sont ramenées sur le pied de paix, ce qui rend disponibles deux ou trois centaines d'hommes. Nouvelle di.st.rihntion de congés eji~L70i^ Le roi expédie une

{i)Arcfi. coL Canada, corr. gén., 19, 1701, fol. 277. (2) Callières et Champigny au ministre, 18 octobre 1700. Arcfi, col, Canada, corr. gén., 18, 1700, fol. 3.

recrue de trois cents hommes qui est, manifestement, destinée à remplacer des soldats établis (1).

Dans tous les cas, il y a un rapide progrès du peuplement et du défrichement, surtout dans la région de Montréal oii la qualité supérieure des terres attire la majeure partie des soldats congédiés et des fils d'habitants (2). Que peut être l'accroissement total? En 1701 La Vallière prétend que « les peuples ont augmenté de près d'un quart, de même que la culture >> (3). L'auteur d'un mémoire, qui est de 1704 ou de 1705, cherche à préciser. Il fixe à trois mille le nombre des nouveaux habitants (4). La comparaison du recensement de 1698 (13.815 habitants) et de celui de 1706 (16.417) (5) ne confirme pas tout à fait ces appréciations optimistes. Pour sept ans le résultat est assez médiocre. Il s'explique aisément par les ravages de la petite vérole. Elle tue cent personnes en 1699 (6) et de deux à trois mille en 1703, en comptant, il est vrai, les sauvages dans la somme des victimes (7).

La colonie, déjà si éprouvée par la guerre, n'est pas au bout de ses épreuves. Elle va subir une crise financière (8) qui la mène à la faillite. On a commis une erreur grave en adoptant le système de la réunion des castors. Il est sans doute fort avantageux aux coureurs de bois et à leurs associés. Quelle que soit la quantité de pelleteries qu'ils apportent, ils sont assurés

(1) Gallières et Ghampigny au ministre, 5 octobre 1701. Arch. col. Canada, corr. gén., 19, 1701, fol. 3.

(2) Ghampigny au ministre, 20 octobre 1699. Arch col. Canada, corr.

(3) La Vallière, Pi^ojets sur la Nouvelle- Angleterre, 1701. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 19, 1701, fol. 232.

(4) Premier mémoire sur les impôts que le roy veut imposer sur le Canada. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 37.

(5) Censuses of Canada, vol. IV, pp. 40 et 48.

(6) Ghampigny au ministre, 26 mai 1699. Arch. col. Canada, corr. gén., 17, 1699, fol. 53.

(7' « Plus de deux mille morts à Québec, sans parler des environs », Casgrain Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, fol. 338-342.

(8) Pour l'histoire de cette crise financière la source principale est un

mémoire de Riverin qui fut en France un des députés de la colonie, ou,

I plus exactement, de la compagnie de la colonie. Mémoire historique à

I monseigneur le comte de Pontchartrain sur les mauvais effets de la réunion

des castors dans une seule main Paris, le 12 février 1705. Arch. col. Ga-

I nada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 366.

de s'en défaire à des prix rémunérateurs. Mais la nécessité d'accepter toutes les robes que Ton présente à leurs bureaux, suivant un tarif qu'il leur est interdit de modifier, ruine, les uns après les autres, tous les adjudicataires des produits de la traite. Les fermiers, qui sont contraints à acheter toujours, demeurent dans Timpossibilité de vendre, même à perte, la plus grande partie des peaux qui s'entassent dans leurs magasins. Nulle part leur clientèle ne peut s'accroître, ni en France, ni dans les pays qui sont accoutumés de se servir de pelleteries canadiennes, en Hollande et, par l'intermédiaire des Hollandais, en Moscovie. Encore la plupart du temps, dans cette longue période qui va de 1672 à 1714, la guerre qui reprend sans cesse entre Louis XIV et les États généraux ferme-t-elle aux marchandises françaises les marchés des Provinces-Unies. Quant à s'ouvrir d'autres débouchés, il n'y faut pas songer.

Le fermier général Guiges a une idée ingénieuse. H fait carder et filer du castor avec de la laine et il fabrique des draps, des flanelles, des bas. Par malheur ces essais lui coûtent très cher et « ne servent qu'à convaincre davantage que les castors ne sont propres qu'à faire des chapeaux ». Le remède le plus rationnel est de diminuer la récolte. Mais, peut-on empêcher la course des bois ? En vain le roi a multiplié les ordonnances contre ce mauvais commerce « L'avarice, la cupidité, la jalousie de l'autorité, la fausse politique » ont toujours trouvé moyen de les éluder. Tout a échoué, menaces de châtiment, promesses de pardon. Puis, sur le fond même de la question, à Québec comme à Versailles, on hésite à se prononcer. Les sauvages n'abandonneront-ils pas les Français si l'on cesse d'aller leur prendre le castor ? Bref, on en est venu naturellement à tenter, non de supprimer la course des bois, mais à la réglementer. Le roi a créé les vingt-cinq congés.

Les vingt-cinq congés ne sont pas longtemps distribués, selon les ordres du roi, entre les pauvres familles de la colonie. La Barre et Frontenac les livrent à de riches marchands qui les intéressent dans leurs bénéfices. Ce qu'il y a de plus fdclieux c'est que, bien ou mal distribués, on pouvait attendre des congés

qu'ils réduisissent le nombre des voyageurs et qu'il n'en fut rien.

D'abord on va bien au-delàdece chiffre de vingt-cinq. Dautres licences de voyager et de trafiquer sont données sous le nom d'ordres ou de passeports. Puis l'effectif des coureurs de bois ne diminue en aucune manière. Le seul résultat que l'on obtient, et il est désastreux, c'est que, redoutant une répression sévère, ils rentrent, de moins en moins, dans la colonie. Mais au-delà du territoire oii le prévôt et ses sergents peuvent les atteindre, leurs complices trouvent moyen de les rejoindre, de leur prendre le castor, de les ravitailler. Et, leurs complices, à quelques exceptions près, c'est tout le monde, c'est le plus grand nombre des officiers du roi depuis les gouverneurs comme la Barre et Frontenac, des intendants comme de Meulles jusqu'au dernier des enseignes. Quand il s'agit de gagner sur les peaux, les Canadiens, même les plus irréprochables à d'autres points de vue, n'ont guère de scrupule. Lemoine d'iberville fait la traite à la Mobile. Un scandale de l'époque, c'est le procès de ce valeureux Louvigny qui a commandé la grande expédition contre les Renards. Laporte de Louvigny, fait major des troupes et lieutenant du roi à Québec, est convaincu d'avoir abusé de son commandement pour faire du commerce (1). On fait la traite jusque dans les partis de guerre. Jamais on n'a tant apporté de castor aux bureaux des fermiers que pendant la deuxième guerre iroquoise.

Si encore on pouvait espérer que cette chasse effrénée aurait la fin de toutes les exploitations à outrance, qu'elle rendrait plus rare, plus difficile à conquérir, la richesse exploitée, mais cela n'est pas possible. Si le castor a disparu du bassin du Saint-Laurent, il abonde toujours dans la région des lacs. Surtout il pullule dans ces immensités de la Louisiane où l'on commence à s'établir.

Donc tous les fermiers succombent. Le premier a passé la main au bout de deux ans. Ses successeurs, Berthelot (c'est le comte de Saint-Laurent), Cassel, Delagny, Daulier, Cabaret,

(1) Extrait des informations et autres procédures faites contre les sieurs de Louvigny et de la Perrotière accusés d'avoir fait la traite au fort Frontenac. Arch. col, Canada, corr. gén., 18, 1700, fol. 325.

Dumas sont des hommes riches et puissants (1). Ils tiennent plus longtemps : six ou sept ans. Après quoi ils sont tout heureux de céder aux Fermiers généraux. Ce fut la belle période pour les coureurs de bois. Les Fermiers généraux étaient en état de payer sans compter. Bon an mal an, on leur vend du castor pour cinq ou six cent mille livres. Tant qu'à la fin ils prennent peur et demandent au Conseil d'être déchargés de ce monopole désastreux pour ceux qui l'exercent. Ils offrent de remettre le castor au roi. Le 31 août 1700 celui-ci y consent. Il remboursera aux Fermiers les avances qu'ils ont faites. Elles montent à trois millions sept cent soixante-deux mille livres.

L'affaire se solde pour le roi par une perte de près des trois quarts. Il ne peut tirer de son amas de pelleteries que douze cent cinquante mille livres. Aussi se hâte-t-il de conclure avec un nouveau fermier, Louis Guiges. C'est celui-là qui fit, avec si peu de succès, carder et filer du castor. Guiges prend la précaution de faire insérer dans son bail que tous ses engagements deviendront caducs s'il n'y a point suppression complète des congés. Il cherche surtout à obtenir une réduction sur les tarifs d'achat.

La perspective de la suppression des congés n'effraie point les habitants. Ils se savent en mesure de continuer la traite malgré les défenses les plus rigoureuses. Ils s'émeuvent davantage lorsqu'on parle de diminuer le prix du castor. Le gouverneur et l'intendant veulent alors trouver un tempérament entre les prétentions de Guiges et celles des habitants. Ils provoquent des pourparlers. Ils n'aboutissent à rien. C'est alors que Callières et Champigny suggèrent à Louis XIV qui lui fait bon accueil une solution hardie : la colonie elle-même traiterait de la ferme du roi et de la réunion du castor.

A première vue rien de plus avantageux, rien de plus rationnel. Les bons esprits étaient d'accord sur un point : c'est qu'on ne pouvait remédier à la mévente du castor qu'en diminuant sa récolte. Or, s'il avait été jusqu'ici impossible de procéder à celte diminution nécessaire, c'était uniquement par suite de la mauvaise volonté des habitants. Du jour où ceux-ci

(1) Mémoire de M. Dudouyt à Mgr de Laval, 1G77. Rapport sur les archives canadiennes, 1885, pp. cxii.

auront la charge d'écouler les produits de la traite, ne doit-on pas espérer qu'ils se rendront à l'évidence, qu'ils appliqueront d'eux-mêmes le remède? Mais il eût fallu qu'il y eût dans la colonie assez de capitaux pour soutenir une entreprise où avaient succombé tant de riches compagnies, qu'il s'y trouvât également des hommes habiles et intègres pour diriger des opérations si considérables et si délicates. Faute de rencontrer toutes ces conditions remplies, on allait à un désastre.

Les colons acceptent la proposition du roi. Ils envoient des députés en France. Par l'arrêt du 9 février 1700 ils se font céder les droits de Louis Guiges. Quatre mois plus tard, ils obtiennent encore de l'ancien fermier qu'il leur abandonne, avec un rabais extrêmement avantageux, toute la masse qu'il garde en magasin. Les députés apportent ces deux traités à Québec. Ils y sont ratifiés en une assemblée solennelle. On se réjouit d'acquérir huit cents milliers pesant de castor pour sept cent mille livres payables, en sept ans, et sans intérêts. « On regardait cette affaire comme le coup de la fortune du pays. On dresse en hâte un acte d'association et tout le monde signe. »

La compagnie de la colonie est très vite constituée. Elle met à sa tête des directeurs dont les principaux, d'Auteuil, Lotbinière, Hazeur (1) sont tirés du Conseil souverain. Ruette d'Auteuil, qui a succédé à son père comme procureur général et qui va être obligé de se démettre, était d'une grande activité et d'une belle intelligence comme il apparaît dans les mémoires qu'il a laissés, mais un peu brouillon, et vraiment incapable de vivre en paix avec les puissances. Ghartier de Lotbinière est le fils d'un lieutenant du roi à Québec que Talon estimait fort. Hazeur est d'extraction plus modeste et il a épousé une fille de chambre de madame de Champigny (2), mais il est réputé comme habile marchand.

Dès que la compagnie a trouvé en France les commissionnaires qui lui feront les avances, elle se met à l'œuvre. Mais, tout de suite, ses administrateurs sortent du droit chemin. Avant de prendre des engagements nouveaux, ils oublient

(1) Les directeurs de la compagnie de la colonie à Pontchartrain, 6 novembre 1700. Airh. col. Canada, corr. gén., 18, 1700, fol. 311,

(2) Arch. col. Canada, corr. gén., 19, 1701, fol. 97.

qu'ils ont à alléger le poids des anciens. Ils entretiennent un personnel trop nombreux ; ils le paient trop bien. Ils font venir infiniment plus de marchandises qu'ils ne peuvent en écouler par le troc avec les indigènes. Cette gestion de prodigues, donne, pendant quelque temps, l'illusion de la prospérité. On s'y laisse prendre en France comme en Canada. Et surtout lorsqu'on a entendu dans une assemblée générale à Québec, les déclarations volontairement mensongères et follement optimistes d'un député qui revient de la mère patrie, il y a un nouvel accès d'enthousiasme. Cela est poussé si loin, que quelques hommes sages qui se sont débarrassés de leurs actions s'en repentent, et vont jusqu'à plaider pour rentrer en leur possession.

On ne tarde pas à déchanter. Soudain, on apprend que les commissionnaires refusent d'accepter et de payer les lettres de change., Ils se plaignerird^âvoir été obligés de faire des avances prodigieuses. Une enquête leur donne raison. lien ressort que la compagnie, toutes les ventes effectuées, demeure débitrice vis-à-vis d'eux de neuf cent mille livres. Bref, les commissionnaires veulent faire un procès pour obtenir des dommagesintérêts. Le roi intervient. Il désigne des arbitres. Ceux-ci n'ont pas encore prononcé au moment du départ des vaisseaux en 1703. La conséquence c'est que cette année-là, les marchands, qui ne sont pas payés de leurs lettres de change, se trouvent hors d'état de faire leurs envois ordinaires. Avec le vaisseau du roi il ne passe qu'un petit navire. Le renchérissement, la disette s'ensuivent ; et c'est l'année de cette terrible picote qui fait tant de ravages.

Les demandeurs ont définitivement gain de cause. Cependant, on garde l'espoir que tout peut être remis sur pied. Deux commissionnaires se retirent. Le troisième constitue une nouvelle société qui consent à traiter avec la compagnie de la colonie. La société se charge d'acquitter toutes les lettres de change et toutes les autres dettes de la compagnie, mais elle exige des intérêts très onéreux et refuse d'avancer à l'avenir pour plus de deux cent mille livres par an. De leur côté, les habitants font un grand sacrifice. Ils se résignent à une diminution du prix du castor. Cela pouvait être le salut. Par mal-

heur, les directeurs persistent dans leurs prodigalités, et, à brève échéance, c'est la faillite.

En novembre 1704, les directeurs sont contraints d'annoncer àVaudreuiletà Beauharnais, qu'ils sont dans l'incapacité absolue de pourvoir aux charges portées sur l'état du roi et qui s'élèvent à quatre-vingt-un mille livres. A cette nouvelle, le Canada est en révolution. Tout le monde proteste avec véhémence, et les marchands qui courent à la ruine et les fonctionnaires qui redoutent de ne point être payés de leurs appointements. On voit les hôpitaux se fermer aux malades qu'ils ne pourront pas entretenir, et même s'organiser une grève inattendue, celle des curés qui menacent, s'ils sont privés de leur supplément, d'abandonner leurs ouailles. Tout est perdu sans le secours de la métropole. Vaudreuil et Beauharnais prennent sur eux de faire tirer sur le trésorier de la marine cinquante-quatre mille livres en lettres de change et, pour le restant de l'état des charges, de mettre en circulation de la monnaie de cartes (1).

La mise en circulation de la monnaie de cartes va aboutir à un nouveau désastre. Lorsqu'il s'est décidé à donner à la colonie une garnison permanente, le roi a pris à sa charge le paiement des troupes et l'extraordinaire des guerres. Mais il n'envoie les fonds que par son vaisseau, c'est-à-dire, jamais avant le mois d'août. Or, la colonie n'a point d'excédent de recettes ; les intendants ne disposent d'aucune réserve. Il n'est pourtant pas possible de laisser sans solde, pendant sept ou huit mois, les soldats et même les officiers qui, en réalité, sont aussi pauvres que les soldats. En 1691, M. de Ghampigny iTr|ap;inft de créer un papier monnnift (2). C'est la monnaie de cartes^^ ainsi nommée parce qu'elle est faite avec des morceaux de cartes à jouer (3). Il y a des cartes d'une livre, de deux, de

(i) Vaudreuil et Beauharnais à Pontchartrain, 17 novembre 1704. Arcli, col. Canada, corr. gén., 22-23, 1704-1705, foi. 4.

(2) Ctiampigny et Frontenac font de la monnaye de cartes pour le paiement des troupes. — 12 octobre 1691. Avch. col. Canada, corr. gén , 11, lfi90-1691, fol. 279.

(3) Pour la fabrication de la monnaie de cartes voici des détails qui sont tirés de Charlevoix. « On met sur chaque pièce de cette monnoye... sa valeur, la signature du trésorier, une empreinte des armes de France et en cire d'Espagne celle du gouverneur et de l'intendant. On en fît en-

quatre, de seize, de trente-deux livres. Avant le départ des vaisseaux, les détenteurs de cartes doivent les apporter à Québec au commis de la Marine. Celui-ci leur donne des lettres de change sur Paris ou sur Rochefort.

Au début, le système fonctionne à la satisfaction générale. Ghampigny ne met en circulation que la quantité de cartes strictement nécessaire et l'on fait en France honneur à sa signat,jjxe. Mais les gouverneurs et les intendants ne tardent pas à abuser de la faculté qu'ils ont de se procurer ainsi des ressources à discrétion. Les trésoriers généraux de la marine se mettent à refuser les traites que l'on tire sur eux d'Amérique. Du coup, la monnaie de cartes subit une dépréciation qui, de chute en chute, va jusqu'aux trois quarts. En vain, Vaudreuil ordonne le cours forcé. Les marchands et les artisans ne peuvent refuser les cartes, mais ils s'arrangent pour ne rien perdre. Ils augmentent leurs prix « à proportion de la perte qu'ils prévoient devoir faire ». 11 y a des victimes qui ne peuvent absolument pas échapper. Ce sont ceux qui vivent de l'argent du roi, qui ne peuvent être payés qu'avec le mauvais papier. Les officiers des troupes, de justice, de plume, les rentiers, les pensionnaires sont réduits à la misère.

En 1714, il reste, entre les mains des habitants, des cartes pour deux millions de livres. La paix signée, on espère que le roi va rembourser. Hélas ! le roi aussi en est aux expédients. Pontchartrain notifie à Begon que les Canadiens doivent faire abandon de la moitié de leur créance. L'autre moitié leur sera payée à raison de cinquante mille écus par an (1). Les engagements du roi n'ont leur entière exécution qu'en 1717 (2).

suite imprimer en France sur des cartons avec les mêmes empreintes qu'avoient les monnoyes courantes du royaume... Cette monnoye de carton ne subsista pas longtemps et l'on en revint aux cartes sur lesquelles on grava de nouvelles empreintes. L'intendant signait celles qui étaient de quatre livres et au-dessus et se contentait de parapher les autres. Dans les derniers temps le gouverneur général signait aussi celles qui étaient de six livres et au-dessus... » Cliarlevoix, Journal d'un voyage dans l'Amérique Septentrionale^ t. V, lettre IV, p. 136.

(1) Toute cette affaire de la monnaie de cartes est longuement traitée dans un mémoire d'Auteuil. D'Auteuil au duc d'Orléans, !) décembre 1715, Arch. col. Canada, corr. gén., 3i, 1713-1714, fol 17G.

(2) Charlevoix, Journal d'un Voyage dans VAnicriquc Septentrionale, t. V lettre IV, p. 137.

Page 1