LA GUERRE DE LA SUCCESSION D ESPAGNE
Tentative pour garder la neutralité en Amérique. — Les Iroquois. — 'Échec de l'invasion anglaise en 1711. — La guerre épargne le bassin du Saint- Laurent. — On y continue l'établissement des soldats. ~ Mais les Canadiens servent en grand nombre hors de la colonie. — L'exode vers la Louisiane.
L'annonce d'une nouvelle guerre est mal accueillie en Amérique. Au début du moins, les adversaires manquent d'enthousiasme. 11 leur est pénible de reprendre les armes après une si courte trêve. Colons français et colons anglais hésitent également à frapper le premier coup, à déchaîner la furie des sauvages.
L'hésitation est telle qu'on espère s'entendre pour garder la neutralité dans le nouveau-monde, et laisser les métropoles vider leur querelle sur les champs de l'ancien. Avec l'aveu de Pontchartrain, des négociations s'engagent (1). Un instant elles paraissent devoir aboutir. Les Hollandais qui dominent encore dans la Nouvelle- York, et qui, depuis qu'ils n'ont plus la satisfaction de voir un prince d'Orange sur le trône de la Grande- Bretagne, commencent à supporter, avec quelque impatience,
(1) Projet des articles de trêve à conclure entre les gouvernements de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre. Aixh. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 280.
la suprématie anglaise, sont particulièrement bien disposés (1). Néanmoins, et sans doute par un ordre venu de Londres, il faut rompre les pourparlers.
Al dire vrai, les Canadiens ne s'émeuvent pas outre mesure de la perspective d'un nouveau choc à soutenir de la part de leurs voisinseuropéens. Ils savent par Texpérience de la dernière guerre, que ce n'est pas là l'ennemi le plus redoutable (2). Callières et son successeur, le premier Vaudreuil, n'ont qu'un souci, et c'est comme Louis XIV le leur ordonne expressément de maintenir à tout prix la paix avec les Iroquois (3). Par bonheur, ceux-ci professent à notre égard des sentiments analogues. Ils n'ont pas oublié les rudes leçons infligées par Frontenac. Ils ne demandent pas mieux que de ne pas déterrer la hache. Les sages politiques qui dirigent les Cinq Nations ont une vue très juste de l'avenir qui leur serait réservé, au cas où l'une des deux puissances européennes qui se disputent l'empire de l'Amérique du Nord viendrait à l'emporter détinitivement. Ils savent que ce serait, pour eux, à bref délai, la perte de l'indépendance. Ils ont donc manifestement intérêtà tenir la balance égale entre les belligérants. En 1705, les Tsonnontouans tenteront de se porter comme médiateurs (4).
Il n'y a donc qu'à être attentif à ne point provoquer, à ne point léser les Iroquois. 11 est convenu qu'on respectera leur territoire (5). On n'y lancera point de parti. La difficulté c'est
(1) Ferland, Cours d'Histoire du Canada, 2" partie, p. 361.
(2) « Je n'ay jamais regardé la guerre des Anglais comme la principale occasion de nos dépenses... mais celle des Iroquois. » Champigny au ministre, 14 octobre 1698. Arch. col. Canada, corr. gén., 16, 1698, fol. 102.
(3) « Le sieur de la Mothe (Cadillac)... ne négligera rien pour entretenir la paix et l'union entre les sauvages... et au cas que les sauvages qui sont au détroit ou d'autres qui y viennent, vinssent à faire quelque coup sur les Iroquois, il fera son possible pour leur donner satisfaction, l'intention de Sa Majesté estant que Ton abandonne plus tôt tous les autres que de recommencer la guerre avec ces derniers. » Vaudreuil, Ordre à M. de la Mothe, 20 juin 1706. Arch. col. Canada, mémoires, 1706-1716, fol. 6.
(4) Lettre de M. de Ramesay à M. de Vaudreuil, 19 octobre 1709, citée par Ferland. Cours d'Histoire du Canada, 2» partie, p. 374.
(fj) « La neutralité dure toujours, monseigneur, parmi les Iroquois et il ne tiendra pas à moi qu'elle ne continue... Je ne fais aucune guerre qui puisse nous les rendre contraires, épargnant ii leur considérai iou les habitants des costes d'Orange. » Vaudreuil au ministre, 3 avi'il 1704. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, n04-170rj, loi. 32.
qu'on n'a pas su donner à nos alliés sauvages l'habitude d'obéir et que, plusieurs fois, ils seront sur le point d'amener une rupture. En 1704, les Outaouais font un coup sur les Tsonnoutouans (1). Mais Vaudreuil châtie les coupables (2). Vaudreuil a, du reste, dans les villages même des Cinq Nations d'excellents auxiliaires, le père Bruyat, le père Le Vaillant, Joncaire, le fils des Tsonnontouans, Longueil et Maricourtqui, comme tous les Lemoine, sont les fils des Onontagués.
Tout l'effort des Français se porte sur la Nouvelle-Angleterre. Vaudreuil, qui a été à l'école de Frontenac, recommence la guerre de partis, où les Canadiens excellent. Les Bostonnais se vengent sur les Acadiens et les Abenakis. Malheureusement, la guerre ne tarde pas à prendre une mauvaise tournure en Europe. Blenheim et Ramillies suscitent chez les Anglais les plus grandes ambitions. Il n'est plus question que de nous expulser d'Amérique. La victoire de Berwick à Almansa détourne une première fois l'orage. Mais, en 1711, nos ennemis ont conçu le plan de cette double attaque qui devait, cinquante ans plus tard, nous donner le coup de grâce. Nicholson par l'Hudson, le Champlain, le Richelieu, marchera sur Montréal. Walker, par le Saint-Laurent, amènera jusqu'au pied de la falaise de Québec, avec le reste des milices des colonies, sept régiments de vétérans de Marlborough. Les Anglais se croient sûrs du succès. Bolingbroke écrit au comte d'Orrery : « Nous avons reçu la nouvelle... que la flotte de l'amiral W^alker et les forces commandées par M. Hill ont passé la rivière de Canada à Québec, tandis que le colonel Nicholson avec la milice des colonies britanniques et les Indiens est entré par terre dans la Nouvelle-France. Ces dispositions étant conformes à leurs instructions particulières, il n'y a point de doute que la nouvelle ne soit vraie et je crois que vous pouvez compter à l'heure qu'il est que nous sommes maîtres de toute l'Amérique septentrionale (3). » Bolingbroke vendait la peau de l'ours. La flotte de Walker n'avait point passé la rivière de Canada à Québec.
(1) Ferland, Cours d'Histoire du Canada, 2" partie, p. 351.
(2) Id., p. 357.
(3) Bolingbroke au comte d'Orrery, 24 août-4 septembre 1711. Lettres de Bohngbroke publiées par le général Grimoard, t. I, pp. 64-65.
Elle avait été vaincue par la tempête sur le bas fleuve. Après avoir perdu plusieurs vaisseaux et un millier d'hommes, elle devait renoncer à son entreprise. Les Anglais avaient été plus heureux en Acadie. Après deux tentatives malheureuses en 1704 et en 1707, ils avaient fini, en 1710, par s'emparer de Port- Royal.
Pendant cette longue période un seul échec qui soit un coup sensible pour la colonie. Le vaisseau du roi, la Seine, est capturé en 1705. Il portait, avec quelques personnages de marque, comme l'archevêque Saint-Vallier, une cargaison qui fut estimée à près d'un million de livres (1).
Dans tous les cas, cette guerre de dix ans, et c'est là l'essentiel, a épargné le bassin du Saint-Laurent oii la colonisation a pu se poursuivre en toute sécurité. On y continue même, comme en pleine paix, l'établissement des soldats. Le roi a renouvelé, en 1706, l'autorisation de les marier et de les réformer sur place (2). Même en 1711, Tannée de la grande alerte, il y en a soixante-huit qui se font habitants (3).
Est-ce à dire que la guerre de succession d'Espagne n'ait coûté que peu de chose à la Nouvelle-France ? Comme toujours il faut se reporter aux tables de recensement. Après un essor rapide au début, 16.417 habitants en 1706, 17.104 en 1707, il y a ralentissement, et, un instant, recul : 18.440 en 1712, 18.129 en 1713, 18.964 en 1714 (4).
Ce ralentissement est significatif. La vérité c'est que les Canadiens, que Tennemi a respectés chez eux, ont été partout le chercher chez lui. Ils se laissent entraîner plus loin encore. Ils ont répondu à Tappel des capitaines corsaires qui, pour la vigueur et l'intrépidité, les préfèrent aux Français de France et marquent cette préférence en leur accordant une plus forte
(1) Vaudreuil au ministre, 16 octobre ilOb.Ai-ch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 2.'^:^. — « La prise du vaisseau la Seine nous a presque tous mis à l'aumône. » Uamesay au ministre, 12 ocîtobro 1705. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-nOt), foi. 32G.
(2) Ordonnance en faveur des soldats... (jui voudront se faire liabitants, 11 juin 1700. Arch. col. Canada, mémoires, 1700-1710, fol. 3.
(3) Vaudreuil et Haudot au minisire, 7 novembre 1711. Arch. col. Canada,
(4) Censuses of Canada, vol. IV, intr. xxi.
solde. Et les corsaires les ont surtout emmenés dans le golfe de Mexique et aux Antilles, où le climat des Tropiques a plus que décimé ces tils du Nord. Même, si l'on croit d'Auteuil, ils y sont «quasi tous morts » (1). EnQn, la découverte delà Louisiane rend encore plus désastreuse la déperdition de la traite. La course des bois attire toujours les mêmes recrues et le même nombre de recrues. Et la preuve c'est que les déclarations portant défenses et les amnisties se succèdent avec autant de rapidité que par le passé (2). Mais naguère on ne pouvait pas dire que tous les voyageurs fussent à jamais perdus pour la colonie. G était uudnr métier que la récolte du castor et qui demandait la pleine vigueur de la jeunesse. Aux premières atteintes de Tàge beaucoup de coureurs de bois rentraient au bercail. Maintenant voici que la Louisiane exerce toutes ses séductions sur la jeunesse canadienne, et la Louisiane ne rend pas à la Nouvelle-France les enfants qu'elle lui ravit. Les coureurs de bois descendent, en masse, vers le golfe du Mexique. D'Iberville, qui vient de chasser l'Anglais et l'Espagnol des bouches du Mississipi, les appelle pour peupler l'établissement qu'il a fondé à la Mobile (3). Gallières et Beauharnais, qui voient le péril de cet exode, protestent avec vivacité auprès du ministre : « Sa Majesté veut établir le Mississipi et ne pas détruire le Canada. C'est pourquoy il nous paraist qu'il est plus à propos que la France fasse cet établissement par elle-mesme que par le moyen de cette colonie qu'on ne peut démembrer tant soit peu, sans luy porter un notable préjudice. D'ailleurs la dépense
(1) D'Auteuil, Mémoire, 1715. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713- 1714, fol. 176.
(2) Ordonnance de M. de Gallières... qui fixe l'époque à laquelle les Français de Michillimakinac et des environs doivent se rendre audit lieu pour revenir ensemble sous les ordres de M. de Tonty de la traite des pelleteries, 1" mai 1700. Arch col. Canada, mémoires, 1697-1705, fol. 164, — Déclaration du Roy portant défenses d'aller en traite en la profondeur des terres, avec terme de deux ans à ceux qui y sont pour revenir en colonie du Canada ou celle du Mississipy, du mois de juin de l'année 1703. Arch. col. Canada, mémoires, 1607-1705, fol. 335. — Ordonnance du Roy portant amnistie en faveur des Canadiens, sauvages et autres coureurs des bois ses sujets, 10 mai 1710. Arch. col. Canada, mémoires, 1706-1716, fol. 165.
(3) Champigny au ministre, 21 septembre 1699. Arch. col. Canada, corr. gén., 17, 1699, loi. 61. — Extrait des lettres du Canada, 3 et 31 octobre, 1701. Arch. col. Canada, corr. gén., 19, 1701, fol. 45, en marge.
en estant moins grande du costé de la France, il est constant que ceux qui donnent des avis contraires, ne le font que pour un principe d'intérêt particulier (1) ». C'était mettre en cause d'iberville. Les accusateurs n'hésitent pas à préciser Taccusation. Le glorieux fils de Charles Lemoine n'aurait en vue qu'un trafic fructueux de pelleteries (2). Comme conclusion ils demandent que dans les amnisties on exige le retour de tous les voyageurs aux bords du Saint-Laurent (3). Mais à Versailles on n'entend pas la voix de la raison. Les coureurs de bois auront le choix entre le Canada et la Louisiane (4). La seule concession qui est faite aux intérêts du Canada c'est que les émigrants seront tenus de payer les dettes qu'ils ont laissées à leur point de départ. Et quand M. Crozat a besoin d'hommes pour Ouabache le roi donne l'ordre à Vaudreuil de lui fournir cinquante Canadiens (5), et Vaudreuil en expédie trente-deux (6). Il en est de même lorsque La Mothe-Cadillac va fonder un établissement à Détroit ou, pour employer le terme officiel, au . fort Pontchartrain. Un recensement de 1710 nous donne avec * de grands détails la liste des habitants de la naissante colonie. Cela fait au bas mot une centaine d'âmes (7). Comme on est loin de cette période où, si jalousement, on gardait tout le monde dans la vallée du Saint-Laurent pour coloniser de proche; en proche !
(1) CalUères et Ghampigny au ministre, 5 octobre 1701. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 19, 1701, fol. 3.
(2) a Nous savons de source certaine qu'ils (les coureurs de bois) ne "" ' sont au Mississipy que pour chercher des marchandises que le sieur d'Ibcrville leur donne en échange de leurs pelleteries » Gallières et Beauharnais au ministre, 3 novembre 1702. Arcli. col. Canada, corr. gén., 20, 1702, fol. 56.
(3) Extrait des lettres du Canada, 1701. Arch. col. Canada, corr. gén., If), 1701, fol. 45.
(4) Déclaration du Roy portant défenses d'aller en traite en la profondeur des terres, avec terme de deux ans à ceux qui y sont pour revenir en colonie du Canada ou celle du Mississipy, du mois de juin 1703. Arch. col. Canada, mémoires, 1697-1705, fol. 335.
(5) Ordre du roy du 6 juin 1713 pour penuclfro à M. Crozat de faire engager en la Nouvelle-France jusqu'à 50 Canadiens pour les faire passer à Ouabache. Arch. col. Canada, dépêches et ordres, 1713, fol, 115.
(6) 10 juillet 1715. Arch. col. Caii.ida, mémoires, 1706-1716, fol. 306.
(7) Recensement du détroit de Pontchartrain de l'année 1710 Arch. col, Canada, corr. gén., 31, 1710, fol. 160.