CHAPITRE IV
La coopération des seigneurs. — Seigneurs gueux, seigneurs parasites. — Les familles qui ont le mieux réussi. — Les fiefs aux mains des marchands et des laboureurs. — Le succès des seigneurs ecclésiastiques. — Retours en P'rance. — Très peu de nouvelles seigneuries. — Presque toutes des seigneuries de second rang. — Le territoire colonisé en 1713 : le mémoire de Catalongne. — Les sauvages domiciliés demeurent des sauvages. — L'alcoolisme et les épidémies les déciment toujours. — Établissement des Abenakis dans la colonie.
Ce qu'a pu être pendant ces deux guerres qui, même en tenant compte de la courte trêve qui les interrompt, s'étendent sur un quart de siècle, la coopération des seigneurs au développement de la colonie, on le devine. Les uns, les seigneurs de la région de Montréal, ont, cinq ou six étés de suite, subi rinvasion des barbares, et c'est un miracle s'ils ne sont pas tous ruinés. Mais ne faites état que des autres, de ceux qui n'ont pas reçu la visite des Iroquois, et qui sont, du reste, les plus nombreux. Rien que les appels, pour ainsi dire annuels de la milice, en leur enlevant les plus utiles travailleurs, les réduisent à l'impuissance. Comptez enfin tous ceux que la faillite de la compagnie a touchés. Les victimes ici sont surtout les marchands et les officiers de justice.
Ne point croire cependant que tout le mal soit le fait de l'Anglais, de riroquois ou du krach de 1705. Voici ce que Denon-
310 LA COLOiNISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE
ville écrit au ministre en 1G86, c'est-à-dire tout à fait au début de la première guerre. « Je dois rendre compte à monseigneur de l'extrême pauvreté de plusieurs nombreuses familles qui sont à la mendicité, et toutes nobles, ou vivant comme telles, la famille de Saint-Ours est à la teste. Il est bien gentilhomme de Dauphiné, chargé d'une femme et de dix enfants ; il n'y a pas deux jours qu'il me vfnt faire un compliment pour avoir la permission de passer en France, l'an prochain, avec sa femme et ses enfants, pour y chercher du pain, et mettre les enfants à servir de costé et d'autre... et pour luy d'essayer de se mettre dans les troupes. Il se plaint de n'avoir pas de bled pour les deux tiers de l'année. Le père et la mère me paraissent dans un véritable désespoir de leur pauvreté. Cependant les enfants ne s'épargnent pas, car j'ai veu deux grandes filles couper du bled et tenir la charrue. Je serai bien long à vous faire le détail de plusieurs autres familles qui sont dans la même pauvreté qui souvent me viennent trouver les larmes aux yeux. Le sieur de Linctot et sa femme (1) qui ont dix enfants et deux d'une de leurs filles se plaignent de n'avoir pas de pain... » L'année suivante Denonville sollicite les libéralités du roi pour une autre infortune. « Il y a le bonhomme Tilly qui est de nos conseillers et gentilhomme qui a quinze enfants... il lui faut donner du bled présentement pour vivre. Ses enfants sont fort bien élevés et le cœur noble. Sa femme et sa fille labourent la terre tous les jours (2). » De 1686 à 1713 la liste de ces nobles nécessiteux s'allonge encore. Les Verchères (3) sont dans la misère, dans la misère aussi les Repentigny (4). Aubert de la Ghesnaye, le plus habile, le plus persévérant, le plus audacieux des hommes d'affaires
(1) Sur cette madame de Linctot voici ce qu'écrivait Tracy quelque vingt ans auparavant : a Le sieur de Linctot qui est marié à une jolie femme qui s'acquitte dignement de faire des enfants. » Mémoire de la main de M. de Tracy. Arch.col. Canada, corr. gén., 2, I{i(l3-1GG7, fol. 326.
(2) Denonville et Ghampigny au ministre, 6 novembre 1687. Arcli. col, Canada, corr. gén., 9, 1087, fol. 3,
(3) Champigny au ministre, 22 juillet 1700. Arch. col. Canada, corr. gén., 18, 1700, fol. 90.
[\) Frontenac au ministre, 20 octobre 1691. ^rc/i. col. Canada, mémoires, 1691-1G9G, fol. 35.
de la colonie, celui dont Frontenac écrivait en 1693 qu'il était « le plus riche et le plus accrédité habitant du Canada » (1) meurt en 1702, et il ne laisse à sa femme et à ses six enfants qu'une rente viagère de trois cent vingt-cinq livres (2). Ces nouveaux venus ne sont guère plus riches. Denonville écrit sur \audreuil qui vient d'arriver : « C'est un cadet de Gascogne qui ne fera pas venir souvent de lettres de change (3). » Le cadet de Gascogne fera son chemin.
Tous ces malheureux n'ont qu'un espoir, c'est d'apitoyer le roi. La grande ambition c'est d'être admis dans les troupes. On acceptera le plus modeste grade. On remue ciel et terre pour être enseigne, pour être cadet ou garde-marine (4). A la vérité, et ceci est une sorte de compensation des maux de cette guerre interminable, en obligeant à entretenir dans la colonie une trentaine de compagnies, elle donne au gouvernement la possibilité d'agréer un grand nombre de ces requêtes. Repentigny a six ou sept enfants au service (5), Tilly six (6), Hertel cinq (7). Faute de mieux on se rabat sur les charges de j udicature . Le vieux La Durantaye, qui ne peut plus résister aux fatigues d'une campagne, obtient un siège au Conseil supérieur (8). Godefroy de Tonnancourt est trop heureux de se faire nommer procureur
(1) Extrait des lettres et différentes demandes, 8 février 1693. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 12, 1692-1693, fol. 327.
(2) Beauharnais et Vaudreuil aa ministre. Arch. col, Canada, corr. gén., 21, 1703, fol. 5.
(3) Denonville au ministre, 28 octobre 1687. Arch. col. Canada, corr. gén., 9, 1687, fol. 147.
(4) Marie-Madeleine de Verchères demande une enseigne pour un de ses frères. — 19 octobre 1699. Arc/i. col. Canada, mémoires, 1681-1699, fol. 341. — Frontenac demande une lieutenance réformée pour François Hertel et une enseigne pour Hertel de la Fresnière. État des emplois vacants... 1691, 15 août 1691. Arch. col. Canada, corr. gén., 11, 1691-1696, fol. 122. — « Cent escus d'aumône à chacune de ces familles... et six places de gardes-marines pour les vrais nobles » Conseil de Canada. Lettres écrites en 1680. En marge. Arch. col. Canada, corr. gén., 8, 1686, fol. 8.
(5) Frontenac au ministre, 20 octobre 1691. Arch. col. Canada, mémoires, 1691-1696, fol. 35.
(6) Denonville au ministre, 6 novembre 1687. Arch. col. Canada, corr. gén., 9, 1687, fol. 1.
(7) Vaudreuil, Beauharnais et Raudot au ministre, 19 octobre 1705. At'ch. col. Canada, corr. gén., 23, 1705, fol. 114.
(8) Suite, AforeZ de la Durantaye, pp. 22-23.
aux Trois-Rivières (1), ce qui ne lui donnera pas deux cents livres par an. Plus que par le passé, et sous tous les prétextes, on sollicite les pensions, les congés, les secours de toute sorte, et Louis XIV, encore que son trésor soit à vide, est bien obligé défaire quelques aumônes. Uepentignya sa pension (2), Saint-Ours aussi. Il est vrai qu'on n'a pas d'argent pour les payer (S).
Avec l'argent du roi, et pour ceux qui vont aux partis de guerre, quelques bénéfices de traite, plus ou moins licites, et que favorise le désordre de la guerre (4), il faut croire qu'on ne meurt pas de faim. Ce qu'il y a de certain c'est que, non sans surprise, on retrouve à la fin de la crise tous ces besogneux en /.''possession de leur seigneurie. Mais ces pauvres gens qui sont /f réduits à conquérir leur pain, au jour le jour, auront-ils été, en iv quoi que ce soit, capables de remplir leur rôle de colonisateurs? ^ Évidemment non. Si encore ces collaborateurs, qui justifient si mal la confiance que l'on a eue en eux, se contentaient de faillir à leurs engagements, mais ils sont devenus de véritables parasites. Leur entretien annuel grève lourdement le petit budget de la colonie.
Puis cette bataille qui n'en finit pas et qui s'étend à la moitié d'un continent achève ce que les charmes et les profits de la course des bois ont commencé si mal à propos. Comment ramener à la vie sédentaire, au labeur sans gloire de la colonisation, un vainqueur des Bostonnais, un conquérant de Terre- Neuve ou de la Baye du Nord? Ne point exagérer cependant. On a trop dit que le seigneur canadien n'avait été qu'un clias-
(1) Calalongne, Mémoire, 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 209.
(2) Frontenac au ministre, 20 octobre 1G91 . En marge au crayon : 500 livres. Arch. col. Canada, mémoires, 16!)1-1()'JG, loi. 35.
(3) Le roi au sieur de Saint-Ours, 4 juillet 1713. « Je suis très fâché par l'état fâcheux où vous me marquez que vous êtes réduit par le dcITaut de paiement de vos pensions. » Arch. col. Canada, depesches et ordres, 1713, fol. 109.
(4t « L'ardeur d'amasser du castor ne diminua point pendant des troubles si longs et si fâcheux. Chacun trouvait moyen d'envoyer de nouvelles marchandises aux Outaouacks, les uns en profitant des partis qui sortaient en campagne... » Riverin, Mémoire historique â Pnntchnrtrain, 12 février ITOi). Arch. col. Canada, curr. gén., 22, 1704-1705, fol. 35(i.
seur de castor et qu'un soldat. Enumérez jusqu'au dernier les héros de Tépopée française en Amérique au dix-septième siècle. Mettez à part deux officiers venus de la métropole et qui n'ont aucun établissement dans la colonie, M. de Troyes et M. de Louvigny. Est-ce que tous les autres ne sont pas des d'Aillebout, des Hertel et des Lemoine : d'Aillebout de Mantet, d'Aillebout d'Argenteuil, Hertel de Chambly, Hertel de la Fresnière, Hertel de Rouville ; Lemoine d'Iberville, Lemoine de Bienville, Lemoine de Sainte-Hélène, Lemoine de Maricourt, Lemoine de Martigny. Le plus grand nombre des seigneurs est demeuré sur ses fiefs. Boucher a retenu autour de lui une partie de ses enfants. La Bouteillerie (1), un ancien Carignan pourtant, et Juchereau de Saint-Denis, seigneur de Beauport, n'ont tiré l'épée qu'une fois et c'a été le jour où Phipps est remonté le Saint-Laurent avec son insolente Armada (2). Sur les quatrevingt-quatre seigneurs dont Catalongne nous donne les noms en 1712, il y a plus de soixante-dix (3) qui, comme les peuples heureux, n'ont pas d'histoire.
En somme ni les meurt-de-faim, ni les aventuriers ne sont la majorité des seigneurs et cette majorité accomplit sa tâche tant bien que mal. Pour balancer le lamentable échec des Saint- Ours, des Godefroy, des d'Ailleboust, des Verchères, des Repentigny, parmi les familles nobles ou vivant noblement, il y a plus d'un succès à relever. Le petit-fils du patriarche Hébert, Couillard de l'Epinay, vit honorablement des revenus de la Rivière du Sud (4). Beauport n'a pas non plus péricHté entre les mains du gendre de Giffard, Juchereau (5). L'enseigne Rigauville tire un bon parti des deux seigneuries qu'il administre au nom de sa femme, la veuve du capitaine Berthier (6). Tandis
(1) Casgrain, Une Paroisse canadienne, p. 97.
(2) Juchereau de Saint-Denis a eu, à l'âge de 60 ans, le bras fracassé à la tête des miliciens de Beauport. Mémoire de Frontenac. Arch. col. Canada, corr. gén., 11, 1G90-169;, fol. 108.
(3 Mémoire de Catalongne, 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 33 fol. 209.
(4) Et, à la vérité, aussi de ses appointements de procureur du roi à Québec. M., lac. cit.
(o) Id., lac. cit.
(6) /(/., loc. cit.
que ses cadets vont se faire tuer aux quatre coins de l'Amérique, l'aîné des Lemoine fait de l'utile besogne à Longueil et à Sainte-Hélène (1). Le roi le récompense en érigeant son fief principal en baronnie (2), et en lui donnant le gouvernement de Montréal. Pierre Boucher, presque centenaire, est toujours à son poste en 1712 (3). Les Boucher méritent toujours l'éloge que leur adressait Denonville en 1686 : « C'est la famille qui a le mieux travaillé au bien de la colonie » (4).
Ce qui frappe, c'est la réussite presque générale des marchands. Les Mille-Isles, la Ghesnaye, la Noraye, l'île Perrot, Maskinongé, la Rivière du Loup, Yamaska, Nicolet, Mont-àpeine, Vincelot (5), par concession directe ou par vente, ont passé entre leurs mains. Les seigneurs laboureurs (6) sont encore plus nombreux, mais ils ont moins de moyens et il faut leur faire crédit, attendre à la génération suivante. Les habitants ont déjà conquis un bon tiers des seigneuries.
(Les seigneurs qui, de toute manière, ont le mieux réussi, ce sont lés seigneurs ecclésiastiques. Pour l'étendue comme pour \la richesse de leurs domaines, ils sont vraiment hors de pair. Avec de nombreuses propriétés dans la banlieue de la capitale, les Ursulines de Québec possèdent le plateau Sainte-Croix (7), celles des Trois-Rivières viennent de recevoir Saint-Jean du lac Saint-Pierre (8) ; les HospitaHères de Québec ont Saint- Bernard et Saint-Antoine (9). L'hôpital général doit à la muni-
(1) Id., loc. ci^. — Frontenac et Chanipigny au ministre, 15 octobre 1698. Arc/i. col. Canada, corr. gén,, 16, 161)8, fol 1. — Bouchctte. Topographie du Canada, Appendice xxxvii.
(2) Caliières et Champigny au ministre, 20 octobre 1699. Arch. col. Canada, corr. gén,, 17, 1699, fol. 3.
(3j Mémoire de Gatalongne. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 209.
(4) Denonville au ministre, 10 novembre 1686. ylrc/i. col. Canada, corr. gén., 8, 1686, fol. 2.
(5) A relever les noms de quelques-uns de ces seigneurs marchands : Dupré, Neveu, Romain, Desruisseaux, Heaubien, Bissot, Vincelot. Mémoire de Catalongnc, loc. cit.
(6) Douze seigneuries de laboureurs dans le mémoire de Catalongnc : Ue Dupas, Yamacliicbc, Grondines. fiefs Cbicoine, Honneau, La Pierre, Du Moine, Chorel. Maiandat, (Jagnier, Bélanger.
(7) Mémoire de Catalongnc, loc. cit.
(8) Arch. col. Canada, /''o/.<? et Hommages, t. 11, hommage 109, fol. 244.
(9) Mémoire de Catalongnc, loc. cil.
ficence de son fondateur Saint- Vallier, la terre des Récollets et le comté d'Orsainville (1). Les mieux partagés, ce sont les Jésuites et les deux séminaires de Québec et de Montréal.
En ce qui concerne les Jésuites, on peut laisser la parole au procureur général d'Auteuil. Il a entrepris, sans succès du reste, de leur faire restituer la seigneurie de Sillery qui ne leur a été concédée que « comme tuteurs des sauvages » et qu'ils entendent conserver après la dispersion de leurs catéchumènes. D'Auteuil écrit à Pontchartrain à la date du 17 octobre 1705 : « Ils ont assez de biens fonds en ce pays. Car dans tous les quartiers on voit des seigneuries qui leur appartiennent; ils ont près Québec les seigneuries de Nostre-Dame- des- Anges et de Saint Gabriel qui contiennent plus de vingt lieues en superficie établies et à établir. A la coste de Lauson deux arrière-fiefs. Dans le gouvernement des Trois-Rivières, Batiscan, le cap de la Magdelaine et une autre seigneurie aux environs de la ville des Trois-Rivières: les trois faisant plus de dix lieues en superficie. Dans le gouvernement de Montréal, la Prairie de la Magdelaine, la Prairie Saint-Lambert et le sault Saint-Louis : encore plus de dix autres lieues en superficie tellement qu'il paraîtrait de l'excès de leur en donner davantage et il semble qu'il vaudrait mieux réunir cette seigneurie au domaine du Roy » (2). L'énumération n'est même pas complète. Les missionnaires possèdent encore près de Québec deux bourgs, Bourg Royal et Bourg-la- Reine (3), qu'ils se sont fait céder par l'Hôpital général, enfin un emplacement au cœur de la ville de Trois- Rivières (4). En 1706, les Jésuites n'ont pas loin de 2.000 censitaires (5).
Le séminaire de Québec a reçu de Mgr Laval la plus vaste et
(1) A7ch. col. Canada, Fois et Hommages^ t. II, hommage 114, foi. 250,
(2) D'Auteuil à Pontcliartrain, 17 octobre 1705. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 402.
(3; En 1698. Arch. col. Canada, Fois et Hommages, t. II, hommage 114, fol. 256.
(4) D'Auteuil à Pontchartrain, 17 octobre 1705, lac. cit.
(5) Au recensement de 1706 : Notre-Dame-des-Anges et Sillery, 869 habitants ; Saint-Ignace (avec Orsainviile), 142 ; Batiscan, 352 ; Cap de la Madeleine (avec Linctot et Godefroy), 123; Saint-Lambert (avec la Prairie), 109; Prairie de la Magdeleine, 218. Censuses of Canada, vol. IV, p. 48.
la plus anciennement peuplée des seigneuries canadiennes, la côte de Beaupré. Il y a ajouté Tîle Jésus, jumelle de Montréal, dont le développement a été retardé par les Iroquois. En 1706, Beaupré a 1184 habitants, l'île Jésus environ 200 (1).
Le séminaire de Montréal tient toujours le premier rang. Il a fini par se faire concéder Tîle entière de Montréal (2). Au nord-est Saint-Sulpice prolonge ses possessions sur la rive gauche du Saint-Laurent. 3.000 colons, pour le moins, paient les cens et rentes aux Sulpiciens de Villemarie (3). Au début du dix-huitième siècle, près de la moitié des habitants du Canada sont concentrés dans les seigneuries ecclésiastiques (4).
Quelques retours en France à signaler. A la mort du capitaine Sorel en 1683, son fils repasse en France, il y obtient un grade dans la marine (5), et ne reparaît plus en Amérique. Le grand fief de la rivière Richelieu est à vendre. Il n'a point encore trouvé d'acquéreur en 1712 (6). Un abandon plus regrettable est celui de François Berthelot. Il ne pardonne pas sans doute à la Nouvelle-France l'argent qu'il a perdu dans la ferme du castor. Il vend le comté de Saint-Laurent à M. Gaillard pour la somme de vingt-quatre mille livres (7).
De 1084 à 1713, en ne tenant pas compte des agrandissements et des démembrements (8). des anciens fiefs, l'accroissement
(1) Isle Jésus (avec La Chesnaye), 361 habitants. Censuses of Canada, vol. IV, p. 48.
(2) Le restant de l'île de Montréal (à l'exception de 500 arpents sur la montagne), 166G. Iles Courcelles, 1G74; isles et islets qui sont entre l'isle de Montréal et l'isle Jésus, 1679. Atxk. col. Canada, Fois et Hommages, t. II, hommage 92, fol. 204.
(3) Au recensement de 1706 : Montréal et banlieue, 2.025 ; Poinle-aux- Trembles, 427; La Chine, 459; le Bout-de-l'lle, 175; Rivière des Prairies favec l'île Sainte-Thérèse), 284 ; Saint-Sulpice, 61. Censuses of Canada, vol. IV, p. 48.
(4) Total de la population en 1706 : 16 417. Id., loc. cit.
(5) La Barre au ministre, 3 novembre 1683. Arch. col. Canada, corr. gén., 6, 1682-1684, fol. 134.
(6) Mémoire de Catalongnc, 1712. Arch col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 209. — Arch. col. Canada, Fois et Hommages, t. II, hommage 72, foL 163.
(7) Id., hommage 121, fol. 275.
(8) C'est ainsi que Demuy en 1695 est démembré de Boucherville. Arch. col. Canada, Fois et Hommages, t. 1, hommage 54, fol. 123. — Saint-Blain en 1686 de Verchères. Id., t. I, hommage 10, fol. 23. — Fosseneuvc de Contrecœur. Id., t. 1, hommage 37, fol. 85.
du nombre des seigneuries n'est pas considérable. C'est qu'il n'y a plus grand chose à distribuer dans les étroites limites fixées par Talon et que le roi accorde difficilement l'autorisation de les franchir. Il interdit même formellement de s'étendre en amont de Montréal. C'est ainsi qu'il refuse au gouverneur Vaudreuil et à son beau-frère Soulanges la concession de la presqu'île formée par la rencontre du Saint-Laurent et de l'Ottawa (1).
Plus de terres vacantes sur le fleuve dans le gouvernement de Montréal. C'est à peine si entre La Valtrie et Antaya il y a une devanture pour la Noraye (2) (1688). Mais on peut faire des largesses sur la rivière Richelieu : Monnoir (3) (1708), en face de Chambly ; Bour chemin (4) (1695), entre Sorel et Chambly ; Belœil (5) (1694), dans l'intérieur des terres, à égale distance du fleuve et de son grand affluent, à la hauteur de Verchères. En même temps, la distribution s'achève dans la région du lac Saint-Pierre. Dans le lac lui-même îles Saint-Pierre (6) (1696) ; au nord-ouest, La Fond (7) (1684); sur le Saint-Maurice, Sainte- Marguerite (8) (1691) et Carufet (9) (1705); sur un affluent de TYamaska, Bourgmarie (10) (1708), Ramezay (11) (1700). En sortant du lac, sur la rive droite, quelques vides comblés : Cabanac (12) (1687), près de Cournoyer ; Bonsecours (13) (1687), entre Sainte-Croix et Tilly. Sur la rive gauche, Auteuil(14) entre Portneuf et Neuville. Autour de Québec, pour avoir de la terre, il faut pénétrer dans les profondeurs. Sur la rive gauche, le fief
fo
1) Fois et Hommages, t. 1, hommage 94, fol. 214. — Id., hommage 96,
2) Id., t. II, hommage 82, fol. 191.
3) Id., hommage 72, fol. 163.
4) Id., hommage 94, fol. 214.
5) Id., t. I, hommage 40, fol. 93.
6) Id., t. II, hommage 76, fol. 172.
7) Id., t. I, hommage 24, fol. 56.
8) Id., t. II, hommage 188, fol. 118.
9) Id., t. I, hommage 16, fol. 50.
10) Id., hommage 41, fol. 96.
11) Id., t. II, hommage 72, fol. 103.
12) Id., hommage 1, fol. 1.
13) Id., t. I, hommage 61, fol. 150.
14) Id., t. II, hommage 120, fol. 272.
Hubert (1) (1698) est rejeté derrière Saint-Ignace et Saint- Gabriel ; sur la rive droite, Maillou (2) (1702) et les Etchemins (3) (1697) prennent rang derrière Lauson. Vers l'embouchure du fleuve, une seule concession nouvelle à la côte nord, Saint-Paul ou Kitzeraki (4) ; trois à la côte sud, qui s'échelonnent à la suite de la Grande-Ance, Rimouski (5) (1688), l'île Verte (6) (1684), la rivière des Trois-Pistoles (7) (1687). On tente enfin de coloniser la Gaspesie et la baie des Chaleurs : Grande vallée des monts Noire-Dame (8) (1691), Rivière' de la Madeleine (9) (1689), Ance de TEtang (10) (1697), Paspebiac et Montlouis (11) (1707), Pabo (12) (1696). Il faut mettre à part, comme étant trop éloignée de la colonie proprement dite la seigneurie concédée à M. de la Mothe-Cadillac au détroit du lac Pontchartrain (13).
Rien de plus aisé que de tracer un tableau de la Nouvelle- France à l'époque de la grande pacification d'Utrecht. Un officier qui y a servi longtemps comme ingénieur militaire, qui a même fini par y acheter une petite seigneurie, M. de Catalongne, livre, pour ainsi dire, la besogne toute faite (14). Il a envoyé à Pontchartrain, en 1712, les plans des seigneuries et des habitations des trois gouvernements avec un mémoire explicatif. Les plans demeurent introuvables, mais heureusement les archives du ministère des colonies conservent le mémoire.
(1) Fois et Hommages, t. I, hommage 78, fol. 175.
(2) Jrf., hommage 83, fol. 183.
(3) Id., t. II, hommage 108, fol. 242.
(4) Id., hommage 117, fol. 266.
(5) Id., hommage 90, fol. 199.
(6) Id., t. 1, hommage 13, fol. 32.
(7) M., hommage 15, fol. 38.
(8j Id„ t. I, hommage 105, fol. 236.
(9) Id., loc. cit.
(10) Fois et Hommages, t. II, hommage 79, fol. 176.
(11) W., hommage 105, fol. 236.
(12) Jd., hommage 111, fol. 249.
(13) Voir page 308.
(14) Sur les plans des seigneuries et hahilations des gouvernements de Qiirjhec, les Trois-Rivières et Montréal : le sieur Catalongne, 7 novcmhre 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 209. — La seigneurie que Catalongne a achetée est celle des Prairies Marsollct dans le gouvernement des Trois-Rivières.
Plus de vingt ans après leur dernière incursion, l'île de Montréal garde les traces du passage des barbares, surtout à la Chine et vers la rivière des Prairies. Le progrès est considérable quand même. C'est ainsi que l'on se contentait de trois paroisses en 1683 (Montréal, la Chine, la Pointe-aux-Trembles) et qu'il en faut maintenant cinq (en plus le Haut de Tlsle et la Rivière des Prairies), sans compter la mission du Saut du Récollet, qui remplace celle de la Montagne. Beaucoup de côtes nouvelles : autour du mont Royal, Sainte-Catherine, Notre- Dame des Neiges, Notre-Dame de Liesse, les Vertus; au nordouest, Saint-Laurent, Saint-Michel, la Visitation ; au nord-est, Sainte-Marie, Saiht-Martin et Saint-François, « qui n'étaient qu'une forêt en 1684 ». Bref, la colonisation qui, avant la guerre iroquoise, se cantonnait au sud de 1 île, gagne de toutes parts le centre et le nord. Les censitaires de ces messieurs de Saint- Sulpice continuent à tirer un bon parti d'un sol exceptionnellement fertile. L'Ile Perrot n'a qu'une habitation, c'est celle- de son seigneur qui est, du reste, fort belle. Les prêtres du séminaire de Québec ont aussi, à l'île Jésus, un beau domaine avec beaucoup de bétail, mais ils ne sont pas encore suffisamment/ parvenus à remplacer les habitants massacrés par les Iroquois. L'île Sainte-Hélène, que l'on a déboisée pour chauffer les Montréalistes, est un beau verger. Les habitants de l'île Sainte- Thérèse sont riches. Sur la côte nord du Saint-Laurent, on n'a pas non plus, comme il eût fallu, réparé les maux de la terrible invasion. La Chesnaye, Répentigny, Saint-Sulpice se relèvent trop lentement; à La Valtrie, la plus grande partie des terres sont redevenues « en taillis ». A Berthier, il y a peu d'habitants ; à la Noraye et à Antaya, moins encore ; à Dautré, depuis le massacre général, il n'y en a plus. Mais les colons ont multiplié et réussissent bien aux Mille-Isles (au nord de l'Ottawa, en face l'île Jésus) et dans l'île Bouchard.
La côte sud présente un aspect plus réjouissant. Si Châteauguay en est toujours aux débuts du défrichement, la mission du Saut Saint-Louis, la prairie de la Madeleine, seigneurie des Jésuites, et la baronnie de Longueil prospèrent. Les habitants du Tremblay et des îles Lamoureux sont à leur aise. A Boucherville, le patriarche Boucher est toujours là pour donner
l'exemple du labeur et du succès. Demi-succès seulement à Varennes, à la Trinité, à Grandmaison, à Verchères qui a beaucoup souffert de la guerre et dont les seigneurs sont réduits à la misère. Les fiefs de Cliicouane et de Boisseau n'ont chacun, pour habitant (i), que leur seigneur. Plus on approche du confluent du Richelieu et moins les résultats sont satisfaisants. Les grandes seigneuries des capitaines de Carignan, Saint- Ours, Contrecœur, Sorel, sont à peine peuplées. Sorel n'a même plus de seigneur. Elle est « en décret ». François Hertel n'a pas mieux réussi à Chambly. Quant à l'île Du Pas, elle serait d'un bon rapport si les inondations n'y étaient pas si fréquentes.
A suivre la double ligne des seigneuries qui se font vis-à-vis sur le lac Saint-Pierre et sur le fleuve, le gouvernement des Trois-Rivières paraît aussi peuplé que le gouvernement de Montréal. A la côte nord, Maskinongé, la Rivière du Loup, le Petit et le Grand Yamachiche, le fief de l'enseigne Boucherville, la Pointe du Lac, la ville des Trois-Rivières, le Gap de la Madeleine, le fief La Pierre, le fief Hertel, Ghamplain, Batiscan, le fief du Moine, Sainte-Anne de la Perade ; à la côte sud, Yamaska, Saint-François, Lussaudière, Saint-Antoine ou la baie du Febvre, Nicolet, Godefroy, Becancourt, Linctot, Gentilly, Bequet, la rivière du Chesne. Par malheur, il n'y a ici qu'une apparence. Les Trois-Rivières, qui datent pourtant de près d'un siècle, demeurent une bourgade. Avec sa banlieue, elles ne comptent, en 1706 (2), que 206 âmes. Au Cap de la Madeleine, c'est la décadence. Que sont devenus les 204 habitants de 1681 (3)? En 1706, il faut joindre à sa population celle de Marsollet et de Linctot pour atteindre 123. Point de groupes importants, du reste, si ce n'est à Ghamplain et à Batiscan (Ghamplain avec Gentilly et Cressé, 320 en 1706 ; à la même date Batiscan, seul, 352). Ailleurs, c'est le bois debout, plus ou moins exploité par le bûcheron, plus ou moins parcouru par le chasseur et le pécheur. Tonnancourt n'a qu'un
(1) Un habitant qui a certainement de la famille, et, probablement, des serviteurs.
(2) Ce/isuses of (kinada, vol. IV, p. 48. I3j Id., p. 11.
habitant. La seigneurie du fils de Pierre Boucher et celle du laboureur La Pierre n'en ont aucun. Pour celle de Lussaudière, bien qu'elle ait été concédée par Talon et que la terre y soit excellente, non seulement elle est toujours en friche, mais elle est si abandonnée que les voisins ne savent pas si elle a un seigneur. Voici, du reste, les chiffres pour l'ensemble du gouvernement : 1.169 habitants en 1681, 1.411 en 1706. A ce taux d'accroissement, il faudrait à cette population soixante ans pour doubler. Comparés aux résultats que l'on obtient à Québec et à Montréal, ceux-ci sont des plus médiocres.
De cette lenteur à progresser, il y a une explication à chercher. Le sol est-il ici de mauvaise qualité? Non, certes. Il vaut autant qu'ailleurs. Gatalongne signale, à chaque instant, des terres fertiles, de belles forêts, l'abondance du gibier et du poisson, sans compter les mines (1). L'homme a-t-il eu ici moins d'énergie, moins de persévérance ? A-t-il trop volontiers couru les aventures ? Peut-être. La région passe pour fournir beaucoup de coureurs de bois et des soldats intrépides à tous les partis de guerre. François Hertel est le type de l'homme des Trois-Rivières.
Dans le même ordre d'idées, on peut penser qu'il a manqué à la région moyenne du Saint-Laurent la présence de ces habiles, de ces patients, de ces riches seigneurs ecclésiastiques qui, en amont et en aval, dans l'île de Montréal et à la côte de Beaupré, ont eu un si rapide succès et donnent si heureusement l'exemple. Il y a une dernière explication et c'est vraiment la meilleure. Le plus sérieux obstacle à la colonisation dans le gouvernement des Trois-Rivières, c'est la difficulté des communications. Ici la grande route, le Saint-Laurent, ne mène pas partout. Ses rives sont, trop souvent, inabordables. Au lac Saint-Pierre, ce sont les inondations et les marécages qui arrêtent (2) ; sur le fleuve, ce sont les écorres et la pente abrupte des falaises (3). Pour se peupler, le gouvernement des Trois- Rivières attend le chemin du roi.
(1) Mines de fer au cap de la Madeleine, au fief Hertel, mine d'argent à Maskinongé.
(2) Surtout à Maskinongé et au petit Yamachiche.
(3) Surtout à la Pointe du Lac, à Becqaet, à la Rivière du Ghesne. —
De la frontière du gouvernement des Trois-Rivières à la banlieue de Québec, s'échelonnent, sur les deux rives, une quinzaine de seigneuries : à gauche, les Grondines, la Chevrolière, Deschambault, Portneuf, la rivière Jacques-Cartier, la Pointe-aux-Écureuils, Neuville, Demaure, Gaudarville et Fossambault, le fief Bonhomme; à droite, Lotbinière, le plateau Sainte-Croix, Chorel, Marauda, Villieu, Lauson. A part le fief Bonhomme et celui de Marauda, ce sont des concessions déjàanciennes, et pourtant, elles non plus, ne fournissent pas grand'chose au total des habitants et à la somme des richesses. Trois exceptions seulement, Neuville et Demaure qui ont, en 1706, 399 et 307 habitants et Lauson qui avec Lamartinière en a 431. Mais Lauson est dans une belle situation, en face de Québec, et peut se rattacher à la banlieue de cette ville. L'excuse est que la devanture est parfois d'un accès difficile (1) et que la terre est souvent médiocre (2). Ce qui ne veut pas dire que, plus souvent encore, il n'y ait de la faute des seigneurs. A partir du cap Rouge le spectacle change. En 1706, Québec, dont l'aspect monumental ne s'est guère modifié dans ces trente dernières années, a 1.771 habitants, Notre-Dame-des-Anges et Sillery 869, Orsainville et ses dépendances 142, Beauport 384, la côte de Beaupré, qui se prolonge maintenant à l'est par la baie Saint-Paul et la Malbaye, 1.184, le comté de Saint-Laurent avec ses quatre belles paroisses, 1.091. Tous ces chiffres marquent un progrès sur le recensement de 1685. Québec a augmenté d'un tiers, Beauport d'un quart, Beaupré a presque doublé. Sans doute le comté de Saint-Laurent a vu sa population diminuer : 1.205 en 1685 (3), 1.472 en 1698 (4), 1.091 en 1706. Mais on sait que les familles établies dans l'île d'Orléans ont accoutumé d'essaimer sur la rive qui leur fait face au sud. Sur cette côte le développement a été ra-
« Ecorres ce sont « les bords d'un banc lesquels sont escarpés comme une muraille ». Explications de quelques termes... La Hontau, Voyages dans V Allié i-i.fjue Septentrionale, t. I, p. 403.
(1) Rivière Jacques-Cartier, Neuville, Demaure, Gaudarville, Fossambauit, Ghorcl, Villieu.
(2) La Ghevrolièrc, Lotbinière, Plateau Sainte-Ci'oix.
(3) Censuses of Canada^ p. 16.
pide. C'est un accroissement de cent cinquante pour cent : 450 habitants en 1681, plus de 1.500 en 1706. Beaumont a 212 habitants, la Durantaye 225, Bellechasse 125. L'Isle aux Oies, Saint-Jean, Bonsecours, Vincelot, la rivière du Sud, les Trois-Saumons, la rivière du Loup, la rivière Verte, la Fresnaye, Saint-Joseph en ont 724. La Bouteillerie est passée en vingt-cinq ans de 62 à 149. Comme on l'a vu plus haut la Grande-Ance n'est plus le point terminus de la colonisation. Vers l'embouchure du fleuve jusqu'à la rivière du Loup et la rivière Verte (1), on a gagné une dizaine de lieues. Sans compter de nouvelles seigneuries qui s'intercalent entre les anciennes : Bernier, Gagnier, Bélanger, Dutarte (2).
Que sont devenues les petites communautés de sauvages établies au milieu des Français? En 1712, on en retrouve cinq : dans le voisinage de Montréal, la mission du Saut Saint-Louis et celle du Saut au Récollet pour les Iroquois, celle de l'Isle aux Tourtes pour les Nipissingues ; au sud du lac Saint-Pierre, celle de Saint-François, dans la seigneurie du même nom, pour les Abenakis, enfin, dans la proche banlieue de Québec, celle de la Nouvelle-Lorette pour les Hurons (3).
Les missionnaires ont-ils obtenu de leurs troupeaux une conversion parfaite ? Ils s'en vantent et il apparaît en effet que tous ces gens-là sont fort dociles à leurs enseignements. Mais sur l'article des mœurs le succès est plus douteux. Sans aller jusqu'à dire que les indigènes n'ont pris des Européens que les vices (4), il est certain qu'à part ceux de Lorette (5), ils n'ont pas été corrigés de leur passion irrésistible pour l'eau de feu, et l'ivrognerie suffît pour donner libre carrière à tous les désordres, à toutes les violences.
A-t-on du moins fixé ces nomades? Leur a-t-on appris à
(1) Catalongne s'arrête à la rivière du Loup ; mais la rivière Verte apparaît dans le recensement de 1706.
(2) Gagnier apparaît dans Je recensement de 1698. Bernier, Bélanger et Dutarte sont décrits dans le mémoire de Catalongne.
(3) Mémoire de Catalongne. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 209.
(4) Denonville fait la remarque « que bien loin que les Sauvages s'instruisent de la religion et des bonnes mœurs qu'au contraire ils ne s'attachent qu'à ce qu'il y a de mauvais en nous. » Denonville au ministre, 13 novembre 1685. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 7, 1685, fol. 78.
(5) Mémoire de Catalongne, lac. cil.
vivre de la terre ? Les a-t-on accoutumés au labeur régulier ? Une faut point se fier à certaines apparences. Au Saut au Récoilet, au Saut Saint-Louis on cultive le bled d'Inde, le haricot, le melon, la citrouiJle; on recueille du sucre d'érable (1). Mais ce sont là les cultures anciennes des indigènes. Après tant d'années de contact avec nous, nulle part, ils n'ont eu l'idée qu'ils auraient avantage à substituer le froment au blé d'Inde. Ils ignorent l'usage de la viande de boucherie. Ils n'ont même pas envie d'avoir des chevaux. Au surplus ces hommes fiers ont gardé tout le dédain de leurs ancêtres pour le travail manuel. Ils abandonnent aux femmes les besognes indignes des guerriers. Eux, ils vivent noblement : ils chassent, ils pèchent, ils vont à la traite et à la guerre.
Or ces guerriers du Saut Saint-Louis et du Saut au Récollet ce ne sont pas, pour la plupart du moins, des néophytes arrachés d'hier à la vie des bois. Ils sont nés dans la colonie. Ils ont été à l'école des Jésuites et des Sulpiciens. Si, malgré tant d'efforts et de dépenses, ces fils de sauvages domiciliés sont demeurés si profondément sauvages, c'est qu'il n'y a rien à faire de la race, c'est que l'entreprise de la francisation est chimérique.
En a-t-on fait des vassaux fidèles? Evidemment, la plupart du temps, ils nous suivent volontiers contre l'Iroquois et contre l'Anglais, mais cela est moins par affection pour nous que pour assouvir des haines héréditaires. Quand leur intérêt est contraire au nôtre, ils n'hésitent guère à désobéir aux ordres les plus formels de l'Ononthio de Québec et du grand Ononthio de l'autre côté de la mer. Tel est le cas du célèbre Huron Kondiaronk qui ne veut pas que nous traitions avec les Cinq Nations et qui trouve moyen, par un guet-apens savamment organisé, de rompre des pourparlers fort avancés (2). Un peu plus tard ce sont les Outaouais qui, sans succès du reste, entreprennent de nous forcera recommencer une guerre dont nous ne voulons à aucun prix (3). En temps de paix ils se rient de toutes les défi) Mémoire de Gatalongne, loc. cil.
(2) Voir l'histoire de Kondiaronk dans Ctiarlovoix, Histoire de la i\uuvelle-Fraiice, t. Il, pp. 383-3813.
(3) Voir p. 305.
fenses, de toutes les sanctions qu'elles comportent. Les Iroquois chrétiens du Saut Saint-Louis sont constamment sur la route d'Orange et de Manhatte où ils troquent le castor contre des étoffes (1).
Les sauvages sont des alliés qui n'ont rien aliéné de leur indépendance, et comme on est résolu à ménager leurs susceptibilités et à ne jamais leur faire sentir le poids de notre puissance, chaque fois que l'on a besoin de leur concours, il faut négocier. Même pour les méfaits qu'ils commettent chez nous et contre nous, nous n'osons pas les déférer à nos tribunaux. Ainsi en 1712, trois sauvages assaillent un habitant de Montréal et le blessent grièvement. Vaudreuil est fort embarrassé. S'il leur fait faire leur procès dans les formes ordinaires de la justice, il risque de provoquer une protestation générale des indigènes. Il ne veut pas, non plus, que le crime échappe au châtiment. Il s'en tire en donnant Tordre àRamezay d'agir en qualité de chef militaire. Ramezay fait mettre en prison les trois coupables, et les force à payer à leur victime une indemnité en peaux de castor. Là-dessus Vaudreuil et Begon demandent au roi comment procéder à l'avenir dans les circonstances analogues (2). Voici la réponse de Louis XIV : « A l'égard de la prétention que les sauvages ont qu'ils ne soient pas sujets aux lois du pays, la matière est délicate... Il faut tascher aies accoutumer peu à peu à subir les lois... Il faut commencer par tascher de les accoutumer à la justice militaire (3). »
Cette race continue à s'en aller. Elle ne fait plus d'enfants. Elle est toujours la proie de l'alcoolisme (4) et encore davantage des maladies contagieuses. Rien qu'en 1687, la rougeole tue cent trente sauvages à Sillery (5). A partir de 1692, Sillery n'est plus mentionné dans les recensements. Si les mission-
Ci) Mémoire de Gatalongne, loc. cit.
(2) État de la colonie 1713-1714, 15 novembre 1713. Arch. col. Canada, corr. gén., 1713-1717, fol. 4.
(3) Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 32.
(4) Lettre de M. Dollier (DoUier de Casson) supérieur du séminaire de Montréal au sujet des ravages causés par l'ivrognerie, 7 octobre 1691. Arch. col. Canada, corr. gén., 11, 1690-1691, fol. 220.
(o) Denonville, Mémoire de Testât présent des affaires du Canada, 27 octobre 1687. Arch. col. Canada, corr. gén., 9, 1687, fol, 121.
naires ne recrutaient pas de nouveaux catéchumènes dans les cantons iroquois, au pays d'En haut, si d'importantes fractions d'Abenakis ne venaient s'établir dans le gouvernement des Trois-Rivières pour échapper aux représailles anglaises, toutes les missions auraient le sort de Sillery (1).
(1) 1.538 sauvages domiciliés en 1685, 1.259 en IfiSS, 1.356 en 1692, 1.540 en 1698. Censuses of Canada, vol. IV, pp. 16, 21, 28, 40.