LE DÉVELOPPEMENT ECONOMIQUE
Accroissement du territoire en culture et du bétail. — La fabrique de Madame de Repentigny. — Les constructions navales. — Le commerce. — Pour améliorer les voies de communication. — La route de Cbambly, le canal de la |,Ghine : projets abandonnés. — La carte du Saint- Laurent.
Vingt-six années de guerre pour quatre années de paix, deux catastrophes financières, voilà ce qui, à première vue, ne permet pas d'espérer, de 1683 à 1713, un important progrès dans la mise en valeur de la Nouvelle-France. Les résultats ne sont pourtant pas aussi mauvais que Ton pourrait le craindre. Aussi bien faut-il distinguer entre les périodes. Si la première guerre, celle où il faut combattre à la fois les Anglais ei les Iroquois, est vraiment désastreuse, la seconde, celle où les Anglais ont perdu Talliance des Cinq Nations, ne fait pas beaucoup de mal. Entre les deux, il y a une trêve qui a été très heureusement mise à profit.
Le bilan de l'invasion iroquoise est facile à faire avec deux chiffres : en 1688, 28.603 arpents de terre en culture, en 1692, 26.609. Mais dès que l'invasion est repoussée, les habitants se remettent courageusement à l'œuvre. Ils réparent leur» pertes : 2a.llÛ arpents de terre en culture en 1695, 32.524 en 1698. Mêmes variations dans la récolte du blé : 100.971 boisseaux
en 1688, 88.711 en 1692, 129.154 en 1695, 166.978 en 1698 (1). De 1698 à 1702, pendant la paix, et même, malgré la reprise des hostilités et la faillite de la compagnie de la colonie, jusqu'en 1705 et en 1706, le développement agricole est rapide. En huit années, le chiffre des arpents mis en culture passe de 32.524à 43.671, celui des bêtes à cornes, de 10.20Sf à 14.191, celui des chevaux, de 684 à 1.872 (2). Cette progression est telle que Pontchartrain s'en inquiète. Il craint que lafaciUté d'avoir un équipage ne fasse perdre aux Canadiens leur précieuse qualité de marcheurs, qu'ils ne laissent l'usage des raquettes. Il enjoint au gouverneur « de tenir la main à la réduction des chevaux » (3). Malgré la difficulté qu'ils ont à les nourrir pendant l'hiver, les habitants se décident à avoir des moutons : 994 en 1698, 1.820 en 1706. Dans treize ans, leur nombre aura décuplé (4). Quant aux porcs qui figurent pour la première fois au recensement de 1688 (3.701) (3), ils sont 5.147 en 1698(6).
De 1706 à la conclusion de la paix d'Utrecht, les recensements des statistiques officielles font défaut. Mais trois ans plus tard, en 1716,^ ji y-U- en Nouvelle-France 57.240 arpents de terres cultivées (7), ce qui marque un progrès considérable. Nous savons aussi, par le témoignage de Catalongne que les laboureurs canadiens ont fait de la bonne besogne et que leurs efforts ont été, la plupart du temps, récompensés.
Au total, labourage et pâturage continuent à procurer à l'habitant de quoi vivre « assez commodément ». C'est le mot de Champigny qui, lui aussi, constate que les paysans duCanada « trouvent des avantages que ceux de France n'ont point (8). %
Mais les Canadiens tirent-ils du sol autre chose que leur
(1) Recensements de 1688, 1692, 1695, 1G98. Censuses of Canada, t. IV, pp. 23, 29, 35. 41.
(2) Recensement de 1706. Id., p. 48.
(3) 10 juin 1710. Arch. col. Canada, mémoires 1706-1716, loi. 170.
(4) 8.435 moutons. Recensement de 1719. Censuses of Canada, vol. IV, p. 52.
(5) Id., p. 23.
(6j Id., p. 41.
(7) Vaudreuil au Conseil de marine, 12 novembre 1716. At'ch. col. Canada, corr. f^i'n., 37, 1717, fol. S6.
(8) Champi;,'ny au ministre, 20 octobre 1099. A>'ch. col. Canada, corr. g6n., n, 1699, fol. 66.
nourriture? Ici, il faut reconnaître que les belles espérances conçues àTépoque précédente, sont loin d'être réalisées/Seule, la culture du chanvre n'a point trop périclité. Fréquemment^ les intendants signalent le succès de ceux qui s'y livrent {^ ,
Les manufactures de Talon n'ont point été relevées. Le Canada demeure toujours tributaire de l'industrie métropolitaine, et cela est conforme aux maximes de l'établissement des colonies. A peine quelques exceptions, quelques infractions, si l'on veut, à la règle. C'est ainsi que Denonville signale que les habitants de la côte de Beaupré font des toiles (2). Aais voici que la guerre avec l'Angleterre varendre extrêmement précaire le maintien des communications entre l'ancienne et la Nouvelle-France. Les vaisseaux qui apportent les bardes n'arrivent plus régulièrement au port. La nécessité réveille chez les Canadiens l'esprit d'initiativejj^S). Une intéressante tentative est due à une femme des anciennes familles, Agathe de Saint- Père, veuve de M. de Repentigny, ce même Repentigny qui avait tant de peine à nourrir ses onze enfants.
Madame de Repentigny raconte elle-même au ministre Pontchartrain comment elle s'y est prise pour doter la colonie d'une manufacture de « tortes, droguets, serges, croisées et couvertes ». Le plus difficile à se procurer, ce sont des ouvriers. Les colonies voisines en sont mieux pourvues. Madame de Repentigny rachète des mains des sauvages neuf prisonniers anglais, et voilà son atelier constitué. La matière première n'est point non plus en quantité suftisante. Madame de Repentigny remplace le chanvre et le lin qui font défaut par les orties « qui sont, dit-elle, comme les mannes du désert ». Ces orties donnent des toiles excellentes. Les moutons de la colonie ne sont pas encore assez nombreux pour fournir toute la laine dont on a besoin. Mais il y a celle des bœufs islinois pojar faire de la serge sur fil, et pour faire des couvertes, les écorces levées
(1) Beauharnais au ministre, 16 novembre 1703. Arch. col. Canada, corr. gén., 21, 1703, fol. 98. — Ne pas confondre Beauharnais l'intendant (1702- 1705) avec Beauharnais le gouverneur général (1726-1746).
(2) Denonville au ministre, 8 mai 1686. Arch. col. Canada, corr. gén., 8, 1686, fol. 6.
(3) Raudot au ministre, 19 octobre 1705. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 297.
dans les bois qui après le séchage « souffrent la lessive comme les lins». Madame de Repentigny signale en outre au ministre le parti qui se pourrait tirer du coton qui pousse au-dessus de Catarocouy. Pour conclure, elle lui envoie des échantillons de tous ses ouvrages (1). Vaudreuil et Beauharnais constatent le succès de la nouvelle manufacture et, pour son ingénieuse créatrice, sollicitent du roi une gratification (2).
Si les Canadiens n'ont plus de navires en chantiers et n'envoient même plus leurs bois aux chantiers du roi à Rochefort, il ne faut point en accuser seulement leur apathie. Ce sont là des entreprises qui exigent d'importantes mises de fonds, et ils sont pauvres. Plus encore que l'argent il leur manque une main-d'œuvre exercée. L'intendant Raudot est très frappé de l'exemple des Bostonnais qui vendent des vaisseaux « dans toute l'Europe ». Il essaie de restaurer au Canada l'industrie des constructions navales. Il demande à Versailles des constructeurs de navires et des charpentiers! Comme Talon enfin, pour encourager les habitants « à s'appliquer aux chanvres, au bray, au goudron, et à disposer les bois pour la construction des vaisseaux », il ne voit pas d'autre moyen que de faire acheter par le roi les chanvres, le bray, le goudron, les bois (3;. Que le roi ait acheté ou non, il semble bien que les efforts de Raudot aient abouti à un résultat appréciable. On construit en 1705 « avec les beaux chênes de la seigneurie de Linctot » un vaisseau de trois à quatre cents tonneaux (4). C'est Prat, le capitaine du port de Québec, qui dirige les constructions navales (5).
Sur l'article du commerce rien de changé. La Nouvelle- France n'a point cessé de demander à la métropole des étoffes, des hardes, des vins, des liqueurs et les objets néces-
(1) Sur les productions du Canada, lettre de Madame de Repentigny, 13 octobre 1705. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, 1104-1705, fol. 343.
(2) Vaudreuil et Beauharnais au ministre, 19 octobre 1705. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 171.
(3) Haiidot au ministre, 19 octobre 1705. Arch. col. Canada, corr. gén., 22, 1704-1705, fol. 297.
(4) Mémoire de Catalongne. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, foi. 209.
(5) Prat, capitaine du port de Québec, au ministre, G novembre 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, loi. 181.
saires à la traite; elle reçoit toujours des Antilles du rhum, du tafia, du sucre. Avec ses pelleteries qui restent son trafic principal et de beaucoup, elle a à exporter du poisson et de rtiuile de poisson, et, quand l'année est bonne, Texcédent des produits de son agriculture : farines, grains de toute espèce, légumes (1). Aux débouchés que nous connaissons déjà, les lies et la Rochelle, s'ajoute Plaisance (2), la petite capitale des établissements français de Terre-Neuve où il y a à nourrir toute une population de pêcheurs. i\) Voici l'exportation agricole d'une des meilleures années , 1685 : i « Sans qu'il ait enchéri, les habitants ont pu à la fois livrer deux cents milliers de farine aux magasins de la colonie et expédier, tant aux Isles qu'à la Rochelle, dix-huit mille quatre cent quatre-vingt-onze minots de grains (3). » L'année suivante ce sont encore les vaches grasses, à ce point que le roi permet aux Anglais de venir chercher du blé à Québec (4). Jusqu'ici point d'autres routes au Canada que le Saint Laurent et ses principaux affluents. Si elles avaient été praticables toute l'année, on aurait pu s'en contenter longtemps encore. Un demi-siècle plus tard c'est à peine si la colonisation commence à s'éloigner de leurs rivages (5). Mais ces magnifiques avenues sont interceptées de la fin de novembre à la mi-avril. La nécessité s'impose de créer un réseau de communications terrestres. Callières propose d'employer les soldats à rétablir la voie stratégique que Tracy a ouverte, une première fois, un peu sommairement, de Montréal à Chambly. Pontchartrain approuve. Il admet aussi qu'il est urgent de relier Québec à
(1) Champigny au ministre, 20 octobre 1699. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 17, 1699, fol. 66.
(2) Mémoire de Gatalongne, 1712, loc. cit.
(3) Denonville au ministre, 20 août, 3 septembre, 13 novembre 1685. Arch. col. Canada, corr. gén., 7, 1635, fol. 69.
(4) Extrait des réponses aux lettres reçues pendant la présente année 1686. Arch. col. Canada, corr gén., 8, 1686, fol. 42.
(5) « Comme les terres qui sont habitées en Canada sont situées le long du fleuve Saint-Laurcns... et que ce qui est défriché ne s'étend tout au plus quasi partout qu'un quart de lieue dans la profondeur des bois. » Remarques sur ce qui paroist important au service du Roy pour la conservation de la Nouvelle-France, 1689. Aixh. col. Canada, corr. gén., 30,
Montréal (1). Mais ces deux projets ont le sort de tant d'autres dans cette colonie à demi abandonnée où la pénurie est telle d'argent et de main-d'œuvre (2). On attendra plus de trente ans avant qu'un chemin royal réunisse en tout temps les deux capitales de la Nouvelle-France.
Pour le canal de la Chine, on fait mieux que de le projeter, on en commence les travaux. Il s'agit de tourner le saut Saint- Louis qui, immédiatement au-dessus de Villemarie, arrête la navigation. Dollier de Casson, Tannaliste, est alors supérieur du séminaire, c'est-à-dire, en fait, seigneur de Montréal. Il entreprend de creuser un canal (3). 11 y voit un double avantage : il donnera aux bateaux un facile accès sur le haut Saint-Laurent, jusqu'au lac Saint-François, et sur l'Ottawajusqu au saut du Calumet ; il pourra encore, sur la rivière artificielle, bâtir un nombre considérable de moulins. En 1701, Catalongne, l'ingénieur militaire de la colonie, se met à l'œuvre. Par malheur, Dollier meurt cette même année et le travail se trouve interrompu. Il était fort avancé. Il n'y avait plus à creuser que trois cents toises (4). Deux autres ingénieurs, Levasseur et Beaucour, déclarent, en 1702, qu'il suffira de dix mille livres pour tout terminer. Mais c'est en vain que le nouveau supérieur, M. de Brelay, obtient les encouragements du gouverneur, de l'intendant et du ministre. Il ne trouve nulle parties dix mille livres. Montréal et la Chine n'auront leur canal qu'au milieu du dixneuvième siècle.
Le Saint-Laurent est-il du moins suffisamment reconnu pour la sécurité et la commodité des navigateurs? Pas encore autant qu'il le faudrait. A la fin du dix-septième siècle on ignore
(1) Extrait des lettres de Canada de Tannée 1703. Arch. col. Canada, corr. gén., 21, 1103, fol. 180.
(2) La route de Montréal à Chambly a été, du moins, commencée par le baron de Longucil. Il la poussa plus loin Juscju'à quatre lieues et demie. Mais il interrompit là des travaux (jui lui coûtaient fort cher. Plans des seigneuries et habitations... Mémoire de Catalongne. A7^ch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 200.
(3) Grands détails sur raflaire du canal de la Chine dans le mémoire de Catalongne : sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements do Onébcr, les Trois-Kivirros et Montréal, 1712, loc cit. — Extrait des IclLres de ! anada de Tannée 1703, loc. cit.
(4J Le canal de la Chine a huit milles et demi de longueur.
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toujours que des deux chenaux de l'île d'Orléans c'est le chenal du sud qu'il faut prendre. C'est d'Iberville qui fera cette découverte (1). En 1695 Frontenac avait chargé Joliet de perfectionner les cartes du Saint-Laurent (2). En 1712 Gatalongne se plaint encore que le Saint-Laurent soit « très dangereux » et il demande qu'on enseigne le pilotage à un certain nombre de Canadiens et d'officiers des troupes (3).
(1) Charlevoix, Journal d'un Voyage fait dans V Amérique Septentrionale^ t. V, lettre II, p. 98.
(2) Frontenac et Champigny au ministre, 10 novembre 1695. Arch. col. Canada, corr. gén.. 13, 1694-1695, fol. 296.
(3) Mémoire de Gatalongne, loc. cit.