CHAPITRE PREMIER
APRÈS LA PAIX d'UTRECHT
Une paix qui va durer, — L'avance des Anglais. — Le Canada à Versailles. — Pour peupler le Canada : propositions de d'Auteuil, de Vaudreuil et de Begon.
La paix est faite avec l'Angleterre, et, dès le premier jour, on a le pressentiment que cette paix va durer. Les deux nations et, ce qui est tout à fait rassurant, les deux gouvernements en ont besoin. Au surplus, Louis XIV, qui ne se fût pas résigné à laisser empiéter sur ses droits, va mourir. Le Régent et Dubois seront prêts à tout sacrifier en Amérique au maintien de la bonne entente avec Londres. Nos rivaux peuvent retenir sous leur domination les Acadiens dont l'exode est prévu par le traité et que nous destinons au peuplement de Tîle Royale, écraser nos fidèles Abenakis, usurper le bassin du
fleuve Saint-Jean qui est, à tout le moins, un territoire contesté : c'est à peine si nous protestons. Il faut que leurs voyageurs apparaissent à Chouagen pour que nous nous décidions à leur barrer la route (1). Qu'importe, après tout, que nous laissions replier nos avant-postes ici et là, nous avons la moitié d'un continent à coloniser.
Les usurnations-^ conijjiuelles des Anglais ont Tavantage^de. Jlûus ouvrir les yeux-Sur le péril qui ya^grandissant. Si belle que soit leur part, les ambitions de nos voisins ne se contenteront pas d'un partage. La conquête de l'Acadie, de Terre- Neuve,, de Ja baie d'Hudson, n'est pour eux quela premfère étape de notre dépossession complète. C'est toute l'Amérique septentrionale qu'ils réclament. Dans cette arrogante sommation qui reçut un si prompt châtiment, Phipps Ta signifié à Frontenac. Lorsqu'on connaît en Angleterre les conditions de la paix, la ville de Londres donne mandat à ses députés de demander aux ministres pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et le Cap Breton (2).
Hélas ! nos adversaires ont déjà pris sur nous une telle avance que les clairvoyants commencent à désespérer de l'avenir. Pourrons-nous jamais rétablir l'équilibre des forces? Vaudreuil jette le cri d'alarme. « Le Canada, écrit-il à Pontchartrain (3), n'a actuellement que quatre mille quatre cent quatre-vingt-quatre habitants en état de porter les armes depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante, et les vingt-huit compagnies ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies anglaises ont soixante mille hommes en état de porter les armes, et on ne peut douter qu'à la première rupture ils ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada... » Non moins franchement quelques années plus tard, Charlevoix avoue son inquiétude, lorsqu'il nous montre comment « les Anglais en moins d'un siècle et demi sont venus à bout de peupler plus de cinq cents lieues de pays, et de former dans
(1) Ferland, Cours (VHistoire du Canada, l""" partie, p. i2G.
(2) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. IV, p. ItiO.
(3) Vaudreuil au ministre, 2 novembre 1714. Arch. col. Canada, corr. gén., 36, 1716, fol. 97.
DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 337
ce continent une puissance qu'on n'envisage qu'avec frayeur, quand on la voit de près (1). »
Plus de temps à perdre ! Cette heure est la dernière qui est donnée à la France pour implanter solidement sa domination en Amérique du Nord.
Une condition assez favorable, c'est que le Canada n'est pas sans défenseurs à Versailles. Les Vaudreuil sont bien en cour, madame de Vaudreuil surtout. Elle obtient la charge de gouvernante d'un prince du sang, le duc d'Alençon. Elle reste dix ans à Versailles. Madame de Vaudreuil met en jeu toute son influence pour obtenir à son mari la concession d'un poste de traite, celui du lac Temiscamingue (2), pour procurer l'avancement de ses fils dont l'aîné sera le dernier gouverneur de la Nouvelle-France. Elle parvient même à faire choisir une amie canadienne, madame de Beaujeu comme remueuse des enfants de France. On cherche quand et comment elle a plaidé la cause de la colonie. Elle la sert partout indirectement en assurant le crédit de son mari. Celui-ci peut faire un assez long séjour dans l'ancienne France en 1715 et en 1716 (3), et comme il a de l'expérience et du bon sens, il a dû donner aux ministres de bons avis.
Un conseiller qui s'off're de lui-même, c'est d'Auteuil. Fils du premier procureur général qui fut institué auprès du Conseil souverain, procureur général lui-même, Ruette d'Auteuil a résigné pour devenir un des directeurs de la compagnie de la colonie. Cette compagnie est en déconfiture et d'Auteuil passe en France pour solliciter et pour accuser. Il s'en prend à tout le monde de sa mauvaise chance. Les gouverneurs et les intendants ne trouvent point grâce devant lui. Il en veut surtout à MM. Raudot. Or il se trouve que MM. Raudot sont plus que
(1) Charlevoix, Journal d'un Voyage dans VAmérique Septentrionale^ i, V, lettre IV, p. 134.
(2) Pétition de la marquise de Vaudreuil demandant à son altesse le comte de Toulouse, pour le marquis, la liberté d'établir un poste aux ^Temiscamingue. Arch. col. Canada, corr. gén. 38, 1717, fol. 170.
/ (3) L'intérim est fait par Ramesay à partir de novembre 1714. Corr. ^ gén., 34, 1713-1714, fol. 364. — Vaudreuil, à son retour, passe par la Rochelle en juillet 1716. Corr. gén., 36, 1716, fol. 57. — Il est rentré à I Québec en octobre 1716. Corr. gén., 36, 1716, fol. 59,
jamais en faveur. D'Auteuil est éconduit. Il ne peut même pas avoir audience du Conseil de marine. Cela est fâcheux. Les mémoires de d'Auteuil, encore qu'ils se transforment trop souvent en réquisitoires contre ses ennemis personnels, sontabondamment documentés et bien présentés. Si Ton n'adhère pas ft sans réserve à tous ses projets pour l'avenir, on accepte volon- | tiers ses explications pour le passé. Le mémoire de 1715 et l'addition de 1719 sont, dans tous les cas, précieux à l'historien.
Riverin (1) porte un titre qui peut donner le change sur son importance réelle. Ce député de la colonie n'est que le représentant de la compagnie de la colonie. Intelligent, énergique, il semble avoir fait bonne impression sur Pontchartrain. Mais Riverin est un pauvre diable dont on oublie de payer les appointements et qui, pour bien tenir son rôle, a trop à lutter con tre la misère (2) . î
Ceux qui peuvent le plus en faveur du Canada ce sont MM. Raudot père et fils, tous deux anciens intendants de la Nouvelle-France. Ruette d'Auteuil insinue qu'ils se sont enrichis à Québec. Mais, vraie ou fausse, l'accusation ne porte pas. MM. Raudot sont trop bien apparentés. Le fils est entré par , mariage dans la famille de M. de Pontchartrain. Quel que soit *: le jugement qu'il faille porter sur leur probité, il faut reconnaître que leurs mémoires abondent en vues justes. Toutes les { fois qu'on aura à Versailles une décision quelque peu embarrassante à prendre sur les affaires du Canada, on demandera l'avis de MM. Raudot (3).
Ce qui manque au Canada et ce que tous ses avocats réclament pour lui, ce sont des colons. Là-dessus le gouverneur Vaudreuil et l'intendant Regon sont d'accord avec Ruette d'Auteuil. Mais oti l'accord cesse, c'est quand il s'agit de trouver ces colons. L'ancien procureur général n'y va pas de main morte. Il demande la mise en réforme immédiate de la garnison colo-
(1) Voir les lettres de Riverin, 9 avril, 5 mai, :]1 juillet 1716. Arch. col. Canada, corr. gén., 36, 1110, fol. 308, 313, W>.
(2) Mémoire au comte de Toulouse sur la (Icjtntation du sieur Riverin du Canada en France et sur les appointements (\m lui .sont dus. Arch. col. Canada, corr. gén., 30, 1710, foi. iJ.i.S.
(3; Vaudreuil au ministre, 8 novembre 1718. Arch. col. Canada, corr* g6n. 3'J, 1718, fol. 103.
DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 339
niale et rétablissement jusqu'au dernier des soldats de vingthuit compagnies (1). Il invoque comme un précédent qui lui semble tout à fait favorable le licenciement de la petite armée de Tracy. La riposte est facile. Du temps de Tracy on n'avait rien à craindre des Anglais. Mais la perspective d'une invasion anglaise ne trouble pas d'Auteuil. Pour le rassurer il lui suffît que les officiers des troupes congédiées restent dans la colonie, et, moyennant la conservation d'une demi-solde, se consacrent /à l'instruction des milices. A tout prendre, la proposition n'est pas aussi déraisonnable qu'elle en a l'air. En cas d'invasion anglaise, ce n'est pas avec six cents réguliers que l'on défendra l'entrée du Saint-Laurent et la route du lac Ghamplain à Montréal. En cas de guerre avec les sauvages, ce sera assez de lancer les tribus alliées et ces coureurs de bois qui sont toujours prêts. Puis les milices n'ont-elles pas fait leurs preuves, avec éclat, sous Frontenac, lorsque Phipps a paru devant Québec?
Vaudreuil et Begon s'opposent avec énergie au projet de d'Auteuil. Bien loin de consentir à la réforme de la garnison coloniale, ils ne voient de salut que dans le renforcement des effectifs. Il leur faut des soldats, le plus de soldats possible. Ce n'est pas qu'ils ne soient, eux aussi, partisans de la colonisation militaire. Ils ne veulent recruter les travailleurs et les chefs de famille que parmi les soldats. Mais ils entendent s'en tenir à l'établissement de ceux qui ont fini leur temps. Dès que l'on est certain de la paix, dès que la mer est libre, leur première demande est pour réclamer des recrues. Ils écrivent à la date du 15 novembre 1713 : « Cette colonie ne souffre pas moins par le défaut d'ouvriers qui sont si rares qu'il n'est presque possible de cultiver les terres ny d'y faire la récolte et par cette raison il est très important d'envoyer des recrues suffisantes pour mettre les trente compagnies qui sont icy à cinquante hommes (2). » Le gouverneur et l'intendant sont à tel point entichés des soldats qu'ils accueillent de mauvaise grâce la
(1) D'Auteuil, Mémoire concernant le Canada, 9 décembre 1715. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 176.
(2) Vaudreuil et Begon au ministre. Ai^cfi. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 4.
nouvelle que le roi va leur envoyer des engagés. D'Auteuil, qui aime à prêter aux chefs de la colonie des vues intéressées, trouve tout de suite les causes de cette prédilection : « Les soldats sont gens à eux dont ils disposent à leur volonté (1), » et, à la vérité, Vaudreuil ne se fait point scrupule d'employer la main-d'œuvre militaire au défrichement de sa seigneurie. En attendant, d'accord avec Begon, il présente un bon argument. « Il est plus avantageux au service du Roy et à celui de ;la colonie d'obliger les vaisseaux marchands à apporter des soldats que des engagés parce que les soldats ne peuvent sortir des troupes qu'en se mariant, au lieu qu'un engagé, après avoir servi son temps icy, est le maître de s'en retourner en France (2). » Le curieux c'est que d'Âuteuil reprend l'argument à son compte. Il se plaint de la facilité avec laquelle on donne aux soldats des congés pour repasser en France (3). Et l'ancien procureur général fait un long plaidoyer en faveur des engagés. Il trouve à ce système de recrutement des colons tous les mérites, dont le moindre n'est pas, aux yeux de ce parlementaire, d'avoir été proposé au roi par le Conseil souverain de Québec. Il se complaît à retracer le tableau des progrès qui se fussent accomplis si MM. les gouverneurs et les intendants, qu'il tient absolument à rendre responsables de tous les insuccès, avaient mieux tenu la main à l'exécution des règlements, a Voilà une des raisons pour lesquelles le Canada n'est pas peuplé au point qu'il devrait l'être, car on ne peut disconvenir que depuis 1665 jusqu'à présent il n'ait été à Québec chaque année, l'une dans l'autre, assez de navires pour contenir au moins deux mille tonneaux, tellement que ce aurait été deux cents hommes par année qui successivement se seraient établis, ce qui fait dix mille hommes, et par conséquent dix mille familles qui auraient multiplié pour le moins au triple » (4). La pénurie d'hommes est telle que Vaudreuil en vient à faire
{{) Addition au mémoire de d'Auteuih Arc/i. col. Canada, corr. gén., 40, 1719, fol. li.oG.
(2) Vaudreuil et Begon au ministre. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 382.
(3) Mémoire concernant le Canada, 1) décembre 171 j. Corr. gén., 34, 1713-1714, foi. 176.
(4) M, loc. cit.
DU TRAITÉ d'uTUECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 341
bon marché de Fidéal ancien. Qu'importe que pendant plus d'un siècle on ait travaillé à faire de la France nouvelle une France modèle. Pour acquérir quelques milliers de bras de plus il n'hésitera point à mêler aux petits neveux des héros et des saints les rebuts de l'ancienne France. Il implore comme une grâce qu'on lui expédie « des faux sauniers, des prisonniers de toute espèce (i). » Bcgon cherche d'un autre côté. Il réclame des nègres.
Vaudreuil, Begon et d'Auteuil ne pouvaient avoir gain de cause à Versailles sur tous les points. Le duc d'Orléans ne consent ni à la réforme des compagnies, nia l'introduction de l'esclavage, mais il accorde tout de suite les engagés et les soldats, et, un peu plus tard, les prisonniers.
(1) Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 171o-17i4, foi. 382.