‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 32 sur 57 · LE PEUPLEMENT · texte numérisé non relu

LE PEUPLEMENT

Les engagés. — Les soldats. — Les prisonniers. — Les Anglais. — L'es-

clavage au Canada : les Panis.

Les excédents de naissance. — Les

bâtards. — Les pertes : Canadiens à la Louisiane ; lapicotte. — La population quadruple en quarante ans. — Les sauvages domiciliés. — Arrêt dans la distribution des seigneuries. — Nouvelles distributions après 1731. — Extension de la zone de la colonisation : sur le Richelieu, le Cbamplain, la Chaudière ; Détroit. — Québec et Montréal.

Pour les engagés, il suffit de remettre en vigueur les prescriptions qui sont tombées en désuétude. La paix est à peine signée que l'ordonnance du 20 mars 1714 oblige les capitaines des navires marchands « à amener depuis trois engagés jusqu'à six suivant le port de leurs vaisseaux (1). » Le règlement de novembre 1716 réitère et précise les ordres du roi (2;. Les précautions sont bien prises. On ne permet plus aux armateurs et aux capitaines d'exciper de leur bonne foi et de leur ignorance. Au moment de recevoir leurs passeports et de mettre à la voile, on leur fait reconnaître leurs obligations, à peine d'une amende qui pour les bâtiments de deux cents tonneaux s'élève à dix mille livres. Le contrôle est organisé. Au

(1) 7 novembre 1715. Arch. col. Canada, corr. gén., :i5, niH, fol. 15.

(2) Archives de la Charente-Inférieure. Amirauté delà Rochelle, série B, registre B, 224, fol. 52.

départ de France les commissaires de la marine, à l'arrivée à Québec l'intendant ou ses représentants passent à bord la revue des engagés (1)

Au surplus le passage de ces hommes n'est pas une charge trop onéreuse pour les propriétaires de navires. Ils se remboursent de la plus grande partie de leurs frais en distribuant les engagés aux habitants de la colonie (2). Comme par le passé, les engagés ne recouvrent la disposition d'eux-mêmes qu'au bout de trois ans. S'ils désertent avant d'avoir fini leur temps, ils sont passibles de la prison (3). Les ordonnances de 1714 et de 1716 ont été observées jusqu'à la guerre de la succession d'Autriche (4). Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les capitaines et les armateurs tentent de s'exempter de leur obligation et les commissaires des ports ferment les yeux. Mais Bigot proteste vivement (5), et il y a lieu de croire que sa protestation a été entendue à Versailles. Il ne faut pas songer à déterminer, même approximativement, ce qu'il a été transporté d'hommes de travail en Nouvelle -France pendant les trente-cinq années de la grande paix. Connût-on exactement le chiffre des navires qui viennentde l'ancienne France et leur tonnage, il subsisterait encore une cause d'erreur : l^s capitaines ont été autorisés à embarquer, à la place des engagés, des soldats et des prisonniers.

Pour la colonisation militaire, va-t-on suivre l'opinion de d'Auteuil, licencier et établir en masse toute la garnison de la Nouvelle-France, ou bien, comme le demande Vaudreuil, se contenter de marier et d'établir, chaque année, un petit nombre de soldats?

On conçoit très bien qu'à Versailles on ait donné raison à

(1) Engagement de Dompierre, propriétaire de la Reine-des-Anges en 1727. Archives de la Charente-Inférieure. Amirauté de la Rochelle, série B, registre B, 224, fol. 101.

\2) Begon au ministre, 12 novembre 1714. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713-1714, fol. 303.

(3) Règlement du Conseil supérieur de Québec. Arch. col. Canada, corr. gén., 36, 1716, fol. 166.

(4) Beauharnais et Hocquart au ministre, 14 octobre 1743. Arch. col. Canada, corr. gen., 79, 1743, fol. 62.

(5) Bigot au ministre, 21 octobre 1749. Arch. col. Canada, corr. gén 93, 1749, fol. 295.

344 LA COLOiNISATlON DE LA I\ OU VELLE-FR ANGE

Vaudreuil. Aveclelicenciement annuel, la colonie reste toujours en état de défense et, en même temps, elle s'accroît tous les ans d'un contingent de colons d'élite, qui sont à l'épreuve du climat, qui ont été à l'école de l'énergie et de la discipline. Gela est parfait en théorie. Encore faut-il qu'en pratique le roi envoie, chaque printemps, assez de nouveaux soldats pour que l'on distribue aux anciens un nombre suffisant de congés. Sans compter qu'il y a une sélection à faire dans les dépôts de la marine et qu'il importe d'arrêter à l'embarquement tout ce qui ne sera pas d'une vigueur, d'une moralité satisfaisantes. Malheureusement ni l'une ni l'autre de ces conditions, et cela par la négligence des autorités métropolitaines, n'est remplie. En 1716, au lendemain d'une longue guerre qui a décimé les défenseurs de la Nouvelle France, la recrue est de cent soixante-trois hommes (1), ce qui est évidemment considérable pour un effectif normal de six cents à sept cents (2). Mais c'est un effort qui ne se renouvellera pas, du moins jusqu'à la reprise des hostilités avec l'Angleterre. En général, la recrue n'atteint pas cent hommes, et elle tombe quelquefois à moins de cinquante (3). Avant de songer à la colonisation, il y a à combler les vides créés par la mort et la désertion. Enfin du total des soldats qui peuvent s'habituer il reste encore à soustraire tous ceux qui sont autorisés à repasser en France (4), tous les vétérans qu'il est temps de mettre à la demi-solde ou d'envoyer à l'hôpital (5).

(1) 10 novembre 1716. Arch. col. Canada, corr. gén., 36, 1716, fol. 67. j

(2) 628 soldats au Canada, en 1716. Vaudreuil au minisire, 2 novembre 1716, Arc/i. col. Canada. Corr. gen. 36, 1716. fol. 97.

(3) En 1719, 98 hommes de recrue; en 1728, 100 ; en 1729, 95 ; en 1731, 89 ; en 1739, 59 ; en 1744, 43. Arch. col. Canada, corr. gén., 40, 1719, fol. 30; corr. gén., 50, 1728, fol. 23; corr. gén., 51, 1729, fol. 78; corr. gén., Hi, 1731, fol. 136; corr. gén.. 71, 1739, fol. 9 ; corr. gén., 81, 1744, fol. 12.

(4) 22 en 1720; 17 en 1723 , 17 en 1740. Arch. col. Canada, corr. gen., 42, 1720, fol. 121 ; corr. gén., 45, 1723, fol. 309; corr. gén., 76, 1741, fol. 307^

(:;) En 1721 on signale des soldats de cinquanle-si.\ à quatre-vingt-cinq ans. Arch. col. Canada, corr. gén., 44, 1721-1722, fol. 80. — En 1724 on demande la demi-solde pour un sergent de cinquante-deux ans, un caporal de cinquante-cinq, un autre caporal de soixantc-scipt et trois soldats de cinquante-huit, de soixante-dix, de soixante-dou/c ans. Arch. col. Canada, corr. gén., 46, 172i, fol. 59. - En 1734 encore des soldats de soixante ans passas. Arch. col. Canada, corr. gén., 61, 1734, fol. 204.

DU TRAITÉ d'UTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 345

L'insuffisance numérique de la recrue s'aggrave encore de sa mauvaise qualité. Au point de vue moral Beauharnais porte sur elle un jugement sévère : Ce sont « gens ramassés, tous sans cœur ni honneur (1). » Sans doute Beauharnais exagère ; il cède à quelque mouvement de mauvaise humeur. Puis le changement d'air et la discipline doivent exercer sur les soldats leur salutaire influence.

Avec tant de non-valeurs les troupes ne sauraient suffire à la tâche double qu'on leur impose, à la garde et au peuplement de la colonie. Elles ne peuvent fournir de bons habitants qu'A la condition de s'appauvrir de bons soldats. L'alternative est cruelle pour les gouverneurs. Vaudreuil finit par vouloir garder ses soldats. 11 en vient, lui l'avocat si convaincu de la colonisation militaire, à leur refuser le plus longtemps possible, cette permission de se marier qui leur donnera le droit au congé absolu (2). Beauharnais est dans le même embarras. Tantôt il écrit au ministre qu'il ne délivera un congé| qu'aux soldats qui seront hors d'état de servir (3), tantôt qu'il se conforme aux intentions du roi, qu'il congédie à l'arrivée des recrues les soldats qui se sont mariés. Il ajoute avec regret « qu'il arrive ordinairement que ce sont les meilleurs (4). »

Il est heureux que le clergé soit là pour marier les soldats sans l'aveu, contre l'aveu de leurs chefs. L'évêque Saint-Vallier ne cesse de protester contre ces règlements miUtaires qui condamnent tant d'hommes au célibat, et partant à l'inconduite. Il signale l'augmentation inquiétante du nombre des bâtards (5). Il profite du séjour que Vaudreuil fait en France pour marier tous les soldats qui le demandent (6). Des deux côtés, on en

(1) Beauharnais au ministre, 15 octobre 1737. Arcfi. col. Canada, corr. gén., 67, 1737, fol. 176.

(2) Pendant huit et dix ans, dit l'évoque Saint-Vallier, cvêque de Québec au conseil de marine, 6 octobre 1721. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 43, 1721. fol. 320.

(3j Beauharnais au ministre, 28 septembre 1726. Arch, col. Canada, corr. gén., 1726, fol. 164.

(4) Beauharnais et Hocquart au ministre, 14 octobre 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., 59, 1733, fol. 113.

(5) L'évêque de Québec au Conseil de marine, 6 octobre 1721, loc. cit. (6j Vaudreuil au Conseil de marine, 12 janvier 1719. A7'ch. col. Canada,

corr. gén., 40, 1719, fol. 164.

appelle au roi. En 1721, le Conseil de marine donne tort à l'évèque (1). En 1734 le roi ordonne que les soldats ne pourront se marier qu'après avoir servi trois ans (2).

Mais après Beauharnais, le revirement est complet dans l'esprit des gouverneurs. La Galissonnière et la Jonquière favorisent le plus qu'ils peuvent les mariages militaires. « Nous avons, écrit le premier au ministre, une quantité de soldats mariés et il s'en marie tous les jours (3). » Et il ajoute : « Pour Tutilité de la colonie on ne saurait trop tôt congédier les soldats mariés ; plus ils restent dans les troupes, moins on peut se flatter d'en faire de bons habitants, surtout de bons laboureurs, qui est ce qui manque le plus (4). » En 1748, sur 784 soldats on en compte 110 de mariés (5) ; en 1749, sur 886, 164 (6). En 1750, la Jonquière en congédie 233 et les étabKt en grande partie dans les campagnes. Il est vrai qu'il laisse à entendre que tous ces nouveaux colons ne sont pas d'une heureuse acquisition pour la colonie (7).

De la paix d'Utrecht aux débuts de la guerre de Sept ans, pour une période de quarante années, qu'a produit la colonisation militaire ? Une trentaine de colons par an, au temps de Vaudreuil et de Beauharnais (8), le double peut-être au temps de la Galissonnière et de la Jonquière. Gela fait un total qui ne doit pas dépasser quinze cents âmes.

Le duc d'Orléans hésite longtemps à envoyer des prisonniers au Canada. En 1719 il oppose encore un refus aux instances de Vaudreuil et de Begon (9). A la fin, comme le gouverneur et

(1) Le Conseil de marine, 2 décembre 1721. Arch. col. Canada, corr. gén., 43, 1721, fol. 320.

(2) Beauharnais et Ilocquart au ministre, 7 octobre 1734. Arch. col. Canada, corr. gén., 61, 1734, fol. 61.

(3) La Galissonnière au ministre, 11 octobre 1747. Arch. col. Canada, corr. gén., 87, 1746, foi. 236.

(4) Ici., 3 novembre 1747. Arch. col. Canada, corr. gén., 87, 1746, fol. 274.

(5) 22 octobre 1748. Arch. col. Canada, corr. gén., 91, 1748, fol. 229.

(6) 20 septembre 1749. Arch. col. Canada, corr. gén., 93, 1747, fol. 97.

(7) 1" novembre 17o0. Arch. col. Canada, corr. gén., 95, 1750, fol. 335.

(8) 66 congés dont 37 de soldats mariés, l""" octobre 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., 59, 1733. fol. 71. — 27 soldats congédiés, 15 octobre 1740, Arch. col. Canada, corr. gén., 76, 1741, fol. 307.

(9; 25 octobre 1719. Arch. col. Canada, corr. gén., 41, 1720, fol. 38.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 347

l'intendant ne cessent de se lamenter sur la pénurie d'hommes, il se décide à leur donner satislaction. En 1723 débarque à Québec le premier contingent de la colonisation pénale (1).

Les prisonniers se répartissent en deux catégories. Il y a d'abord les fils de famille qui se sont dévoyés et que l'on déporte sur la requête de leurs proches, par lettres de cachet (2). Sauf un petit nombre qui est condamné à servir dans les troupes (3), ils demeurent libres dans les limites de la colonie. Triste recrue ! La plupart sont incapables de tout espèce de travail. A moins qu'ils ne soient secourus des leurs, les fils de famille tombent à la charge de la colonie. Tel est le cas de Jacques d'Orceval, un vrai gentilhomme. Dans une supplique adressée en 1735 à Maurepas, il se plaint amèrement d'être victime d'une sévérité excessive. Le malheureux ne s'explique pas qu'il ait encouru la disgrâce d'un tel exil. « Il ne s'est jamais mêlé des affaires d'état ni de religion. Son seul crime est un trop grand amour des plaisirs suivi de quelque dépense. » Au demeurant il s'est amendé, il s'est marié; maisil meurt de faim (4). Nous retrouvons d'Orceval en 1742 sur la liste des nécessiteux qui vivent aux dépens des magasins du roi. On lui délivre deux rations de soldat et, pour qu'il puisse chasser, du plomb en pain (5). Il lui faut encore attendre dix ans pour obtenir la permission de rentrer en France (6).

Mais la grande masse des prisonniers sort des rangs du peuple. Ce sont des pauvres diables qui ont braconné (7) ou qui ont fait de la contrebande, des faux-sauniers surtout (8). On peut

(1) 14 octobre 1723. Arch. col. Canada, corr. gén., 45, 1723, fol. 3.

(2) Beauharnais et Hocquart au ministre, 15 octobre 1730. Arch. col. Canada, corr gén., 52, 1730, fol. 86.

(3) En 1726 « quatre jeunes gens de famille ont été destinés par le roy à servir dans cette colonie en qualité de soldats le reste de leurs jours», 27 octobre 1726. Arch. col. Canada, corr. gén., 48, 1726, fol. 155.

(4) Arch. col. Canada, corr. gén., 63, 1735, fol. 49.

(5) Registres des magasins du l"""" septembre 1741 au !•' septembre 1742. Arch. col. Canada, corr. gén., 78, 1742, fol. 35.

(6) Duquesne au ministre, 6 octobre 1752. Arch. col. Canada, corr. gén.,

(7) « Louis James, dit Vadeboncœur, soldat, est venu il y a sept ans pour avoir chassé sur les terres de M. le comte de Charolois. » 12 octobre 1748. Arch. col. Canada, corr. gén., 91, 1748, fol. 199.

(8) Dans le convoi de 1731 il y a un jeune homme dérangé, quatre con-

avoir « fraudé les droits du Roy » et garder des habitudes laborieuses. On n'est pas un criminel pour avoir tiré ou pris au collet le gibier d'un grand seigneur. A part quelques-uns qui sont incorporés dans les troupes, les prisonniers de cette catégorie sont traités comme des engagés. Ils sont distribués aux habitants (1). Ceux-ci les gardent à leur service de trois à cinq ans (2) et leur fournissent un salaire annuel de cent livres (3). Mais tandis que les engagés sont, à Texpiration de leur engagement, libres de retourner en France, les prisonniers, à moins qu'ils n'obtiennent des lettres de grâce, ce qui est fort rare, sont condamnés à passer leur vie dans la colonie (4).

Les premiers prisonniers ne débarquent pas sans provoquer beaucoup d'inquiétude et quelques protestations assez vives. En tête des protestataires se place naturellement l'évoque. Il conjure le ministre d'empêcher la Nouvelle-France de « s'anéantir par l'envoi et la communication de personnes déréglées et capables de presque tous les crimes ». Beauharnais et Dupuy à la place de cette jeunesse « dangereuse » réclament des enfants trouvés (5). Il y a pourtant un revirement assez rapide. En 1730 l'intendant Hocquart rend témoignage à quinze faux-sauniers qui réussissent parfaitement dans le pays (6) Aussi en 1731 insiste-t-il pour qu'on lui en expédie chaque année le plus grand nombre possible. « Y en eut-il quatre cents », il n'en

trebandiers, soixante faux-sauniers, 5 octobre 1731. Beauharnais et Hocquart au ministre. Arch. col. Canada, corr. gén., 54, 1731, fol. 77.

(1) En 1732, sur 85 prisonniers D sont incorporés dans les troupes et 78 distribués aux habitants ; en 1734 sur 49 prisonniers 2 sont incorporés dans les troupes, 47 distribués aux habitants. Arch. col. Canada, corr. gén., 57, 1732, fol. 75; corr. gén., 61, 1734, fol. 61.

(2) Beauharnais et Hocquart au ministre, 9 octobre 1733. Arch. col., Canada, corr. gén., 59, 1733, fol. 93. — Ordonnance du roy du 14 janvier 1721. Amirauté de la Rochelle, registre B, 224. — On les appelle souvent les « trente-six mois » comme les engagés.

(3) Beauharnais et Hocquart au ministre, 5 octobre 173;». Arch. col. Canada, corr gén., 63, 1735, fol. 119.

(4) Vaudreuil et Begon au ministre, 26 octobre 1720. Arch. col. Canada, corr. gén., 42, 1720, fol. 90.

(5) Beauharnais et Dupuy au ministre, 31 octobre 172G. Arch. col, Canada, corr. gén., 48, 1726, fol. 90.

(6) Beauharnais et Hocquart au ministre, 15 octobre 1730. Arch. col, Canada, corr. gén., 52, 1730, fol. 78.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 349

sera pas embarrassé (1). En 1732 il en a reçu quatre-ving^ cinq et il déclare qu'ils se sont tous trouvés de bon service (2). L'Église elle-même désarme. Monsieur le coadjuteur a réclamé six prisonniers. Il faut dire, et cela explique la satisfaction des Canadiens, que Maurepas a donné tous ses soins au recrutement des convois et qu'il se vante de n'avoir tiré des prisons royales que de « bons hommes (3). » A remarquer que les certificats favorables des autorités coloniales ne vont jamais aux fils de famille, aux libertins, mais aux vrais prisonniers, aux condamnés, aux contrebandiers, aux braconniers, aux faux-sauniers.

Ainsi donc le changement d'air a suffi pour transformer un certain nombre de ces malheureux en serviteurs appréciés et, après leur libération, en colons utiles. Quelques-uns réussissent brillamment. Un ancien contrebandier, Revol, s'enrichit parle commerce et finit par inspirer une telle confiance à La Galissonnière que celui-ci demande qu'il lui soit permis de passer en France pour ses affaires. Il est vrai qu'au moment même oii le commandant-général se porte garant de sa bonne conduite, le déporté tente de s'évader par le Saint-Laurent sur un navire dont il est propriétaire (4). Il est repris et sévèrement châtié pour l'exemple (5). Revol trouve pourtant moyen de réparer honorablement tout son passé. On le retrouve en 1757 avec quelques volontaires tâchant de défendre Gaspé contre les Anglais (6). Un certain nombre de ces prisonniers ont laissé en France femmes et enfants. La première faveur qu'ils réclament est de les faire venir. Toutes les fois que le sujet en vaut la peine, elle est accordée (7).

{{) Beauhamais et Hocquart au ministre, 5 octobre 1731. Arch. col, Canada, corr gén., 54, 1731, fol. 77.

(2) Beauhamais et Hocquart au ministre, 15 octobre 1732. Arch. col, Canada, corr. gén., 57, 1732, fol. 166.

(3) Maurepas à Beauhamais et Hocquart, 1" mai 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 56, 1731, fol. 71.

(4) 23 octobre 1748. Aj^ch. col. Canada, corr. gén., 91, 17i8, fol. 234.

(5) La Jonquière et Bigot au ministre, 29 octobre 1749. Corr. gén., 93, 1749, fol. 49.

(6) Vaudreuil et Bigot au ministre, l*' juillet 1757. Arch. col. Canada, corr. géa , 102, 1757, fol. 51.

(7) En 1736, le prisonnier Gabriel Cordier remet quarante-huit livres à

Ce fut, en définitive, pendant une quinzaine d'années presque un succès. Par la suite l'enthousiasme pour les prisonniers vient à baisser. Pourquoi? Est-ce que Maurepas aurait cessé de pratiquer une sélection indispensable parmi les hôtes des geôles royales ? Ce qu'il y a de certain c'est que les Canadiens n'en veulent plus (1). Le nombre des transportés diminue d'année en année. Il passe de 130 en 1723 à 17 en 1743. Encore qu'il y ait eu en 1749 un dernier convoi de prisonniers, en fait, la guerre de la succession d'Autriche met fin à la grande tentative de colonisation pénale en Nouvelle-France.

Il est assez facile de déterminer quel a été l'appoint fourni par la transportation à la colonisation du Canada. Les gouverneurs et les intendants accusent, chaque année, réception du contingent qui leur est envoyé (2). En défalquant du total ceux qui désertent (3) et ceux qui demeurent des non-valeurs, les vieillards, les malades et les estropiés, en y ajoutant les femmes et les enfants qui viennent rejoindre les chefs de famille on arrive pour la période qui s'étend de 1728 à 1749 tout au plus à un millier d'âmes.

On ne donnerait pas un tableau complet de l'immigration au Canada pendant la première moitié du dix-huitième siècle si

Beauharnais pour faire passer dans la colonie sa femme et ses quatre en fants. Arch. col. Canada, corr. gén,, 65, 1136. fol. 1750. — En i~m, on accorde le passage à quatre enfants du faux-saunier Odio, 5 octobre 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 67, fol. — En 1740, la femme de Pierre Martin, faux-saunierl débarque avec cinq enfants, 29 septembre 1740. Arch. col. Canada, corr. gén., 74, 1740, fol.

(1; En 1743. le vaisseau du roi n'amène que 17 faux-sauniers et l'on est embarrassé pour les placer. Le gouverneur n'en veut plus (lue 10 pour l'année suivante, 14 octobre 1743. Arch. col. Canada, corr. gén., 79, 1743, fol. 53.

(2) 130 prisonniers en 1723, 50 en 172i, 33 en 1728, 64 en 1731, 75 en 1732, 93 en 1733, 49 en 1734, 54 en 1735, 42 en 1736, 23 en 17.37, 60 en 1739, 31 en 1741, 31 en 1742, 17 en 1743, 9 en 1749. Arch. col. Canada, corr. gén., 45, 1723, fol. 130 ; corr. gén., 46, 1724, fol. 27 ; corr. gén., 50, 172S, fol. 11 ; corr. gén., 54, 1731, fol. 77; corr. gén., 57, 1732, fol. 160 ; corr. gén., 59, 1733, fol. 143; corr. gén., 61, 1734, fol. 61 ; corr. gén., 63, 1735, fol. 52; corr. gén., 65, 1736, fol. 8; corr. gén., 67, 1737, fol. 16; corr. gén., 71,1739, fol. 9; corr. gén., 75, 1741, fol. 59; corr. gén., 77, 1742, fol. 33; corr. gén., 79, 1743, fol. 53; corr. gén., 93, 1749, fol. 108.

(3) Arch. çol. Canada, corr. gén., 61, 1734, fol. 61; corr. gén., 67, 1737, fol. 16.

DU TRAITÉ d'uTRECFIT A LA GUERRE DE SEPT ANS 351

Ton omettait de signaler la part que Félément anglais y a prise. A première vue, la présence de cet élément étonne. La colonie n'est-elle pas rigoureusement fermée aux étrangers? Mais la plupart des Anglais que nous trouvons en Nouvelle-France n'y sont pas venus volontairement. Ce sont des prisonniers de guerre. Ils sont particulièrement nombreux à la fin de la guerre de la succession d'Espagne. Même en 1710 plus de quatre-vingts obtiennent des lettres de naturalité. Après la paix d'Utrecht, ces nouveaux Français ont la permission de retourner dans leur pays d'origine (1). Les autorités de Boston envolent à Québec un navire pour les rapatrier. Combien profitent de ces facilités pour redevenir sujets britanniques, il est difficile de l'estimer ? Seulement on a la preuve qu'il en est resté dans la colonie un certain nombre (2). Après la guerre de la succession d'Autriche, il ne semble pas que la Nouvelle- France ait gardé ses prisonniers. Il n'est plus question que de déserteurs. En 1750 La Jonquière en compte 33. Il déclare, il est vrai, qu'il ne conservera que les meilleurs sujets (3).

Malgré toutes les défenses il y a des Anglais qui parviennent à s'installer dans la colonie en pleine paix. L'intendant Dupuy en trouve même à Montréal « un nombre infini » (4). Il n'est pas besoin de la protestation de Beauharnais pour nous convaincre que Dupuy qui est un homme d'imagination voit double ou triple. Il y a pourtant là un danger. Ce n'est certes pas que les Anglais en viennent jamais à tenir, numériquement parlant, une trop grande place à côté des Français. Mais les

(1) « Le nombre des prisonniers anglais et anglaises qui ont obtenu des lettres de naturalité de Sa Majesté, au mois de mai 1710, se monte à près de quatre-vingts personnes..., non compris mademoiselle Silver et mademoiselle Wheelrigbt, qui ont eu la leur en 1711 et sont toutes deux religieuses à l'Hôtel-Dieu de Montréal et aux Ursulines de Québec. Pour la fille de M. Williams, dont MM. Dudiey et Nicholson me parlent, elle s'est mariée à un sauvage et ne veut point absolument s'en aller. » Vaudreuil au ministre, 14 avril 1714. Arch. col. Canada, corr. gén., 34, 1713- 1714, fol. 263.

(2; Beauharnais au ministre, 15 novembre 1728. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 50, 1728, fol. 175.

(3) La Jonquière et Bigot au ministre, 23 octobre 1750. Arch. col. Canada, corr. gén., 35, 1750, fol. 102.

(4) M. Dupuy au ministre, l'' novembre 1727. Arch. col. Canada, corr. gén., 49, 1727, foi. 435.

intrigues de quelques Anglais suffiraient pour détacher de nous les sauvages domiciliés. Ceux-ci n'ont-ils pas déjà une tendance trop marquée à porter chez nos rivaux le castor et le ginseng? Les menées d'un certain Lydius qui, pour inspirer confiance, s'est converti donnent l'alarme. On le convainc de commercé illicite et, après un long procès, on se décide à le bannir (1). Maurepas prit les mesures nécessaires pour conjurer le péril. Par les lettres patentes du mois d'octobre 1727, le roi interdit aux étrangers établis dans les colonies de faire le commerce. Il est vrai qu'avec une largeur de vues que nous rencontrons, pour la première fois, dans l'histoire du Canada français, il leur permet d'y faire valoir des terres et des habitations (2). Ce n'est pas du reste à la légère qu'on accorde aux Anglais des lettres de naturalité. Des meilleurs sujets on exige non seulement la conversion au catholicisme, mais encore, pour mettre à l'épreuve leur fidélité, un très long stage (3).

C'était fort bien de tolérer des colons étrangers en Nouvelle- France. Mais pourquoi ne pas les y attirer? Ne savait-on pas! ce qu'avaient gagné les treize colonies à accueillir les émi-l grants de toute l'Europe? En supposant même qu'on se restreignît aux catholiques, le champ de recrutement était encore assez vaste. Craignait-on que la colonie française ne fût pas assez forte pour absorber quelques milliers d'Irlandais, d'Allemands des bords du Rhin ou de Bavière, de Suisses des Vieux- Cantons ?

Quelques bonnes raisons qu'ils fassent valoir, et quoiqu'ils reviennent souvent à la charge, les Canadiens n'obtiennent jamais du roi d'avoir des nègres. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu sur les bords du Saint-Laurent quelques esclaves

(1) Beauharnais et Ilocquart au ministre, 25 octobre 1729. Arch. col. Canada, corr. gén., 51, 1720, fol. 6.

(2) Maurepas à Dupuy, 4 mai 1728. Arch. col. Canada, corr. gén., 50, 1728, fol. 452.

(3) C'est le cas de deux Anj^dais établis dans la colonie en 1711, Olivier et Verber. Le premier, gentillioinme et « bon callioliriue », n'oblient ses lettres de naturalitô (ju'en 1732. Pour le second, encore que Beauliarnais certifie de sa bonne conduite et de sa loyauté, on trouve qu'une épreuve de vingt années n'est pas encore sullisanle. Arch. col, Canada, corr. gén., 57, 1732, loi. 01. — Extrait des lettres de la Cour de 1721. Arcli. col, Canada, corr. gén., 50, 1731, fol. 213.

DU TRAITE d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 353

africains, entre autres cette négresse qui est pendue à Montréal comme incendiaire en 1734 (1). Les Canadiens se rabattent sur les indigènes. Ils réduisent en servitude des sauvages avec lesquels ils ne sont pas « en commerce )> et qui leur sont vendus par d'autres sauvages. Ils appartiennent à la nation des Panis établie à l'ouest du Mississipi (2). Le roi, qui a semblé d'abord le tolérer, se décide en 1736 à interdire formellement l'esclavage des Panis (3). Les esclaves Panis n'ont jamais été très nombreux dans la colonie. Tanguay n'en relève pas au delà d'une centaine (4).

Un millier de prisonniers, un peu plus de soldats, une poignée i'Anglais naturalisés avec les engagés et immigrants libres, cela fait peut-être, cela fait au maximum de quatre à cinq mille aouveaux chefs de famille. En trente années, trente années le paix profonde, le résultat est misérable. Heureusement que la race n'a rien perdu de sa fécondité. Cette fécondité frappe tous ceux qui arrivent de l'ancienne France. Montcalm tt'a pas encore pris terre à Québec qu'il en constate les effets sur le bas fleuve. Il consigne dans son journal qu'un seul homme, un soldat de Carignan, a deux cent vingt descendants dans les quatre petites paroisses des Éboulements, de la baie Saint-Paul, de l'Ile aux Coudres et de la Petite-Rivière. « Cela, dit-il, paraîtra singulier dans le royaume et surtout à nos seigneurs de la cour qui craignent d'avoir plus d'un héritier (5). » Mais c'est une remarque en passant. Chez la Galissonnière l'impression est autrement forte. Le commandant général a tout de suite compris que c'est cette vertu qui donnera la victoire, que par elle, malgré tant de fautes qui semblent

rréparables, s'assure l'avenir de la Nouvelle-France. En 1747,

! (1) Beauharnais et Hocquart au ministre, 9 octobre 1734. Arch. col,

j^anada, corr. gén., 61. 1734, fol. 131.

! (2) Beauharnais et Hocquart au ministre. Arch. col. Canada, corr.

^én., 50, 1733, fol. 108. — Réponse au mémoire du roi, 13 octobre 1735.

Arch. col. Canada, corr. gén., 63, 1735, fol. 74.

(3) Beauharnais et Hocquart au ministre, 12 octobre 1736. Arch. col, Canada, corr. gén., 65,1736, fol. 28.

(4) Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, t. VI, M.. 200.

(5) Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm, 8 mai 1756, 'p. 56-57.

c'est ainsi qu'il répond aux détracteurs de la colonie « que si les autres colonies produisent plus de richesses, celle-ci produit des hommes, richesse bien plus estimable pour un grand roi que le sucre ou l'indigo ou, si Ton veut, tout l'or des Indes (1). » En 1748, il est plus affirmatif encore dans son espérance de succès final. « La France tire d'elle-même et de ses autres colonies des productions de toute espèce. Celle-ci ne produira d'ici à très longtemps que des hommes, mais si on veut, elle en produira en assez peu de temps une si grande quantité que, bien loin de craindre les colonies anglaises ni les nations sauvages, elle sera en état de leur faire la loi (2). »

Pour avoir une idée exacte de ce qu'est la natalité canadienne, on peut parcourir les généalogies de Tanguay, ou, pour restreindre la besogne, quelque généalogie particulière : par exemple, les Vieilles familles (TYamachiche de F. L. Desaulnier (3). Il est facile aussi, dans un pays oii les registres de paroisses ont été admirablement conservés, d'avoir, pour un grand nombre de paroisses, le relevé annuel des baptêmes et des sépultures. Voici, de 1741 à 1754, l'état comparatif des naissances et des décès à Boucherville (4), au Cap Santé (5), l'Ile aux Coudres (6).

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