‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 34 sur 57 · DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE

Les chemins de Lanouiller, — Les céréales. — Disettes. — Introduction des cribles. — La pomme de terre. — Le chanvre. — Le tabac. — Le ginseng. — L'élevage. — La pêche. ■ L'exploitation de la forêt — Le goudron. — Les mines de Saint-Maurice. ~ Les constructions navales. — (La traite. — Postes concédés aux officiers, mis aux enchères. — Les postes du roi. — La contrebande. — Le produit de la traite. — Importations et exportations. ■— Prospérité des habitants.

La colonie n'a toujours qu'un grand chemin, le Saint-Laurent, un grand chemin, impraticable la moitié de Tannée, et où, même à la belle saison, on reste souvent en panne. « 11 faut quelquefois selon les vents un mois entier pour Tallée et le retour de Montréal », écrit l'intendant Dupuy en 1727 (1). Il y a longtemps du reste que l'on est d'accord sur la nécessité de doubler le magnifique fleuve par une route. A cette œuvre d'un intérêt capital pour le progrès de la colonisation s'attelle un homme intelligent et énergique. C'est Lanouiller de Boisclerc (2), un membre du Conseil supérieur, dont Hocquart fait un grand voyer.

(1) Dupuy au ministre, 20 octobre 1727. Arch. col. Canada, corr. gén., 1727, fol. 355.

(2y Le travail eût été achevé à Maskinongé en 1732 « si la récolte eût

Au surplus, le travail est déjà commencé. Plus ou moins bien entretenus, des tronçons de la grande route existent déjà. Il s'agit de les raccorder. La lacune principale est au lac Saint-Pierre. La première difficulté est de se procurer la maind'œuvre. Par raison d'économie il faut recourir à la corvée, et l'on ne peut vraiment pas exiger des habitants de trop longues périodes de prestation corporelle. A force d'activité, Lanouiller vainc tous les obstacles. En 1733, il est à cheval, cent quarante-cinq jours de suite (1). A la fin de cette campagne, il ne manque plus que deux lieues entre la rivière du Loup et la rivière Maskinongé et, sur les treize ponts qui sont nécessaires, il y en a dix d'achevés. En 1737, de Québec à Montréal, sur la rive gauche du Saint-Laurent, les chemins sont « roulants ». On peut aller d'une ville à l'autre, avec un seul cheval, en quatre jours (2). Ce qui ne veut pas dire que Boisclerc ait droit au repos. Il reste à perfectionner, à corriger sur bien des points. A Maskinongé, sur une longueur de trois lieues et demie, la route est inondée. Il faut la reporter plus haut (3). Enfin, sur trois cours d'eau trop larges, rivière Batiscan, rivière Saint-Maurice, rivière des Prairies, on doit renoncer à dresser des ponts. On établira des bacs. Gela n'est pas encore fait en 1747 (4).

Mais, par compensation, à cette date, Lanouiller vient de doter la colonie d'une seconde route royale. Celle-ci est une voie de pénétration du nord au sud; elle mène à la Nouvelle- York. Elle part, en face de Montréal, de la prairie de la Bataille, gagne la rivière Strel à Saint-Jean, et ne s'arrête qu'au fort Saint-Frédéric sur le lac du Saint-Sacrement, à

été bonne et si les habitants de ces cantons n'eussent pas été obhgés d'aller travailler ailleurs pour faire vivre leurs familles. » Lanouiller de Boisclerc au ministre, 17 octobre 1733. A7rh. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 378.

(1) Hocquart au ministre, 14 octobre 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 80.

(2) Lanouiller de Boisclerc au ministre, 17 octobre 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 378.

(3) Hocquart au ministre, H oclobre 1737. Arch col. Canada, corr. gén., 68, 1737, fol. 34.

(4) Lanouiller de Boisclerc au ministre, 4 novembre 1747. Arch. coL Canada, corr. gén., 89, 1747, fol. 218.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 373

la frontière (1). La Nouvelle-France doit encore à son grand voyer d'avoir, sur un grand nombre de points, tracé ses chemins d'intérêt local. En 1733, il a déjà accompli le travail préparatoire pour les côtes de Longueil, Tremblay, Boucherville, Varennes, pour l'île de Montréal et l'île Jésus, pour les cotes deTerrebonne, la Ghesnaye et le long des rivières de Mascouche et de l'Assomption (2).

Que vaut l'œuvre de Lanouiller? Il faut ici encore avoir recours à Franquet. Celui-ci a voyagé en carriole de Québec à Montréal et, à plusieurs reprises, il porte sur les routes du Canada un jugement favorable. Voici ce qu'il pense des chemins entre la Pointe aux Trembles et la seigneurie de Sainte- Anne de laPerade : «Les chemins, en général, de cette journée sont assez bons ; il n'y a que les côtes de difficiles; elles sont roides, dures aux chevaux et trop étroites aux carrioles et calèches, qui sont les voitures les plus ordinaires pour voyager dans ce pays. On pourrait habituer les habitants à les adoucir, et à les élargir jusqu'à vingt pieds au moins (3). »

Ce grand effort trouve tout de suite sa récompense. Une partie considérable du district des Trois-Rivières, qui jusqu'alors était demeurée inaccessible, s'ouvre enfin aux colons. Ceux-ci n'ont point perdu de temps pour s'installer le long des chemins de M. deBoisclerc (4).

L'occasion serait heureuse pour se remettre au canal de la Chine. Malheureusement on s'effraie des deux cent cinquantecinq mille livres que M. de Lery demande pour l'achever (5). Par contre, on résout, tant bien que mal, plutôt mal que bien, un problème demeuré insoluble pour les deux générations précédentes, celui de se maintenir en communications avec la

(1) Lanouiller de Boisclerc au ministre, 4 novembre 1747. Arch. col. Canada, corr. gén.,89, 1747, fol. 218.

(2) Lanouiller de Boisclerc au ministre, 17 octobre 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 378.

(3) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, p. 133. — Plus loin Franquet déclare « assez bien » les chemins entre Sainte-Anne et le cap de la Madeleine. Id.^ p. 136.

(4) Au recensement de 1739 grand progrès de la population sur le lac Saint-Pierre. Censuses of Canada., vol. iv, p. 68.

(5) Beauharnals et Hocquart au ministre, 25 septembre 1733. Arch. coU Canada, corr. gén., îiQ, 1733, fol. 54.

mère patrie, de la fin de novembre au commencement de mai. On se résigne à se servir régulièrement de la voie des colonies anglaises (1). Il est vrai que Beauharnais et Hocquart recommandent la prudence. Ils ont peur que les gouvernants de la Nouvelle-Angleterre ne soient un peu trop curieux de ce qui se passe dans la Nouvelle-France (2).

La paix, cette longue paix, donne un essor extraordinaire au développement économique de la Nouvelle-France. Naturellement le plus grand progrès porte sur la culture des céréales. De 234.566 boisseaux de blé en 1719 (3), on passe en 1734 à 737.892, auxquels le recensement ajoute 3.462 boisseaux i d'orge, 5.223 boisseaux de maïs, 163.988 boisseaux d'avoine (4). Au-delà de 1734 les chiffres précis font défaut. Mais il est certain que les habitants s'adonnent avec énergie à la production du froment. Ils tentent même d'avancer l'époque des semailles, de les placer comme dans l'ancienne France en octobre ou novembre. Vainement du reste. Les essais de blé d'automne échouent. Trop souvent, etlorsque les neiges viennent trop tard, et, lorsque, après la fonte des neiges, il y a des gelées, ce blé périt en herbe (5). Pour être rejetée aux derniers jours de l'été, la récolte n'en est pas moins belle. Elle donne du huit, du onze, du quinze (6), et même, dans les terres neuves, encore davantage. Les Canadiens ont plus de blé qu'il n'en faut pour leur consommation (7).

Pourtant le tour des vaches maigres vient quelquefois. Les

(1) Vaudreuil au Conseil de marine, 6 mai 1719. Ai'ch. col. Canada, corr. gén., 40, 1719, fol. 166.

(2) Beauharnais au ministre, 17 août 1729. Corr. gén., 51, 1729, foi. 131.

(3) Recensement de 1719. Censuses of Canada, vol. IV, p. 52.

(4) Recensement de 1734. Id., p. 57.

(5) Ilocquart. Détail de toute la colonie. Arch. col. Canada, corr. gén., 67, 1737. loi. 95.

(6) «* 11 est à remarquer que ce n'est pas faute de cultiver la terre en ce pays, si l'on essuie des disettes puisqu'un laboureur de la paroisse de Sainte-Foye proche Québec dont les terres sont fort mauvaises assure... que l'année dernière, il a semé 30 minots de bled, qui à la récolte ont donné 250 minots. Cela vaut bien la peine de cultiverla terre. » Mémoire sur les moyens d'augmenter la culture des terres en Canada... Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, p. 181.

(7) Mémoire sur le commerce du Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 76, 1741, foi. 318,

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 375

printemps secs sont toujours à redouter, surtout dans le gouvernement de Montréal (1). La sécheresse, c'est la récolte perdue. En 1737, en 1738, en 1742, coup sur coup, la catastrophe se renouvelle. Elle a pour suite une misère affreuse. Laissons l'intendant Hocquart tracer le tableau delà famine de 1738: «Je ne puis vous exprimer, monseigneur, la misère causée par la disette qui se fait sentir dans toutes les campagnes. Le plus grand nombre des habitants, particulièrement de la coste sud, manquent de pain depuis longtemps et une grande partie ont erré pendant tout l'hiver dans les costes du nord, qui ont été moins maltraitées, pour y recueillir des aumônes et quelque peu de bled pour semer. D'autres ont vécu et vivent encore d'un peu d'avoine et de bled d'Inde et depoisson. Les villes ont été remplies tout l'hiver de ces coureurs misérables qui venaient y chercher quelques secours de pain ou d'argent. Les habitants des villes, particulièrement les journaliers et artisans, sont dans une situation aussi fâcheuse manquant tous de travail. Ils continuent d'estre à charge au public, à M. le Général (2) et à moy et encore plus au Roy. J'ai esté et je suis toujours dans la nécessité de faire fournir régulièrement du pain, delà viande et des légumes des magasins à ces indigents et aux pauvres infirmes. M. Michel en a usé de même par mon ordre à Montréal. Autrement nous aurions exposé les sujets du Roy, des familles entières à périr (3). »

A ce mal dont les retours offensifs sont si redoutables, il y a un premier remède tout indiqué. Et c'est, aussitôt qu'apparaissent les signes précurseurs de la crise, de retenir la farine qui est destinée à l'exportation.

En 1716, le roi prescrit de ne point! permettre la sortie des vivres toutes les fois que la colonie pourrai^ en souffrir et il s'enremet à la prudence du gouverneur et de l'intendant de décider de l'opportunité de la mesure (4). La difficulté est

(1) Hocquart. Détail de toute la colonie. Arch. col. Canada, corr. gén., 67, 1737, fol. 93.

(2) Hocquart au ministre. Commerce du Canada, 8 octobre 1743. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 79, 1743, fol. 319.

(3) Général est ici synonyme de gouverneur.

(4) Hocquart au ministre, 12 mai 1738. Arch. col. Canada, corr. gén., 69, 1738, fol. 191.

grande. Il n'est pas toujours aisé de savoir à l'avance ce que sera Jarécolte. En 1717, après un été mal arrosé, grande querelle entre Vaudreuil qui veut fermer la porte et Begon qui insiste pour qu'on la laisse ouverte toute grande (1).

Si bien que les habitants ne savent jamais s'ils peuvent prendre des engagements vis-à-vis de ceux qui leur demandent leurs farines, et cela les décourage de semer plus qu'ils n'ont besoin pour leur propre subsistance. D'autant plus que si nous en croyons Franquet, l'inconstance des saisons ne serait pas pour grand'chose dans ces désastres. Hardiment l'ingénieur militaire dénonce les accapareurs. « On a permis, écrit-il, dans son mémoire sur les moyens d'augmenter la culture des terres en Canada, en différents temps et presque toujours à des particuliers soupçonnés d'être singulièrement protégés par les personnes qui occupent les premières places... d'acheter ou de faire acheter tout ce qu'il y avait de bleds et de farine dans la colonie, d'en faire des amas considérables, de les enlever même d'autorité sous prétexte de service du roy, soit pour la subsistance des villes, des troupes des différentes garnisons de la colonie, soit pour les laisser perdre, soit pour l'employer à leur commerce... de sorte qu'au milieu de l'abondance même, on a souvent trouvé moyen de faire naître une disette affreuse.» Pour donner tout son poids à une accusation aussi grave Franquet ajoute : « On n'avance rien en cela qu'on n'ait vu maintes et maintes fois, et pour s'en assurer, il suffit d'interroger les habitants sensés et raisonnables du Canada (2). »

Au surplus, que lés Canadiens soient victimes des caprices de k nature ou de la cupidité des hommes, les mauvaises années sont l'exception et pendant cette dernière période de la domination française, l'exportation du blé devient une des principales ressources de la colonie.

Comme débouché il y a celui qui a été ouvert par Colbert aux Antilles. Un second marché s'ouvre à l'île Royale. Là, on ne s'est occupé que de créer une forteresse, une station de pêche,

(i) Vaiidrouil au ministre, 3 novembre 1717. Arch. col. Canada corr g6n., :{8, 1717, fol. l.iG.

(2) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, p. 180. — Franquet avait vu à l'œuvre Bigot et la Grande Soci6té. Bigot était intendant depuis 1748.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 377

un entrepôt de commerce. Toute la population ordinaire et extraordinaire, habitants, soldats, pêcheurs, abesoin des farines canadiennes (1). Lespêcheurssurtout. Geux-cisaventmaintenant qu'il est inutile d'apporter sur les morutiers autre chose que la provision de l'aller, que les colons de la Nouvelle-France sont en mesure de leur fournir les vivres de la campagne et ceux du retour (2). Enfin, à la veille même de la catastrophe qui doit séparer violemment la métropole et la colonie, la colonie a déjà essayé de vendre son blé à la métropole.

Pour conquérir des clients nouveaux, comme pour garder les anciens, il faut fournir une marchandise de bonne qualité et, à ce point de vue, les farines canadiennes laissent un peu à désirer. On leur reproche de prendre une odeur désagréable, dans leurs petits barils de bois vert. Il est facile de se servir de barils de bois sec (3). Ce qui est encore plus urgent, c'est d'épurer ces farines (4). De 1722 à 1734, l'intendant Hocquart fait venir de France des cribles cylindriques (5). Six sont destinés au gouvernement de Québec, quatre à celui de Montréal. Ils sont remis à des propriétaires de moulins qui, pour rétribution, reçoivent six deniers parminot. On défend aux habitants de vendre du blé non criblé, à peine de cent livres d'amende et, en cas de récidive, du double (6).

Ces farines désormais bonnes, loyales et marchandes

(1) « Il est évident que le commerce des blés (avec l'île Royale) devient de plus en plus intéressant pour la colonie. » Beauharnais et tlocquart au ministre, 3 octobre 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 54, 1731, fol. 40.

(2) Requête des négociants de la Nouvelle-France demandant au roi d'empêcher les habitants... de l'Ile Royale de commercer avec les Anglais. Arch col. Canada, corr. gén., 49, 1727. fol. 52. — Beauharnais et Hocquart au ministre, 12 octobre 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 54, 1731, fol. 13G.

(3) Vaudreuil et Begon au Conseil de marine, 26 octobre 1719. Arch. col. Canada, corr. gén., 41, 1720, fol. 6.

(4) Beauharnais et Hocquart au ministre, 4 octobre 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 54, 1731, fol. 57.

(5) Ordonnance d'Hocquart. Arch. col. Canada, corr. gén., 57, 1732, fol. 293.

(6 Règlement de MM. de Beauharnais et Hocquart... qui établit des cribles dans partie des moulins de la colonie, 8 février 1734. Arch. col. Canada, corr. gén., 61, 1734, fol. 3.

donnent annuellement à l'exportation entre 50.000 (1) et 80.000 minots (2).

La pomme de terre a été cultivée au Canada avant la conquête anglaise. En 1758, Vaudreuil et Bigot recevaient du ministre Tordre de la faire connaître dans la colonie. Ils pouvaient répondre que cela était déjà fait, qu'un habitant avait fait venir de France des patates, et qu'il avait reconnu qu'elles produisaient beaucoup, avec très peu de soin. L'intendant obtient de cet habitant quelques centaines de tubercules et les distribue aux réfugiés acadiens (3).

La culture du chanvre introduite en Nouvelle-France par Talon, n'avait jamais été complètement abandonnée. Il s'en fallait pourtant de beaucoup qu'on lui eût donné l'extension désirable. Un mémoire de 1716, « le mémoire instructif des intentions de Sa Majesté », que l'on attribue à Raudot fils (4), invite Vaudreuil et Begon à la propager dans la colonie. Vaudreuil et Begon mettent de l'empressement à se conformer aux ordres du roi. Ils font des essais très encourageants. Pour décider les habitants à entreprendre en grand la culture du chanvre, il n'y a plus qu'à leur garantir un débit avantageux. En 1720, Begon fait annoncer à la colonie par les curés que les magasins prendront le chanvre à soixante livres le quintal (5). Le succès est rapide. Les magasins achètent 1.644 livres de chanvre en 1723, 5.795 en 1724, 44.200 en 1727. L'intendant Dupuy ne voit plus qu'un obstacle à la propagation de la nouvelle culture, et c'est l'opposition des curés qui n'ont point la dîme sur le chanvre. Il propose de laleur accorder(6). Maurepas

(1) Mémoire de Payet. Arch. col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 298.

(2) « Dans les bonnes années il sort de la colonie quatre-vingt mille minots de blé ». Ilocquart. Détail de toute la colonie. Aick. col. Canada, corr. gén., 67, 1737, fol. 95.

(3) Vaudreuil et Bigot au ministre, 8 août 1758. Arch. col. Canada, corr. gén., 103, 175;S, fol. 3.

(4) Mémoire instructif des intentions de Sa Majesté pour le gouverneur et l'intendant du Canada, 1716. Arch. col. Canada, corr. gén., 36, 1716, fol. 43.

(5) Be;.'on au ministre, 26 octobre 1720. Arch. col. Canada, corr. gén., 43, 1721, fol. 74.

(Gy Dupuy au ministre, 20 octobre 1727. Arch. col. Canada, corr. gén., 49, 1727, fol. 274.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 379

refuse. Si les desservants canadiens « s'avisent par des vues d'intérêt de détourner les habitants des cultures utiles à la colonie », il sait oti il peut les atteindre. Il les privera des suppléments qu'ils doivent à la générosité royale. Au reste, à iVersailies comme à Québec, on se persuade que l'heure est venue de diminuer le prix d'achat. En 1728, on ne reçoit plus le chanvre aux magasins quepour quarante livres, en 1730 que pour vingt-cinq livres (1). Du coup la récolte tombe entre douze et quinze milliers (2). Par bonheur, à ce moment, les constructions navales prennent un grand développement. Il faut du chanvre pour fabriquer les cordages (3), et c'est ainsi que, de 1732 à 1743, la production annuelle se maintient entre quinze et vingt milliers : ce qui est tout à fait suffisant pour alimenter les corderies (4). La culture du chanvre est définitivement introduite en Nouvelle -France. Quanta celle du lin elle devient de plus en plus importante : 45.970 livres au recensement de 1719 (5), 54.650 à celui de 1720 (6), 92.246 à celui de 1734 (7). Aux dernières années de la domination française elle s'élèvera à 120 000 quintaux (8).

Longtemps les Français du Canada n'ont fumé que du tabac d'importation, du tabac brésilien surtout. Ce tabac est aussi très goûté des indigènes (9). Mais pourquoi ne tenterait-on point d'en produire sur place? L'herbe à petun croît naturellement dans la colonie (10^ . Il ne s'agit que d'en perfectionner la culture.

(1) Maurepas à Dupuy, 11 mars 1728. Arch. col. Canada, corr. gén., 50, 1728, fol. 428.

(2) Hocquart au ministre, 17 octobre 1730. Arch. col. Canada, corr. gén., 53, 1730, fol. 113.

(3) Voir pages 388-389.

(4) Hocquart au ministre, 11 octobre 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 68, 1737, fol. 34; 12 octobre 1738. Corr. gén., 70, 1738, fol. 19; 14 octobre 1739. Corr. gén., 71, 1739, fol. 243 ; 24 octobre 1742. Corr. gén., 80, 1743, fol. 99.

(5) Censuses of Canada, vol. IV, p. 52. (6; M., p. 53.

(7) W., lac. cit.

(8) Mémoire sur le Canada. M. de Beaucas, 1758. Arch. col. Canada,

(9) Domaine. Arch. col. Canada, corr. gén., 59, 1732, fol. 318.

(10) Une des tribus huronnes est nommée la nation du Petun. Relat, des Jésuites, 1635, p. 33.

3cS0 LA COLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE

Et l'on se met à l'œuvre. Dès 1728 les plantations de tabac se multiplient (1 . Mais le climat est trop rude et l'on ne prend sans doute pas toutes les précautions qui sont nécessaires (2). Les déboires sont nombreux. Doit-on renoncer à l'espoir de rivaliser avec la Virginie et le Maryland ou simplement limiter la tentative [au district de Montréal où l'hiver est de moindre durée ? Les habitants semblent s'être découragés (3). Les fermiers généraux ont plus de persévérance (4). Cugnet, le directeur du Domaine, envoie au receveur du tabac de la Rochelle 6.446 livres en 1743 (5), et 32.000 en 1744 (6). On est loin encore des trente mille boucauts que le Maryland exporte chaque année de son fameux Oroonoko (7). Le début promet cependant. Suivant la méthode qui a déjà souvent réussi, l'intendant Hocquart propose d'attribuer des gratifications aux particuliers qui imiteront Cugnet. La proposition vient trop tard, en 1743, à la veille de la guerre.

Le ginseng avait été signalé dans l'Amérique française par le père Laffitau, dès le début du dix-huitième siècle (8). Quand les Canadiens eurent appris par les missionnaires, que les Chinois attribuaient à cette plante toutes les vertus d'une panacée et qu'ils s'en procuraient à des prix exorbitants, ils crurent leur fortune faite, et, habitants aussi bien que sauvages, se précipitèrent à la cueillette de la précieuse araliacée (9). Le succès fut extraordinairement rapide. En quelques années, les années qui

(1) Ferme de Tadoussac et Canada en général. Droits du domaine. Arch. col. Canada, corr. gén., 1728, fol. 409.

(2) Voir les procédés de culture du tabac en Amérique du Nord dans le Voyage au Canada dans le Nord de V Amérique septenlrionale fait depuis 1751 à 1761, par J. G. B., pp. lo5 et 150.

(3) Mémoire sur le commerce du Canada, 1741. Arcli. col. Canada, corr.

(4) Hocquart. Détail de toute la colonie. Arcli. col. Canada, corr. gén., 67, 1737, fol. 95.

(5) 16 novembre 1743. Hocquart au ministre. Arcli. col. Canada, corr. gén., 80, 1743, fol. 3.

(6) 27 octobre 174i. Arch. col. Canada, corr. gén., 81, 1744, fol. 440.

(7) Le boucaut pèse 800 livres. Histoire et commerce des colonies anglaises dans V Amérique septenlrionale. Londres, 1755, pp. 253 et 257.

(8) Charlevoix, Journal d'un voyage dans V Amérique septentrionale^ t. Vï. lettre XII, p. 24.

(9) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, pp. 177-178.

DU TRAITÉ d'UTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 381

suivent la paix d'Aix-la-Chapelle, la livre de ginseng monta de trente sols à vingt-cinq livres (1). Comme Favait bien prévu le sage Franquet, on n'allait point tarder à tuer la poule aux œufs d'or (2). 11 fallait cueillir le ginseng en septembre et le faire sécher à l'ombre, lentement. Trop pressés, les Canadiens le cueillent en mai et le font sécher au four. Les Chinois ne veulent plus du ginseng canadien. On en avait vendu en 1731 pour cinq centmille livres (3). En 1752, il n'y avait plus personne pour l'acheter, même au plus bas prix (4).

L'élevage est en progrès constant. Entre 1719 et 1734, le troupeau des bêtes à cornes passe de 18.241 à 33.179. L'accroissement est un peu moindre pour les porcs : 13.823 en 1720, 19.815 en 1734. Quant aux moutons que l'on a eu tant de peine à introduire et à acclimater au siècle précédent, ils pullulent à leur tour : 1820 en 1706, 13.823 en 1720, 19.815 en 1734. Le chiffre des chevaux reste stationnaire : 5.063 en 1720, 5.056 en 1734 (5). Pourtant, gouverneurs et intendants trouvent encore qu'il est trop élevé. Ils s'inquiètent de voir que les fils d'habitants mettent leur amour-propre à avoir des chevaux de selle. Beauharnais et Hocquart pensent là-dessus comme Vaudreuil. Il faut empêcher la jeunesse canadienne de perdre l'habitude et le goût de la marche. Hocquart propose de n'autoriser qu'un cheval pour quatre bœufs (6). Mais que faire des chevaux en excédent? On ne peut pourtant pas les égorger. La meilleure solution serait de les vendre hors de la colonie. D'autant plus qu'ils sont de bonne qualité, forts et résistants à la fatigue (7). On essaie d'en importer aux Antilles. La tentative échoue. Les chevaux continuent à multiplier. En

(1) Raynal, Hlstoiî'e philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1783, t. VJI, livre XVI, p. 278.

(2) Franquet, loc. cil.

(3) Raynal, loc. cit.

(4) Mémoire de Taché au nom des marchands du Canada, Arch. col. Canada, corr. gén., 98, 1752, fol. 460.

(5) Censuses of Canada., vol. IV. p.p. 48, 52, 53, 57.

(6j Beauharnais et Hocquart au ministre 4 octobre 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 54, 1731, fol. 70. (7) Franquet. Voyages et Mémoires sur le Canada, p^ 27,

1765, au premier recensement anglais, pour 70.000 habitants ils sont 13.488 (1).

Charlevoix avait vu juste lorsqu'il assurait que la pêche de la baleine pourrait être un grand objet dans le commerce de la colonie, et qu'il attribuait les insuccès antérieurs uniquement au manque d'argent et au défaut de persévérance (2). En 1737, un navire de Saint-Jean- de-Luz capture dans le Saint-Laurent cinq animaux d'âge adulte et cinq petits, ce qui donne trois cents barriques d'huile et de deux à trois milliers de fanons (3). Du coup, les Basques rapprennent le chemin de la grande rivière de Canada. Ils y font de beaux bénéfices (4). Ils se découragent pourtant encore une fois. Alors Rouillé accorde une prime de cinq cents livres par baleine capturée. En 1754, deux bâtiments de Bayonne prennent vingt-sept baleines au large de Kamouraska (5).

Mais les Canadiens aiment mieux s'attaquer à des cétacés de moindre taille. En 1720, Boishébert, l'héritier de M. de la Bouteillerie, et Peyre obtiennent la.prorogation de leur concession. Un grand nombre d'habitants suivent leur exemple (6). En 1724, il y a, pour toute la Nouvelle-France, dix-sept pêches sédentaires. On y prend soixante marsouins (7). L'année suivante, le chiffre monte à cent (8). Résultat médiocre en 1728, et

(1) Recensement de 1765. Censuses of Canada, vol. IV, p. 67.

(2) Charlevoix. Journal historique d'un voyage dans V Amérique septentrionale, t. V, lettre Vlll, p. 219.

(3) Beauharnais et Hocquart au ministre, l*"" octobre 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 67, 1737, fol. 6.

(4) Mémoire de Payet. Arch. col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 298.

(5) Collection Levis. Journal du marquis de Montcalm^ 8 mai 1756, p. 54.

(6) Vaiidreuil et Begon au ministre, 26 octobre 1720. Arch. col. Cnnada, corr. gén.. 42, 1720, fol. 27.

(7) Voici ces dix-sept pccVies : Côte sud : à Tilc Vcilc, à la rivière du Loup, à la rivière des Capes, à Kanioaraska, à la pointe aux Orignaux, à la pointe aux Iroquois, à la rivière Quelle, au cap Martin, à Tile Saint- Denis, à la pointe des Aunets, à la rivière du Sud, à l'île aux Oies. — Côte nord : à la Sainte-Famille, à la Pctitc-Kamilli', à l'île aux Coudrcs, aux moulins de Baude. 2 novembre 1724. État des pêches à marsouins. Arch. col. Canada, corr. gén., 46, 1724, fol. 269.

(8) Arch. col. Cuiiiatla, corr. gén., 4b, 1726, fol. 448.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 383

cela étonne (1), et cet étonnement prouve que les mauvaises années sont rares.

La pêche du loup marin et de la vache marine vient pour l'importance immédiatement après celle du marsouin. De leur peau on ne fait plus de manchons, mais de très bons souliers qui ne prennent point Teau et des couvertures inusables pour les malles, les cofïres, les sièges (2). Quant à l'huile, Fauteur du mémoire de 1741 est persuadé qu'ils en peuvent fournir chaque année de trois à quatre mille barriques. Mais il recommande la modération. Il craint qu'on n'extermine la race ou qu'on ne l'oblige à émigrer. La bête à la grande dent a déjà disparu aux îles de la Magdeleine. Il serait prudent de laisser aux amphibies quelque répit (3).

Les Canadiens envoient chaque année une trentaine de petits bateaux à la pèche à la morue. Le renseignement est de Payet (4). Nous aurions besoin de savoir s'il compte comme Canadiens les habitants de l'île Royale.

Les Canadiens négligent toujours de puiser au trésor inépuisable que leur offre la forêt. Ils lui demandent de quoi charpenter leurs maisons, de quoi clôturer leurs champs, et c'est tout. Pourtant ils n'ont pas à aller loin pour trouver le pin, l'épinette, l'orme, le chêne, le prusse, le noyer, le frêne. Les seigneuries du Saint-Laurent, même celles où le défrichement a été poussé le plus loin, gardent d'abondantes réserves de bois debout. Pour ne point tirer parti de tant de richesses, les habitants ont leurs excuses ordinaires : le manque d'argent, la pénurie de main-d'œuvre, la difficulté de s'assurer des moyens de transport.

Comme toujours, il faut que le roi intervienne. Il donnera l'exemple. 11 achètera, en 1724, la seigneurie de la Malbaye et y fera commencer l'exploitation des pinières (5). En même temps, ce qui vaut mieux, pour des fournitures de bois qui

(1) Arch. col. Canada, corr. gén., 50, 1728, fol. 155.

(2) Gharlevoix. Journal historique, t. V. Lettre VIII, pp. 214-215.

(3) Mémoire sur le commerce du Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 76, 1741, fol. 318.

(4) Mémoire de Payet. A?'ch. col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 298,

(5) Vaudreuil et Begon au ministre, 2 novembre 1724. Arch. col. Canada, corr. gén., 48, 4724, fol. 40.

seront employés aux constructions navales, Vaudreuil ctBegOD passeront marché avec un Canadien.

C'est M. de Ramezay, gouverneur de Montréal, qui, en 1721, se décide à tenter l'aventure (1). Il meurt bientôt, mais sa veuve continue à livrer aux chantiers de Rochefort les bordages de chêne et de pin, les mâts d'épinette (2). Par malheur, elle va se heurter au mauvais vouloir des officiers de la marine royale. En 1727, le capitaine de V Eléphant aime mieux prendre un lest de pierres que d'embarquer les bois de madame de Ramezay (3). Celle-ci renonce à la lutte. L'intendant traite alors avec Tabbé Lepage, seigneur de Terrebonne(4). L'abbé Lepage a des débuts brillants, et il est visible que l'intendant Hocquart compte beaucoup sur son succès (5). D'autant plus, qu'un nouveau débouché vient de s'ouvrir. En 1729, quatre navires ont chargé à Québec du bois pour les Antilles (6). Malgré toute son intelligence, toute son activité, l'abbé Lepage finira par se ruiner (7). Mais l'exploitation de la forêt canadienne est mise en train.

Pour la fabrication du goudron, du brai, de la résine, les Canadiens n'en sont plus à leur premier essai. Ils ont pourtant beaucoup à apprendre ou à rapprendre. Tout d'abord, on hésite à faire venir des goudronniers de France. On n'en peut trouver qu'à dix-huit cents livres par an (8). Même, on s'imagine qu'il suffira de distribuer parmi les habitants un certain nombre de copies des mémoires qui sont composés à leur intention par

(1) Arch. col. Canada, corr. gén., 43, 1721, fol. 368.

(2) Begon au ministre, 2 novembre 172 i, Arch. col. Canada, corr. gén., 1724, fol. 154.

(3) Dupuy au ministre, 21 octobre 1726. Arch. col., corr. gén , 1726, fol. 297.

(4) Beauharnais et Dupuy au ministre, 20 octobre 1727. Arch. col., Canada, corr. gén., 49, 1727, fol. 18.

(5) Hocquart au ministre, 25 octobre 1730, ylrc/i. col. Canada, corr. gén., 53, 1730, lui. 181.

(6) Beauharnais et Hocquart au ministre, 25 octobre 1729. Arch. col, Canada, corr. gén. 172'J, fol. 15.

(7j Hocquart au ministre, 7 octobre 1736, Arch. col. Canada, corr. gén., 66, 1736, fol. 3. — « L'abbé Le Page s'est ruiné pour l'augmentation de la colonie. » Beauharnais au ministre, 28 octobre 177'.i, Arch. col. Canada, corr. gén., 71, 1730, fol. 72.

(8) Maurepas à Beauharnais et Hocquart. Arch. col. Canada, corr. gén., 56 731, ioJ. 49.

DU TRAITÉ d'utRECHT A LA GUERRE DE SEÏ»T ANS 385

MM. Mithon et d'Erchigny (1). Heureusement que le roi se décide à envoyer un habile homme, M, de Chevigny (2). Celui-ci s'établit à la baie Saint-Paul, et, pour ses débuts, en 1733, produit dix mille livres de brai sec et de résine (3). Sous la direction de Chevigny, les habitants terminent bientôt leur apprentissage. Il faut croire qu'ils deviennent de parfaits goudronniers, car Franquet qui, d'ordinaire, ne brille point par l'indulgence, nous rapporte une visite à l'un de leurs fourneaux sans accompagner sa description de la plus légère critique (4). Afin de pousser à la production, et sur l'avis de Begon, le roi s'est fait acheteur de goudron, de brai et de résine (5). Il fait même des avances aux constructeurs de fourneaux (6). Tous ces efforts sont couronnés de succès. Les fourneaux se multiplient. On en signale à la baie Saint-Paul, à Kamouraska, à la rivière Quelle, à Sorel, à Dautré, à l'île Sainte-Thérèse (7), bref dans toutes les parties de la colonie.

Il y a longtemps (8) que, sur le Saint-Maurice, dans la banieue des Trois-Rivières, on connaît l'existence de gisements considérables de fer. En 1729, un négociant de Montréal, Poulin de Francheville, sollicite la concession de ces mines (9). L'année suivante, il a son brevet. A Versailles, le fer de Saint- Maurice est jugé de bonne qualité. On le compare, à la fois, à celui de Suède « qui se forge facilement» et à celui d'Espagne qui « est très doux à battre à froid » (10). Le concessionnaire fait

(1) Hocquart au ministre, 17 octobre 1730. Arch. co^. Canada, corr. gén., 53, 1730, fol. 113

(2) Chevigny au ministre, 11 octobre 1733. Arch. col. Canada, corr.

(3 Beauharnais et Hocquart au ministre, 10 octobre 1734. Arch. col. Canada, corr. gén., 61, 1734, fol, 173.

(4) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, pp. 83-84.

(5) Begon au Conseil de marine. Arch. col. Canada, corr. gén., 43, 1721, fol. 34.

(6) Hocquart au ministre, 14 octobre 1731. Arch. eol. Canada, 65, 1731, fol. 88.

(7) Hocquart au ministre, 12 octobre 1738. A7'ch. col. Canada, corr. gén., 70, 1738, fol. 19; 16 octobre 1745 Arch. col. Canada, corr. gén., 83, 1745, fol. 270.

(8) Voir page 205.

(9) Beauharnais et Hocquart au ministre, 28 octobre 1739. Arch. col. Canada, corr. gén., 1729, 51, foi. 99.

(10) Mines de fer au Canada, 10 octobre 1732. Arch, col. Canada, cori^.

386 LA COLOiMSATlOIN DE LA N 0 U V EL L E -FRANCE

venir de France deux fondeurs. Il s'aperçoit alors qu'à procéder d'après les méthodes en usage en Europe, il se ruinera. Les voisins de la Nouvelle-Angleterre savent extraire et traiter le minerai à peu de frais. On lui permet d'envoyer un forgeron canadien se mettre à leur école (i). En 1734, le forgeron est de retour et le roi s'intéresse à l'affaire. Il fait à Francheville une avance de dix mille livres (2). On peut espérer un prompt succès. Francheville meurt.

Il est évident que l'entreprise ne peut être abandonnée. Trois solutions sont présentées au ministre par Beauharnais et Hocquart. Le roi peut prendre directement l'exploitation à son compte, ou, ce qui revient, à peu de chose près, au même, commanditer les anciens intéressés. Il peut enfin concéder l'exploitation à une compagnie. La troisième solution est de beaucoup la plus raisonnable. La concession de Poulin de Francheville passe à une société à la tête de laquelle nous trouvons Olivier de Vezins (3). Celui-ci est un homme compétent, un maître de forges, qui, dès 1735, était venu étudier l'affaire sur place. M. de Vezins fixait à 36.000 livres les frais de premier établissement et à 61.250, les frais d'exploitation d'une année. Il est vrai qu'il croyait à une production annuelle de 116.000 livres et qu'il voyait ainsi toutes les avances remboursées dès le premier exercice (4).

Quoi qu'il en soit, voici les mines de Saint-Maurice en pleine

gén., 58, 1732, fol. 186. — 11 existe encore aujourd'hui des restes des forges de Saint-Maurice. « Le rendement du minerai est d'environ 60 p. 100 de fer métallique. L'analyse de quelques échantillons a donné les résultats suivants :

Peroxyde de fer 77.60

Sesquioxyde de manganèse ... 0.30

Silice 5.40

Acide jihosphorique 1.80

Matières volatiles 14.00

Gerbié, Le Canada et Vémigration française^ p. 231.

(1) Beauharnais et Hocquart au ministre, 15 octobre 1732. Arch. col. Canada, corr. gén., 57, 1732, fol. 200.

(2) Hocquart au ministre, 10 octobre \lVi. Arch. col. Canada, corr. gén., 62, 1732, fol. 27.

(3) 13 juin 1739. Arck. col. Canada, corr. gén., 71, 173!>, fol. 113.

(4) Beauharnais et IIoc(|uart au ministre, 26 octobre 1735. Arcli, col. Canada, corr. gén., 63, 1735, fol. 173,

DU TRAITÉ d'uTRËCHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 387

exploitation. En 1737, il y a déjà cent ouvriers aux forges (1). En 1738 (:2) et en 1739 (3), elles fournissent le fer nécessaire pour une flûte et un vaisseau des chantiers royaux de Québec. Il y a deux forges et un fourneau. Du W octobre 1739 au mois de septembre 1740, les deux forges produisent trois cent cinquante milliers de fer ; du 23 mai au 4 octobre 1740, le fourneau donne six cent cinquante milliers de matière de fonte (4). Les forges de Saint-Maurice vendent à la colonie des pots, des marmites, toutes sortes d'ustensiles (5). Les intéressés tentent même d'acquérir la clientèle des arsenaux métropolitains. En 1739, ils obtiennent d'envoyer sur le vaisseau du roi, c'està-dire sans frais de transport, cinquante milliers de fer à Rochefort à charge de reprendre la marchandise si elle ne convient pas (6). Pourtant cette prospérité est en partie factice. Elle est due surtout aux avances consenties par les trésoriers de la marine, et la preuve que l'affaire est médiocre, c'est qu'en 1743 la compagnie offre au roi de lui céder l'établissement à la seule condition qu'il la tienne quitte de tous ses emprunts (6). Il est vrai que ceux-ci montent à 192.642 livres (7). En 1745, le roi se décide à accepter le marché. Hocquart est, du reste, suivant sa coutume, optimiste. Il se fait fort de n'avoir jamais besoin de fonds extraordinaires (8). Ce que fut le résultat de cette mise en régie on l'apprend par Franquet qui a visité les forges en 1732. L'établissement est considérable. Il occupe un personnel de plus de cent vingt personnes. Il produit annuellement de trois à quatre cents milliers de fer (9), et ce fer,

(1) Beauharnais et Hocquart au ministre, 8 novembre 1737. Arch. col, Canada, corr. gén.. 67, 1737, fol 94.

(2) Ardu col. Canada, corr. gén , 70, 1738, fol. 144.

(3) 13 juin 1739. Arch. col., corr. gén., 71, 1739, fol. 113.

(4) Hocquart au ministre, 4 octobre 1740. Arch. col, Canada, corr. gén., 73, 1640, fol. 143.

(5) J.-C.-B. (Bonnefons) Voyage au Canada dans le nord de V Amérique si'plentrionale, fait depuis Van 1751 à 1761, p. 46.

(6; Hocquart au ministre, l'' avril 1769. Arch. col. Canada, corr. gén., 73, 1740, fol. 372.

(7) Hocquart au ministre, 28 octobre 1743. Arch. col. Canada, corr. gén., 80, 1743.

(8} Hocquart au ministre, 19 mai 1745. Arch. col. Canada, corr. gén., 83, 17 ij, fol. 156,

(9) Mémoire de Payet. Arch. col. Canada, corr. gén., 96, 1759, fol. 298,

estimé de qualité supérieure, a son débit dans la colonie, et même à Brest et à Rocliefort. Mais, et c'est un aveu du directeur Hertel de Rouville qu'enregistre Franquet, la forme de la régie ne saurait être que très onéreuse au roi (1).

Avec du bois à ne savoir qu'en faire, avec du goudron, du brai, des cordages, du fer en quantités suffisantes, les Canadiens ont, sur place, tout ce qui est nécessaire aux constructions navales. Pour les décider à tenter l'entreprise, il ne manque plus que l'encouragement d'une gratification royale (2). Maurepas l'accorde en 1732. La prime s'accroît avec la taille des navires. Elle est de trois à cinq livres par tonneau, de cinq livres à partir de cent tonneaux (3).

Le succès est immédiat : dix navires construits en 1732, dix encore en 1733. Il reste pourtant à dissiper une inquiétude sur la qualité du bois canadien. On prend une consultation d'un savant renommé. En 1736, Duhamel du Monceau examine en France deux navires sortis des cales de Québec. Le résultat de l'examen est très favorable (4). D'année en année, le succès se confirme, et l'on avoue qu'il passe toutes les espérances que l'on a pu concevoir (5). L'île Royale, l'île Saint- Jean, et surtout la Martinique font des commandes de navires à la Nouvelle-France. Cela va si bien que le roi peut, en 1740, supprimer la prime. Au surplus, cela ne lui a pas coûté très cher de lancer sur les bords du Saint-Laurent l'industrie des constructions navales : en neuf années, 17.844 livres (6).

(1) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, pp. 19-21, H2-113.

(2) Hocquart au ministre, 8 octobre 1731. Arch, col. Canada, corr. gén., 54,1731, fol. 106.

(3) En 1732, le roi paie 500 livres pour un navire de 100 tonneaux, 248 livres pour un navire de G2 tonneaux, 120 livres pour un navire de 40 tonneaux et pour dix bâtiments représentant un total de 732 tonneaux, 3.073 livres. Liste des bâtiments construits au Canada en 1732. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 87.

(4) Mémoire de Duhamel de Monceau, 1736. Arch. col. Canada, corr. gén., 06, 1736. fol. 20ii.

(5) Neuf navires construits en 1739. Octobre 1739. Arch. col. Canada, corr. gén., 71, 1739, fol. 182. — Neuf navires construits enl741. Arch. col. Canada, corr. gén., 80, 1743, fol. 368.

(6) a Le bois de construction revient à Toulon 3 livres le pied cube et celui de Lorraine IjO soIb; le bois revient à Québec 20 et 22 sols le pied. »

L'épreuve a été si concluante, les conditions paraissent si avantageuses que le ministre de la marine va maintenant opérer au Canada pour son propre compte (1). Sous la direction de l'ingénieur militaire Levasseur, de 1740 à 1750, se construit à Québec toute une escadre légère, les flûtes le Canada (2) et le Caribou (3), les frégates le Castor (4) et la Martre (5), YOrignal, la corvette le Carcajou (6), et même des vaisseaux, le Saint-Laurent (1) et V Algonquin, le plus grand, de soixante-douze canons (8).

Pour le commerce des pelleteries rien de changé. Celui du castor est toujours l'objet d'un monopole. Le privilège de Gayot et de Néret, qui date de 1706, arrive à son terme le 31 décembre 17i7 (9). A Gayot et Néret succède la compagnie d'Occident. Celle-ci obtient un long bail, du l*"' janvier 1718 au 31 décembre 1742. Elle recevra, à l'exclusion de tous autres, les castors que les habitants auront traités. Mais le roi se réserve, sur les mémoires qui lui seront envoyés de la Nouvelle-France, de fixer les quantités des différentes espèces de castor que la compagnie sera tenue de recevoir chaque année et les prix auxquels elle devra les payer (10). Les Canadiens ne sont pas satisfaits. Ils réclament la liberté de la traite du castor. Ils

Chaussegros de Léry au ministre, 31 octobre 1741. Arch. col. Canada, corr. gén.,76, 1741, fol. 284.

(1) Hocquart au ministre, 5 juillet 1740. Arch. col. Canada, corr. gén., 73, 1740, fol. 68.

(2) Beauharnais et Hocquart au ministre, 13 septembre 1742. Arch. col. Canada, corr. gén.. 77, 1742, fol. 33.

(3) Levasseur au ministre, 14 mai 1744. Arch. col. Canada, corr. gén., 82, 1744, fol. 309.

(4) Beaubarnais et Hocquart au ministre, 13 octobre 1745. Ai-ch. eoL Canada, corr. gén., 83, 1745, fol. 37.

(5) Beauharnais et Hocquart au ministre, 19 septembre 1746. Arch. col. Canada, corr. gén., 85, 1746, fol. 9.

(6) La Galissonnière et Hocquart au ministre, 17 août 1748. Arch. col. Canada, corr. gén., 91, 1748, fol. 3.

(7) La Jonquière et Bigot au ministre, 1" septembre 1750. Arch. col. Canada, corr. gén., 95, 1750, fol. 23.

(8) Bigot au ministre, 5 septembre 1749. Arch. coZ. Canada, corr. gén., 93, 1749, fol. 264.

(9) Collet, procureur général au ministre, 25 juin 1717. Arch. col. Canada, corr. gén., 37, 1717, fol. 2'iO.

(10) Arch. col. Canada, corr. gén , 38, 1717, fol. 248.

obtiennent satisfaction. L'arrêt du 16 mai 1720 convertit le privilège exclusif de la compagnie en un droit qui lui sera payé à l'entrée du royaume, à raison de neuf sols par livre pesant de castor gras, et de six sols par livre pesant de castor sec (1). Ce droit est beaucoup trop onéreux. Pour pétitionner contre un régime qui ne donne que les apparences delà liberté les négociants canadiens s'unissent aux négociants rochelais (2). Cette protestation aboutit le 30 mai 1721 au rétablissement pur et simple du privilège exclusif de la compagnie d'Occident (3). Dans le commerce avec les sauvages tout est matière à privilège. On donne, on vend, on afferme les postes de traite (4-). Les officiers qui servent au pays d'En haut ne se sont jamais fait scrupule de trafiquer. C'est un abus qui ne peut être réprimé. Pourquoi ne pas se résigner à l'inévitable, ne pas régulariser une pratique frauduleuse? Et c'est ainsi qu'on en vient à affermer les forts à leurs commandants (5). Ces fermiers militaires sont avantagés de toutes manières. En échange d'un monopole exclusif la colonie n'exige d'eux qu'une faible redevance. Maurepas, qui tance l'intendant Dupuy à ce sujet, aurait voulu qu'on n'en exigeât aucune (6). Les magasins leur fournissent des marchandises à bon marché. S'ils ont un peu d'ordre, c'est la fortune. Au dire de Franquet, un officier qui a commandé trois ans au pays d'En haut, s'en revient communément avec un bénéfice de trente à cinquante mille livres. 11 cite l'exemple de M. Marin qui a le poste de la baie des Puants et qui a rapporté en 1731 quatre cents paquets de castors, et trois cent soixante-cinq paquets de loutres, de martres, de loupscerviers, le tout estimé à deux cent cinquante mille livres. C'est la deuxième année de son commandement. La première n'a pas

(1) Mémoire sur la liberté du castor accordée aux habitants du Canada par arrêt du 16 mai 1720. Arch. col. Canada, corr. p^én., 42, 1720, fol. 137.

(2) Arch. col. Canada, corr. gôn., 43, 1721, fol. 229.

(3} 8 octobre 1729. Arch. col. Canada, corr. gén., 44, 1721-22, fol. 31.

(4) Mémoire de Beaucas. Arch. col. Canada, corr. gén., 103, 1758, fol. 508.

(5) « Dans les dernières années de V.uidreuil et les jtreniièresde Beauharnais. » C'est ainsi que la Galissonnièrc délenuinc la période où l'on coininence à faire des officiers les fermiers des postes. Vaudrcuil est mort en 1725. 23 octobre 1748, la Galissonnièrc. Arch. col. Canada, corr. gén., 91, 1748, fol. 231.

(G) Maurepas à Dupuy. Arch. col. Canada, corr. gén., 50, 1728, fol. 463.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 391

été moins fructueuse. Pour peu que la troisième soit d'un égal produit, Franquet prédit un gain tout net de cent mille écus. Et l'inspecteur général des fortifications s'explique ainsi que les officiers se marient si facilement en Nouvelle-France. L'espérance d'avoir un jour un poste de traite fait un parti avantageux du dernier enseigne, du moindre cadet à l'aiguillette (1).

^D On ne tarde pourtant pas à être édifié sur les inconvénients de cet étrange cumul. 11 est scabreux que le même personnage trafique pour son propre compte et exerce Tautorité au nom du roi. Il perd vite le respect, la sympathie des indigènes (2). Et les bons esprits de préconiser la solution qui paraît la plus profitable aux intérêts de la colonie. Ils demandent qu'on mette les postes en adjudication. Il suffît d'indemniser les commandants en obligeant, de par son contrat, l'adjudicataire à leurpayer une bonne gratification annuelle. On enlève donc aux officiers un certain nombre de postes. Par malheur, on s'est formé une idée trop haute des profits qui s'y peuvent faire Les enchères sont poussées trop loin. Le résultat est facile à pré-

"^ voir. Le fermier est forcé de se rattraper sur les sauvages. Il leur vend à des prix exorbitants. Il leur achète à des prix dérisoires (3). On verra plus loin les fruits de cette exploitation à outrance.

* Celui qui exploite le plus grand nombre de postes, et qui s'en tire le plus mal, c'est le roi. Il y a longtemps qu'il a cette immense réserve de Tadoussac dont il tire un si maigre profit. Un instant il parvient à trouver des fermiers. Mais en douze ans, l'un après l'autre, Bourgeois et Carlier se ruinent. Cartier laisse 122.000 livres à rembourser, à rembourser par le Trésor, cela va sans dire (4). Tadoussac est mis en régie Cela va mieux. On relève 13.000 livres d'excédent de recettes en

(1) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada^ pp. 29-30. (2 Détail de toute la colonie. Arck. col. Canada, corr. gén., 17, 1737, fol. 95-

(3) La Galissonnière au minisire, 23 octobre 1738. Arch. col. Canada, corr. gén., 91, 1748, fol. 231. — « En 1754 on avait, dans le poste de la mer de rOuest, une peau de castor pour quatre grains de poivre et on retire ju.squ'à huit cents livres d'une livre de vermillon. » Mémoire de Bcaucas, Arch. col. Canada, corr. gén., 103, 1758, fol. 508.

(4) Domaine d'Occident. Arch. col. Canada, corr. gén., 59, 1733, fol. 318,

1733 (1). Il est temps de passer la main. On donne Tadoussac pour un bail de 4.500 livres (2).

L'expérience faite sur le Saguenay ne suffit pas. Le roi a ses ports de traite : fort Frontenac, Niagara, le fond du lac Ontario. Cette fois-ci c'est un désastre. Les meilleures années 1724 et 1725, il a 38.669 livres de recettes contre 36.067 de dépenses (3), puis c'est le déficit perpétuel. En 1742, il se présente un sieur Chalot pour demander les trois postes. On se hâte de lui en faire cession et abandon (4). Hocquart pousse un soupir de soulagement. Il écrit au ministre : « Heureusement le service se trouve débarrassé d'une traite aussi désavantageuse et je n'aurai plus le déplaisir de vous rendre un compte aussi peu satisfaisant sur cette matière (5). » Chalot ne fut pas plus heureux que Louis XV. En 1745, il renonce à une exploitation ruineuse (6).

Les congés, les vingt-cinq congés que l'on vend au bénéfice des veuves et des orphelins sont supprimés depuis 1696. Il y a unanimité pour déplorer leur suppression. C'est à elle que Catalongne attribue la décadence commerciale de Montréal, la désaffection des sauvages qui portent maintenant leurs pelleteries à Orange et à la baie d'Hudson, la désertion des habitants qui « se débandent par brigades » pour se livrer au commerce frauduleux (7). Ce n'était pas la peine de supprimer les vingt-cinq congés pour les remplacer par d'autres congés qui sont à la discrétion du gouverneur et de l'intendant (8). Les

(1) Domaine d'Occident, 1735. Arch. col. Canada, corr. gén., 65, 1736,

(2) Domaine d'Occident, 1738. Arch. col. Canada, corr. gén., 74, 17 iO, foL 285.

(3) Estât des pelleteries provenant delà traite faite au fort Krontenac, à Niagara, et dans le sud du lac Ontario pendant les années 1724-1725. 22 octobre 1725. Arch. col. Canada, corr. gén., 1725, fol. 263.

(4) Projet de règlement... à l'occasion de la cession que le roi fait au sieur Chalot des traites des forts de Frontenac, Niagara et étendue sur le lac Ontario. 3 septembre 1742. Arch. col. Canada, corr. gén,, 78, 1742, fol. 29S.

(5) Hocquart, au ministre, 21 octobre 1742. Arch. col. Canada, corr. gén., 78, 1742, fol. 58.

(6) 23 octobre 1745. Arch. col. Canada, corr. gén., 83, ITiS, fol. 42.

(7) Catalongne, mémoire, 9 octobre 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 33, 1712, fol. 209.

(8) Edit du roy, 29 mars 1714, qui défend aux habitants du Canada de

DU TRAITÉ d'uTRECIIT A LA GUERRE DE SEPT ANS 393

^ pauvres y perdent tout. Les abus demeurent les mêmes (1). 11 n'y a que deux solutions : revenir au régime antérieur à la déclaration de 1696 ou octroyer la liberté absolue de la traite. Vaudreuil et Begon réclament, tour à tour, Tune et l'autre (2). Ils ont gain de cause en 1716. Le gouvernement métropolitain rétablit les vingt-cinq congés (3). Mais il revient tout de suite sur sa décision en 1719, et, malgré le redoublement des doléances (4) la colonie doit attendre jusqu'en 1728 leur rétablissement définitif (5).

r^ La contrebande est toujours aussi audacieuse, toujours aussi ingénieuse. Une grande partie du castor est portée aux Anglais. Ceux-ci paient plus cher, au moins un tiers en plus (6). Ils offrent aux sauvages des chaudières à bon marché et des écarlatines bleues que les fabriquants de l'ancienne France se refusent absolument à tisser pour eux. Ils leur débitent de l'eau-de-vie sans mesure (7). Les Français vont aussi en Nouvelle-Angleterre. Ils organisent entre les deux colonies un trafic clandestin. Ils échangent le castor contre des laines, des draperies, des merceries, des toiles peintes (8). Quel est le dommage causé aux manufactures de France et à la compa-

faire la traite avec les sauvages sans un congé du gouverneur et de l'intendant. — Mémoire de l'état présent du Canada, 15 février 1712. A7'ch. col. Canada, corr. gén. 33, 1712, fol. 265.

(1) Vaudreuil et Begon, au ministre, 12 novembre 1712. Arch. col. Canada, corr. gén., 1712, fol. 15.

(2) 28 avril 1716. Déclaration du Roy portant rétablissement des vingtcinq congés. 28 avril 1716. Arch. col. Canada, corr. gén., 36, 1766, fol. -;46. — Justification des vingt-cinq congés pour 1718. Airh. col. Canada, corr. gén., 38, 1717, fol. 85.

(3) Vaudreuil se plaint de la suppression des congés, 2 octobre 1719. Arch. col. Canada, corr. gén.j 40, 1719, fol. 50.

(4) Conseil. L'Evêque de Québec 18 octobre 1720. Arch. col. Canada, corr. gén , 43, 1721, fol. 206.

(5y Etat de distribution des congés rétablis par Sa Majesté pour la subsistance des pauvres familles de la colonie. Arch. col. Canada, corr. gén., 50, 1728, fol. 151. — Distribution des congés en 1739. 28 octobre 1739. Arch. col. Canada, corr. gén., 71, 1739, fol 72 —en 1746. 1" octobre 1746. Arch. col. Canada, corr. gén., 85, 1746. fol. 197.

(6) Détail de toute la colonie. Arch. col. Canada, corr. gén., 1737, 67, fol. 95.

(7) 8 octobre 1721. Arch. col. Canada, corr. gén , 44, 1721-1722, fol. 4.

(8) Détail de toute la colonie, 1737, loc. cit.

gnie? En 1728, on l'évalue entre 150 et 200.000 livres (1). L'intendant Hocquart va plus loin en 1737. Il prétend que la plus grande partie du castor va aux Anglais et cela une année où les bureaux de la compagnie ont reçu 185 milliers (2).

Il faut engager la lutte contre la fraude. La compagnie croit encourager la dénonciation en faisant aux dénonciateurs abandon des captures et des amendes (3). Les Canadiens ne se dénoncent pas entre eux (4). On imagine de garder les passages. En 1719, sur le lac Champlain, depuis le commencement de la navigation jusqu'à la fin d'octobre, Vaudreuil tient en permanence un détachement de deux officiers et de douze hommes (5). Quelques fraudeurs se laissent prendre. Entre autres Réaume, qui en est quitte pour une amende de 500 livres (6). Les fraudeurs tournent la difficulté. Ils n'iront plus à Orange. Ils y enverront les sauvages domiciliés auxquels on a accoutumé de laisser toute liberté (7). Cela est d'autant plus nécessaire que les Anglais, non plus, ne veulent pas de Français à Orange. ^Aii point de vue commercial comme au point de vue politiqueî les Anglais tiennent à être en contact direct avec nos sauvages (8).

S'il n'est point trop malaisé, avec l'aide vraiment inattendue des autorités de la Nouvelle- Angleterre, d'empêcher les colons de passer la frontière, la surveillance et la répression doivent échouer avec les indigènes. Tout au plus est-il possible de faire la part du mal. On essaie d'une certaine tolérance. On permet

(1) Ferme de Tadoussac et Canada en général. Aj^ch. col. Canada, corr. gén., 1728, fol. 409.

(2) Détail de toute la colonie, 1737, loc. cit.

(3) Ordonnance de M. Begon portant exécution des articles 2 et 4 de l'édit du mois d août 1717 et ordonnant que les condscations de castors soient applicables en entier aux dénonciateurs. Arch. col. Canada, corr. gén., 39, 1718, fol. 39.

(4) Hocquart au ministre, 12 et 20 octobre 1729. Arch. col. Canada, corr. gén., 51, 1729, fol. 345.

(5j Vaudreuil et Begon, au ministre, 26 octobre 1719. Arch. col. Canada, corr. gén., 40, 1719, fol. 61.

(6) Dupuy au ministre, 21 o(;tobrc 1726. Arch. col. Canada, corr. gcn , 48, 1720, fol. 288

(7) Hocquart aux directeurs de la C'" des Indes, 17 octobre 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 08, 1737.

(8) Vaudreuil et Begon au ministre, 8 octobre 1721. Ai'ch. col. Canada,

DU TRAITK d'uTRRCHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 395

aux « domiciliés » de porter du castor aux Anglais à trois conditions : qu'il provienne uniquement de leur chasse, que ce soit en un seul paquet, qu'ils aient licence des missionnaires. Ils abusent de cette tolérance. Lorsque Franquet visite le village de Saint-François, il n'y trouve en fait d'hommes que des vieillards; les autres sont à la récolte du ginseng ou à la Nouvelle- Angleterre (1).

Le plus sûr moyen de retenir les Iroquois, les Abenakis, les Hurons, les Algonquins, dans la colonie, c'est de leur fournir sur place, abondamment et à bon marché, tout ce dont ils ont besoin. Si l'on pouvait leur débiter de l'eau-de-vie, comme au temps de Frontenac (2)! Mais sans avoir l'énergie d'un Laval et d'un Saint- Vallier, les évêques du dix-huitième siècle maintiennent le cas réservé. En 1733, un mandement du coadjuteur Dosquet défend à tous les confesseurs d'absoudre ceux qui, directement ou indirectement, contribuent à enivrer les sauvages (3). Du coup, du moins les intéressés le prétendent, le commerce français diminue, le commerce anglais s'accroît à proportion.

Mais, tout en refusant aux naturels le poison, qui les dégrade et qui les tue, ne peut-on pas satisfaire leurs autres désirs? Ils marquent une prédilection pour les draps et les écarlatines de couleur bleue. Comme on n'en trouve point en France, on se résigne à en acheter dans l'ancienne ou dans la Nouvelle-Angleterre. Enfin Gery, de Montpellier, se décide à fabriquer les marchandises réclamées. En 1715, les agents de la compagnie peuvent donner aux sauvages le choix entre les écarlatines anglaises et les écarlatines françaises. Les sauvages constatent, tout de suite, la qualité supérieure de ces dernières. Mais la qualité se paie : elles coûtent trop cher. Ils continuent à acheter les autres. Vainement le directeur du castor envoie-t-il dans la métropole les renseignements les plus précis sur les goûts de la clientèle qu'il s'agit de con-

(1) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, pp. 174-175,

(2) « 11 faudrait rétablir la liberté du commerce de l'eau-de-vie. » Mémoire sur le commerce du Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 76, 1741,

(3) Le coadjuteur de Québec au ministre, 28 janvier 1733. Arch col, Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 332.

quérir (1). Les fabricants français mettent déjà leur point d'honneur à imposer leur goût à leurs clients d'outre-mer. La tentative échoue complètement.

Il fallait pourtant imaginer quelque chose, ne fût-ce que pour empêcher les liaisons de nos alliés avec nos ennemis. En 1738, la compagnie des Indes, « dans la ferme confiance que cette augmentation anéantirait le commerce frauduleux », se résout à payer le castor gras et sec de bonne qualité à cinquantecinq sols la livre, et les espèces inférieures à vingt sols (2). La guerre recommence avec l'Angleterre. On élève encore les prix. Le castor gras et veule passe à quatre livres, le castor sec et veule à trois livres quinze sols, les autres à trente sols (3).

Cette répression, cette surveillance, ces concessions ont-elles abouti à un résultat? Il faut le croire. Les auteurs de mémoires, la plupart du temps porte-paroles des intéressés, ne cessent point leurs doléances (4). Cela est dans l'ordre. Mais on peut leur opposer le témoignage de l'intendant Hocquart. Celui-ci affirme, à plusieurs reprises, que le commerce étranger n'est pas assez considérable au Canada pour porter un préjudice sérieux à celui de France (5).

Une excellente raison de croire que les mesures prises pour arrêter la fraude sont efficaces, c'est que le produit des pelleteries ne cesse d'augmenter. Avant 1720, le magasin de la compagnie à Québec ne reçoit annuellement qu'une soixantaine de milliers de castors. En 172G la recette double : cent trente-cinq milliers (6). Léger recul en 1737, cent vingt-quatre milliers (7). Mais la valeur de la traite est plus facile à déter-

(1) Mémoire sur les 207 pièces d'écarlatine d'Angleterre envoyées à Québec par le sieur Gaillot en 1714 et sur 216 d'écarlatine envoyées en niy de la manufacture de Montpellier. Arch. col. Canada, corr. gén.,25, 1715, fol. 182.

(2) Ordonnance de M. Hocquart qui fixe le prix du castor gras et sec. 11 juillet 1738. Arch. col. Canada, corr. gén.. 09, 17.38, fol. 215.

(3) G juin 174G. Arch. col. Canada, corr. gén., G5, 17G(), fol. 3.

(4) Mémoire sur le commerce du Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 76, 1711, fol. 318.

(5) Hocquart au ministre, commerce du Canada, 8 octobre 1743. Arch. col. Canada, corr. gén., 76, 1743, fol. 319.

(G) Hocquart au contrôleur général. Arch. col. Canada, corr. gén., 68, 1737, fol. 49.

i7) 30 octobre 1726. Arch. col. Canada, corr. gén., 48, 1726, foi. 321.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 397

miner en argent. Pour la période qui précède immédiatement la catastrophe, Payet (1) et Beaucas (2) sont d'accord pour la fixer à 1.500.000 livres. En 1762, le général Murray veut se rendre compte des ressources du pays conquis. 11 arrive à un résultat qui est sensiblement le même : pour 1754, 1.547.885 livres; pour 1755, 1.205.650 livres (3).

Nous avons mieux que les chiffres de Beaucas, de Payet et de Murray. M. Emile Garnault a relevé dans les archives de la chambre de commerce de la Rochelle de 1718 à 1761, année par année, tout ce qui concerne les pelleteries canadiennes (4). Il va de soi qu'on n'acceptera pas les chiffres de M. Garnault tels quels. Quelques-unes des peaux qui débarquent à la Rochelle ne sont point originaires de la grande forêt boréale. Les cuirs tannés, les cuirs en poil viennent en grande partie des Antilles. Mais on peut les défalquer du total sans le diminuer de plus de 4 ou 5 pour 100 (5), et comme d'autre part, la Rochelle n'a plus au dix-huitième siècle le monopole du transit avec la Nouvelle-France, on peut admettre que les chiffres de M. Garnault s'approchent de la vérité.

Les voici :

(1) Mémoire de Payet. Arch. col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 258.

(2) Beaucas, Mémoire sur le Canada. Arcfi. col. Canada, corr. gén , 103, HoS, fol. 488.

(3) Rapport du général Murray sur Québec. Arc/i. canad., B7, B M. 2166.

(4) Emile Garnault, Les Rochelois et le Canada, p. 14.

(5) 1.284 -f- 2.457 sur 26^.223 en 1718; 31.6.^4 4- 7.420 sur 1.307.494 en 1728 ; 11.240 + 18.970 sur 1.084.958 en 1738; 9..564 -f 16.180 sur 779,528 en 1748. kl., pp. 15-16.

Défalquons les périodes de guerre, encore que l'on constate non sans surprise que l'exportation des pelleteries ait encore été très considérable en 1757, trois ans après Touverture des hostilités, dix-huit mois après la déclaration officielle de la guerre. Considérons encore comme une année exceptionnelle celle qui suit la paix d'Aix-la-Chapelle, et où la compagnie a certainement écoulé en France des quantités de peaux recueillies dans les campagnes antérieures. Les chiffres des balances commerciales de la Rochelle justifient-ils cette moyenne de 1.500.000 livres donnée par Beaucaset Payet? Ce qui frappe d'abord, ce sont les variations du produit de la traite : 211.952 livres en 1726, 2.609.392 en 1727, 3.084.501 en 1752, 636.673 en 1753, 3.932.127 en 1754. Mais à envisager les périodes dans leur ensemble, et non plus les années isolément, il apparaît que l'augmentation est constante. Les cinq premières années de 1718 à 1722 ne donnent pas trois millions, les cinq dernières de 1750 à 1754 en donnent plus de neuf. Beaucas et Payet n'ont point exagéré. Sur l'ensemble des pelleteries, quelle est la part du castor, castor frais et castor sec? Payet la fixe à un peu plus de la moitié. La statistique de M. Emile Garnault donne encore raison à Payet : en 1718, le castor compte pour 168.930 livres sur 262.223; en 1728, pour 676.990 sur 1.307.404 ; en 1738, pour 568.741 sur 1.084.958. Dans les dernières années cependant cette proportion ne se maintient pas. Le castor va tomber du tiers au quart du total : 1.153.650 sur 3.084.501 en 1752, 1.041.300 sur 3.932.127 eo

(1) Emile Garnault, Les Rochelois et le Canada^ \>\). 15-16.

1754. Ce qui gagne en quantité, ce sont les peaux de martres (155.1451ivresen 1751, 308. 352 livres en 1752, 433.005 enl754), les peaux de cerfs (594.408 livres en 1752, 824.208 livres en 1754), les peaux d'ours (196.126 livres en 1752, 414.192 livres en 1754).

Quelle est la valeur totale du commerce, quelle est surtout la valeur respective des entrées et des sorties, c'est ce que l'intendant Hocquart, avec son application coutumière, tâche de préciser. Il tâtonne quelque peu avant de s'arrêter à des chiffres vraisemblables. Pour 1729 il fixe le résultat de l'importation à 3.000.000 de livres et celui, de l'exportation à 1.287.256. Mais Maurepas proteste. Il n'accepte pas que le commerce de la colonie doive près de deux millions à celui de la métropole (1). L'intendant s'excuse. Il avoue qu'il a fait une opération sujette à caution, qu'il a estimé la quantité de marchandises entrées par la consommation qu'en pouvaient faire les habitants (2). Mieux éclairé, Hocquart va donner des chiffres dont la comparaison est plus satisfaisante. Il arrive par année commune à une importation de 18 à 1.900.000 livres (3). Par la suite, il donnera les résultats annuels régulièrement : pour 1735, 2.307.662. contre 1.705 698; pour 1737, 1.913.142 contre 1.677.695 (4) ; pour 1739, 1.827.081 contre 1.760.917 (5). On est tout près d'atteindre à la balance des entrées par les sorties. Mais la guerre va ramener le déficit. De 1749 à 1755, les exportations vont retomber au tiers des importations (6).

Ce qui est certain, ce qui ressort de tous les témoignages, c'est que dans les dernières années de la grande paix, le colon du Canada a la vie facile et heureuse. Là-dessus tous sont d'ac-

(1) Maurepas à Beauharnais et Hocquart. Xrc/i. col. Canada, corr. gén., 56, 1731, fol 16.

(2) Hocquart à Maurepas, 27 octobre 1732. Arch. col. Canada, corr. gén., 58, 1732, fol. 116.

(3) Hocquart, 25 octobre 1733. Commerce du Canada. Arck. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 263.

(4) Hocquart au ministre. Arch. col. Canada, corr. gén., 70, 1738, fol. 247.

(5) Hocquart au ministre, 2 octobre 1739. Arck. col. Canada, corr. gén., 69, 1738, fol. 2i3.

(6) Importation de 8.000.000 de livres, exportation de 2.500.000 livres. Mémoire de Beaucas. Arch. col. Canada, corr. gén., 103, 1758, fol. 508.

cord, l'ingénieur Franquet, Montcalm et ses lieutenants, le bas officier Bonnefons, Kalm le savant suédois qui avait commencé son voyage en Amérique par l'Amérique anglaise et qui n'en devait être que plus difficile à satisfaire, et même les envahisseurs anglais.

A Québec, dit Bonnefons, tout le monde jouit d'une honnête aisance sans richesse (1). A Montréal cela va mieux encore. Franquet trouve sept ou huit riches. Il précise. Ces favorisés de lafortune ont de cent cinquante à deux cent mille francs de capital (2). Ce sont des négociants et des officiers qui font la traite. Le chiff're n'est pas énorme. Mais à remarquer comme l'enrichissement a été rapide. Trente ans plus tôt, au dire de Charlevoix, on ne voyait pas de personnes riches en Nouvelle- France (3). 11 ne faut pas, pourtant, s'imaginer qu'il n'y ait pas de pauvres dans les villes, à Québec surtout. Les familles des journaliers, la plupart du temps des soldats libérés, y sont trop souvent à la charité publique (4). Mais ce qu'il importe de constater c'est que le sort des habitants des campagnes, c'està-dire des vrais colons, est digne d'envie.

Les campagnes sont riches, florissantes, abondantes en toutes sortes de denrées. La phrase est de Franquet (5). Et l'inspecteur des fortifications est à ce point frappé de cette prospérité, qu'il la signale à toutes ses étapes. Un jour même oii il a reçu, à la Chesnaye, une hospitalité plus large que de coutume, il en vient, non sans un air d'ingratitude, à proposer au roi « de charger un peu » des gens si bien dans leurs affaires (6). Au texte de Franquet, il n'est pas de meilleur commentaire que la description enthousiaste de l'île d'Orléans par le capitaine anglais Knox (7), à l'heure oii débarquaient ces soldats de Wolfe qui devaient tout y mettre à feu et à sang.

(1) J.-B. G. (Bonnefon.s). Voyage au Canada dans le nord de V Amérique septentrionale fait depuis 1751 à 176\ p. 'Mj.

(2) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, p. Hti.

(3) a On nii voit point en ce pays de personnes riches », écrit Charlevoix en 1720. Gliarlevoix, Journal d'un voyage dans V Amérique Septentrionalej t. V, lettre m, p. 117.

(4) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, pp. 199-200.

(6) Id., pp. 157-158.

(7) h'nox's Jourîial, cité par Casgrain, Montcalm et Levis, t. II, pp. 78-79

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 401

Aussi bien Tusage, la règle est de jouir immédiatement de cette richesse. Suivant l'expression de Charlevoix, personne ne s'amuse à thésauriser (1). Et cela explique que pour participer à la distribution du fonds des congés, il y a tant de veuves et tant d'orphelins des meilleures familles. On dépense pour bien vivre et aussi pour paraître. Les Canadiennes aiment à faire valoir la grâce et l'élégance qui leur sont naturelles (2). C'est pourtant le luxe des garçons qui étonne le plus Franquet. Il décrit longuement « les fistons des paroisses » qui « portent une bourse aux cheveux, un chapeau brodé, une chemise à manchettes, des mitasses aux jambes » et qui « dès qu'ils sont en âge d'être mariés ont chacun leur cheval » (3). Montcalm l'a vu tout de suite. Ces roturiers vivent comme des petits gentilshommes de France (4). A ce jeu-là, ils ne laissent qu'un maigre héritage (5) et leurs enfants ne se comptent pas. Mais qu'importe, les enfants travailleront à leur tour. Les fils d'habitants ont la terre à discrétion. Les fils de seigneurs entreront au service. Cette insouciance du lendemain n'est pas que de l'imprévoyance. C'est le courage devant la vie. Et cette belle vertu a puissamment contribué à créer cette énergique, cette solide race canadienne-française, toujours prête au labeur, à la lutte, à l'aventure.

(1) Charlevoix, Journal d'un voyage dans l'Amérique septentrionale ^ t. V, lettre III, p. 117.

(2) « Les Canadiennes)... sont généralement jolies, grandes, bien faites... et pour le luxe au dernier point. » Lettre du capitaine Duchat, 1756, cité par Casgrain. Montcalm et Levis, t. II, p. 465.

(3) Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, pp. 26 et 27.

(4) Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm, 13 mai 1756, p. 63.

(5) Charlevoix, Journal d'un voyage dans l'Amérique septentrionale, t. V, lettre III, p. 118.

Page 1