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CE QUE COUTE LA NOUVELLE- FRANCE

Le Domaine réuni à la Marine. — L'Etat du roy. — Dépenses et recettes. — Excédent de dépenses. — La contribution de la métropole. — Nouveaux impôts. Le Canada qui coûte très peu a la réputation de coûter très cher. — Le Canada mal connu et méconnu. — La Hontan. — Charlevoix. — Voltaire.

Le gouvernement de la Régence et celui de Louis XV n'apportent d'abord aucune modification au régime financier du Canada. Les droits du domaine d'Occident y sont toujours affermés, les fermiers toujours tenus de contribuer, par une redevance annuelle, à l'entretien de la Nouvelle -France. Mais soit que le ministre ne trouve plus de fermiers, soit qu'il se persuade qu'il y a avantage à s'en passer, ce régime est aboli. Un arrêt du conseil d'État, du 5 août 1732, ordonne que les droits du Domaine d'Occident qui se perçoivent dans les colonies, seront distraits du bail de Nicolas Desboves, et réunis à la Marine (1). Le gain n'est pas considérable pour la Marine, c'est-à-dire pour le trésor royal. Le domaine a grand'peine à s'acquitter de ses obligations. Il reste à espérer que les intendants se tirent mieux d'affaire que les fermiers.

En pratique, le Domaine d'Occident continue à être admi-

(1) Beauharnais et llocquart au ministre, !«' octobre 1733. At'ch. col. corr. gén., 59, 1733, fol. 71.

nistré à part. Suivant les instructions de Versailles, l'intendant se garde de confondre les comptes du Domaine et les comptes de la Marine (1). Le maintien de la distinction est rationnel. Elle correspond à la réalité des choses. Le budget du Canada s'alimente à deux sources : la perception faite sur place des droits du Domaine qui sont toutes les recettes de la colonie, l'envoi de subsides métropolitains par le trésorier de la Marine. Il est d'une bonne comptabilité d'en tenir registre séparément.

Les intendants du dix-huitième siècle, surtout le consciencieux Hocquart, mettent une grande application à bien gérer les finances de la colonie. Pour chaque exercice, à l'avance, ils dressent un Projet de dépense (2). Ce projet est transmise Versailles. Il revient à Québec revu et corrigé. C'est l'État du Roy, le Projet de l'état des payements, ou encore les Fonds ordonnés (3). Cet État du roy est un budget de prévision complet. Il autorise la dépense après avoir prévu la recette. Il fixe la quote-part que l'on doit attendre du Domaine, de la colonie (4). Le roi n'a plus qu'à expédier l'argent. Son vaisseau apporte en juin ou juillet, avec les fonds ordonnés pour l'exercice en cours, une avance de soixante mille livres pour l'exercice suivant (5).

La grosse dépense de la colonie c'est l'entretien de sa petite garnison. On sait que celle-ci, en temps normal, comprend vingt-huit compagnies, à trente hommes, et aussi que leur effectif est rarement au complet. Le chapitre comporte peu de variations : 147.500 livres en 17^28, 146.524 en 1731 (6), 154.812 en 1734. On a aussi à payer les retraites, les pen-

(1) Hocquart au ministre, 30 septembre 1733. Arch. col. corr. gén., 60, 1733, fol. 3.

(2) Projets de dépense pour 1728 et 1733. Ai'ch. col. Canada, corr gén., 50, 1728, fol. 305 et corr. gén., 60, 1733, fol. 194.

(3) Fonds ordonnés pour 1719. Conseil de marine, 27 octobre 1719; Etat du roy pour 1721, 11 novembre 1721; Projet de l'état des payements que le Koy veut et oidonnc être faits... pendant Tannée 1743. Arch. col. Canada, corr. gén., 61, 1720, fol. lo5 ; corr. gén., 44, 1721-1722, fol. 178; corr. gén., 78, 1742, fol. 40.

(4) Charges employées à l'Etat du Roy: 114.464 livres en 1733, iili 780 en 1734, 123.705 en 1739. Arch. col. Canada, corr. gén., 65, fol. 228, corr. gén., 73, 1740, fol. 403.

(5) A M. de Chnsol. Arch. col. Canada, ordres du Hoy, '172:;, fol. 810. (6J Dépenses de 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 254.

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sions de réforme des anciens officiers : 1.800 livres en 1728, 2.220 en 1731, 3.890 en 1734, 6.850 en 1743.

Une dépense dont Futilité est plus contestable ce sont les fortifications (1). On a conçu le plan chimérique de mettre en état de défense cette frontière démesurée qui s'étend du golfe de Terre-Neuve et de l'isthme acadien au cours moyen de rOhio. En même temps, on entoure Montréal d'une chemise de pierre. Les fortifications et réparations s'élèvent à 40.000 livres en 1728, à 39.251 en 1731, à 29.583 en 1734, à 99.785 en 1743. Le rempart de Villemarie, derrière lequel Levis n'osera pas tenir vingt-quatre heures, revient de 1716 à 1741 à 445.141 livres (2). De 1735 à 1737, on prélève 123. 440 livres pour le fort Saint-Frédéric (3) qui est à la pointe nord du lac Ghamplain, et, en 1742, il faut encore consacrer 30.000 livres à le réparer (4)? On ne parle pas des millions enterrés sous les bastions de Louisbourg. Le budget de la Nouvelle-France n'a point contribué à cette folie, et pendant ce temps on laisse Québec vulnérable du côté de Ja terre ferme Québec où devait, manifestement, se jouer la partie suprême. Le chapitre de la défense comprend en outre des achats de vivres et de munitions. On conçoit que suivant les circonstances leur importance varie extrêmement. En 1728, Tannée où commence la guerre des Renards, il faut 7.500 livres de vivres, et 22.750 livres de munitions, en 1735 le total de l'approvisionnement militaire (vivres, munitions, marchandises) tombe à 12.809 livres.

Mais la colonie ne compte point seulement pour se défendre sur sa garnison. Elle paie la fidélité des sauvages. 20.000 livres de présents annuels pour nos alliés, telle est la règle (5). On y

(1) « Les forts que l'on a bâtis (en Acadie) sont des dépenses extraordinaires qui ne regardent qu'indirectement le Canada. Ils ont cependant coûté des millions qu'on ne distingue pas cependant des dépenses faites en Canada et tout passe sur le compte de cette infortunée colonie. » Mémoire de Payet. Arch. col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 298.

(2) 6 avril 1743. Arch. col. Canada, corr. gén., 80, 1743, fol. 385.

(3) Hocquart au ministre. 13 octobre 1738. Aj^ch. col. Canada, corr. gén., 70, 1738, fol. 27.

(4) Varin, contrôleur au ministre, 31 octobre 1742. Arch. col. Canada, corr. gén., 78, 1742, fol. 107.

(5) 20.000 livres. 1722. A Vaudreuil, 5 juin 1722. Arch. col. Canada,

joint 2.000 livres pour les Abenakis (1), qui habitent le territoire contesté entre la France et TAngleterre et dont il faut récompenser la fidélité. Le total se grossit de quelques frais de réception lorsque les ambassadeurs des tribus se présentent à Ononthio ou à son premier lieutenant le gouverneur de Montréal (^2).

Par malheur, il n'y a pas que des sauvages à pensionner. Il y en a qu'il faut combattre. A la vérité on y met très peu de patience et, de l'avis des gens raisonnables, on multiplie beaucoup trop les coups de main contre les pillards ou les rebelles. Mais tant de gens y trouvent leur avantage. La jeunesse de la colonie y satisfait sa passion pour l'aventure. Les officiers des compagnies y gagnent des avancements, des croix, des gratifications. En 1728, Beauharnais réclame 60.000 livres pour détruire la puissance des Renards. Jusqu'en 1735 on ne cesse de faire colonne dans l'Ouest. Cela ne va pas loin comme dépense : 33.833 livres pour quatre campagnes (3). La saignée est pourtant débilitante sur un budget si pauvre. En paix comme en guerre, pour s'entendre avec les hommes rouges qui décidément, s'obstinent à ne point apprendre le français, on a besoin d'interprètes : interprète pour l'iroquois, l'algonquin, l'ontaouais, l'abenaki (4).

Ce que coûtent les travaux publics n'est pas facile à déterminer. Dans les comptes du Domaine on ne leur attribue pas le plus souvent de chapitre spécial. Pour une raison qui échappe, on les joint aux frais d'entretien des bâtards (5). Ils sont pourtant ins-

ordres du Roy et dépesches, 1722, fol. 800. — 20.Û0U hvres, 1728. Projet de dépenses pour 1728, loc. cit. — 20.000 Uvres en 1733. Projet de dépenses pour 1733, loc. cit.

(1) 2.000 Uvres en 1722, 1728, 1734.

(2) Ainsi, en 1734, indemnité à Longueil qui a fait quelques frais avec les Iroquois. Projet de dépenses pour 1734, loc. cit

(3) Pour mouvements de guerre contre les Sakis, Renards, Ghichachas, ...... de 1732 à 173;], 24 octobre 1735. Arch. col. Canada, corr. gén., 63,

1735, fol. 29.

(4) Projet de dépenses pour 1733, loc. cil.

(5) Nourriture d'enfans bastards et dépenses des travaux publics : 16.506 livres. IJordereau et compte rendu parle directeur-receveur du Domaine d'Occident en Canada... 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., 59, 1733, fol. 274.

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crits à part en 1737 pour 1.912 1. (1). D'une manière générale, c'est une petite dépense. Pendant longtemps il n'y a pas d'autre route que le fleuve et, quand Lanouillier de Boisclerc fait ses grands chemins, il a recours à la corvée.

Après la garnison coloniale, ce qui coûte le plus cher c'est le personnel administratif. Le gouverneur et l'intendant ont le même traitement : 12.000 livres (2). Lorsqu'ils passent en Nouvelle -France, ils ont droit à la même indemnité, 3.000 livres, pour le fret et transport de leurs hardes et provisions. Le gouverneur a sa compagnie de gardes : trois officiers et dixsept carabiniers dont l'entretien monte à près de 9.000 livres. Cela est le gros morceau. Les autres fonctionnaires n'ont que de maigres soldes. Le gouverneur de Montréal a 3.000 livres, celui des Trois-Rivières 3.000 également, l'ingénieur 2.000, le commissaire de la Marine 1.800, celui de l'Artillerie 1.800 (3). Au Conseil supérieur le plus appointé est le procureur général : 1.500 livres (4), le premier conseiller n'atteint qu'à 950 (5). Au total, les officiers et autres entretenus figurent au budget des dépenses pour une cinquantaine de mille livres : 49.968 en 1728, 44.918 en 1731, 44.168 en 1733, 32.088 en 1743. Les employés des bureaux et magasins ne sont pas compris dans ce total. Ils l'accroissent de 20.000 livres (19.307 en 1731, 21.393 en 1733). Ajoutez enfin quelques gratifications extraordinaires (6), et si Ton arrive à 75.000 livres pour le personnel administratif, c'est le maximum.

Outre les appointements des magistrats qui, à commencer par les membres du Conseil supérieur, sont très mal payés, l'administration de la justice ne revient pas annuellement à plus de 20.000 1. Les frais ordinaires de justice sont peu de chose : 1.000 livres en 1736 et 1737 (7). Les frais extraordinaires

(1) Hocquart au ministre, 15 octobre 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 68, 1737, fol. 54.

(2) Projet de dépenses à faire pour 1728, loc. cit.

(3) Projet de dépenses à faire pour 1733, loc. cit.

(4) 17 octobre 1723. Arch. col. Canada, corr. gén., 45, 1723, fol. 376.

(5) Conseil de Marine. Arch. col. Canada, corr, gén., 41, 1720, fol. 104. (6j Au gouverneur des Trois-Rivières, 1.000 livres en 1728.

(7) Domaine d'Occident, Canada. Bordereau du compte à rendre par le commis du trésorier général de la Marine à Québec pour l'année 1736 et pour l'année 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 1738, fol. 93 et 176.

s'élèvent à 16.260 1. en 1739, 21.404 en 1740, 10.619 en 1742.

Une dépense de première nécessité est celle des transports. Même lorsque les chemins de M. de Boisclerc auront été livrés, ils se font surtout par la grande route fluviale. Il faut d'abord construire et entretenir toute une flotte de canots. On en compte cent cinquante-cinq en 1728, cent quarante pour l'usage des troupes, quinze pour celui du gouverneur, de l'intendant, des majors. Construction, radoub, achat, cela monte en 1728 à 9.300 livres, en 1731, à 3.981, en 1734, à 13.100 en tenant compte de l'entretien d'une barque sur le lac Ontario. Le matériel tenu au complet et en bon état, il y a maintenant à payer pour le fret et voiture des vivres, munitions et ustensiles : 6.600 livres en 1728, 12.000 livres dans le Projet pour 1734. Reste enfin à pourvoir aux courses et voyages qui se font dans l'étendue de la colonie : 4.000 livres en 1728, 1295 en 1731, 7.000 dans le Projet pour 1734.

Le budget de la colonie doit contribuer au soutien de l'Eglise. Le clergé séculier n'a point assez de ses dîmes pour vivre et surtout pour entretenir les édifices religieux. Un grand nombre de paroisses sont encore trop mal établies, trop pauvres. En 1736 et en 1737 (1), on consacre 20.700 1. aux bâtiments et églises, 8.000 au chapitre de Québec, 2.000 aux prêtres « usés », 7.600 à la subsistance des curés. En 1737, on ajoute 500 1. de gratification pourl'évêque. Ce qui est peut-être moins nécessaire, c'est de pensionner les communautés auxquelles on a donné tant de belles seigneuries. A dire vrai ces gratifications ne sont pas très onéreuses : en 1734, 500 1. aux Récollets de Québec, 500 aux Jésuites de Montréal.

La somme qu'il faut employer à l'entretien des hôpitaux n'est pas considérable : 4.059 livres en 1.728, 2707 en 1731, \ 4.200 en 1733. Le reste est à la charge des communautés hospitalières qui ont reçu des dotations en terre. Vient ensuite la nourriture des bâtards : 13 9()9 livres en 1737, 12.153 livres en 1752 (2). Les gratifications, ordinaires et

(1) Dépenses à faire pour 4737. Arch. col. Canada, corr. gén., 68, 1737, fol. 61.

(2) Domaine d'Occident, 1752. Atxh col. Canada, corr. gén., 98, 1752, j fol. 470.

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extraordinaires, sont accordées à ceux qui ont été au service du roi et surtout à leurs veuves et à leurs orphelins. En 1728, on compte deux gratifications ordinaires à 75 1., douze à 150, deux à 300 ; en 1734, deux à 75, une à 100, seize à 150. Beaucoup moins nombreuses sont les gratifications extraordinaires. Les plus fortes ne dépassent pas non plus 300 1. Au total environ 4.000 1. Ajoutez-y les rations que l'on distribue parfois à de pauvres gens. Il y a malheureusement des calamités qui reviennent périodiquement et qui exigent des secours immédiats et beaucoup plus considérables : l'incendie et la famine. En 1737, on distribue aux incendiés de Montréal 2.454 1. en argent, 3.135 en vivres et 1.060 en remèdes et ustensiles.

On n'attend point seulement du roi qu'il vienne au secours des infortunes privées. Dans un pays oii il n'y a point de riches, où l'on manque de la première mise de fonds nécessaire pour toutes les entreprises, aucun progrès économique n'est possible sans une contribution du trésor métropolitain. Le roi s'exécute à regret, avec une parcimonie fâcheuse, mais il s'exécute. Ses encouragements prennent toutes les formes. 11 donne une prime fixe pour la construction des vaisseaux. Il accorde des gratifications à tous ceux de ses sujets canadiens qui font une tentative intéressante pour doter le Canada d'une industrie nouvelle, pour y développer une industrie ancienne demeurée languissante. Plusieurs années de suite, il y a une gratification pour madame de Repentigny en considération de la manufacture de grosses couvertes, pour Peyre et Boishèbert en considération de la pêche des marsouins. Il favorise de sa clientèle ceux qui exploitent en grand la forêt. Il conclut des traités à longue échéance avec madame de Ramezay, avec l'abbé Lepage pour la fourniture des mâts, des cordages, des planches, du goudron, du brai, de la résine. Ce sont des achats pour la marine à Rochefort. Aussi bien l'affaire ne doit pas être mauvaise : le bois canadien n'est pas cher. Mais quand il le faut, le roi se résigne à y perdre. Il consent à payer les chanvres bien au-dessus du prix de France, de la valeur réelle. Il va plus loin. Il se fait agriculteur, industriel, commerçant dans la colonie. Mais il faut distinguer entre les cas Lorsque le roi fait cultiver le tabac par les agents du Domaine d'Occident il

donne un bon exemple et fait une opération assez heureuse. Lorsqu'il prend à son compte les forges et les mines de Saint- Maurice qui ont ruiné les premiers concessionnaires et dont personne n'ose plus se charger, il obéit à une nécessité évidente. Mais on ne saurait l'approuver d'avoir supprimé la prime à la construction navale pour pouvoir construire luimême, et quand on le voit s'obstiner à exploiter la seigneurie de la Malbaye, les traites de Tadoussac et de l'Ontario, on s'étonne qu'il soit si mal conseillé. Utiles ou non à la colonie, toutes ces dépenses figurent à son budget. Elles le grèvent démesurément. Pour ne prendre qu'un exemple, rien que dans les six derniers mois de 1748 (1) les frais des constructions navales s'élèvent à 234.848 livres. Et c'est ainsi que se propage l'idée fausse que le Canada coûte trop cher.

Prenons, à égale distance de la paixd'Utrecht et de la guerre de Sept ans, une année qui puisse représenter l'année moyenne, 1731 (2) par exemple. Encore que la guerre des Renards ne soit pas terminée, c'est le type de l'année ordinaire sans dépenses imprévues.

Fortifications

Artillerie

Loyer des maisons ....

Constructions et radoub. .

Journées d'ouvriers et façons d'ouvrages. ....

Achat de marchandises . ,

Fret et voitures

Hôpitaux

Gages d'employés ....

Courses, voyages

Diverses dépenses

Appointements et soldes des compagnies et officiers . .

(1) Bigot au ministre, 2 novembre 1749. Arch. col. Canada, corr. gén 93, 1749, fol. 381.

(2) Bordereau des acquits de recette et dépense employés dans le compte de 1731. Dépenses de 1731. Récapitulation. A^vh. col. Canada, corr. y*iû., GO, 17^J^ fui. 2IJ4.

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Appointements d'officiers

généraux et autres. . . 44.918 1.

Gratifications ordinaires. . 4.39G 1. 13 s. 4 d. Gratifications extraordinaires , . 6.100 1.

Autres dépenses 3.150 1.

Acquisitions d'un terrain. . 1.388 1.

Total ....... 450.553 1. 17 s. 1 d.

Mais on s'aperçoit bientôt qu'il y a des dépenses à rejeter sur 1732 : les voici (1) ;

Fortifications et réparations. 10.519 1. 11 s.

Construction et radoub. . . 1.022 1. 16 s.

Achat de marchandises. . . 35.747 1. 16 s.

Achat de vivres 13.608 1. 15 s.

Fret et voilures 1. 175 1. 11

Courses et voyages. » , . . 4. 112 1.

Diverses dépenses 9. 355 1. 5 s. 4 d.

Soit 75. 590 1. 8 s. 4 d.

Quel est le total de la dépense? Il faut distinguer entre les périodes, ou plutôt tenir compte de la progression constante de la dépense. Dans les dix premières années qui suivent la p aix d'Utrecht, les États du roi ne dépassent guère 300.000 livres : 282.238 pour 1719 (2), 309,543 pour 1721 (3), 314.114 pour 1722(4). Mais on sait que les Fonds ordonnés sont presque toujours insuffisants et, en évaluant les excédents de dépense, bon an mal an, à 100.000 livres, on ne risque pas d'exagérer.

Pour la période postérieure, nous avons les chiffres com-

(1) Bordereau des acquits excédant les recettes et dépenses du compte de 1731 à rejeter dans le compte de 1732. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, fol. 233.

(2) Conseil de marine. M. Begon. Dépenses, 27 octobre 1719. Arch. col. Canada, corr gén., 41, 1720, fol 1^3.

(3) État du Roy pour les dépenses de cette année, 11 septembre 1721. Arch. col. Canada, corr. gén., 44, 1721-1722, fol. 178.

(4) A Vaudreuil et Begon, 14 juin 1722. État des dépenses pour cctta année. AvJt. col. Canada, ordres du Roy et dépesches, 1722, fol. 326.

plets : dépenses soldées immédiatement, dépenses rejetées sur l'exercice suivant. C'est, pour 1731, 420.565 et 90.186 livres (1); pour 1736, 492.681 et 176.960; pour 1737, 534.478 et 25.248 (2); pour 1741, 448 027 (3) et 103.169 (4). Dans les quinze dernières années de la domination française les dépenses oscillent entre 500.000 et 800.000 livres.

Les recettes de la colonie balancent-elles ses dépenses? Ou n'a rien changé au régime fiscal de la Nouvelle-France. Elle n'a point de nouveaux revenus. Toutes ses ressources proviennent des droits qui ont été établis au siècle précédent : droits d'entrée et desortie (5), droits domaniaux et féodaux (6), bénéfice sur les ventes des magasins, exploitation de la traite de Tadoussac.

Les droits d'entrée sur les vins et les eaux-de-vie sont toujours de dix pour cent. En pratique, par une tolérance préjudiciable aux intérêts du trésor, on se contente de percevoir neuf livres par barrique de vin, vingt-deux livres dix sols par barrique d'eau-de-vie. Le droit sur le tabac reste à cinq sols par livre. Il est vrai qu'il donne de moins en moins (7). Les Canadiens se sont mis à fumer le tabac indigène. Que produisent les droits d'entrée? Voici un tableau complet pour toutes les années, sauf une, qui vont de 1719 à 1738 (8).

(1)24 octobre n33. Arch. col. Canada, coït, gén., 69, 1733, fol. 158.

(2) Hocquart au ministre, 13 octobre 1738. Arch. col. CanaJa, corr. gén., 70, 1738, fol. 27.

(3) 27 octobre 1744, Arch. col. Canada, corr. gén., 71, 1744, foL 446.

(4) Arch. col. Canada, corr. gén., 78, 1742, foL 97.

(o) Les droits d'entrée et de sortie demeurent tels qu'ils ont été fixés par l'article 3^9 du bail général des fermes de France fait à Pierre Domergue le 18 mars 1687. Domaine. Mémoire sur toutes les parties du Domaine d'Occident en Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 59, 1733, fol. 318.

(6) Les droits ordinaires et casuels demeurent tels qu'ils ont été fixés par l'ordre d'établissement de la compagnie des Indes Occidentales en 1664. Ferme de Tadoussac et Canada en général. Arch. col. Canada, corr. gén.,

(7) Domaine. Mémoire sur toutes les parties de la régie du Domaine d'Occident en Canada, 1733, loc. cit.

(8) Pour les quatorze premières années de 1719 à 1732 (exclusivement), voir : Domaine. Mémoire .siii- toutes les parties de la régie du Domaine d'Occident en Canada, 1733, loc. cit.

4 do

La progression est constante : en vingt années la recette double.

Pour Tunique droit de sortie, le droit sur les orignaux, c'est le résultat inverse : en 1720, 1.580 livres; en 1722, 2.679; en 1727, 921; en 1730, 919(6) ; en 1734, 1150, en 1735, 718; en 1738, 702. L'orignal disparait ou s'éloigne.

Les droits domaniaux et féodaux ne sont pas non plus très

(1) Bordereau... par le directeur-receveur du Domaine... pendant l'année 1733, A7xh. col. Canada, corr. gén. 59, 1733, fol. 274.

^2; Domaine d'Occident. Canada, 1734. Bordereau par le directeur du Domaine. Arch. col. Canada, corr. gén., 65, 1736, fol. 244.

lo) Bordereau... parle directeur-receveur du Domaine, 1735. Arch. col. Canada, corr. gén., 65, 1736, fol. 234.

l4) Extrait du produit des droits du Domaine d'Occident en Canada pendant 1 année 1737. Arch. col. Canada, corr. gén., 68, 1737, fol. 204.

(5) Domaine d'Occident. Canada, 1738. Arch. col. Canada, corr. gén., 74, 1740, fol. 285.

(6) Pour 1720, 1722, 1727, 1730. Domaine. Mémoire sur toutes les parties de la régie du Domaine d'Occident en Canada, 1733, loc. cil.

productifs. Entre 1719 et 1732, la plus forte année, 1730, est de 3.979 livres. Dans ce chilTre les lods et ventes comptent pour 3.907 livres (1). La recette tombe à 1.065 en 1735, malgré l'aubaine inespérée d'un échouement, à 183 en 1738. De temps à autre, elle s'augmente de quelques amendes ou confiscations infligées aux habitants qui sont pris en flagrant délit de commerce frauduleux ou de vente de boissons aux sauvages (2). Elle reste toujours insignifiante.

Les ventes des magasins sont, au contraire, très importantes. Elles semblent varier de 50.000 à 100.000 livres (3). Les ventes de 1730 qui montent à 104. 882 livres sont considérées comme un résultat extraordinaire. Mais quel bénéiice laissent-elles? On n'a point tous les éléments nécessaires pour le déterminer. Qu'il atteigne à vingt, vingt-cinq pour cent du prix d'achat et des frais de transport cela est tout ce qu'on peut espérer. Dans ces conditions les ventes des magasins contribueraient aux recettes pour 20.000 ou 30.000 livres, les meilleures années.

A première vue la traite de Tadoussac paraît une bonne afl"aire. Elle produit 62.834 hvres en 1733, 52.012 en 1734, 59.001 en 1735. Mais on déchante quand on constate à combien s'élèvent les frais de régie : 42.428 livres en 1733, 50.476 en 1734, 46.019 en 1735. La soustraction faite, le reliquat est maigre, si maigre que l'on sera heureux d'affermer sans retard ce qu'on avait appelé pompeusement le royaume de Tadoussac pour la somme modique de 4.500 livres (4).

Aces recettes ordinaires on peut ajouter la vente des congés. Elle monte à 6.250 livres en 1731 (5). Mais on n'accorde pas de

(1) Domaine. Mémoire sur toutes les parties de la régie du Domaine d'Occident en Canada, Aj^ch. col. Canada, corr. ^én. 59, 1733, fol. 318.

(2) Voir quelques exemples : Domaine. Mémoire sur toutes les parties de la régie du Domaine d'Occident en Canada, 1733, loc. cit.

(3j En 1712, 5G,8991. 11 s. 7 d. ; en 1713, 51.160 1. 12 s. 5 d. Extrait fait par M. Dupuy des comptes rendus par les trésoriers généraux de la Marine à Québec. Arck. col. Canada, corr. gén., 1727, fol. 3G7. — En 1730, 104,882 1. 15 s., 15 octobre 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 55, 1731, fol. 176. — Mémoires sur les excédents de dépenses faits au Canada depuis l'année 1730... jusques et y compris 1735. Ai'ch. col. Canada, corr. gén., 1736, 00, fol. 25.

(4) Domaine d'Occident. Canada, 1738, loc. cit.

(5) Bordereau des acquits de recette et dépense employés dans la compte de 1731. Arch. col. Canada, corr. gén., 60, 1733, foi. 240.

DU TRAITÉ d'uTRECHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 423

congés tous les ans. Reste enfin l'imposition mise en 1716 sur les Montréalistes (4.000 livres sur les habitants, 2.000 livres sur le séminaire) (1), pour la construction de leurs remparts.

Voilà de médiocres recettes. Encore est-on obligé d'en défalquer les appointements des commis du bureau de Québec et les frais de régie : 15.036 livres en 1733 ; 15.154 en 1734; 16.843 en 1735; 19.595 en 1738. Il faut encore débourser pour le papier terrier qui doit faciliter le recouvrement des droits •domaniaux et qui s'achève si péniblement : soit une dépense de 1.000 à 1.200 livres (2). Sans compter que les recouvrements s'opèrent avec difficulté. Les Canadiens sont trop pauvres pour se mettre en règle immédiatement avec le fisc. Au marchand qui a des droits d'entrée à payer, comme à l'habitant qui fait ses achats aux magasins, on est contraint d'accorder des délais, délais qu'il faut parfois prolonger jusqu'à deux ans (3).

Pour faire face aux dépenses, que fournissent les recettes? Entre 120.000 et 130.000 livres : en 1733, 116.064; en 1735, 123.582; en 1738, 122.129. La colonie est à la charge du roi pour une somme qui, suivant les années, passe de 300.000 à 600.000 livres.

Mais la colonie n'est point destinée à demeurer indéfiniment à la charge de la métropole. Malgré les disettes, les incendies, les guerres, la Nouvelle-France ne cesse de se peupler, de s'enrichir. Il devient possible d'exiger des Canadiens qu'ils contribuent à l'entretien du Canada. Au surplus, il y a longtemps que le gouvernement royal a eu, pour la première fois, l'idée d'imposer les habitants. Elle apparaît dans un mémoire de

(1) Conseil, 25 août 1722. Arch. col. Canada, corr. gén., 44, 1721-17-22, fol. 433.

(2) 1.050 en 1733. — 1.200 en 1739. Domaine d'Occident, Gnnada 1739. Arch. col. Canada, corr. gén., 73, 1740, fol. 405.

(3) « Vous avez de la peine, monseigneur, à croire conbien sont petit js les ressources des particuliers en Canada; je me suib uua.c wn ç;rand nombre de fois dans la nécessité de suspendre les poursuites contre les débiteurs des magasins parce qu'il leur est dû à eux-mêmes par d'autres particuliers dont ils ne reçoivent aucun payement... Cependant ces débiteurs satisfont peu à peu. Je ne puis faire vendre les pelleteries et marchandises des magasins qu'à de longs crédits et de la même manière à peu près que les négociants de la Rochelle vendent les leurs » Hocquart au ministre, 30 octobre 1732. Arch. col. Canada, corr. gén., 58, 1732, fol. 121.

1713 (1). Mais les colons font si bien valoir leur pauvreté qu'ils détournent le coup. Une nouvelle tentative est plus près d'aboutir en 1733. Beauharnais et Hocquart, mis en demeure, se résignent à proposer deux sortes d'impositions : un droit de 3 pour 100 à Feutrée et à la sortie des marchandises, ou bien une taille dans les campagnes et une capitation dans les villes. Mais en même temps, ils font un tableau si poussé au noir de la situation, que le roi renonce encore une fois à établir des droits (i:i}. Cette résistance finit par être vaincue. L'arrêt du Conseil d'Etat du 23 janvier 1747 accroît le droit d'entrée sur les vins de trois livres par barrique, celui sur les eaux-devie de sept sous quatre deniers par velte, celui sur les guiU dives de neuf livres par barrique. Et cela n'est qu'un début. L'année suivante (février 1748), sans même qu'on attende la conclusion de la paix en Europe, un édit du roi porte inscription d'un droit de 3 pour 100 sur toutes lesmarchandises qui ont été jusqu'alors exemptes de droits à l'entrée et à la sortie du Canada (3). A la vérité, la perception des nouveaux droits ne s'opère pas sans difficulté. Elle rencontre « bien des oppositions de la part de tous les commerçants ou pour mieux dire, de tous ceux qui demeurent à Québec, puisqu'un chacun, depuis l'officier jusqu'au dernier (habitant), vend et fait ce qu'il peut pour frauder. » Cugnet, le directeur du Domaine, se plaint même que « personne ne veuille occuper les petits emplois que cette nouvelle perception occasionne de créer, comme ceux de visiteurs (4). » Cette mauvaise volonté générale n'empêche pas les nouveaux droits de donner tout de suite les résultats

(1) *c Sachant que ces peuples de la Nouvelle-France ne sont pas riches, Sa Majesté ne veut pas les charger en entier des dépenses qu'elle fait dans la colonie, qu'ils en fournissent une partie. . S'ils ne le peuvent faire en argent, quils le fassent en leurs denrées. « Mémoire du Roy, A7^ch. col., Canada, corr. gén., dépesches et ordres, 25 juin 1713. fol. 54.

(2) Beauharnais et Ilocquart au ministre, 1"' octobre 1733. Arch. col. Canada, corr. gén., fJ9, 1733, fol. 71.

(3) Domaine d'Occident, Canada. Bordereau du compte à rendre par le receveur des droits du Domaine... pendant l'année 1750. Arch. col. Canada, corr. gén., 90, 1750, fol. 302.

(4) Mémoire pour la perception des nouveaux droits, de Cugnet, directeur du Domaine Bigol an ministre, 4 novembre 1749. Arch. col. Canada, corr. gén., 93, 1749, fol. 405.

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les plus satisfaisants. Ils produisent 200.199 livres en 1749, 171.816 en 1750 (1). Payet peut affirmer que Theure est proche 011 la colonie ne coûtera absolument rien au roi (2). On n'a point abandonné Tidée de l'impôt par tète. Il y a dans la correspondance de 1754 un projet de capitation qui, pour une population évaluée à55.000âmes,devaitdonner225.8421ivres (3).

Et quand même la Nouvelle-France continuerait, pendant une ou deux générations, à prélever sur les ressources de Tancienne un demi-million chaque année ! Pour assurer à notre race sa place dans le monde, pour lui conserver la moitié du continent le plus approprié par la richesse de son sol, par lasalubrité de son climat, à l'expansion européenne, à quels sacrifices un gouvernement prévoyant, une opinion éclairée ne devraient-ils pas se résigner? Comme il serait facile de retrancher sur les caprices d'une favorite, sur les pensions des courtisans, sur l'entretien d'une valetaille oisive, de quoi créer sur les bords du Saint- Laurent le grand royaume de Talon 1

Mais la Nouvelle-France a toutes les malechances. Alors qu'en réalité elle coûte si peu, pourquoi faut-il qu'elle ait la réputation de coûter si cher ! A la vérité, on comprend très bien d'où vient l'erreur. L'État du roi ne cesse pas d'être insuffisant. Le ministre prévoit toujours trop de recettes, ne prévoit jamais assez de dépenses. Le résultat c'est le déficit à perpétuité. Que doit faire le roi? Se résoudre à accroître ses subsides ou, tout au moins, à combler le déficit au fur et à mesure, afin qu'il apparaisse tel qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. Mais, avec je ne sais quel espoir d'une suite miraculeuse de vaches grasses, le roi laisse rejeter les excédents de dépenses d'un exercice sur l'autre. On voit la conséquence. L'opinion ne se fût point inquiétée que l'Etat du roi s'augmentât de trente mille écus, elle doit s'émouvoir quand elle apprend que le déficit du Canada atteint, dépasse un million de livres. Elle n'est pas obligée de savoir que c'est là l'arriéré de tant et tant d'années. Elle se convainc que cette colonie est vraiment ruineuse.

(1) Domaine d'Occident, A7'ch. col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 302.

(2) Mémoire de Payet. Arch, col. Canada, corr. gén., 96, 1750, fol. 298.

(3) Capitation, Arch. col. Canada, corr. gén., 99, 1153-1704. fol. 529.

i2i) LA COLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANGE

Le grand malheur c'est que la Nouvelle-France est mal conjiue^ déplus en j)lus mal connue, deTancienne. Un contemporain de Richelieu, de Mazarin, de Colbert, peut se faire du Canada dé son état présent, de son avenir une idée exacte. Il a, pour le tenir au courant des progrès et des reculs de la colonisation française dans la grande forêt de TAniérique septentrionale, la relation que les Jésuites de Québec font imprimer chaque année. Mais, à partir de 1673, le silence se fait autour du Canada français, et ce silence lui est mortel. Sans une réclame poursuivie avec persévérance, impossible de procurer à la colonie cette immigration d'hommes et de capitaux dont elle a tant besoin; et si les Français de France sont, pendant trois quarts de siècle, tenus dans l'ignorance de ce que devient la France américaine, comment veut-on qu ils n'en arrivent point à se désintéresser de son sort? Où veut-on que les Français, qui vivent sous la Régence ou pendant le ministère de Fleury, trouvent à s'éclairer sur la valeur du Canada? Ils ont La Hontan, rien que la Hontan.

Ce pauvre cadet de Gascogne, qui dépense des trésors d'intelligence, d'énergie, de belle humeur pour finir dans l'exil, est un impatient de toute discipline. Il aie tempérament de ce sauvage qui est figuré à la première page de ses Voyages dans l'édition de 1728, avec cette légende : Et leges etsceptra terit (1). Une peut pas plus supporter les reproches justifiés du gouverneur de Terre-Neuve, son chef (2), que la violation de son domicile par le sulpicien de Montréal qui veut détruire son Pétrone (3j. C'est de plus un conteur allègre, qui manie la satire avec une verve endiablée et qui, pour égayer son livre d'une anecdote gauloise, ne se fait aucun scrupule d'accueillir sans le moindre examen les fables les plus scandaleuses. Voilà de quoi expliquer lalongue vogue de La Hontan, les sept éditions françaises publiées en Hollande de 1703 à 1731, et les deux traductions anglaises de 1703 et de 1735 (4j. On ne prétend pas, au reste,

(1) Planche du titre. La Hontan, t. I, édit. de 1728, Amsterdam.

(2) Id., lettre XXV, pp. :{î)2-31):i.

(3) Id., lettre VIII, pp. 73-74.

(4) Nouveaux voyages de M. le baron de La Hontan dans l'Amérique septentrionale. — Editions : La Haye, deux en 1703, 170't et 170G; Amsterdam 1705, 1728 et 1731. Traductions : Londres, 1703 et IWJ. Auteur de la

qu'il faille toujours récuser le témoignage de La Hontan. Quand il n'est pas emporté par le désir des représailles ou la tentation d'ajouter du piquant à son récit, il donne des renseignements exacts, des images précises et fortes, des choses vues. Sa description de Québec (1), sa montée en canot de Québec à Montréal (2) nous rendent le Canada de 1684 à 1693, le Canada de Frontenac. Le Canada de Frontenac, cela est bien loin en 1728 et en 1732. C'est pourtant toujours ce Canada-là que nous représentent les éditions de La Hontan jusqu'à la dernière. A.ujourd'hui, dans l'œuvre de l'ancien lieutenant du Roy à Plaisance, il n'est pas trop malaisé de faire la part du vrai et du faux. Les lecteurs du dix-huitième siècle ne prenaient pas cette peine, et cela les amusait de croire sur parole La Hontan quand il calomniait avec le plus d'impudence, quand il racontait les succès galants des sauvages à la foire de Montréal (3), quand il faisait sortir des couvents de « Paphos » les aïeules de la nation canadienne-française (4).

La réponse à La Hontan vient trop tard. Quand Charlevoix fait paraître son « Histoire et Description générale de la Nouvelle-France avec le Journal historique d'un voyage fait par ordre du Roi dans V Amérique septentrionnale », c'est en 1744, au moment même où la lutte avec l'Angleterre recommence. Il n'est plus temps pour attirer les colons. Mais il est temps encore pour apprendre au,x Français ce qu'est leur colonie du Saint-Laurent et ce que peut devenir leur empire des grands lacs et du Mississipi, et qu'il faut les conserver coûte que coûte.

Charlevoix a tout ce qu'il faut pour inspirer confiance. Il a deux fois visité l'Amérique française (5). La seconde fois, il l'a même traversée, de part en part, du golfe de Terre-Neuve au Mississipi (61. C'est un historien consciencieux. Il fournit ses

BibliothecaAmencana Vetustissima (M. Harrisse). Notes pour servir à l'histoire/à la biblio|Traphie, etc., de la Nouvelle-France, 1565-1700. Notes,historiques, pp. 349 et 350.

(1) Ici.,, 1. 1, lettre III, p. 17.

(2) Ici., lettre IV, p. 25.

(3) Ici., lettre VIII, pp. 79-80.

(4; Ici., lettre II, pp. 13-15.

(5) Il fait allusion à un premier séjour au Canada dans son Journal d'un voyage clans V Amérique septentrionale, t. V, lettre IV, p. 125.

(6) C'est la matière du voyage que Charlevoix accomplit du mois d'août

sources et il en fait la critique. La liste est sans omission importante ; la critique est judicieuse (1). Charlevoix a même eu accès aux archives de la Marine. 11 a utilisé la correspondance des gouverneurs et des intendants.

11 pousse son récit jusqu'en 1736 : ce qui est aller assez loin. Son grand tort est de s'étendre avec trop de complaisance sur les découvertes, la conversion des sauvages, le commerce du castor, les guerres avec l'Anglais et l'Iroquois. 11 ne nous fait pas, autant qu'il le faudrait, assister aux progrès du peuplement et du développement économique. A la vérité, le voyageur répare en partie les omissions de l'historien. Les dix lettres qu'il adresse de la colonie à la duchesse de Lesdiguières donnent un tableau assez vivant de la Nouvelle-France en 1721. Charlevoix est persuadé que l'on peut faire au Canada un établissement considérable. Il se demande pourquoi l'on n'y est point parvenu. 11 recherche comment l'on pourra y parvenir (2) et, en même temps, en vigilant patriote, il s'alarme des progrès des voisins anglais. 11 lui manque d'avoir dans les destinées de la race canadienne-française la foi communicative d'un La Galissonnière.

Au dix-septième siècle, la publication des six volumes de Charlevoix eût été un événement. Au dix-huitième, l'œuvre n'a qu'un succès d'estime. Charlevoix fait connaître le Canada à quelques-uns. Mais il n'atteint pas à ceux qui mènent l'opinion.

1720 où il entre dfins le golfe de Terre-Neuve au mois de juin 1721 où il s'embarque à Riloxi pour le Havre. Journal... t. V, lettre II, p. 71 ; t. VI, lettre XXXV, p. 272.

(1) « Liste et examen des auteurs que j'ai consultés pour composer cet ouvrage ». Id., t. VI, pp. 178 à 422.

(2) « Je Fai autrefois parcouru jdans toutes les saisons et je puis vous assurer qu'on voit rarement ailleurs des terres plus fécondes. Je me suis surtout fort appliqué cet hiver à m'instruire des avantages qu'on pourroit retirer de cette colonie, et je vais vous faire part du fruit de mes recherches. Le Canada n'enrichit point la France; c'est une plainte aussi ancienne ([ue la colonie, et elle n'est pas sans fondement On n'y trouve point d'iinbitans riches, cela est encore vrai. Est-ce la faute du pays, et n'y a-t-il pas beaucoup de celle des premiers colons ?» — Et Charlevoix signale « les fautes qu'on a faites dans l'étal)! issenient de la Nouvelle- France, la mauvaise conduite que l'on a tenue par rapport au commerce des pelleteries, les abus des congés, les divers changement dans les monnoics pour aboutir à la banqueroute de la colonie en 170G ». /(/., t. V, lettre IV, pp. 12o à 138.

DU TRAITÉ d'uTREGHT A LA GUERRE DE SEPT ANS 429

Un jésuite ne saurait avoir beaucoup d'autorité auprès des philosophes. Ceux-ci continuent à se désintéresser du sort de notre plus belle colonie et, ce qui est plus grave, le plus illustre, le plus écouté d'entre eux, s'obstine à la méconnaître. Le point de départ de cette hostilité est-il une hostilité de parti pris contre toute sorte d'entreprise coloniale? Certainement non. Voltaire professe la plus vive admiration pour la Louisiane (1). Pourquoi en veut-il particulièrement au Canada? Evidemment parce qu'il se persuade qu'il n'y arien à en tirer (2). Sans reprendre la discussion sur les fameux « arpents de neige » (3), il est incontestable que l'auteur de Candide a toujours regardé la possession du Canada comme ruineuse, qu'il considère sa perte comme une délivrance (4). C'est une cruelle disgrâce pour le Canada que d'avoir parmi ses ennemis le roi Voltaire.

Et c'est ainsi qu'un grand nombre de Français en viennent à considérer avec Voltaire que la perte du Canada ne serait pas « une perte réelle ». Il y a d'abord ceux qui, par principe, s'opposent à toute entreprise de colonisation. A quoi bon, disent-ils, envoyer des colons par delà l'Océan, alors qu'il reste i en France tant de terres incultes? Ces gens-là vont même jusqu'à reprendre une objection particulièrement absurde que

(1) « En vérité vous devriez bien inspirer à M. le duc de Choiseul mon goût pour la Louisiane. Je n'ai jamais conçu comment on a pu choisir le plus détestable pays du Nord qu'on ne peut conserver que par des guerres ruineuses et qu'on eût abandonné le plus beau climat de la terre... Je vous déclare que si j'étais jeune, si je me portais bien, si je n'avais pas bâti Feruey, j'irais m'établir à la Louisiane. » A M. le comte d'Argental, !"• novembre 1760. Voltaire, corresp. édit., Garnier, t. XLl, p. 48.

(2) « Nous avons eu l'esprit de nous établir en Canada sur des neiges entre les ours et les castors. » A madame Du Deffand, 13 octobre 1759, id., corresp., t. VIII, p. 192.

(3) Vous savez que ces deuxnationssont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que le Canada ne vaut. » Candide^ ch. xxiii, id.,t. XXI, p. 196.

(4) 11 supplie « à genoux » Chauvelin de nous débarrasser du Canada. Au marquis de Chauvelin, 3 octobre 1760, id., corresp., t. IX, p. 3. — « On a perdu en un jour... quinze cents lieues de terrain. Ces quinze cents lieues étant des déserts glacés, n'étaient peut-être pas une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait très peu... » Précis du règne de Louis XV, id., t. XV, p. 369.

Louis XIV a déjà faite à Talon : pour peupler le Canada il faudrait dépeupler la France.

D'autres ennemis sont plus dangereux. Ce sont ceux qui ne contestent pas l'utilité des établissements d'outre-mer, mais qui se persuadent que le Canada ne sera jamais un établissement prospère. En admettant même qu'il parvienne à un certain développement, que donnera-t-il? Ah! s'il produisait la canne à sucre comme Saint-Domingue et la Martinique, les épices comme l'île de France et Bourbon ! Mais du blé, du bois, du bétail, on en a déjà en France (1). Il a bien la traite des fourrures, mais, par l'extermination des animaux, un jour ou l'autre, elle sera réduite à néant.

Le Canada a encore contre lui, et cela est grave, les partisans d'une politique exclusivement européenne. La colonie n'estelle pas destinée, en temps de guerre, à tomber entre les mains des Anglais, maîtres de la mer? Pour la ravoir à la paix, ne faudra-t-il pas rendre ce qu'on aura conquis sur la Meuse, le Rhin, les Alpes ? La Nouvelle-France devient un perpétuel obstacle à l'agrandissement de l'ancienne. Ajoutez qu'il surgit déjà des prophètes, qui voient juste, du reste, dans l'avenir des Amériques, pour annoncer, à plus ou moins brève échéance, le schisme de la colonie et, sur les bords du Saint-Laurent, la création de quelque royaume ou de quelque république.

(1) C'est ainsi que Montesquieu approuve notre établissement aux Antilles qui « ont des objets de commerce que nous n'avons ou ne pouvons avoir » et qui manquent de ce qui fait l'objet du nôtre. Mais, en même temps, il condamne les colonies de peuplement qui lui semblent être une des causes « du dépeuplement que l'on constate en Europe depuis l'époque romaine. » Montesquieu, Esprit des lois, livre XXI, ch. xxi, et LeLLres persanes, lettre GXXl. — Voir Léon Deschainps, Histoire de la question coloniale en France, pp. 293-307.

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