CHAPITRE PREMIER
Richelieu et la compagnie des Cent Associés. — Recrutement des Associés. — Un programme de colonisation. — L'exclusion des huguenots. — Monopole commercial.— L'administration de la compagnie. — Insuffisance du capital de premier établissement. — La compagnie ruinée par la guerre. — Reprise de possession de Québec (1632). — Mort de Ghamplain (1635).
La compagnie des Cent Associés n'est, à ses débuts, qu'an instrument docile entre les mains de Richelieu.
Le cardinal est dûment éclairé sur la valeur de la Nouvelle- France. Il sait en même temps pourquoi toutes les tentatives de colonisation y ont échoué. Il est résolu à ne plus l'abandonner à l'exploitation d'hommes d'affaires qui ne peuvent jamais poursuivre que leur enrichissement personnel. Pourtant il n'a pas cru, ce grand artisan de la centralisation monarchique, qu'il fût possible de traiter la France d Amérique comme un morceau détaché de la France d'Europe, de la soumettre au
gouvernement direct de la métropole, de lui envoyer le personnel administratif d'une province. Il a encore recours à une compagnie (1). Mais cette compagnie il ne se contente pas de lui donner sa charte, il la recrute, il l'organise, il lui impose un programme, bien mieux il s'en proclame le chef.
Nous savons quels ont été les premiers collaborateurs de Richelieu. C'est, avec Claude de Roquemont, seigneur de Brison, Louis Houel, contrôleur général des salines en Brouage, David duChesne, échevin du Havre de Grâce, Gabriel de Lataignant, maieur de Calais, Simon Dablon, syndic de Dieppe, Jacques Castillon, bourgeois de Paris, que le cardinal a précisé la valeur des engagements que prenaient, l'une vis-à-vis de l'autre, la couronne et la compagnie. C'est avec eux aussi qu'il a pourvu au recrutement des autres associés.
Rien ne peut nous faire pénétrer plus au fond de la pensée du cardinal que l'examen même de la liste des Cent Associés (2). En tête Richelieu, en qualité de grand maître, chef, et surintendant général de la navigation et du commerce, au second rang, le surintendant des finances d'Effiat, au troisième, l'intendant de la marine Martin de Mauroy ; puis, pêle-mêle, des gentilshommes, des marchands, des bourgeois, des fonctionnaires.
Ce qui frappe, au premier coup d'oeil, c'est le petit nombre des marchands. Ils le cèdent même aux bourgeois et aux gentilshommes. Tout au plus vont-ils à la vingtaine. C'est juste assez, si les choix ont été bons, pour que les opérations commerciales de la compagnie soient habilement dirigées, mais pas assez pour qu'il y ait risque, comme par le passé, de voir tout sacrifier aux intérêts matériels. Les bourgeois et les nobles ont un effectif un peu plus élevé que les marchands. Les premiers ne figurent ici que comme bailleurs de fonds. Quant aux seconds, on ne peut avancer, faute de preuve positive, que Richelieu leur ait attribué, comme le firent plus tard Louis XIV
(1) Articles accordés par le Roy à la compagnie de la Nouvelle-France, 29 avril 1G27. Arch. col. Canada, Corr. Gén., 1, iri7fi-lGG0, fol. 79.
(2) Noms, surnoms et qualités des associés en la compagnie de la Nouvelle-France suyvant les jours et dates de leurs signatures. Arcfi. col. Canada, Corr. Gén., 1, 1575-1660, fol. 113.
et Colbert le premier rôle dans Fœuvre colonisatrice. Il est pourtant vraisemblable qu'il ait espéré qu'un certain nombre d'entre eux pourraient emmener et établir leurs paysans au Canada. Encore eùt-il fallu qu'ils eussent de grands moyens. Cette abstention des grands seigneurs français fait un contraste fâcheux avec l'empressement que mettent, à la même époque, les lords anglais à faire largesse pour la fondation des colonies. Le gros bataillon est celui des fonctionnaires, surtout des officiers de finances. Ils dépassent quarante et, véritablement, on conçoit que leur adhésion ait paru extrêmement désirable. D'abord elle n'est point difficile à obtenir. A la première requête, ils se sont empressés d'inscrire leurs noms audessous des noms du premier ministre et du surintendant. On peut compter sur leur docilité. Par désir de faire leur cour, sinon par dévouement à la chose publique, ce sont eux qui forceront les hommes d'affaires à observer rigoureusement les promesses données au cardinal. Enfin tous ces trésoriers, tous ces receveurs ont de l'argent, et il importe que la compagnie soit riche
Richelieu recrute les Associés sur toute l'étendue du territoire. Sur le littoral de l'Océan, à l'exclusion de la Rochelle et de Saint-Malo, tout le monde a sa part, tout le monde, c'est-àdire Calais, Dieppe, Bordeaux, Rayonne, Rouen surtout. Dans l'intérieur du royaume, si Paris a le traitement de faveur, la Picardie, la Champagne, la Touraine, la Guyenne, la Provence, la ville de Lyon sont aussi représentées. Somme toute, c'est surtout aux Français de l'intérieur qu'il importe de révéler le Canada. Les Français de la côte en savent la route depuis un siècle. Depuis un siècle ils y pèchent, ils y traitent. Ils n'y feront jamais rien de plus. Quelle apparence de pouvoir jamais transformer en laboureurs ces traitants, ces pêcheurs, ces marins! Richelieu voit bien oii il faut chercher les laboureurs. Et l'événement lui donne raison. Il n'y aura pas d'immigration bretonne, pas d'immigration basque. L'immigration normande, du moins celle de la Normandie maritime, et l'immigration saintongeoise ne se mettront en mouvement que beaucoup plus tard. Et dans sept ans, les gens de Mortagne, les colons du Perche auront peuplé la banlieue de Québec; dans
quinze ans, les colons de l'Anjou auront fondé Montréal.
Richelieu a choisi ses collaborateurs. Il leur impose un programme. Dès la première entrevue avec les fondateurs, avant de pousser plus loin les pourparlers, il leur fait promettre « qu'ils feraient tous leurs efforts pour peupler la Nouvelle- France dicte Canada ». Même, dans son impatience de les voir passer de la parole à l'acte, il exige que, dès l'année suivante, 1628, ils envoient à Québec deux ou trois cents colons. On a vu commentée premier convoi fut intercepté par les Kerlk. Richelieu estime sans doute qu'il n'y a plus de temps à perdre. 11 n'accorde à la compagnie, pour accomplir sa tâche, qu'un délai de quinze ans. Au 31 décembre 1643, elle devra avoir établi sur les bords du Saint-Laurent quatre mille Français. Et Richelieu précise ce qu'il entend par établir des colons. Il ne s'agit pas seulement de les amener au port, de leur distribuer de la terre. Avant de les abandonner à eux-mêmes, on doit assurer aux nouveaux venus, avec la sécurité du lendemain, le répit indispensable pour s'acclimater au ciel nouveau, se façonner à la vie nouvelle. La compagnie est donc tenue « de les loger, nourrir et entretenir de toutes choses généralement quelconques nécessaires à la vie », et, cela pendant trois ans. Au bout de ces trois ans, ils auront terminé ou fort avancé la mise en valeur du lot qui leur aura été assigné. Ils recevront leur titre de concession. La compagnie sera quitte à leur égard de tous ses engagements. Elle achèvera de les mettre en état de se suffire à eux-mêmes en leur rendant la liberté de faire la traite à la seule condition de porter les pelleteries à son magasin. Toutes les conditions de succès ne sont-elles pas réunies? N'y a-t-il pas là de quoi attirer ces pauvres paysans de France, dont les plus laborieux et les plus économes ont tant de peine à arracher quelques arpents à la grande propriété seigneuriale et ecclésiastique I
Mais le Canada n'a pas besoin seulement de laboureurs. II a aussi besoin d'artisans. Quel plus sûr moyen d'attirer les gens deméticr que de leur fournir l'occasion de conquérir au Canada la liberté du travail! Que les pauvres compagnons qui n'espèrent point franchir toutes les étapes qui mènent à la maîtrise, passent l'Atlantique sur les vaisseaux des Cent Associés I
Après six ans d'exercice dans la colonie, qu'ils s'y établissent définitivement ou qu'ils retournent dans la mère patrie, ils seront réputés maîtres.
A cette armée de travailleurs il ne manque plus qu'un étatmajor de gentilshommes et de bourgeois. Mais n'y a-t-il pas des gentilshommes peu fortunés qui rêvent de grands domaines, des bourgeois enrichis qui aspirent à la noblesse? La compagnie a pleins pouvoirs pour distribuer à ceux-ci telle quantité de terres, conférer à ceux-là tels titres et honneurs qu'elle jugera à propos. Tout au plus, en cas d'érection de duchés, marquisats, comtés, baronnies, est-il fait réserve du droit de confirmation de la couronne?
Il y a un dernier point sur lequel il convient de rassurer les futurs habitants du Canada : ils légueront à leurs descendants, sans aucune restriction, leurs droits de Français.
La prise de possession du sol américain par la colonisation européenne ne doit pas avoir pour conséquence la déchéance de ses anciens maîtres. Richelieu partage les nobles illusions de Champlain et des missionnaires. Il croit à l'avenir des races américaines. Il les voit rapidement converties, policées, s'unissant aux Français par des mariages. Pour cette heure qui lui semble proche il proclame leurs droits. A la seule condition qu'il soit baptisé, l'indigène sera l'égal des Français. Cette égalité est si pleinement conférée qu'elle ne se limitera pas au territoire colonial. Les sauvages chrétiens « peuvent venir habiter en France quand bon leur semblera et y acquérir, tester, succéder et accepter donations et légats tout ainsi que les vrais régnicoles et originaires français, sans être tenus de prendre aucunes lettres de déclaration ny de naturalité. »
Cette égalité de droits qui est si généreusement reconnueaux indigènes, pourquoi faut-il qu'à ce moment même elle soit refusée, au Canada, à toute une catégorie de Français ?
Jusqu'en 1628 la Nouvelle-France est, comme l'ancienne, sous le régime de l'Edit de Nantes. Catholiques et protestants y sont traités en égaux. Tout au plus cette égalité est-elle rompue en faveur des premiers lorsque la volonté royale leur réserve la conversion des indigènes. Mais, en compensation, à tous les points de vue, il apparaît que, dans la colonie, l'élémentca Iviniste
joue le rôle prépondérant. Au début, la grande majorité de ceux qui, de près ou de loin, y exercent une part de Fautorité sont huguenots. Si, après la retraite de M. de Monts, les vice-rois et leur représentant inamovible, Ghamplain, appartiennent à l'église romaine, le plus grand nombre des associés et leurs agents de traite restent toujours des religionnaires.
Les édits de 1G27 (1) et de 1628 mettent fin à ce régime vraiment libéral. Certes on ne peut pas dire qu'à partir de cette époque les protestants soient absolument exclus du Canada. A la condition expresse de renoncer à toute manifestation extérieure de leur culte, ils gardent le droit d'y commercer (2). Mais ils ne peuvent pas s'y établir à demeure (3). Ils n'y doivent même pas hiverner (4). Il n'y aura pas de colons huguenots au Canada.
La décision de Richelieu a été condamnée par la généralité des historiens français, et même par quelques historiens canadiens-français comme François Garneau et l'abbé Casgrain. Ils invoquent l'exemple des Treize colonies qui doivent leur naissance et leur prodigieux accroissement à l'asile qu'elles offrirent toujours aux dissidents politiques et rehgieux de la métropole. Au dix-septième siècle la situation n'est-elle pas la même des deux côtés de la Manche ? Pourquoi avoir fermé l'Amérique française à ceux-là même des Français qui avaient le plus d'intérêt à chercher outre-mer une patrie nouvelle? La question posée de la sorte, il est impossible de ne point se joindre à ceux qui blâment le plus fortement. En vérité, si la puissante émigration huguenote qui, bien avant la Révocation, commence à se répandre à travers le monde, avait pu être dirigée vers le Saint- Laurent ou le Mississipi, nul doute que le patrimoine de notre race et de notre langue n'en eût été, pour l'avenir, singu-
(1) « Les associés doivent peupler la colonie de naturels français catholiques. » Art. du 29 avril 1G27, art. 2.
(2) « De nombreux protestants commercent au Canada, surtout des Rochelais. » \ oir Jugcmenls et de libc rations du Conseil souverain, passiin.
(3) Il y a exception pour les travailleurs engagés au service du roi, 20 mars 16G4, Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. 1, pp. 202-2G3, et aussi pour les soldats de la prarnison. Voir plus loin l'histoire de Ghamplgny.
(4) Sur la défense d'hiverner pour les protestants, voir M. Dudouyt à Mgr de Laval. Rapport sur les archives canadiennes, 1885, pp. xcvij.
lièrement agrandi. Mais il resterait à savoir si protestants et catholiques étaient capables de vivre, côte à côte, en paix, si Ton n'aurait pas été obligé de les séparer, de les cantonner, si surtout nos calvinistes auraient pu ne pas succomber à certaines tentations qu'eût multipliées le voisinage immédiat de leurs coreligionnaires de la Nouvelle-Belgique et de la Nouvelle-Angleterre.
11 est surtout nécessaire de fixer ici les responsabilités. Quand il s'agit de l'homme d'état perspicace et généreux qui laissera aux protestants qui l'ont provoqué et qu'il a réduits à demander merci, tout l'essentiel de la liberté de conscience, il y a des accusations qui tombent d'elles-mêmes. Sans doute il y a à la Cour un puissant parti catholique qui prend pour les affaires du Canada le mot d'ordre des Jésuites, et qui a entrepris d'arracher la colonie aux compagnies protestantes. Mais l'évêque de Luçon n'a-t-il pas su toute sa vie résister à ce parti? si puissants qu'aient été madame de Guercheville, l'amie de Marie de Médicis, le duc de Ventadour et le père Coton, ils n'ont pas obtenu que le grand ministre eût pour l'Amérique d'autres maximes de gouvernement que pour la France et pour l'Europe.
Si l'on veut comprendre il suffît de rapprocher les dates. L'édit qui impose aux Cent Associés de n'envoyer en Nouvelle- France que des catholiques est de mai 1628. En mai 1628 (1), où sont Louis XIII et Richelieu ? Allez à la signature de l'édit I Au camp devant la Rochelle. Au camp devant la Rochelle cela explique tout, cela justifie tout. Les Rochelais ont été bien traités de la postérité. Ceux qui ne prennent pas parti pour eux ne leur marchandent pas les circonstances atténuantes. Leur héroïsme a racheté la révolte, l'appela l'étranger. Il faut pourtant revenir au mois de mai 1628. On conçoit que, sans être animé du moindre fanatisme, Richelieu ait pris ses précautions. Il n'a pas voulu que ce qui, sous ses yeux, se passait à la Rochelle, pût se renouveler à Québec. Pour comble de malheur, l'expédition de Kertk vient à point pour justifier ses inquiétudes, pour le confirmer dans sa défiance. Fils d'un père
(1) Edit du Roy pour l'establissement de la Nouvelle Compagnie de la Nouvelle-France. Arch. col. Canada, 1575-1660, fol. 92.
écossais et d'une mère normande, les Kertk avaient moralement le droit d'opter pour la nationalité paternelle. Mais un trop grand nombre deleurs compagnons n'ont pas la même excuse et sont de vrais Français. Qui sait si la première conquête anglaise de Québec n'a pas eu ce résultat de rendre définitive cette exclusion des protestants qui, dans la pensée de l'inspirateur de l'édit de grâce, pouvait n'être que passagère?
Mais la faute capitale des protestants ce n'est point tant d'avoir provoqué ces malheureuses représailles dont les conséquences ont été irréparables. Ils ont fait pis que de mériter, à un moment donné, d'être chassés du Canada. Ils l'ont eu entre les mains, et ils n'en ont rien fait. De 1603 à 1627 ils ont été les maîtres à l'habitation de Québec, et notamment, jusqu'à l'arrivée des Jésuites, en 1611, ils n'ont eu à subir dans l'exercice de leur prépondérance aucun autre contrôle que celui de l'impartial, du tolérant Champlain. Voici vingt-quatre ans, voici huit ans, pour le moins, oi^i ils ont eu toutes les facilités pour s'implanter solidement dans le pays. On ne voit guère où M. Eugène Reveillaud a trouvé que « Henri IV avait positivement assigné la Nouvelle-France aux huguenots comme refuge contre la tempête qu'il prévoyait (1). » Mais le fait est qu'il n'y avait pas pour eux de meilleur refuge, et qu'ils pouvaient réaliser sans grand effort, au Canada, le beau rêve de Coligny, d'une France protestante en Amérique. Deux ou trois milliers de colons calvinistes défrichant la terre autour de Québec, et aucun éditroyal ne peut empêcher qu'ils n'aient gagné la partie. Mais les protestants qui ont eu la haute main sur les compagnies et sur la colonie étaient des Rochelais. Qui dit Rochelais dit marin ou marchand. Sous ce ciel tempéré, sur ce sol fécond, ces marins et ces marchands n*ont songé qu'au commerce. En vingt-quatre ans, ils n'y ont pas envoyé un seul colon protestant, pas un. De toute manière, les prolestants ont été, au Canada, les artisans de leur propre disgrâce.
La compagnie accepte de lourdes charges. Que reçoit-elle pour la « récompenser des grands frais et advances qu'il lui conviendra faire pour parvenir à la dite peuplade entretien et
(1) Eug. Reveillaud, Histoire du Canada^ p. 69.
conservation d'icelle? » D'abord ni plus ni moins qu'un empire. Les Associés obtiennent pour eux, leurs hoirs et leur ayants cause, en toute propriété, justice et seigneurie, tout ce qui, en Amérique, est compris, du sud au nord entre la Floride et le cercle arctique, de l'est à l'ouest, entre Terreneuve et la mer Douce. C'est un magnifique morceau. Il est vrai que sur la côte de l'Atlantique les meilleures places sont déjà prises par les Hollandais et par les Anglais. Mais dans la profondeur des terres les perspectives d'agrandissement demeurent illimitées. « Si avant qu'ils pourront s'étendre, » les Associés exercent le droit de premier occupant. Il leur est permis de se pourvoir de tous les instruments qui servent à la défense et à la conquête. Ils pourront « faire fondre canons et boulets, forger toutes sortes d'armes offensives et défensives, faire poudre à canon, bastir et fortifier places. »
Le roi ne garde que son droit théorique de souveraineté. Il lui suffit qu'à chaque mutation de souverain la compagnie s'engage à renouveler le serment de foi et d'hommage et à apporter une couronne d'or du poids de huit marcs. S'il retient devers lui la provision des officiers de justice souveraine, il admet que ceux-ci lui soient nommés et présentés par les Associés.
Le cadeau est d'une inestimable valeur pour l'avenir. Mais, en attendant que l'on ait commencé à peupler et à défricher ce demi-continent, il importe que les Associés aient, pour couvrir leurs dépenses, un bénéfice immédiat. Il leur est assuré par la concession d'un monopole commercial qui s'étend à tout ce que produit la Nouvelle-France sur terre et sur mer, « la pêche de la baleine et de la morue, que Sa Majesté veut être libre à tousses sujets, expressément exceptée.» Ce monopole universel ne prendra fin qu'au bout de quinze ans. A cette date les Associés seront déchargés de leurs obligations les plus onéreuses, celles d'amener et d'établir les colons, de subventionner les missionnaires. Quant au trafic des cuirs, peaux et pelleteries, ils le conserveront, comme la terre, à perpétuité I
Le cardinal y ajoute d'autres avantages. Il fait largesse aux Associés de deux vaisseaux, et, ce qui stimulera davantage leur zèle, de douze lettres de noblesse. Il ne lui reste plus qu'à
prendre ses garanties contre la mauvaise foi et la négligence. Si les Associés manquent à leurs engagements, ils rembourseront le prix des vaisseaux et ils seront privés de la jouissance du commerce. 11 admet toutefois une excuse valable : la guerre. Il ne montre pas non plus trop d'impatience. Il sait qu'en toute chose les débuts sont ce qu'il y a de plus malaisé. Il se déclare satisfait si la compagnie établit quinze cents colons dans les dix premières années. Ces dix années passées, tout deviendra plus facile, et le recrutement des colons dans la mère patrie où la réclame, que Ton commence à faire en faveur de la Nouvelle- France, aura produit son effet, et leur établissement dans la colonie où les ressources seront devenues plus abondantes, où il n'y aura plus d'écoles à faire.
Richelieu a voulu que la compagnie fût bien gouvernée. Les directeurs « ont l'entier maniement et conduite avec plein pouvoir. » Ils ne sont obligés de solliciter l'agrément du roi et de l'assemblée que lorsqu'il s'agit de prendre une décision tout à fait importante, lorsqu'il y a à nommer des officiers ou personnes de commandement, à distribuer et aliéner des terres excédant deux cents arpents. Même alors on n'exige pas que l'assemblée soit au grand complet. Que la délibération « soit souscrite de vingt associés, y compris les directeurs, et elle sera valable ». Les Associés qui résident à Paris suffisent à tout le gouvernement de la compagnie. Ce n'est point à dire que les autres, les Associés des provinces qui ne viendront jamais prendre part aux délibérations, n'aient rien à faire qu'à répondre aux appels de fonds. Ils ont un rôle capital à jouer sans sortir de chez eux. Ils seront les agents recruteurs de la colonisation. Sur les listes d'embarquement qui doivent être dressées quatre mois à l'avance, les directeurs et les administrateurs donneront la préférence « aux soldats, artisans et autres personnes, tant hommes que femmes, qui leur seront nommés par les Associés. » La mesure est excellente. Elle donne satisfaction à des collaborateurs qui ont des amis, des protégés à favoriser. Elle contribue à assurer la bonne ([uali té de la recrue. Sans doute il serait plus expéditif de racoler à Paris et dans les ports, parmi la foule des misérable'^, les quatre mille tôtes que l'on s'est obligé à faire passer en Amérique. Cela resterait
conforme à la lettre du contrat. Richelieu aurait mauvaise grâce à protester. N'a-t-il pas, et précisément Tannée précédente 1626, permis à la compagnie du Morbihan de se faire remettre, par voie de contrainte, les mendiants valides et vagabonds des deux sexes (1)? Mais l'intérêt de la compagnie l'engage à se montrer difficile dans ses choix. Cette audacieuse avant-garde qu'elle jette sur le sol américain, elle ne peut vraiment pas la composer de ces vaincus de la vie qui ont les tares physiques et morales de la misère subie ou même acceptée. Pour donner les premiers coups de hache à la grande forêt de Canada, pour y fonder les premiers foyers, il faut des bras et des cœurs vaillants.
Avec des colons de la bonne qualité il faut aussi pour établir la colonie sur une base solide que la compagnie dispose d'un suffisant capital. Or, chacun des Cent Associés s'engage à verser trois mille livres, dont mille tout de suite, le 31 janvier 1628, et le reste, sans qu'il soit précisé de date, les années suivantes. Trois cent mille livres, c'est vraiment peu de chose pour mener à bien l'exécution du programme qui est détaillé dans les articles de 1627. Les entreprises des Anglais en Amérique n'ont si bien réussi que parce qu'ils ont compris, dès le début, qu'il était nécessaire d'y employer des sommes considérables. Voici un exemple typique, celui du Massachusetts. Cette colonie est justement fondée à l'époque où nous sommes arrivés et dans une région qui, au point de vue du climat comme des ressources naturelles, présente de grandes analogies avec le bassin du Saint-Laurent. Encore le Massachusetts a-t-il sur le Canada cet avantage que l'accès en toute saison y est facile. Or il n'a pas fallu, en 1630, moins de vingt mille livres sterling, un demimillion, pour transporter mille colons au Massachusetts (2) ! A ce prix-là, combien les Cent Associés, avec leurs trois cent mille livres de capital, peuvent-ils établir de colons autour de Québec ? Il est vrai qu'ils ont quinze ans devant eux, qu'ils comp-
(1) Compagnie des Cent Associés ou de la ville et banlieue de Morbihan. Édict du l{oy pour l'établissement du commerce général en France, par mer et par terre, Levant et Ponant, et voyages de long cours. Arch. col Canada, corr. gén., 1, 1515-1660, fol. 71 et suivants.
(2) Cartier, EisLoire du peuple américain^ États-Unis, etc., t. I, p. 188.
tent sur les bénéfices qu'ils tireront de la traite du castor, qu'ils ont décidé d'alimenter leur caisse de réserve de tous les profits qu'il plaira à Dieu de donner à la société pendant les trois premières années, que, même plus tard, ils ne s'en attribuent que le tiers, « les deux autres tiers restant pour fonds et capital ». On verra comment, et pourquoi ces espérances ont été déçues. Ainsi, dès le premier jour, se manifeste une des causes principales de la lenteur de la colonisation française en Amérique. Plus encore que les hommes, l'argent a fait défaut, et, à la vérité, ceux-ci ne sont venus en si petit nombre que parce que celui-là a été dispensé avec trop de parcimonie.
Mais il était écrit que rien de ce que l'on tentait en Nouvelle- France ne pouvait réussir, La compagnie n'est pas à l'œuvre depuis deux ans que la guerre l'a complètement ruinée (1) ! Les Associés sont victimes de l'impatience de Richelieu et de leur propre zèle. En 16528, on a la guerre civile et la guerre étrangère. N'est-il pas prudent de ne rien entreprendre avant que les Rochelais et les Anglais aient posé les armes? Mais le cardinal, soit qu'un nouveau retard dans la mise en valeur de l'Amérique française lui fût insupportable, soit qu'il eût hâte de mettre Québec à l'abri d'un coup de main, n'a consenti à accorder aucun délai. L'Associé Claude de Roquemont part avec deux cents colons, sur sept vaisseaux. Nous avons vu comment le convoi fut capturé par les Kertk. C'était pour la compagnie une perte sèche de cent soixante-quatre mille sept cent vingt livres. L'ardeur des Associés est telle qu'ils ne tiennent pas compte de la leçon. L'année suivante, en 1629, ils consacrent cent trois mille neuf cent soixante-seize livres à un nouvel armement. C'est encore une proie pour les Anglais qui viennent de faire capituler Champlain. Il ne reste pas trente mille livres en caisse. On fait un emprunt de quarante mille livres, et on tente un troisième embarquement. Cette fois on ne court plus le risque de
(1) Pour tout ce qui concerne la ruine de la compap^nic générale et la formation des coinpa;^nies ijarticulières, voir : Estât au vray de la despencc qui a été faite par la coinijagnie de la Nouvelle-France pour rétablissement des colonies et cntrrlien dos occlésiasticiues... qui ont été audit pays depuis 1G28 pour la conversion des sauva^'es jusques à ce qu'il a plu au lloy retirer ledit pays à la dite compagnie. Arch. col. Canada, corr. gén., 1, 1575-1660, fol. 107.
LA COMPAGNIE DES CENT ASSOCIÉS 5i
tomber aux mains de Tennemi. La paix est signée. Mais les Anglais et les huguenots occupent toujours Québec. 11 y a là de quoi décourager les plus intrépides. En 1631 la compagnie renonce à la lutte.
Bientôt la situation s'aggrave. On est en procès avec Marie et Salomon Langlois et, naturellement aussi, comme il fallait s'y attendre, avec ceux dont on a pris la place, avec Guillaume de Caen et la compagnie de Montmorency. Les deux procès sont perdus. Il faut payer quarante-cinq mille livres aux Langlois et soixante-dix-neuf mille neuf cents à la compagnie de Montmorency. Heureusement que les Cent Associés obtiennent six ans de délai pour s'acquitter de cette dernière dette. Mais c'est un intérêt de trois mille livres qui s'ajoute aux dépenses annuelles.
Va-t-on s'avouer vaincu au moment où le traité de Saint- Germain oblige les Kertk à déguerpir de Québec ? Cela n'est pas possible. Ily a des Associés qui ont gardé la foi. Ceux-là se groupent et, par la délibération du 15 novembre 1632, ils se constituent pour cinq ans en compagnie particulière. En échange des deux tiers des bénéfices éventuels, la compagnie particulière s'engage à fournir, chaque année, les dix mille livres qui sont nécessaires aux embarquements. C'est avec ce maigre revenu de dix mille livres que Ton va tenter de réaliser le grandiose programme de Richelieu.
A Québec les Français ne retrouvent que des ruines. Les vainqueurs « ont brûlé toute cette pauvre habitation en laquelle on ne voit plus que des murailles toutes bouleversées. » Ils n'ont même pas ensemencé ces champs qu'on leur a livrés « couverts de froment, d'orge et de blé d'Inde ». N'était que la famille de madame Hébert a échappé, corps et biens, au désastre général, il ne subsisterait rien sur le sol de la Nouvelle-France de toute l'œuvre accomplie, à si grand labeur, depuis 1608 (1).
L'automne et l'hiver s'écoulent. Emery de Caen commande toujours au nom du roi. Les Jésuites en viennent à croire que les Associés, qui n'envoient personne, renoncent à leur privilège (2). Le 22 mai 1633 le canon tonne. C'est Champlain qui
(1) Belat. des Jésuites, 1632, pp. 7-29.
(2) Ici., p. 26.
débarque. En grand appareil militaire, il se rend au fort. La Nouvelle-France est remise aux Cent Associés — exactement pour trente années.
Champlain est tout à son œuvre de réparation. Son premier soin est de relever les fortifications de Québec. Mais il a une ambition plus haute que de rétablir les choses dans l'état ancien. L'heure est venue d'étendre le champ du commerce et de la colonisation. Les Français auront deux nouvelles habitations sur le Saint-Laurent, l'une à quinze lieues, l'autre à trente lieues de Québec, le fort Richelieu et les Trois-Rivières. Le fort Richelieu est dans l'île Sainte-Croix au confluent de la rivière des Iroquois qui va, elle aussi, prendre le nom du grand ministre. Les Trois-Rivières sur la rive gauche du fleuve, dans le delta du Saint-Maurice, sont le principal rendezvous des traiteurs et des sauvages.
Avec ceux-là Champlain a hâte de reprendre contact. Il peut craindre que la victoire des Kertk n'ait modifié leurs sentiments. Il a la satisfaction de les retrouver aussi affectionnés à l'égard des Français qu'il les avait laissés, plus affectionnés peut- f être. Les quatre années de la domination anglaise ont été l'occasion d'une comparaison qui demeure tout à notre avantage (1).
Une autre satisfaction qui lui était bien due, mais qui ne lui est donnée qu'in extremis j était réservée au père de la Nouvelle- France. Il a assisté aux débuts de la colonisation véritable. Avait-il des colons avec lui sur ces quatre vaisseaux qu'il amène en 1033? Cela est bien difficile à démontrer. Ce qui est certain c'est qu'il a reçu les colons de Gifiard et ceux de 1634 et de 1635. Mais ses jours sont comptés. Le 25 décembre 1635, il est emporté par une paralysie rapide (2).
L'homme supporte victorieusement toutes les comparaisons. C'est un Cortez lorsqu'il marche, seul, à lapalissade des Iroquois; et lorsque dans sa bicoque do Québec, avec une poignée d'afl'amés, il tient en respect la flotte des Kertk, nous avons déjà la vision de Frontenac rejetant au fleuve la levée en masse des Bostonnais. Et le patriarche qui témoigne et qui inspire tant
(1) Ralat. des Jésuites, 1033, p. 27-28.
de confiance et tant d'amour aux indigènes n'est-il pas le modèle, nullement surpassé, de ce William Penn dont Voltaire a fait un demi-dieu ?
^ Le rôle est comme l'homme, unique. On peut chercher dans rhistoire des peuples modernes le vaillant, l'habile, l'heureux qui, au même degré, mérite d'être nommé le fondateur d'une nation. A l'origine de tous les établissements des Européens il y a toujours plusieurs héros entre lesquels l'histoire a mission de répartir la gloire. Un seul homme ne peut jamais suffire à l'exploration, à la conquête, à la mise en train de la colomsation. Champlain a assumé la triple tâche. Il est l'explorateur infatigable qui dans la région qui restera le patrimoine de la nation canadienne française, ne laisse que des glanes à ses successeurs. Sans une heure de bataille, il fait accepter aux anciens maîtres du pays le partage du sol avec les nouveaux venus, réalisant ainsi dans la perfection l'idéal de la conquête pacifique. Il force les chasseurs et les marchands de castors à faire, sur cette terre féconde, une place aux laboureurs. Et lorsque les Kertk ont arboré la bannière anglaise au sommet du cap Diamant, qui a mené à Londres et à Paris cette belle campagne diplomatique qui est couronnée par la restitution de la Nouvelle-France, Champlain, toujours Champlain ! Et il a été seul pour mener au bout cette œuvre de titan, seul, et pis que seul, puisqu'il a eu jusqu'au dernier jour à combattre, ici contre l'hostilité des hommes d'affaires dont il dénonce les manques de parole, là, contre l'ignorance et l'apathie de ceux pour lesquels il acquiert un empire. Gloire à Champlain, père de la Nouvelle-France I