CHAPITRE XVI
“ Voilà ce dont on doit se réjouir, ajoute Mgr Paquet, c’est que cette instruction, malgré ses lacunes, ait été si fortement imprégnée de cliris tianisme théorique et pratique, et qu’elle ait pu, par là même, donner à la patrie ces générations de chrétiens robustes qui furent nos pères et qui nous ont transmis, avec l’héritage de leur foi, celui de leurs vertus parfois héroïques et de leurs exemples toujours admirables et réconfortants (1).”
Les communautés de femmes subissaient, elles aussi, une crise d’ordre matériel bien difficile à surmonter. Les Ursulines de Québec ne subsistent qu’aux prix de sacrifices inouïs. Elles manquent de tout. Les dames de la Congrégation ne sont guère plus riches. Ces communautés ne peuvent plus compter sur les gratifications dn roi de France pour se soutenir. Leur personnel enseignant diminue de jour en jour, et le recrutement va bien lentement. Les Ursulines de Québec, qui comptaient 28 professes de chœur et 13 sœurs converses, en 1759, ne comptent plus, en 1777, que 20 professes, 5 novices et 8 sœurs converses (2) . “Dans l’été de 1789, écrit l’annaliste, il n’y avait au noviciat que trois professes de chœur ; pas une seule novice ou postulante. La fête du 150e anniversaire semble avoir un peu réveillé la ferveur ; cependant Es vocations continuent d’être assez clairsemées jusqu’à la fin du siècle (3).”
A la pénurie des ressources matérielles, des vocations, s’ajoute celle des livres. “ Dès 1763, écrit encore l’annaliste des Ursulines, la maîtresse générale exprimait la crainte d’avoir à renvoyer un certain nombre d’externes, faute de livres, et cette gêne continue longtemps. . . On sait, ajoute-t-elle, que cette disette de livres se fit sentir partout dans le pays, et que même à une époque peu éloignée de nous, les jeunes gens étudiants des séminaires étaient réduits à se passer, de main en main, des manuscrits devenus, dans notre pays, presque aussi rares et aussi précieux qu’aux siècles du moyen âge (4).” On conserve encore, dans les archives des séminaires de Québec et de Montréal, les vieux manuels
(1) Ouvr. cité, appendice, p. 320.
(2) Les Ursulines de Québec, t. III, p. 194.
(3) Ibidem, p. 331.
(4) Ibidem, pp. 219-220.
l’instruction
scolaires écrits de la main des professeurs, et que les élèves copiaient en se les passant les uns les autres.
Est-il étonnant qu ctu milieu de tant de difficultés l’instruction primaire et secondaire ait subi un déclin après la cession ? Cependant, Mgr Briand écrivait, en 1789, qu’il était porté à croire, que, sur un calcul de proportion, on trouvait facilement dans chaque paroisse entre 24 et 30 personnes capables de lire et d’écrire. “A la vérité, ajoute-t-il, le nombre de femmes instruites excède celui des hommes (1).”
Mgr Briand, en donnant cette statistique, voulait surtout répondre à l’insinuation fausse contenue dans un mémoire sur 1 éducation, que M. Isaac Ogden, greffier de la couronne, venait de présenter au prince William-Henry, alors de passage à Québec, à savoir, que pas plus d’une demi-douzaine de personnes dans les paroisses savaient lire et écrire. Ceci était dit, sans doute, dans le but d’appuyer le mouvement cpii se faisait, dans le moment, parmi la population de langue anglaise, afin d arriver a établir des écoles de cette langue dans les paroisses de la province.
Les instructions données à Murray, en 1763, contenaient le passage suivant :
Et afin de parvenir à établir l’Église anglicane, tant en principe qu’en pratique, et que lesdits habitants puissent être graduellement induits à embrasser la religion protestante et à élever leurs enfants dans les principes de cette religion, Nous déclarons par les présentes que c’est Notre intention, lorsque ladite province aura été exactement arpentée et divisée en cantons, districts, ressorts ou paroisses, tel que prescrit ci-après, que tout l’encouragement possible soit donné à la construction d’écoles protestantes dans les districts, cantons et ressorts en désignant, réservant et affectant à cette fin des étendues suffisantes de terre de même que pour une glèbe et l’entretien d’un ministre et de maîtres d’écoles protestantes ; et vous devrez vous enquérir et Nous informer, par l’entremise de Nos commissaires du commerce et des plantations, par quels autres moyens la religion protestante pourra être favorisée, établie et encouragée dans Notre dite province confiée à votre gouvernement (2).
(1) M. des év. de Q. t. II, p. 390.
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Cette partie des instructions était restée sans résultat pratique sous l’administratioii des premiers gouverneurs. Il était bien difficile, en effet, d’établir des écoles de langue anglaise dans les campagnes où il n’y avait aucune personne parlant cette langue. On en installa, cependant, dans les villes (1), mais l’enseignement qu’on y donnait était tout-àfait élémentaire. Aussi, dans le mémoire (1773) où ils demandaient l’établissement d’une chambre d’assemblée, les marchands de Québec et de Montréal déploraient-ils la situation, créée par suite dumanque d’écoles et de collèges pour l’instruction de la jeunesse. Ils disaient combien il était regrettable “ de voir une génération issue de parents protestants absolument négligée et exposée tous les jours à l’assiduité connue du clergé catholique et de différents ordres qui sont très nombreux, et qui, grâce aux fonds considérables dont ils disposent, ont établi depuis quelque temps des séminaires dont la fondation ne peut que nous alarmer, ajoutaient-ils, puisque tout professeur protestant, quelque soit le genre de science qu’il enseigne, en est exclu (2).”
Les mêmes renouvelèrent leurs doléances en 1787, et clans un mémoire présenté par eux au comité chargé d’enquérir sur les affaires de commerce et de police, après avoir repris le thème ordinaire de l’ignorance des Canadiens, ils proposaient cette fois d’affecter les “ biens des Jésuites et des revenus y attachés à la dotation d'un collège ou université dans cette ville (Québec), dirigé par des professeurs capables et destiné à instruire la jeunesse de toute l’Amérique britannique ainsi qu’à l’édification et au maintien d’écoles gratuites dans la province.”
Ces écoles devaient être tenues par des “ maîtres compétents pour enseigner la langue anglaise (3).” Ce que l’on voulait avant tout, en proposant la fondation d’écoles gratuites dans les paroisses, était d’angliciser les Canadiens français. tlugli Finlav, le surintendant des Postes, l’écrivait à Nepean : “ Nous pourrions, disait-il, angliciser complètement le peuple par l’introduction de la langue
(1) Rapport sur les archives canadiennes, par Douglas Brymer (1889), p.X
a xxm.
l’instruction
anglaise. Cela se fera par des écoles gratuites, et en ordonnant que, après un certain nombre d’années, toutes poursuites devant nos tribunaux soient instruites en anglais (1).”
C’est afin de donner une réponse à ces demandes que lord Dorchester, en 1787, chargea un comité du Conseil exécutif de s’enquérir des moyens à prendre pour répandre l’instruction dans le peuple. Ce comité était composé de l’honorable juge en chef, William Smith, de MM. Dunn, Mabane, Chaussegros de Lery, Caldwell, Grant, Saint-Ours, Baby et Lecompte-Dupré. Ces messieurs commencèrent immédiatement leur travail d’investigation, mais ce ne fut que deux ans plus tard, qu’ils purent présenter leur rapport (2).
Ils recommandaient, pour l'instruction élémentaire, l’établissement d’une école gratuite dans chaque paroisse ou village, et d’une école, également gratuite, d’un degré supérieur, dans chaque comté, où l’on enseignerait la tenue des livres, la grammaire, le mesurage, la navigation, l’arpentage et les mathématiques appliquées. Pour ces écoles de paroisses et de comté, l’Assemblée législative, qui ne devait être établie qu’en 1791, serait appelée à faire une loi imposant à chaque paroisse des contributions directes pour le soutien des écoles de sa circonscription.
Quant à l’instruction secondaire, le comité proposait la fondation d’une université avec un recteur et quatre professeurs. Sans doute, disaient les membres du comité, cette université ne saurait être un puits de science comme celles de la vieille Europe, tout de même il est permis de supposer que les jeunes gens pourront y acquérir les connaissances nécessaires pour exercer les professions de notaire, d’avocat et de médecin. La charte devait pourvoir à ce que cette université ne fut pas pervertie de manière à se prêter aux vues particulières d’aucune secte. Catholiques et protestants y seraient admis sans distinction ; c’est pourquoi l’enseignement de la théologie en était exclu. “ Le roi par son représentant devait être le visiteur. Les juges, les évêques, tant catholiques que protestants, et vingt autres directeurs dont moitié protes-
(1) 9 février 1789. D. C. H. C. (1759-1791), p. 941.
(2) Report of the Committee of the Council on the subject of promoting the means of Education. Québec, Printed by Samuel Neilson, No. 3, in Mountain Street. MDCCXC, 800., 26 pp.
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tants et moitié catholiques, nommés d’abord par le gouvernement, devaient former le bureau des directeuis ; chaque vacance devait être remplie à la rr ajorité des voix. On proposait d’affecter une partie des biens des Jésuites à l’entretien de cette université, et l’on espérait que des contributions individuelles, des legs, un octroi d’une certaine étendue de terres, ainsi que la rétribution scolaire payée par les élèves, formeraient avec le temps des sources de revenus qui permettraient à l’institution de se développer rapidement (1)
Des circulaires consultatives avaient été envoyées à plusieurs personnes. La réponse de l’évêque de Québec fut la seule que le comité publia. Mgr Hubert ne s’opposait pas absolument à la fondation d’une université, mais il trouvait que le temps n’était pas encore venu d’établir une semblable institution à Québec.
Il est fort douteux, écrivait-il, que la province puisse fournir présentement un nombre suffisant d’écoliers pour occuper les maîtres et professeurs que l’on mettrait dans une université. D’abord, tant qu’il y aura beaucoup de terres à défricher en Canada, on ne doit pas attendre que les habitants des campagnes soient curieux des arts libéraux. Un cultivateur aisé qui désirera laisser un bon héritage à ses enfants, aimera mieux communément les appliquer à l’agriculture, ou employer son argent à leur acheter des fonds, qu’à leur procurer des connaissances dont il ne connaît pas, et dont il n’est guère possible qu’il connaisse le prix. Tous les pays du monde ont successivement donné des preuves de ce que j’avance, les sciences n’y ayant fleuri que quand il s’y est trouvé plus d’habitants qu’il n’en fallait pour la culture de la terre. Or ceci n’a pas encore lieu en Canada, pays immense dont les terres peu avancées offrent de toutes parts de quoi exercer l’industrie et piquer l’intérêt de ses colons. Les villes sont donc les seules qui puissent fournir des sujets à l’université. Il y a quatre villes dans la province: une, William- Henry, qui est déserte ; une autre, les Trois-Rivières, qui mériterait à peine le nom de bourg. Restent Québec et Montréal, dont le peuple, comme l’on sait, n’est pas fort nombreux. En outre, est-il probable, attendu la rareté actuelle de l’argent et la pauvreté des citoyens, que Montréal puisse envoyer un grand nombre de sujets à l’université ?
fl) M. Chauveau, L’ Instruction publique au Canada. Précis historique et statistique, Québec, 1876, p. 57.
l’instruction
Tous les deux ans, une dizaine ou une douzaine d’écoliers de Montréal sont envoyés ici pour étudier la philosophie. Il n en faut pas davantage pour faire murmurer toute leur ville. Plusieurs, faute de moyens suffisants, sont contraints de borner à la rhétorique finie le cours de leurs études. Néanmoins le Séminaire donne gratuitement ses instructions sur la philosophie comme sur les autres sciences, et la plus forte pension alimentaire qu’il exige d’un écolier ne monte jamais à douze livres sterling par an. Je conclurais de tout cela que le moment n’est pas encore venu de fonder une Université à Québec (1).
A propos de la question religieuse, Mgr Hubert ajoutait :
On a annoncé d’avance une union qui protégerait le catholique et le protestant. Voilà des termes bien vagues. Quel moyen prendrait-on de procurer une union si nécessaire? — En préposant à l’Université, dira quelqu’un, des hommes sans préjugés. Mais ceci ne fait qu’accroître la difficulté sans la résoudre. Car qu’est-ce que l’on appelle des hommes sans préjugés ? Suivant la force de l’expression, ce devraient être des hommes ni follement prévenus en faveur de la nation, ni témérairement zélés pour inspirer les principes de leur communion aux jeunes gens qui n’en auraient pas été imbus. Mais aussi, d’un autre coté, ce devraient être des hommes honnêtes et de bonnes mœurs, qui se dirigeassent sur les principes de l'Évangile et du Christianisme. Au lieu que, dans le langage des écrivains modernes, un homme sans préjugés est un homme opposé à tout principe de religion, qui, prétendant se conduire par la seule loi naturelle, devient bientôt sans mœurs, sans subordination aux lois, qu’il est néanmoins si nécessaire de faire respecter aux jeunes gens, si l’on veut les former au bien. Des hommes de ce caractère (et notre siècle en abonde pour le malheur et la révolution des États) ne conviendraient aucunement à l’établissement proposé (2).
Malheureusement, le coadjuteur, Mgr Bailly de Messein, qui s’était laissé gagner par les belles paroles des hommes sans préjugés, lança dans le public un mémoire qui causa à tous une douloureuse surprise (3). Le coadjuteur invectiva^ son supérieur dans les termes les plus violents et allait jusq dire que la réponse de Mgr Hubert, à la circulaire des m a
(1) M. des êv. de Q. t. II, p. 386.
(2) Ibidem, p. 388.
(3) Ibidem, pp. 398-409.