‹ La colonisation de la province de Québec (volume 2)Chapitre 127 sur 182 · ÉTAT MORAL ET CONDITION MATERIELLE DE LA POPULATION · texte numérisé non relu

ÉTAT MORAL ET CONDITION MATERIELLE DE LA POPULATION

Relâchement dans des moeurs. — Les efforts de Mgr Briand et du clergé sont couronnés de succès. — L’intempérance persiste. Les

années de disette se suivent’ — La cherté de la vie. — Le paysan peu en contact avec la population anglaise. Déchéance des nobles. — Une nouvelle classe se forme : la bourgeoisie. — Le clergé accepte la situation. — Son union intime avec l’habitant et son travail patriotique — Il sauve la nationalité. — Témoignage de monsieur Siegfried.

La cession du pays à l’Angleterre ne semble pas avoir provoqué une émotion bien intense chez le peuple de la campagne. Dès le lendemain de la capitulation de Montréal, les habitants, retournés dans leurs foyers, s’étaient remis à la culture. Ils avaient repris la vie d’autrefois sans trop s’occuper de ce qui se passait dans les hautes sphères administratives. Murray exalte la distinction, la frugalité, l’austérité de vie et les bonnes mœurs du paysan canadien (1).

Les terribles bouleversements causés par la guerre avaient eu, cependant, leur répercussion dans la vie intime du peuple. Les hommes éloignés de leur famille avait vécu pendant une année de la vie des camps, et cette vie, en général, n’est pas une école de vertu. Après le traité de paix, les troupes anglaises sont cantonnées dans les campagnes, et leur passage laisse, çà et là, des traces néfastes. Dans quelques paroisses, le curé décédé n’a pas de remplaçant, et les gens n’ont plus le secours du prêtre et de ses exhortations pour les rappeler au devoir.

Le relâchement s’introduit même dans le clergé, et de douloureuses défections s’y produisent. Un franciscain, le

(1) “Ces gens, dit-il, se vêtent sans recherche ; ils sont vertueux dans leurs mœurs et tempérants dans leur genre de vie”. D. C H. C. (1759 1791), p. 65.

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trop fameux Veyssière, après avoir abjuré publiquement la religion catholique, se marie et devient ministre protestant aux Trois-Rivières. Le récollet Houdin se fait nommer aumônier du 48ième régiment à Québec. Un autre, le jésuite Roubaud, chassé du pays a cause de sa conduite scandaleuse, s’acharne, en Angleterre, àrépandre toutes sortes de calomnies contre les Canadiens. Il n’y a rien qui doive nous surprendre dans tout cela, quand on sait que l’Église du Canada reste privée de son chef spirituel pendant six longues années. Ces événements malheureux causent, tout de même, un immense scandale et ne sont guère de nature à relever l’état moral du peuple. “ Priez, priez pour la conservation du peu de religion qui reste dans la pays, écrivent les Hospitalières de Montréal à leurs sœurs de La Flèche. Elle paraît près de s’éteindre ; le libertinage est à son comble, et il se commet tous les jours des crimes atroces. Les femmes mêmes semblent avoir perdu la crainte de Dieu. . . (l) ”

Mgr Briand lance le cri d’alarme dans non mandement, à l’occasion du jubilé de Clément XIII: “L’iniquité, dit-il, ne semble-t-elle pas avoir inondé la surface de cette terre autrefois si pure aux yeux du bon Dieu ? la foi n’a-t-elle pas paru visiblement s’affaiblir, les mœurs se corrompre ? En effet, ces vices autrefois si rares dans cette colonie; la mauvaise foi dans le commerce, l’infidélité dans le service, la licence dans le discours, la hardiesse à lire les livres les plus dangereux et à écouter le langage de l’impiété, et l’irréligion, le libertinage, ne marchent-ils pas la tête levée parmi nous. (2) ” Dans un mandement subséquent, Mgr Briand revient sur des désordres qui semblent surtout régner dans sa ville épiscopale. Il en mentionne un qui étonne : c’est le mal que causait non-seulement dans les villes, mais même dans les campagnes, la lecture de mauvais livres qui inondaient le pays : “ Nous vous en conjurons, disait l’Évêque aux gens de la campagne, cessez ces lectures de livres impies qui se répandent dans ce diocèse ”. Il mettait ceux de la ville en garde contre les doctrines des “ prétendus philosoples ” qui se moquaient de la religion, et des “ esprits forts ” qui

(1) Gosselin, Egl. du C. (1760-1775), p. 232

(2) M. des éo. cic Québec, t. I, p. 192.

CHAPITKE XVII

blasphémaient les mystères. Malgré l’éloignement, malgré la défense de communiquer avec la France, l’incrédulité qui exerçait des ravages si terribles dans la mère patrie, menaçait de s’introduire dans le pays, et les oeuvres malsaines de Voltaire et des Encyclopédistes y avaient leur entrée libre, bien plus facilement que les livres de piété et les manuels de classe.

Les exhortations de l’évêque, le zèle des curés eurent raison du mal, et un changement pour le mieux s’effectua peu à peu. Mgr Briand le constate à sa seconde visite pastorale, en 1773. Il écrit au vicaire général du diocèse, à Paris, l’abbé de l’Ile- Dieu : “ Mes prêtres me donnent tous satisfaction. La religion fleurit. Il y a des désordres, sans doute, mais beaucoup moins qu’il n’y en avait autrefois. . . (l)”

“ Tout va comme à l’ordinaire, disait-il à l’abbé de La Corne, et peut-être mieux, soit dans les cures, les communautés et dans le peuple. Il y a de mauvais chrétiens, sans doute, il y a des désordres, il y a du libertinage, mais je ne crois pas qu’il y en ait autant qu’il y en avait, il y a quinze ou vingt ans ; et je ne suis pas sans consolation de ce côté (2)

Au nonce de Paris il dit que la piété règne parmi le peuple, plus que du temps des Français ; les grands sont aussi plus religieux. Il ajoute pourtant qu’on lui a fait de mauvaises difficultés, mais qu’il en vient à bout peu à peu par la patience (3).

Ce relèvement moral continua et, en 1787, Mgr Hubert pouvait écrire à M. de Villars, qui avait remplacé l’abbé de l’Ile-Dieu, à Paris : “ Je n’ai encore pu visiter que la moitié du distiict de Montréal, où plus de neuf mille personnes ont été confirmées. J’ai remarqué beaucoup de foi et de piété dans les peuples. . . (4) ”.

Certaines plaies, cependant, semblent inguérissables, l’intenpérance tout spécialement. Ce vice exerçait ses ravages dans toute la population. Le pays était inondé de spiritueux. Le rhum des Antilles, les brandies anglais ont remplacé les

(1) Lettre du 4 avril 1774, p. 482. Citée par Gosselin, Egl. du C. (1760)1775). p. 402.

(2) Lettre du 6 juin 1774. Ibidem ., p. 403.

(3) Lettre du 10 mars 1774. Ibidem, p. 403.

(4) Gosselin, Egl. du C. (1775-1789), p. 291.

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vins français d’autrefois. Ils arrivent par grosses cargaisons a Quebec. Sans doute, la plus grande partie de ces spiritueux était destinée aux troupes et aux Indiens ; il s’en faisait tout de même une distribution assez considérable dans les campagnes. L’évêque gémissait sur les ravages causés par cette malheureuse passion de l’ivrognerie. De concert avec le gouverneur, il travailla à en atténuer, autant que possible, les funestes effets. C’est à sa demande que Carieton, en 1768, diminua le nombre des cabarets dans les paroisses, et fit décréter qu’il n’accorderait de permis pour vendre des spiritueux “ qu’à celui qui produirait un certificat signé, pour le moins, de quatre chefs de famille, de bonne réputation et d’une fortune aisée, de la paroisse d’où il est, faisant mention que pareille personne est d’une bonne réputation, d’une vie sobre et d’une conversation honnête. . . (1)” Afin d’empêcher les aubergistes de vendre des liqueurs à crédit, il décréta l’année suivante que “ toutes conventions expresses ou tacites entre un cabaretier et une autre personne pour la vente des boissons enivrantes ne serait à l’avenir, bonne et admise en justice que pour la somme d’une demie piastre d’Espagne (cinquante sous) (2).” Enfin, en 1788, une nouvelle ordonnance déclara “ que nul n’obtiendrait de licence pour vendre des liqueurs dans les paroisses des campagnes sans être auparavant muni de l’attestation du curé du lieu et du capitaine de milice (3).”

Ces mesures étaient sages et pouvaient contribuer dans un certain sens, à diminuer les prodigalités du peuple réduit à la misère. Car, si nous en croyons l’annaliste des Ursulines, les années, à partir de 1767, furent très dures. La dépositaire de la maison de Québec écrit à celle de la maison de Paris, en 1769 : “La pauvreté de notre province est grande, l’argent est rare, les vivres fort chères, ce qui a réduit au moins la moitié du peuple, tant dans les villes que dans les campagnes, à une misère telle que s’ils n’en meurent pas, ils souffrent extraordinairement. On entend continuellement des lamentations sur le grand nombre de ceux qui n’ont pas eu de pain

(1 Ordonnance conçernant les aubergistes, 22 février 1768. Rapport concernant les travaux des archives publiques pour les années 191b et 1915. Appendice

(2) 30 mai 1769, Ibidem, p. 20.

(3) 30 avril 1788, Ibidem, p. 216.

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