CHAPITRE XVIII
depuis quatre ou cinq mois, et qui sont réduits aux herbages. Les pauvres sont sans nombre.” “ L’argent est des plus rare, écrit-elle, en 1770, les banqueroutes sontà lamode (1)”. Ces doléances se continuent pendant les années qui suivent. “ La vie est au plus cher, écrit-elle encore, en 1779, et pour surcroît la récolte a entièrement manqué cette année dans tout le pays par des^chaleurs et une sécheresse qui ont brûlé tous les blés avant leur maturité (2) ”.
Après la conclusion de la paix, en 1783, grand nombre de marchands n’ayant pu se faire rembourser des avances qu’ils avaient faites pendant la guerre, furent ruinés. Les objets le s plus nécessaires devinrent rares et d’un prix excessif. Ceci concorde bien avec ce que nous avons dit ailleurs de la décadence du commerce. La population de la campagne, plus que tout autre, souffrit de cette dépression des affaires. Les marchands qui parcouraient les paroisses profitaient de l’état de dénûment de l’habitant pour lui arracher à vil prix ses récoltes.
Bien plus, ils profitaient de sa misère pour lui prêcher l’esprit de révolte et d’insubordination. Ce sont eux, en effet, qui avaient été les meilleurs agents de la propagande révolutionnaire pendant la guerre. Ces marchands, la plupart d’origine américaine, étaient les pires ennemis des Canadiens. Leur ambition était de les faire passer sous le joug américain, afin de les dominer plus facilement. Ils ne pouvaient supporter que le pays fût administré par des militaires, et qu’on laissât aux premiers possesseurs du sol le privilège de parler la langue française et de pratiquer la religion catholique. Ce fut, pour ainsi dire, le seul point de contact que les gens de la campagne eurent avec la population de langue anglaise, pendant les trente premières années qui suivirent la cession, et, c’est ce qui explique pourquoi l’atmosphère des campagnes resta si profondément français. Les régistes des paroisses rurales ne renferment aucun acte de mariage contracté entre gens de religion et de nationalités différentes. Un mur étanche séparait les deux races.
(1) Les Ursulines de Québec, t. II, p. 85.
(2) Ibidem.
ÉTAT MORAL DE LA POPULATION
Cependant un rapprochement s’opère lentement dans les hautes classes et dans 1a. bourgeoisie. Les gentilshommes canadiens comprennent maintenant qu’il est inutile de se tourner du côté de la France pour refaire leur situation. Us doivent, avant tout, compter sur le temps et les événements, et, en attendant, s’entendre avec leurs nouveaux maîtres. Murray avait cru qu’il pourrait s’appuyer sur la masse du peuple, pour faire accepter le régime anglais. Carleton est d’une tout autre opinion. C est la noblesse qu’il faut s’attacher; il ne cesse de le répéter à ses chefs ,en Angleterre. La situation militaire du pays l’occupe grandement ; il s’agit de la fortifier, et cela ne peut se faire qu’en recourant aux bons offices des nobles.
, . Le moment actuel, écrit-il à Gage, en 1775, serait bien choisi pour constituer un ou deux bataillons de Canadiens. Cette mesure serait singulièrement utile, car des nobles trouveraient un emploi dans le service et, par suite, s’attacheraient iermement a notre cause en retrouvant un rang qui leur a ete peu a peu enleve. En outre, nous pourrions par leur intermédiaire exercer une plus grande influence sur le bas peuple, ce qui vaudrait beaucoup à l’État, et de plus nous attacher plusieurs nations sauvages (1).
U propose même de modifier la constitution du pays de telle sorte qu’on puisse
elever au rang de conseillers trois ou quatre Canadiens en vue dont les fonctions consisteraient à peu près à l’honneur de porter ce titre, bien que dans certaines occasions ils pourraient se rendre utiles. L’organisation, ajoute-t-il, de quelques compagnies canadiennes d’infanterie commandées par des officiers judicieusement choisis, et la concession de trois ou quatre emplois sans importance dans l'administration civile, produiraient un grand changement dans l’opinion de la population. On réussirait, au moins, à diviser les Canadiens, et, dans le cas d’une guerre avec la France, nous en aurions un certain nombre pour nous qui stimuleraient le zèle des troupes nationales du roi (2).
(1) Carleton à Gage, 4 février 1775, D. H. C. C. (1759-1791), p. 647.
(2) Carleton à Shelburne, 20 janvier 1768. D. C. H. C. (1759-1791), p. 269.