CHAPITRE V
tion manifeste de nos lois et de nos libertés les plus sacrées, conduit à la destruction de la religion protestante, et menace le pouvoir, l’autorité et les droits de Sa Majesté, dans la province où nous vivons (1).
Les jurés canadiens adressèrent à Murray une protestation énergique contre la représentation des jurés anglais, et contre rostracisme dont on voulait user envers les sujets catholiques. Ils se défendaient en même temps d’avoir approuvé certains griefs des jurés anglais contre le gouverneur, “lesquels griefs, disaient-ils, étaient contenus dans plusieurs articles qu’ils avaient signés, sans en saisir toute la portée(2).”
Les Canadiens de tout rang, seigneurs, bourgeois, commerçants adressèrent au roi une pétition dans laquelle ils réclamaient contre la conduite odieuse des jurés anglais :
N otre gouverneur à la Tête de son Conseil, disaient-ils, a rendu un Arrêt pour l’Établissement de la justice, par lequel nous avons vu avec plaisir, que pour nous soutenir dans la Décision de nos affaires de famille et autres, il serait établi une Justice inférieure, où toutes les Affaires de François à François y seraient décidées ; Nous avons Vu que par un autre Arrêt, pour éviter les Procès, les affaires cy-devant décidées seroient sans appel, à moins qu’elles ne soient de la Valeur de trois Cents Livres.
Avec la même Satisfaction que nous avons vu ces Sages Règlements avec la même peine avons nous vu que quinze Jurés Anglois contre Sept Jurés nouveaux Sujets, leur ont fait souscrire des Griefs en une Langue qu’ils n’entendoient point contre ces mêmes Règlements ; ce qui se prouve par leurs Protestations et par leurs Signatures qu’ils avoient données la veille sur une Requête pour demander fortement au Gouverneur et Conseil la séance de leur Juge, attendu que leurs Affaires en souffroient.
Nous avons vu dans toute l’amertume de nos Cœurs, qu’après toutes les Preuves de la Tendresse Paternelle de Votre Majesté pour ses nouveaux sujets ces mêmes quinze Jurés soutenus par les Gens de Loy nous proscrire comme incapables d’aucunes fonctions dans notre Patrie par la
(1) Représentation, du jury d’accusation de Québec. D. C. H. C. (1759-1791) pp. 187-192.
(2) Protestations des jurés français au sujet des représentations susmentionnées. D. C. H, C (1759-1791) pp. 192-195.
ÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT CIVIL
différence de Religion ; puisque jusqu’aux Chirurgiens et Apothicaires (Fonctions libres en tout Pays) en sont du nombre.
Qui sont ceux qui veulent nous faire proscrire ? Environ trente Marchands anglois, dont quinze au plus sont domiciliés Qui sont les Proscrits ? Dix mille Chefs de famille, qui ne respirent, que la soumission aux Ordres de Votre Majesté, ou de ceux qui la représentent, qui ne commissent point cette prétendue Liberté que l’on veut leur inspirer, de s’opposer à tous les Règlements, qui peuvent leur être avantageux et qui ont assez d’intelligence pour Connoître que leur Intérêt particulier les conduit plus que le Bien public . . .
En effet que deviendroit le Bien Général de la Colonie, si ceux qui en composent le Corps principal, en devenoient des Membres inutiles pour la différence de la Religion ? Que deviendroit la Justice si ceux qui n’entendent point notre Langue, ny nos Coutumes, en devenoient les Juges par le Ministère des Interprètes ? Quelle Confusion ? Quels frais mercenaires n’en résulteroient-ils point? de Sujets protégés par Votre Majesté, nous deviendrons de véritables Esclaves. Une \ ingtaine de Personnes, que nous n’entendons point, deviendroient les Maîtres de nos Biens et de nos Intérêts, plus de Ressources pour nous dans les Personnes de Probité, auxquelles nous avions recours pour l’arrangement de nos affaires de famille, et qui en nous abandonnant, nous forceroient nous-mêmes à préférer la Terre la plus ingrate à cette fertile que nous possédons ... (1)
Murray appuya les revendications des Canadiens auprès du trône et envoya à Londres son secrétaire, M. Cramahé, pour renseigner de vive voix les ministres anglais, sur l’état des affaires au Canada :
Peu, très peu, écrivait-il, suffira à contenter les nouveaux sujets, mais rien ne pourra satisfaire les fanatiques déréglés qui font le commerce, hormis l’expulsion des Canadiens qui constituent la race la plus brave et la meilleure du globe, peut-être, et qui, encouragés par quelques privilèges que les lois anglaises refusent aux catholiques romains en Angleterre, ne manqueraient pas de vaincre leur antipathie nationale à l’égard de leurs conquérants et deviendraient les sujets les plus fidèles et les plus utiles de cet empire américain^).
(1) Pétition des habitants français au roi au sujet de l’administration de la justice. D. C. H. C. (1759-1791) pp. 195-199.
(2) Murray aux lords du commerce, 29 octobre 1764. D. C. H. C. (1759-1791) p. 201.