CHAPITRE V
Un autre officier de l’armée, Gabriel Christie, lieutenant dans le 60ième régiment, achète, le 7 septembre 1769, le fief de l’Islet-du-Portage. L’héritière de ce fief, Marie-Geneviève Joybert de Soulanges, s’en alla rejoindre en France, son mari, Joseph Lemoine, chevalier de Longueuil(l). Christie avait acquis de Catherine d’Ailleboust de Manthet, le 27 mars 1764, la seigneurie de Noyan, sur la rivière Richelieu (2) . L’époux de Catherine, Pierre Payen Chavoy de Noyan, lieutenant du roi aux Trois-Rivières, était passé en France, au lendemain de la capitulation de Montréal. Jeté à la Bastille, comme complice de Bigot, il fut condamné, le 10 décembre 1763, à être admonesté en la Chambre et à six livres d’aumône (3) . Le 2 août, Christie achetait d’un autre officier passé en France, Charles de Sab revois, la seigneurie de Bleury. Le 14 août 1765, il faisait l’acquisition, des héritiers de Léonard de Beaujeu, de la seigneurie de BeaujeuetdeLaColle. Enfin, le 2 avril 1766, il achetait de Marie-Madeleine Chaussegros de Léry, épouse de Louis Legardeur de Repentigny, la seigneurie de Léry. M. de Repentigny, qui était passé en France, devint plus tard gouverneur du Sénégal. Toutes ces seigneuries étaient encore inoccupées. Elles n’en formaient pas moins un fort bel apanage, et Gabriel Christie pouvait se considérer à juste titre, comme Murray, un des grands seigneurs de l’époque.
C’est encore un officier de l'armée, James Cuthbert, capitaine au 15ième régiment, qui achète le 17 mars 1765, la seigneurie de Bertliier (en haut). Cette seigneurie avait été achetée des héritiers d’Alexandre Berthier, par Pierre L’Estage, marchand à Montréal. Celui-ci étant mort sans enfant, la seigneurie de Berthier passa à son neveu Jean- Baptiste Courthiau, qui demeurait à Bayonne, en France. C’est ce dernier qui la vendit à Cuthbert. Le seigneur Cuthbert alla se fixer sur son domaine, où il demeura jusqu’à sa mort (4).
(1) F. et II. D. A. c. II, {. 109.
(2) F. et H. D. A. c. IV, f. 12.
(3) Le Canada sous la domination française, par L. Dussieux, deuxième édition, Paris, 1862, p. 245.
(4) F. et II. I). A. c. 1.43.
ÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT CIVIL 45
Haiti imand avait, connue Murray, la manie des spéculations foncières. La seigneurie de Pabos, dans la baie des Chaleurs, dont les beaux établissements de pêclie avaient été détruits parles Anglais, durant l’été de 1759, fut mise en vente, par son propriétaire, Thomas Lefebvre de Bellefeuille. Haldhnand 1 acquit le 4 juillet 1765, il ne semble pas s’être occupé de son développement (l).
Citons, en passant, un autre spéculateur de l’époque, Brassard-Descheneaux, l’ancien secrétaire de Bigot. Descheneaux avait acheté, le 9 septembre 1765, les seigneuries de baint-Michel et de la Livaudière, et de Neuville, de Jean Hugues Peau et de Angélique Renaud d’Avênes d,es Méloizes, et la partie de la seigneurie des Écureuils, appelée Bélair, de Nicolas Renaud d Avenesdes JVJeloizes. Jean-Hugues Péan et le chevalier des Meloizes étaient passés en France, après la chute de Québec. Jetés tous deux à la Bastille, sous l’accusation d’avoir participé aux concussions de Bigot, M. des Meloizes fut honorablement acquitté, après une longue instruction. M. de Pean fut retenu six mois en prison et condamné à restituer 600,000 livres au roi. Ils ne revinrent pas au Canada (2). Brassard Descheneaux, accusé lui aussi, comme complice de Bigot, fut condamné par contumace à 50 livres d’amende, et à restituer au roi 300,000 livres. Il était le père de Charles- Joseph Brassard-Descheneaux, qui fut curé de l’Ancienne- Lorette, et de Louis-Marie Brassard-Descheneaux, plus tard curé de Nicolet, et fondateur du collège de ce nom.
Une conséquence de toutes ces transactions, c’est que l’élément militaire anglais prend contact peu à peu avec les nobles et les bourgeois de l’ancien régime. Les gentilshommes canadiens comprenant que le seul moyen de sortir de l’état de déchéance où ils se trouvent, est de se rapprocher de leurs nouveaux maîtres, acceptent d’une main indécise d’abord, mais bientôt plus sûre, la branche d’olivier qu’on leur tend. Ils se laissent séduire par les belles positions qu’on leur offre dans l’armée, par les charges honorifiques qu’on fait briller à leurs yeux. Des relations sociales s’établissent entre les officiers militaires anglais d’un côté, les nobles et les
(1) F. et H. D. A. c. II. 46.
(2) La famille Renaud d Avene des Al eloizes, par Pierre-Georges Roy Lévis, 1907, p. 6.