CHAPITRE V
bourgeois canadiens de l’autre. Ce rapprochement s accentue même trop, dans l’esprit des marchands anglais qui ne peuvent pardonner à Murray l’indulgence dont il fait preuve envers les Canadiens. L’antipathie que les trafiquants avaient toujours eue pour les militaires ne connut bientôt plus de bornes, et l’affaire Walker (l), qui survint dans le temps, fit voir à quel point les esprits étaient excites de part et d’autre.
Il ne faut cependant pas mettre tous ces trafiquants sur le même pied ; il y avait certainement parmi eux des gens qui ne méritaient pas les épithètes dont Murray a gratifié le groupe en général(2). Nous nous plaisons a citer Thomas Dunn, un des hommes les plus remarquables de l’époque, qui devait occuper plus tard des charges administratives importantes. Le 23 février 1764, il avait acheté la seigneurie des Mille-Vaches. Le détenteur de cette seigneurie, Ignace Aubert de Gaspé, sieur de Lachenaye, époux de Marianne de l’Estringant, appartenait à une des plus anciennes familles de la colonie, dont tous les membres restèrent au pays après la conquête(3). En 1787, Thomas Dunn achetait la seigneurie de Saint-Armand. Nicolas Levasseur, ancien constructeur de vaisseaux de Sa Majesté en Canada, à qui cette seigneurie avait été primitivement concédée, était retourné en France, quelques années avant la conquête, et s’était
(1) Thomas Walker était juge de paix, à Montréal. C’était un anglais qui après avoir passé plusieurs années à Boston, était venu s’établir à Montréal, où il se livrait au commerce avec les pays d’en haut. Le 6 décembre 1764, au soir, son domicile avait été envahi par une bande d’hommes masqués, qui avaient administré une sérieuse raclée à notre magistrat. Les auteurs de l’attentat étaient probablement des officiers de l’armée, qui voulaient venger un de leurs confrères condamnés à la prison par Walker. Malgré tous les efforts que l’on fit pour découvrir les auteurs de cette tragédie, il semble à peu près certain, que les vrais coupables ne purent être atteints. M. Douglas Brymner a publié dans les Rapports sur les Archives du Canada, pour l’année 1888, une série de pièces officielles concernant cette affaire.
(2) Voici ce que Murray disait d’eux, dans sa lettre à lord Shelburne (20 août 1766) : “ La plupart sont venus à la suite de l’armée, gens de peu d’éducation, ou soldats licenciés à la réduction des troupes. Tous ont leur fortune à faire, et je crains que plusieurs ne soient guère scrupuleux quant aux moyens d’y parvenir. Je déclare qu’ils constituent en général la plus immorale collection d'individus que j’aie jamais connue, et qu’ils sont naturellement bien peu aptes à faire aimer par les nouveaux sujets, nos lois, notre religion et nos coutumes, encore moins à appliquer ces lois et à exercer le gouvernement.”
(3) F. et H. D. A. c. IL 32.
ETABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT CIVIL
établi à Bayonne. En 1763, il vendait la seigneurie de Saint- Armand à un marchand de Londres, Henry Guinard, qui l’achetait pour quatre marchands de Québec: William McKenzie, Benjamin Price, James Moore et George Fulton. Ce sont eux qui la vendirent à Thomas Dunn, en 1787 (1).
Un autre marchand fixé à Montréal, Joseph Howard, achetait, le 17 octobre 1764, la seigneurie de Ramezay, de Louise de Tonnancour épouse de Jean-Baptiste Roch de Ramezay (2), lieutenant du roi à Québec, celui-là même qui signa les articles de la capitulation de Québec, en 1759. M. de Ramezay était passé en France avec M. de Vaudreuil. Sa femme alla le rejoindre, à l’automne de 1764. Tous deux moururent à Blaye, en France, M. de Ramezay, en 1777, et Madame de Ramezay, en 1791 (3).
Joseph Howard était un des esprits les plus remuants de l’époque. Impliqué dans l’affaire Walker, il fut arrêté et mis en prison, où il passa quatre mois.
Cette affaire Walker, accrut considérablement l’antagonisme existant déjà entre l’élément militaire et l’élément civil. Murray, irrité de la conduite insolente de Walker, l’avait destitué de sa position de juge de paix. Celui-ci posa en victime et fit si bien qu’il ameuta contre Murray toute la classe marchande du pays. Les négociants de Quebec et de Montréal s’unirent pour demander le rappel du gouverneur, et ceux de Québec adressèrent au roi une pétition où ils exposaient au long leurs griefs.
Ils accusaient Murray d’avoir publié des “ ordonnances vexatoires, oppressives, inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté civile et à la cause protestante ”, de discréditer la religion protestante en négligeant d’assister au culte divin et d’approprier aux protestants un local “ pour y pratiquer leur religion ”. Ils lui reprochaient d’avoir méprisé les protestations respectueuses des sujets de Sa Majesté, d’avoir reçu avec rudesse ceux qui s’adressaient à lui, d’avoir suscité des divisions entre les anciens et les nouveaux sujets, poussé les Canadiens à demander des juges parlant leur langue, enfin,
(1) F. et H. D. A. c. II. 136.
(2) F. et H. D. A. c. II. 63.
(3) Bull. rech. hist., 1916, p. 355 et seq.