CHAPITRE VII
La période des atermoiements était finie ; la cause des Canadiens était portée devant la plus haute autorité de l’Empire, devant le parlement britannique.
Voté sans opposition à la Chambre des lords, le bill fut présenté à la Chambre des Communes, le 26 mai 1774. Des hommes d’une valeur exceptionnelle siégeaient alors à la Chambre des Communes. Auprès de lord North, debater subtil et adroit, étaient Wedderburn et Thurlow, que nous connaissons déjà. Leur talent pour la parole égalait leur science légale. Dans l’opposition figuraient deux hommes dont les noms allaient rester, dans l’histoire politique de l’Angleterre, synonymes de l’éloquence parlementaire classique : c’étaient Fox et Burke. Fox, à peine âgé de vingt-cinq ans, venait de quitter le cabinet de lord North. Orateur plein de feu et de véhémence, dialecticien incomparable, il forçait l’admiration de ses adversaires même les plus acharnés. Burke était le philosophe de la Chambre ; sa parole chaude, imagée, pleine d’idées neuves, remuait profondément. A côté de ces deux sommités se groupaient des hommes d’une valeur reconnue, comme Dunning, le futur lord Ashburton, et Glynn, deux avocats d’une grande renommée, le colonel Barré, le fougueux militaire qui a vu mourir Wolfe, sur les plaines d’ Abraham, et entend toujours résonner à ses oreilles le cri de la victoire. Il allait être un des plus violents adversaires du bill, et souvent il dira sa pensée avec une brusquerie toute militaire.
Le débat, à la seconde lecture du bill, s’ouvrit par une sortie impétueuse de M. Thomas Townshend, député de Whitchurch et représentant de l’Université de Cambridge, contre les principes énoncés dans le bill, et contre le bill lui-même.
Dans son opinion, ce n’était pas d’une bonne politique que de vouloir conserver le Canada, comme une colonie française, ayant ses lois particulières, son gouvernement propre, sa religion spéciale. Rapidement et sur un ton sarcastique, il étudia les différentes clauses du bill, cherchant à démontrer qu’elles étaient contraires aux principes de la liberté britannique ; d’ailleurs, ajouta-t-il, ce bill vient trop tard ; ce n’est plus le temps de l’étudier(l).
(1) Cavendish. 1-7.
l’acte DE QUÉBEC
Lord North, Wedderburn et Thurlow lui donnèrent la réplique.
Lord North ne cacha pas que plusieurs clauses du bill annonçaient un changement de politique ; qu’elles tendaient à accorder aux Canadiens des libertés paraissant incompatibles avec la constitution de la Grande-Bretagne. Comme ces clauses avaient été préparées dans un esprit de justice, après une longue enquête sur la situation canadienne, elles méritaient cependant d’être étudiées ; c’est sans parti pris qu’on devait en aborder la discussion générale (l). M. Wedderburn et Thurlow disséquèrent chacune des clauses du projet de loi et en firent voir toute l’opportunité. Leurs discours, où se reflète en termes vigoureux la largeur de leurs vues, constituent peut-être les plus beaux plaidoyers faits en faveur des Canadiens français dans l’enceinte du parlement britannique (2). Malgré l’opposition de MM. Townshend, Fox, Dunning, Glynn et du colonel Barré, la seconde lecture du bill fut votée par cent cinq voix contre vingtneuf (3).
Avant de passer à la discussion de chacune des clauses, un membre de l’opposition, M. Mackworth, demanda la production des rapports relatifs à la situation canadienne (4) . Le solliciteur général, M. Wedderburn, répondit que la compulsion de tous ces documents n’apporterait aucun renseignement nouveau, et que l’on serait éclairé davantage sur la situation des affaires canadiennes en interrogeant un certain nombre de fonctionnaires du Canada(5). C’est ainsi que Carleton, le juge Hey, Masères, Marriott et un membre de la noblesse canadienne française, M. Chartier de Lotbinière, comparurent devant la Chambre, les 2 et 3 juin, et furent longuement interrogés. Ils se contentèrent de répéter dans leurs témoignages ce qu’ils avaient déjà écrit dans leurs rapports. Marriott, qui n’approuvait pas les dispositions générales du bill, fut très réticent(6). Une motion de M. Thomas Townshend, demandant de faire
(1) Cavendish. 7-14.
(4) Cavendish. 74-81.
(5) Cavendish. 90-91.
(6) Cavendish. 100-176.