CHAPITRE VIII
épousèrent la cause du Massachusetts. Le 5 septembre 1775, un congrès des représentants des treize colonies se réunissait à Philadelphie. On y vota une déclaration de droits et on y rédigea une pétition au roi, des adresses au peuple anglais et aux habitants de la province de Québec. Les colons américains avaient fait appel à la justice, il ne restait qu’à attendre la réponse de la Grande-Bretagne. Au mois d’avril 1775, les troupes du général Gage, allant à Concord pour saisir les magasins de munitions, furent rencontrées à Lexington par les soldats coloniaux, et durent battre en retraite, après avoir éprouvé de sérieuses pertes. Cette fois, c’était la rupture ouverte. Au mois de juin, le délégué de la Virginie, George Washington, était nommé général en chef des troupes américaines Deux armées américaines étaient déjà en marche pour le Canada. L’une commandée par Schuyler et Montgomery s’avançait sur Montréal, l’autre, ayant à sa tête Arnold, se dirigeait vers Québec.
Carleton, apprenant ces événements, partit en toute hâte pour Montréal (22 mai 1775). Il était sans armée, et sa surprise fut grande lorsqu’il constata que la masse du peuple, dans la campagne, refusait de s’enrôler et se disposait même à accueillir les rebelles comme des libérateurs. C’est que, depuis longtemps.déjà, les révolutionnaires américains avaient entrepris une propagande active dans le but de gagner les Canadiens à leur cause. Leurs émissaires, des marchands américains établis à Montréal, se répandaient dans les campagnes environnantes qu’ils infestaient de leurs mauvaises doctrines. C’est à cette propagande que Carleton faisait allusion, quand il écrivait à Dartmouth (11 novembre 1774), que des marchands de Montréal avaient probablement reçu des lettres du Congrès. Le gouverneur ne se trompait pas. La lettre du Congrès envoyée à un certain nombre d’affidés de la révolution avait été distribuée, par leur entremise, dans un grand nombre de campagnes. Cette lettre invitait les Canadiens de tout rang à renoncer à leur serment d’allégeance envers le roi d’Angleterre, et à s’unir aux révoltés. C’était un document insidieux où les membres du Congrès faisaient miroiter aux yeux du peuple canadien les grands avantages qu’il retirerait de la conquête de son indépendance. Ils
l’invasion américaine de 1775
faisaient vibrer fortement la note patriotique, déclamaient contre l’oppression britannique, et allaient même jusqu’à dire aux Canadiens, qu’ils sauraient respecter leurs croyances mieux que les Anglais. C’étaient ces mêmes hommes qui, dans l’adresse envoyée au peuple de la Grande-Bretagne, lançaient ces paroles haineuses contre l’Acte de Québec : “ Nous ne saurions non plus taire notre étonnement de ce qu’un parlement britannique ait pu consentir à établir dans ce pays une religion qui a inondé votre île de sang, et a disséminé l’impiété, le fanatisme, la persécution, le meurtre et la rébellion dans toutes les parties du monde (l) On ne pouvait faire preuve d’une plus audacieuse hypocrisie. Et cependant le peuple des campagnes s’y laissa prendre. N’eussent été la fermeté de Mgr Briand et la valeureuse attitude de la noblesse et de la bourgeoisie, il est probable que le Canada formerait aujourd’hui un des plus riches apanages de la grande confédération américaine.
Avant de quitter Québec, Carleton avait demandé à Mgr Briand de lancer un mandement pour inviter les Canadiens à repousser l’invasion. Le vénérable évêque le prépara à la hâte, et Carleton se chargea de le distribuer lui-même aux curés de la région de Montréal. Mgr Briand l’adressait à tous les peuples de la colonie, anciens et nouveaux sujets.
Une troupe de sujets révoltés, disait-il, contre leur légitime Souverain, qui est en même temps le nôtre, vient de faire une irruption dans cette province, moins dans l’espérance de pouvoir s’y soutenir que dans la vue de vous entraîner dans leur révolte, ou, au moins, de vous engager à ne pas vous opposer à leur pernicieux dessein. La bonté singufière et la douceur avec lesquelles nous avons été gouvernés de la part de Sa Très Gracieuse Majesté le Roi George III, depuis que, par le sort des armes, nous avons été soumis à son empire ; les faveurs récentes dont il vient de nous combler, en nous rendant l’usage de nos lois, le libre exercice de notre Religion, et en nous faisant participer à tous les privilèges et avantages des sujets Britanniques, suffiraient sans doute pour exciter votre reconnaissance et votre zèle à soutenir les intérêts de la couronne de la Grande-Bretagne. Mais des motifs encore plus pressants doivent parler à votre cœur
(1) Voir la lettre du Congrès, dans Invasion du Canada, par l’abbé
Verreau, Montréal, 1873.