CHAPITRE VIII
indubitablement le droit de diffamer leur roi, d’agir envers lui en toute occasion, d’une manière insolente et irrespectueuse, de parler de son gouvernement avec le plus grand mépris, d’encourager la sédition et d’applaudir à la rébellion ( 1) .
Malgré tout, le gouverneur s’occupa activement d’organiser la résistance. Il revint à Québec pour l’inauguration dn Conseil législatif qui entra en séance, le 17 août. Pendant que les conseilleurs délibéraient, de graves nouvelles arrivèrent tout à coup à Québec. Les troupes américaines avaient pénétré dans la province et se dirigeaient vers le fort Saint- Jean. Carleton prorogea le Conseil et partit pour Montréal. La situation devenait critique. Les Américains avaient commencé le siège de Saint-Jean et leurs détachements pénétraient dans les campagnes environnantes. Les envahisseurs étaient bien accueillis par la population dont la défection devenait de plus en plus manifeste.
Je ne puis m’empêcher, écrivait le juge en chef Hey à Lord Dartmouth, de craindre que Votre Seigneurie n’ajoutât foi à ce que j’ai affirmé au sujet de l’indolence des Canadiens, lorsque les circonstances ici ont forcé le général Carletin à déclarer la loi martiale et à appeler la milice pour la défense de la province. Malheureusement, chaque jour nous en fournit des preuves trop nombreuses et me fait comprendre que les Canadiens ont un caractère bien différent de celui que je leur attribuais, et dont j’ai constamment fait part à Votre Seigneurie lorsque j’ai eu l’occasion de parler d’eux. Votre Seigneurie se rappellera combien il a été parlé de leur loyauté, de leur soumission et de leur gratitude, comme de leur respect envers le gouvernement, de leur manière d’agir polie, convenable et respectueuse à l’égard de ceux qui les commandaient. Or, le temps et les événements ont démontré que la crainte seule les maintenait dociles, et avec cette crainte qui n’existe plus (depuis que les troupes ont été retirées) sont disparues les bonnes dispositions dont nous avons si souvent et si constamment fait l’éloge et sur lesquelles nous avons affirmé pouvoir compter longtemps. Cependant, je suis quelque fois porté à croire que ce peuple n’est ni ingrat, ni rebelle et que les ruses et les assiduités des agents de quelques colonies qui ont passé l’hiver dernier ici, ont eu raison de sa crainte, jointe à une ignorance et à une crédulité qu’il est difficile de concevoir à ce point chez un
(1) 7 juin 1775. D. C. H. C. (1759-1791), pp. 650-652.
l'invasion américaine de 1775
peuple. Il peut être possible encore de le ramener à la conscience de son devoir et de ses véritables intérêts en usant de modération à son égard et de méthodes propres à le persuader et à l'instruire; et lorsque les Canadiens auront compris que le danger consiste à rester impassibles à l’heure présente et à ne pas se préparer pour la défense, ils prendront les armes non-seulement pour se défendre dans le moment même, mais s’ils sont appuyés par des troupes du roi ils prendront part volontiers à toute manœuvre offensive. Ce qui, à mon humble avis, — et je n’ai pas la moindre prétention quant aux connaissances militaires, — inspirerait plus de crainte aux colonies que l’armée du général Gage à Boston doublée ou triplée, car la topographie de cet endroit et mille autres circonstances portent à croire qu’il faut peu compter sur un effet décisif de ce côté. Quoiqu’il en soit, je profite de la liberté que Votre seignerie m’a accordé d’exprimer ma manière de voir à l’égard de cette contrée, dans les circonstances moins graves, pour me permettre d’apprécier ce qui me paraît un fait si essentiel, bien que mes attributions ne se prêtent guère à cette tâche qui appartient au gouverneur dont je me plais à reconnaître la circonspection et le jugement.
Il me semble qu’aussi longtemps que l’Angleterre tiendra fermement cette contré — ce qu’elle ne fera qu’au moyen d’un corps de troupes et pas autrement — sa cause avec les colonies ne sera pas désespérée, même, si elle n’y possède plus un pouce de terrain, car il est plus facile d’atteindre la population de la Nouvelle- Angleterre par le moyen de cette contré (bien que cela puisse sembler paradoxal) que par Boston même ; et je crois aussi fermement qu’il est possible de croire quelque chose auquel il manque une preuve absolue, que lors de la dernière guerre, cette province aurait soumis les colonies du nord au sud si celles-ci n’avaient été soutenues par l’Angleterre. Les colonies elles-mêmes l’ont compris, et l’arrivée de troupes d’Angleterre réduirait bientôt à néant les efforts qu’elles ont faits pour maintenir les Canadiens inactifs. Ces efforts me donnent la conviction que les colonies entretiennent des craintes à l’égard de cette province à l’heure présente, et je crois fermement que le transfert de l’armée de Boston ici en vue de commencer les opérations au printemps et le maintient de la flotte (si la chose était possible), pour bloquer leurs ports et empêcher leur commerce, auraient de meilleurs résultats, et vraisemblablement leur ferait accepter plus sûrement les conditions d’un accommodement que tout autre moyen auquel on aurait recours, sauf la mise sur pied de toutes les troupes de terre et de mer de la Grande- Bretagne, en vue de semer la destruction et la ruine à travers toutes les parties accessibles des provinces. S’il en