CHAPITRE I
nel Burton, gouverneur des Trois-Rivières. Le général Murray qui administrait le district de Québec, depuis la reddition de la ville, fut maintenu dans sa charge. Ils avaient tous trois comme secrétaires, des Suisses ou des Français : Louis Cramahé, à Québec ; Joseph Bruyère, aux Trois- Rivières ; George Maturin, à Montréal. Leurs ordonnances étaient généralement rendues en langue française.
Dans un placard, daté du 22 septembre, Amherst donnait l’ébauche d’une première législation aux nouveaux sujets. Ceux-ci étaient invités à faire leur soumission, à remettre leurs armes et prêter le serment d’allégeance. Le commerce était déclaré libre ; toutefois, les commerçants devaient demander des passeports aux gouverneurs. Amherst indiquait la procédure à suivre dans les proçès, enjoignait “ aux troupes de vivre avec l’habitant en bonne harmonie et intelligence ” et recommandait “ pareillement à l’habitant de recevoir les troupes en frères et Concitoyens (1).” Cette proclamation concernait les gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières, et visait principalement à l’organisation des cours de justice. Dans ces deux districts, les capitaines de milice furent chargés de régler les différends entre habitants. Un tribunal d’appel, présidé par le gouverneur et dont les membres étaient des officiers de l’armée, siégeait à Montréal et aux Trois-Rivières. Dans le district de Québec, le général Murray avait nommé, dès le 16 janvier 1760, Jacques Allier, juge civil et criminel pour toutes les paroisses, depuis Berthier jusqu’à Kamouraska, et le colonel Young,dans la même fonction, pour la ville de Québec et les paroisses environnantes (2).
Le 2 novembre 1760, il établissait à Québec une “ Cour et un Conseil Supérieur ” formés d'officiers de l’armée anglaise, ayant voix délibérative dans les procès (3). Deux procureurs-généraux : Jacques Belcourt de la Fontaine et François- Joseph Cugnet furent aussi nommés, pour les affaires de tutelle et de curatelle, l’apposition des scellés, les inventaires
(3) Voici les noms de ces premiers conseillers : Le major Augustin Prévost, les capitaines Hector-Théophilus Cramahé, Jacques Barbutt, Richard Baillie, Hughes Cameron, Edmond Malone, Jean Brown.
LE RÉGIME MILITAIRE
et procès verbaux, ainsi que pour l’entretien des chemins publics(l). Ces procureurs, canadiens français tous deux, étaient aussi chargés de diriger la procédure devant le “ Conseil Supérieur.” Le greffier de la Cour de Québec était également un canadien français: Jean-Claude Panet, de même, celui de la Cour de Montréal: Pierre Panet. Toute cette organisation judiciaire n’avait de militaire que le nom et n’était nullement oppressive : “ Tout y était français, moins les juges qui paraissent s’être assez bien accommodés de la Coutume de Paris, sans avoir eu la prétention de vouloir y mêler d’aucune manière les lois de l’Angleterre (2).”
Des rapports de sympathie ne tardèrent pas à s’établir entre le peuple et ses nouveaux maîtres. Une chose s’imposait : c’était d’apporter quelque soulagement à la misère générale. Amherst avait écrit aux gouverneurs des colonies voisines, leur demandant d’envoyer “ toutes sortes de denrées et de rafraîchissements ” que les habitants pourraient acheter “ au prix courant et sans impôts(3).”
Au mois d’octobre 1761, M. Briand, vicaire général, dans une lettre adressée à tous les curés du diocèse, leur demandait d’envoyer une liste des familles pauvres de leurs paroisses. “ Son cœur rempli d’humanité et naturellement compatissant pour les malheureux, disait-il, en parlant de Murray, lui a suggéré un moyen de leur procurer des secours, qui lui a réussi au-delà de l’espérance.” En effet, le gouverneur avait prié les officiers de l’armée anglaise de faire parmi les troupes une souscription dont le produit fut distribué aux plus indigents. De plus, chaque militaire donna une journée de ration par mois pour faire face aux nécessités les plus pressantes (4).
Les paysans avaient prêté sans trop de mauvaise grâce le serment d’allégeance. Le désarmement leur fut bien plus sensible. C’était quelque chose d’eux-mêmes qu’on leur enlevait avec le vieux fusil, compagnon inséparable des courses d’autrefois, témoin de leurs exploits sur les champs
(1) Chapais, C. d’H. du C. t. I, p. 6.
(2) Philias Gagnon, Nos anciennes Cours d’ Appel. Dans le Bul. rech. hist„ v. XXVI, 1920, p. 348.
(4) Le général Murray à Pitt, 28 janvier 1761, arc. can. Q. 1, p. 5.
CHAPITKE I
de bataille, héritage de famille souvent. Heureusement que là encore il y eut des adoucissements. Le général Amherst ordonna “ afin de maintenir le bon ordre et la police dans chaque paroisse ou district ” de remettre “ aux officiers de milice leurs armes ” et il ajoutait que “ si par la suite il y avait quelqu’un des habitants qui désireraient en avoir pour la chasse, ils devront en demander la permission au Gouverneur signé par led. gouverneur ou ses subdélégués, afin que L’officier des troupes commandant du district où ces habitants seront résidant puisse scavoir qu’ils ont le droit de porter des armes(l).” Et de fait, l’on voit que dans le district des Trois-Rivières, par exemple, la permission de garder leurs fusils fut accordée à cinq, six et même dix habitants, par paroisse
Lord Egremont(2), secrétaire d’Etat pour le département du sud, avait demandé à Amherst d’avertir les gouverneurs “ de donner des ordres précis et très exprès pour empêcher qu’aucun soldat, matelot, ou autre, n’insulte les habitans français qui sont maintenant sujets du même prince ; défendant à qui que ce soit de les offenser en leur rappelant d’une façon peu généreuse cette infériorité à laquelle le sort des armes les a réduit, ou en faisant des remarques insultantes sur leur langage, leurs habillemens, leurs modes, leurs coutumes et leur pays, ou des réflexions peu charitables et peu chrétiennes sur la religion qu’ils professent( 3).”
(1) Placard du général Amherst, 22 septembre 1760. ( Report of the Public Archives for the year 1918).
(2) Charles, comte d’Egremont, succéda à William Pitt comme secrétaire d’Êtat pour le département du sud, le 9 octobre 1761. A cette époque, l’administration en Angleterre des affaires des colonies de la Grande- Bretagne, était confiée à deux secrétaires d’État principaux ; l’un pour le département du sud, l’autre pour le département du nord. Le plus ancien de ces secrétaires, qui était ordinairement celui du département du sud, avait charge des colonies américaines. Au mois de janvier 1768, un troisième secrétaire d’État fut nommé pour administrer les affaires coloniales. En 1782, par suite de la perte des colonies américaines, cette charge se trouva momentanément abolie. Plus tard, on subdivisa les départements de l’Intérieur et des Affaires étrangères, et la tâche d’administrer les affaires coloniales fut confiée au ministre de l’Intérieur, jusqu’en 1801. A cette époque eut lieu une nouvelle subdivision ; le Ministère de l’Intérieur fut rattaché à celui de la Guerre, et ce fut le ministre de la Guerre et des Colonies qui géra les affaires des colonies jusqu’en 1854. (D. C. H. C.. (1759-1791), pp. 102-103, (note 1.)
(3) Lord Egremont à Sir Jeffrey Amherst, 12 décembre 1761, arc. can. B 37, p. 10.
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Les gouverneurs du reste ne manquent aucune occasion de manifester leurs bonnes intentions. Les louanges de la bonne conduite des Canadiens apparaissent souvent dans leur correspondance. Gage écrit à Amherst que “ l’Anglais et le Canadien sont sur le même pied et considérés au même degré sujets d’un même prince ; les soldats vivent en paix avec les habitants et de ce contact naissent des sentiments d’affection réciproque (1).” Murray renchérit sur Gage : “ Les paysans, dit-il, constituent une race forte et pleine de santé. Ces gens se vêtent sans recherches, ils sont vertueux dans leurs mœurs et tempérants dans leur genre de v:e. . . Une fois le peuple convaincu qu’il n’a pas à craindre la déportation et qu’il jouira du libre exercice de sa religion, après la cession irrévocable du Canada par un traité de paix, les Canadiens deviendront de bons et fidèles sujets de sa Majesté et le pays qu’ils habitent sera avant longtemps une riche et très utile colonie de la Grande-Bretagne(2).” Burton,de son côté, déclare que “ les habitans, particulièrement les paysans, paraissent très satisfaits d’avoir changé de maîtres. Il ajoute que “ jouissant du libre exercice de leur religion, ils commencent à comprendre qu’ils ne sont plus des esclaves, et qu’ils jouissent complètement des bienfaits et des bontés de cet excellent gouvernement qui fait la félicité particulière de tous les sujets de l’empire britannique (3).”
La politique d’Amherst et des gouverneurs fut de ne rien bouleverser, de ne rien faire qui indiquât en quelque chose la volonté d’opprimer les vaincus. Au contraire, on sent chez le vainqueur le désir sincère de s’attacher les nouveaux sujets. Cette conduite judicieuse leur attira la sympathie des Canadiens, qu’elle rassurait en leur laissant entrevoir l’avenir sous des couleurs moins sombres. Aussi, la première heure d’incertitude passée, personne ne songea à quitter le pays. Nous avons sur ce point les témoignages explicites de Burton et de Gage : “ A ma connaissance, dit le premier,
(1) Rapport du général Gage, concernant le gouvernement de Montreal, 20 mars 1762. D. C. H. C. 11759-1791), p. 78.
(2) Rapport du général Murray concernant le gouvernement de Quebec, 5 juin 1762. D. C. H. C. (1759-1791) pp. 65-66.
(3) Rapport du colonel Burton concernant 1 état du gouvernement des Trois-Rivières, avril 1762, D. C. H. C. (1759-1791), p. 73.