CHAPITRE I
personne n’a quitté ce gouvernement, et présentement il n’y a pas lieu de craindre à l’émigration de la population (1)”. “ A l’exception de ceux qui exerçaient des charges civiles et militaires sous le règne du monarque français, ajoute Gage, personne n’a quitté ce gouvernement pour passer en France, car je suis persuadé que les habitants actuels resteront sous la domination anglaise(2).”
Les nobles seuls semblent indécis et ce n’est pas sans raison. Murray trace d’eux un portrait qui est loin d’être flatteur. “ Les nobles, dit-il, sont généralement pauvres, exceptés ceux qui ont exercé des commandements aux postes éloignés où ils ont ordinairement réalisé une fortune dans l’espace de trois ou quatre ans. La Croix de Saint-Louis suffisait à peu près à mettre le comble à leur bonheur. Ils sont extrêmement vaniteux et témoignent le plus grand mépris pour la classe commerciale de ce pays, bien qu’ils ne se soient fait aucun scrupule de se livrer au commerce assez activement même, lorsqu’une occasion favorable leur permettait d’en tirer des avantages. C’étaient de grands tyrans pour leurs vassaux qui obtenaient rarement de faire cesser les abus, quelque justes que fussent leur plaintes.
“ Cette classe ne s’attachera pas au gouvernement anglais dont elle ne pourra obtenir ni les mêmes charges ni les mêmes douceurs dont elle jouissait sous le régime français (3).” Murray modifiera à la longue ce jugement un peu prématuré, et verra qu’il a lieu de faire ici une distinction.
Parmi ces nobles, plusieurs sont venus dernièrement de France. Il est évident que ceux-ci se rallieront difficilement à l’administration nouvelle. La plupart, cependant, sont les descendants d’anciens seigneurs du pays. Propriétaires euxmêmes de beaux lopins de terre, ils ont négligé jusqu’ici l’exploitation agricole, pour se livrer à la traite des fourrures, tenir un poste de commandant dans les régions de l’ouest, ou occuper une situation quelconque dans l’armée. La carrière militaire, surtout, en même temps qu’elle leur ouvrait le
(1) Rapport du colonel Burton concernant l’état du gouvernement des Trois-Rivières, avril 1762, D. C. H. C. (1759-1791), p. 73.
(2) Rapport concernant le gouvernement de Montréal, 20 mars 1762. D. C. H. C. (1759-1791), p. 82.
(3) Rapport sur le gouvernement de Québec, D. C. H. C. (1759-1791),
LE RÉGIME MILITAIRE
chemin des honneurs, leur procurait les appointements suffisants pour vivre à la ville, loin de leurs censitaires. La vie fastueuse qu’ils y menaient les avait mal préparés au coup qui les frappait. Les voilà désarçonnés en voyant tomber l’échafaudage administratif de l’ancien régime. Toutes les positions leur sont maintenant fermées et, à leur place, s’installent des marchands, des fonctionnaires anglais, dont la morgue hautaine les humilie profondément.
On vient de voir avec quelle ironie Murray se moquait des Croix de Saint-Louis. Haldimand dira quelque mois plus tard qu’il voudrait bien être débarrassé de toutes les Croix de Saint- Louis et des prêtres (1).
Evidemment, les nobles n'ont pas la faveur des gouverneurs et ne peuvent compter sur leurs bonnes grâces pour le moment. Que faire ? Plusieurs songent à émigrer, à aller chercher fortune en France. “ La haute classe seule, dit Burton, aura peut-être l’intention de quitter le pays, s’il reste sous le gouvernement de la Grande-Bretagne (2).” En effet, dès l’automne de 1761, quelques familles s’étaient embarquées pour la France. Malheureusement, le navire qui les portait, l’Auguste, s’était jeté sur les récifs de l’ile du Cap- Breton, et tous, à l’exception de quelques hommes de l’équipage et de Louis-Luc de La Corne, sieur de Saint-Luc, avaient péri misérablement (3).
Ces départs ne se généralisent pas, car la plupart des membres de la noblesse sont bien décidés de rester au pays- Du reste, dès le début, les gouverneurs manifestent l’intention de maintenir en vigueur le vieux régime féodal.
C’est ainsi que deux ordonnances, l’une de Gage (20 février 1761), l’autre de Burton (30 mars 1761), obligent tous ceux qui ont fait des achats de propriétés, d’exhiber dans l’espace de vingt jours, “ les contracts daquisition et de change qu’ils pourront avoir faite et de payer Les Droits de Quint et des Lots de Vente qu’ils doivent au Boy à peine dy
(1) Haldimand à Gags, Trois-Rivières, 15 avril 1764. arc. can.. B, 22, p. 9.
(2) Rapport sur le gouvernement des Trois-Rivières, D.C.H.C . (1759-1791), p. 73.
(3) Journal de voyage de M. de St-Luc, dans le navire V Auguste en l an 1761, seconde édition, 1883.