CHAPITRE I
être Contraint par Saisies et Confiscation de leurs biens (l)”. De même, plusieurs habitants, à qui les seigneurs de Saint- Ours, de Vaudreuil, de l’île Perrot, de Longueuil, de Montarville, de Varennes, de Contrecœur et de l’île Jésus ont, depuis quelques années, concédé des terres, sont avertis d’avoir “ à y tenir feu et lieu, sans quoi ils en seront dépossédés (2) Effectivement, plusieurs habitants de l’île Perrot, ne s’étant pas mis en devoir de remplir leurs obligations, une ordonnance de Gage (8 septembre 1763) les déclare, “ Bien et dûement d’Échu de la propriété des dites terres à Eux Concédé par led. Sr. Leduc.” On ne se contente pas seulement de faire observer les lois du régime seigneurial, on veut aussi en conserver tous les privilèges et droits, comme il appert par une ordonnance de Gage (2 avril 1762) émise à propos de l’achat de la seigneurie de l’île Saint -Paul, par le sieur Baron. Le gouverneur déclare qu’il accorde “ aud. S. Baron et ses enfants le même droit et privilège quon toujours jouis tous seigneurs et gentilhomme de ce pays et qu’il ne recevra aucune ordre pour aucune article du Service du Roy que par une particulière du Gouverneur ou de quelquun muni de son pouvoir (3).”
Bien plus, on continue à accorder des terres d’après les dispositions de la loi seigneuriale. Nous en avons pour preuve les deux concessions faites par Murray, en 1762, à des officiers de l’armée anglaise, celle de la Malbaie (Murray -Bay) (4) , au capitaine John Nairne, et celle de Mount-Murray, au lieutenant Malcolm Fraser. Les conditions suivant lesquelles ces concessions sont faites ne diffèrent en rien de celles imposées sous l’ancien régime. Seulement , il n’est plus question de haute, moyenne et basse justice, et il n’y est point dit que ces concessions sont faites en fief et seigneurie, quoiqu’elles le soient réellement.
(1) Report of the Public Archives for the year 1918, Ottawa, 1920. Ordonnances and proclamations of the Régné Militaire, pp. 41 et 101.
(2) Idem. pp. 52, 66, 67, 69, 70, 73.
(3) Idem, p. 54.
(4) M. George-A. Wrong, professeur d’histoire du Canada, à l’Université de Toronto, à raconté dans un ouvrage fort intéressant intitulé : “ A Canadian Manoir and its seigneurs, ” l’histoire de la seigneurie de Murray-Bay. Voir à l’appendice I les lettres patentes de la concession de Mount-Murray.
LE RÉGIME MILITAIRE
Les seigneurs retournent donc sur leurs domaines. Réduits pour la plupart, à la misère, leur prestige d’autrefois a considérablement diminué, tout de même, le paysan respecte leur malheur et leur garde son affection. Pendant longtemps encore, le seigneur sera le principal personnage de la paroisse.
Les paysans s’étaient remis à la culture de la terre avec plus d’ardeur que jamais. Haldimand écrivait, au mois d’août 1762, qu’ils prisaient leur liberté et faisaient paisiblement leur récolte (l). Les facilités offertes aux habitants pour écouler leurs produits, les encourageaient à travailler et à étendre leurs cultures. La vieille monnaie de papier avait été remplacée par de belles pièces d’argent et des ordres sévères donnés aux troupes anglaises cantonnées daps les campagnes de payer ce qu’elles achetaient des habitants “ en argent comptant et espèces sonnantes.” Les produits de la terre se vendent bien et les pièces d’argent tombent à profusion dans le gousset des paysans.
Voilà ce qui les console du changement de régime. Les uns trouvent un bon marché pour écouler leurs produits, les autres sont secourus dans leur dénuement : l’aisance revient et, avec elle, la joie et le bonheur. Gens simplistes, vivant dans un horizon très restreint, ils amassent la manne qui tombe et ne se préoccupent pas trop de l’avenir. Haldimand le constate et met un peu d’emphase à nous l’apprendre : “Les habitants, écrit-il à Amherst, seraient au désespoir de voir arriver une Flotte et des Troupes Françaises ... ils commencent trop à goûter le prix de la liberté pour être la duppe des Français dans un pareil cas (2) . . . ”
Confiné dans les cadres de sa paroisse, le paysan y retrouve presque toutes les institutions de l’ancien régime. S’il a des différends avec son voisin, c’est devant les capitaines de milice que se vide la querelle ; il va rarement devant le tribunal d’appel, le plus souvent, c’est le curé qui règle
(1) Haldimand à Amherst, Trois-Rivières, 25 août 1762, arc. can., B, I, p. 216.
(2) Haldimand à Amherst, Trois-Rivières, 26 décembre 1762, arc. can. B. I, p. 262. Frederick Haldimand remplaçait, dans le moment, au gouvernement des Trois-Rivières, Burton, qui avait été appelé à New-York par le général Amherst. Le 29 octobre 1763, Burton fut nommé lieutenantgouverneur de Montréal, et Haldimand resta lieutenant-gouverneur des Trois-Rivières, jusqu’à la fin du régime militaire.