CHAPITRE X
LES LOYALISTES
Désarroi causé par la révolution dans les colonies américaines. — Fugitifs américains envoyés à Yamachiche. — Immigration des Loyalistes après la conclusion de la paix. — Haldimand leur défend de s’établir à la frontière de Québec. — Propose de les grouper le long du Saint-Laurent, au-dessus de Montréal. — Les réfugiés de 1778 quittent Yamachiche. — Un groupe de Loyalistes se fixe à Sorel. Etat général des Loyalistes établis dans la province en 1784. — Plainte de ceux fixés à la baie de Missisquoi.
La révolution américaine causa une profonde perturbation dans la population des anciennes colonies. Les colons américains qui refusèrent d’embrasser la cause de l’indépendance furent traités comme des rebelles et durent quitter leur foyer. Dès le commencement de la guerre, plusieurs vinrent chercher asile dans la province de Québec. Sous la direction des chefs qu’ils s’étaient eux-mêmes choisis, ils prirent les armes et formèrent les régiments des Royal Righland Emigrants et des King’s Royal of New-York, qui se joignirent à l’armée anglo-canadienne pour combattre l’invasion américaine.
Des groupes de fugitifs, comprenant surtout des femmes, des enfants et des vieillards, s’arrêtèrent d’abord à la frontière, le long du lac Champlain. Haldimand leur fit bientôt savoir qu’il ne leur permettrait pas de s’établir en cet endroit, et qu’il verrait à les placer ailleurs (1). Effectivement, au mois de septembre 1778, l’ordre fut donné d’envoyer ces réfugiés à Yamachiche, et l’on chargea le seigneur de l’endroit, Conrad Gugy, de voir à leur installation (2). Gugy reçut l’ordre de leur faire construire des huttes temporaires, de leur fournir des poêles, des ustensiles de cuisine, des provisions, de leur
(1) Mathews (secrétaire de Haldimand) à Mayer, 15 janvier T 778 arc. can. B 63, p. 42.
(2) Haldimand à Gugy, 16 octobre 1778, arc. can. B 62, p. 237.
LES LOYALISTES
bâtir une scierie, tout cela aux dépens du gouvernement (1). Haldimand ordonna, en même temps, d’envoyer à Yamachiche tous ceux qui s’étaient arrêtés à Saint-Jean, à Ckambly et à Sorel. Plusieurs cependant, restèrent dans ces endroits et, même, quelques familles se fixèrent définitivement dans les seigneuries de Foucault et de Noyan. Au mois de décembre 1778, cent quatre-vingt-onze réfugiés (32 hommes, 42 femmes et 117 enfants) étaient installés à Yamachiche et recevaient des provisions. Le seigneur Gugy n’eut pas à se féliciter de ses nouveaux censitaires, et sa correspondance avec Haldimand laisse voir qu’ils lui causèrent beaucoup d’ennuis et coûtèrent très cher à la province. Un recensement du mois de juillet 1779 donne les états suivants des Loyalistes établis avec leur famille dans la province : 209 âmes, à Saint-Jean ; 27, à Chambly ; 208, à Montréal; 126, à la Pointe-Claire; 196, à Yamachiche, et 87, à Sorel et dans la Nouvelle-Beauce (2).
Cette première immigration n’était cependant que le prélude de celle qui allait se poursuivre après la conclusion de la paix entre les États-Unis et l’Angleterre, en 1783. Tous ceux qui avaient refusé d’épouser la cause de la révolution, et avaient fui plutôt que de combattre dans les rangs des insurgés, ne pouvaient évidemment retourner dans leurs foyers. Les plénipotentiaires anglais ne purent même pas obtenir des vainqueurs une promesse de compensation poulies pertes que ces fugitifs avaient subies pendant la guerre. Bien plus, ceux qui étaient restés fidèles à leur serment d’allégeance envers la couronne britannique et avaient continué d’occuper leurs domaines pendant la guerre, se virent, après le traité de paix, en butte à une telle persécution, qu’ils durent songer, eux aussi, à quitter les États-Unis. L’Angleterre fut donc forcée de prendre sous sa protection ces exilés, et de voir à les placer dans les possessions qui lui restaient encore dans l’Amérique du Nord. Elle leur ouvrit les portes de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau -Brunswick, de l’île du Prince-Édouard et du Cap-Breton. On estime à pas moins de 35,000 le nombre de ceux qui vinrent se fixer dans ces provinces.
(1) Correspondance de Haldimand avec Gugy, arc. can. B 164.
(2) Arc. can. B 166, pp. 2 et 9.