CHAPITRE I
l’affaire. Ce sont encore les capitaines de milice qui promulguent les ordonnances des gouverneurs et voient à leur observation. Ces ordonnances ressemblent à s’y méprendre à celles des intendants français ; elles sont calquées sur celles de l’ancien régime, rédigées dans le même style. L orthographe seule indique qu’elles émanent de quelqu’un incomplètement familiarisé avec la langue française (l).
Les soldats de l’occupation sont d’ailleurs les seuls gens de langue anglaise que l’on rencontre dans les campagnes. Les marchands venus de l’Angleterre et des États limitrophes de la Nouvelle- Angleterre, s’établissent de préférence dans les villes. Rien donc n’était changé dans les us et coutumes de la campagne. La vie paroissiale avait repris son cours habituel. Groupés autour du clocher du village, les paysans s’occupaient fort peu de ce qui se passait au dehors et vivaient dans une heureuse quiétude. Le clergé, lui aussi, est resté à son poste, au milieu de ses ouailles.
Murray se rend immédiatement compte de sa puissance. “L’influence du clergé sur le peuple, écrit-il, a été et est encore très grande (2).” Gage ajoute qu’il faudra compter largement sur le clergé pour faire disparaître “ le sentiment de jalousie ” qui existe dans le pays contre les Anglais, et il suggère “ de prendre le moyen de confier la charge des cures à des prêtres bien intentionnés (3) .” Murray et Gage disaient vrai : c’était le clergé qui allait prendre la direction de la petite nation abandonnée de la France.
C’est vers lui que les Canadiens tournent leurs regards. Le curé devient leur meilleur conseiller, leur défenseur attitré. Sans bruit, sans ostentation, il accomplit sa bienfaisante mission, relève les courages, fait vibrer les cœurs à l’unisson, imprime à l’âme canadienne cette volonté de survie, cette force de résistance qu’aucun effort ne pourra jamais briser.
(1) Ces ordonnances ont été publiées par les soins de la Société Historique de Montréal sous le titre de Régime Militaire en Canada, Montréal, 1872. M. William Smith, attaché au département des Archives Publiques du Canada, à Ottawa, vient d’en donner une nouvelle édition, dans “ Report of the Public Archives, for the year 1918 ”, Ottawa, 1920. Les références, données ici, se rapportent à ce dernier volume; nous citons, mot pour mot, dans le français primitif des secrétaires de Gage et de Burton.
(2) Rapport sur le gouvernement de Québec, D. C. H. C. (1759- 1791), p. 64.
(3) Rapport concernant le gouvernement de Montréal, D. C. H. C.