CHAPITRE XIII
Je vous prie de mettre sous les yeux du Lieut. -Gouverneur deux extraits de Lettres que mon père vient de recevoir de France d’un ancien ami et parent, que la conquête avait obligé de laisser le Canada, M. Hubert, ci-devant Trésorier à Montréal, et actuellement établi près d’Auxerre, en Bourgogne. Il entretenait une correspondance avec mon père, que la guerre avait interrompue et il n’avait point écrit depuis l’année 1793. Son Excellence verra que les Français ne perdent point de vue cette colonie qui leur tient autant à cœur que celle de la Louisiane. Il paraît que M. Huoert avait présenté un mémoire sur ce sujet au premier Consul, et je ne doute pas que ce dernier n’en ait reçu bien d’autres pour le même objet, tant des anciens Canadiens retirés en France que de la part des Français qui ont dernièrement voyagé en ce pays.
Pour conserver le Canada à l’Angleterre, il ne suffit pas de sa Marine formidable, car un Coup de Main réussirait à l’enlever, si les Français étaient favorisés des habitants Canadiens, mais il faut dans cette Province une force militaire suffisante pour contenir ceux qui seraient désaffectionnés et ne voudraient encourager les amis du Gouvernement.
Voici les deux extraits dont il est fait mention dans la lettre du juge Panet. (Au sujet du premier, celui-ci disait : cette lettre est sans date, et paraît avoir été écrite un peu avant la paix).
Je vous dirai que je conserve toujours un attachement pour le pays que vous habitez, au point que je voudrais le voir rentrer au pouvoir des Français, le regardant comme une colonie très essentielle pour le Commerce et comme un débouché de Marchandises et d’hommes, qui auraient sans cesse des moyens de spéculations qui amélioreraient les fortunes des citoyens que la Guerre et la révolution ont réduits à la misère. Je pense que les hommes qui pensent bien dans votre Colonie seraient fort aises de revoir leurs Compatriotes voyager dans leur continent. J’en ai même écrit à quelqu’un qui aura une grande influence dans les traités, et je vous avoue que si je voyais mon projet s’effectuer, j’en serais réjoui.
Le second extrait, du 12 janvier 1803, se lisait comme suit :
J’ai eu un moment d’espérance que le 1er Consul aurait redemandé cette colonie lors du traité général de la paix, comme il m’en avait flatté par une réponse que j’avais reçue de lui, en m’annonçant qu’il avait envoyé au Ministre
de la Marine mon Mémoire pour en faire l’usage dans l’occasion. J'ai vu avec peine que le Traité définitif a eu lieu, sans qu’il en ait été question. 11 y avait pourtant bien des raisons pour 11e pas perdre de vue un objet aussi important, surtout ayant traité avec l’Espagne du Mississipi qui est rentré à la France. Quelle différence pour un débouché des denrées de France et pour donner des moyens de spéculations à un nombre infini de Français qui n’ont point de ressources dans leur propre pays !
Durant la session convoquée au mois de février 1803» Milnes avait fait passer une nouvelle loi de milice (43 Geo- III, c. 1.) pour remplacer celle votée en 1794, et restée lettre morte. Il craignait, écrivait-il (1) à lord Hobart, que la mise à exécution de cette loi ne demandât beaucoup de précaution et de tact, à cause de la faiblesse numérique des troupes stationnées dans la province ; il espérait tout de même que cette loi aurait le bon effet de mettre le gros du peuple en union plus intime avec l’autorité exécutive ; il continuerait à passer la milice en revue. Il encourageait la formation de compagnies volontaires ; trois étaient établies à Québec, trois autres allaient s’organiser à Montréal et une autre, aux Trois-Rivières ; de sorte qu’il espérait voir disparaître l’apathie qui existait à l’égard de la milice.
Dans une lettre subséquente (2), il annonçait qu’il se préparait à toute éventualité, en cas d’une déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre. Il se proposait de faire revivre l’acte des étrangers, parce qu’il croyait raisonnablement qu’il y avait des espions dans la province. Bien que les Canadiens, dit-il, soient mieux disposés que jamais envers le gouvernement anglais et que, dans le cas d’une guerre avec les États-Unis, ils soient prêts à prendre les armes, il pourrait se faire qu’il en fût autrement en face des Français. L’influence des troupes serait nécessaire pour empêcher les classes inférieures de se joindre à l’ennemi ; mais les troupes régulières ne comptent encore que 1000 hommes dans le Haut-Canada et moins de 600 dans le Bas- Canada.
(1) 10 juin 1803 (53) Arc. can. Q. 91, p. 174.
(2) Milnes à Hobart, 24 juin 1803 (secrète). Arc. can. Q. 92, p. 16.