CHAPITRE XIV
actuellement. Et si pour peupler le pays au moyen de tels éléments, il faut courir un risque, le danger sera moins grand en ce cas qu’en laissant la province dans la situation où elle se trouve à l’heure actuelle (1).
Les Canadiens n’étaient pas dupes de ces machinations ; ils avaient deviné depuis longtemps le but de la propagande que l’on faisait pour attirer des colons américains dans les Cantons de l’Est. Craig s’en rendait compte quand il écrivait dans sa fameuse dépêche à Liverpool (2) :
Le grand sujet de leur jalousie (des Canadiens) à l’heure actuelle est le progrès des cantons, ou en d’autres termes, l’introduction de colons de toute nationalité excepté de colons canadiens, que ces derniers considèrent comme des éléments,- — et c’est ce qu’ils ne craignent pas d’affirmer à l’égard de toutes les autres races, — qui tendent à entraver l’établissement complet de la nation canadienne. Ces cantons sont généralement colonisés par des Américains dont une partie se compose de loyalistes qui ont dû quitter leur pays lors de la paix de 1784, mais la très grande partie se compose d’Américains qui sont venus s’établir sur ces terres depuis cet événement. Jusqu’à quel point il est de bonne politique d’admettre des colons de cette sorte, c’est une autre question. En tout cas, les Canadiens protestent énergiquement contre cet état de chose, et le fait que ces colons sont des Américains imbus des principes que l’on attribue généralement à ces derniers, leur donne un prétexte pour récriminer. En vérité, la colonisation de cette étendue de terre par des éléments venus de la Grande-Bretagne ou d’Irlande ne changerait pas la nature de leurs sentiments à cet égard, si l’on tient compte de l’idée qu’ils entretiennent de leurs propres intérêts. Néanmoins il est probable que, en ce cas, ils n’oseraient pas se plaindre ouvertement. 4u point où en est cette situation, il a été fait mention de ce sujet dans la Chambre d’assemblée, une fois, dans le dessein de présenter un bill à cet égard et une autre fois, avec l’intention de s’adresser au roi. Leur jalousie est beaucoup plus intense depuis que leur manière d’agir est devenue systématique, et il s’ensuit qu’il est impossible maintenant de faire adopter aucune mesure pour l’avantage de cette partie du pays.
1,1) Remarquesjiu juge en chef Sewell au sujet de la réunion des provinces.
D. C. H. C. (1791-1818). p. 407. A rapprocher de ce que le même écrivait en 1801 . — Voir p. 160.
(2) Craig à Liverpool (7) 1er mai 1810.— Voir p. 202-203.
CANTONS CONCÉDÉS PAR LETTRES PATENTES {suite) 219
Malgré l’importance que Craig et ses conseillers Ryland et Sewell attachaient à la colonisation des terres de la couronne, on ne devait pas revenir à l’ancien système des grandes concessions ; c’est à peine si deux ou trois octrois de grande étendue furent faits sous l’administration de Craig, et encore furent-ils faits dans des circonstances particulières. Un de ces octrois, le plus important, fut accordé à Sir Robert Shore Milnes. Celui-ci, à son retour en Angleterre, en 1807, avait demandé une pension de £1000, et la concession d’un canton subdivisé et arpenté (1). Le 31 décembre de la même année, une lettre du secrétaire des colonies autorisait Craig à concéder à Milnes une étendue de terre égale à celle d’un canton, dans les parties déjà arpentées, et sans associés (2).
On lui donna, par lettres patentes du 12 mars 1810, 48,062 acres de terre, dont 21,406 acres dans le canton de Stanstead, 13,110 dans le canton de Compton, et 13,546 dans celui de Barnston.
Un autre octroi fut accordé au lieutenant-colonel Robert Ellice qui, au nom et comme représentant des héritiers de feu Alexander Ellice, son père, reçut, le 25 mai 1810, 25,592 acres dans le canton de Godmanchester. Alexander Ellice, un riche marchand de Londres, avait acheté pour une bagatelle les lots concédés dans ce canton aux vétérans de 1774- 75. Les lettres patentes données à ses héritiers n’avaient pour but que de légaliser cette transaction. Un de ses fils, Edward, avait acquis, de la famille de Lotbinière, la seigneurie de Beauharnois ; c’est lui qui se fit le défenseur acharné du projet de réunion des deux Canadas, devant le parlement impérial, en 1823.
Sous l’administration de Prévost, on ne trouve aucune concession de quelque importance. La course aux grands octrois de terrains était bien finie. L’arpenteur Bouchette, dans sa Description topographique de la province du Bas- Canada (3), estime que 2,203,709 acres de terre furent concédées de 1796 à 1814. Il porte à 443,660, le nombre d’acres réservées pour la couronne, et à 439,705, celui des réserves pour le support du clergé protestant.
(1) Sir R. Milnes à. . . . (confidentielle), 20 novembre 1808, Q. 108, p. 240.
(2) Brouillon de lettres à Craig; 31 décembre 1808. Q. 108, p. 90.
(3) Publiée à Londres en 1815. Appendice 6, p. LIX.