‹ La colonisation de la province de QuébecChapitre 121 sur 197 · CHAPITRE XI Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Y

pour avancer l’ouvrage, ni d’aucun avantage pour les individus qui ont formé l’entreprise. Au commencement de la dernière guerre, on avait encore fait peu de progrès, et depuis cette époque on n’a pris aucun moyen pour préserver du dépérissement la partie de la route qui était achevée, en sorte qu’à présent elle est obstruée par la chute des arbres et par d’autres obstacles, qui la rendent presqu’aussi impraticable que si c’était encore un désert. Les différents ponts sur les rivières portent les noms des officiers militaires qui commandaient les détachements employés à ce service : ils ont aussi obtenu des terres auprès de la route ; mais des militaires ont rarement le loisir ou les moyens de devenir des cultivateurs constants. Une pareille communication serait sans doute d’un avantage immense pour cette partie de la province, et il faut espérer que malgré les mauvais résultats précédents, on fera de nouveaux efforts sous la sanction immédiate du gouvernement.

Il était grand temps que le gouvernement songeât à ouvrir des chemins dans les cantons éloignés des grands centres, car s’il faut en croire un correspondant de Shipton qui écrivait à M. Neilson, propriétaire de la Gazette de Québec, la position des colons établis dans ces cantons était vraiment pénible (4 décembre 1811).

Voilà onze ans, disait ce correspondant, que je suis entré pour la première fois dans ces bois avec ma famille, et sept ans que je réside dans ce township ; la liberté d’un sujet britannique me donne, je crois, le droit d’exprimer mes sentiments : car je me donne pour tel. On dit généralement que vivre en espérance réjouit l’esprit, mais lorsque ces espérances ne sont point réalisées et qu’il n’y a aucune perspective qu’elles le soient, il n’y a pas de peine qui puisse tourmenter davantage l’esprit.

A mon arrivée en ces bois avec ma femme, âgés tous deux d'environ vingt ans, nous avions un enfant, maintenant nous en avons six, et nous en avons perdu trois. Notre premier soin et notre première inquiétude fut de savoir comment nous ferions baptiser nos enfants, comment nous leur procurerions l’éducation, et comment nous les ferions instruire dans la \raie religion chrétienne. Nous fûmes portés à espérer que, vivant sous un si bon gouvernement, nous aurions sous peu des hommes placés parmi nous à ces fins. Hélas ! Onze années sont déjà écoulées, et je n’en vois pas la moindre perspective.

CANTONS CONCÉDÉS PAR LETTRES PATENTES (suite) 225

C’est avec beaucoup de chagrin que je déclare que dans les townships de ce district, on estime qu’il y a près de deux mille enfants qui vivent sans baptême, plus de six cents hommes et femmes qui vivent ensemble, sans être mariés légalement, et que la plus grande partie du monde, ces dix dernières années, n’y ont pas entendu la parole de Dieu, le dimanche. Quant à nos morts, on en dispose de la même manière que la plupart du monde dispose d’un chien favori qui meurt, en le mettant tranquillement sous un arbre. Pour des docteurs pour nos pauvres malades, nous n’en avons point et nous n’avons point de chemin pour en aller chercher. Il est vrai que le gouverneur Craig a ouvert un chemin qui conduit à Québec, et avec le temps il se trouvera être d’une grande utilité pour le pays ; mais la distance à travers un désert est encore bien grande et elle le sera bien des années. Le chemin actuel jusqu’aux Trois-Rivières est, dit-on, de 96 milles ; par une ligne tirée, il y a deux ans, la distance à cette ville, en droite ligne n’est que 12 lieues, et je suis assuré qu’il y a 3 lieues de bon chemin ouvert dans Godefroy, laissant 9 lieues à ouvrir. Je crois que ce chemin une fois ouvert serait d’une grande utilité aux habitants de ce pays, nos enfants pourraient y être portés pour être baptisés, nos jeunes gens pourraient y aller pour se marier, nous pourrions y porter nos morts pour y être enterrés, nos malades pourraient aussi en recevoir de l'assistance.

Je suis fâché d’observer, avant de finir, que, pour les raisons susdites, près de trente familles ont laissé différents Townships pour aller dans l’ouest, ces deux dernières années ; et un grand nombre d’autres vont partir cet hiver..

Des chemins, des voies de communications, c’est bien ce qu’il aurait fallu pour peupler rapidement les cantons concédés depuis 1791. Ce qui empêcha les Canadiens d’y pénétrer, ce n’est pas tant les inconvénients qu’ils croyaient voir dans la tenure en franc et commun socage, que le manque d’encouragement de la part des pouvoirs publics de l’époque.

Plutôt que de s’exposer aux misères décrites plus haut, ils aimèrent mieux se cantonner dans les vieilles seigneuries. En 1815, ils avaient occupé à peu près l’espace compris dans les limites de ces seigneuries (l). “Les lots déjà trop exigus avaient dû être partagés et les héritages morcelés à l’infini (2).

(]) Voir à l'appendice IX, (p. 352), la liste des paroisses établies dans le Bas- Canada de 1721 à 1808

(2) Edmond Roy, Ilist. de la S. de L. v. V, p. 56.

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