‹ La colonisation de la province de QuébecChapitre 147 sur 197 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

il faut que la Législature porte tôt ou tard une ordonnance qui fixe la manière de procéder aux érections de paroisses, autant vaut-il que cela vienne aujourd’hui que demain, et je serais, sauf meilleur avis, parfaitement satisfait du bill proposé si l’on insérait ces mots ou autres semblables : les dits habitants, etc. . . ayant préalablement fait auprès de leur évêque les démarches usitées en pareil cas et obtenu de lui un décret d'érection de leurs habitations en une paroisse. . . C’est ce que nous devons tâcher d’obtenir ou de la Chambre d’assemblée, ou du Conseil législatif, supposé que le oill s’y rendît avant l’admission de cette clause (1).

Il croyait que le projet de loi en question était l’œuvre surtout de deux membres de la Chambre, qui voulaient “ exclure l’évêque de l’érection des paroisses ”, afin de saper son autorité. S’ils réussissent ” en ce point, ajoutait -il, “ ils iront plus loin (2)

D’autre part, le juge en chef et le procureur général ne reconnaissaient nulle part ailleurs que dans la législation, le pouvoir d’ériger les paroisses sans le concours de quelque autre autorité que ce fut (3).

Tous deux sont néanmoins convenus avec moi, écrivait Mgr Plessis, qu’il était convenable en cette province que l’évêque en prît connaissance, et même qu’on ne procédât à aucune érection contre son gré, mais ils n’allaient pas jusqu’à vouloir entendre que cette clause trouvât place dans un acte passé par la législation. Le concours de l’évêque n’était donc dans leur opinion qu’une affaire de procédé et de bienséance par-dessus laquelle on aurait passé outre quand on aurait voulu (4).

Le 21 mars 1798, le bill de M. Coffin passait en seconde lecture. Il fut décidé que l’étude en serait confiée à un comité spécial composé, de MM. Coffin, De Bonne, Sewell, Craigie et Guy.

Le comité était prié de transmettre immédiatement la requête des habitants à Mgr l’évêque de l’Église romaine et aux marguilliers et curés des paroisses de Nicolet et de

(L Archives de l’Archevêché de Québec. Evêques de Québec, III, f. 12, 19 mars 1798.

(2^ Ibidem. Lettre du 19 mars 1798.

(3) Ibidem. Lettre du 21 mars 1798.

(4) Ibidem. Evêques de Québec. Lettre du 21 mars 1798, 111, f. 18.

LA R.ELIGION DT l’ÉDUCATION

Bécancour. Les choses prenaient une tournure favorable. Mgr Plessis en profite pour faire connaître à Mgr Denaut le fond de sa pensée:

Comme je ne doute pas, lui dit-il, que vous ne vous déclariez contre l’érection de la dite paroisse, l’occasion est. favorable d’exprimer votre désir d’avoir un acte général qui pourvût tant pour le passé que pour l’avenir à tous les cas de cette nature. Telle est aujourd’hui l’opinion décidée de l’avocat général. Il vient d’exprimer clairement et itérativement qu’il trouvait à propos que le bill tel qu’il existe fût réformé par le comité jusqu’à devenir un bill général qui, amplifiant et expliquant l’ordonnance de 1791, revêtit l’évêque et le gouverneur de toute l’autorité nécessaire, à l’effet de créer, diviser, démembrer les paroisses suivant l’exigence des cas. . . Le bill ainsi amendé et réformé, revenant dans la Chambre, sera soutenu en comité général non seulement par ceux qui s’étaient d’abord déclarés contre, mais encore par MM. Panet, Sewell, Bédard et Papineau. C’est de quoi je crois pouvoir vous répondre et tout ira à notre satisfaction (1).

Le bill ne devait pas revenir en Chambre. Quelques jours plus tard, Mgr Plessis annonçait à Mgr Denaut qu’il avait présenté au lieutenant-gouverneur Prescott la copie de tous les papiers concernant l’érection de la paroisse de Sainte- Marguerite, “ l’assurant que, dans toutes les affaires de cette nature, l’ardent désir de l’évêque était de ne correspondre qu’avec le représentant de sa Majesté ” ; et lui faisant remarquer “ que toutes questions mûes dans la Chambre d’assemblée sur l’autorité de l’évêque ou sur les matières ecclésiastiques, pouvaient avoir des suites fâcheuses et troubler la paix et la tranquillité dont jouissaient, dans cette province, les sujets catholiques de sa Majesté ”.

“ Il a donné à plein collier dans ma politique, dit Mgr Plessis. Oh ! dit-il, ce n’est pas mon avis. Que Monseigneur permette chapelle à ces gens, s’ils sont trop éloignés des autres églises, c’est tant qu’il faut. Je le disais, l’autre jour, au juge en chef. Tout le reste n’est qu’une envie de remuer ”, et ici, le général Prescott désignait comme l’instigateur de toute cette affaire, le juge De Bonne, qu’il qualifiait de “ très

(1) Ibidem. Evêques de Québec. Lettre du 21 mars 1798. III, f. 18.

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mauvais sujet ” et “ grand ennemi de l’Église catholique “Mais ne craignez rien, continuait le lieutenant-gouverneur. Assurez de mes respects Monseigneur de Québec, et diteslui qu’il peut compter hardiment sur ma protection et vous aussi

“ M. Grant est toujours d’opinion que vous alliez votre train, disait encore Mgr Plessis, s’il se présente quelque paroisse à ériger, sauf aux habitants intéressés dans telle érection à faire ensuite homologuer le décret de l’évêque par qui il appartiendra

Il ajoutait, en post-scriptum Je sors de chez le juge en chef. Après avoir fait lecture de votre opinion il m’a dit que le parti le plus sage était de mettre l’éteignoir sur la question actuellement devant la Chambre. Ses idées sur la chose en général m’ont paru s’accorder très bien avec celles du général Prescott. Il ne m’a rien dit de son collègue (le juge De Bonne), se contentant de nommer coqs de village ceux qui ont amené cette pétition et le bill sur icelle (1).’’

La question de l’érection des paroisses en resta là, pour le moment. En 1800, M. Cofïin voulut ramener la chose en Chambre à propos de la nouvelle paroisse de Saint -Grégoirede-Nicolet. Mgr Plessis lui répondit que Mgr Denaut s’entendrait avec le Gouvernement “ quand le temps en serait venu ”. (2) Cette paroisse fut érigée canoniquement, le 18 août 1802, d’après les dispositions de l’ordonnance de 1791.

Une autre question qui préoccupait grandement quelques fonctionnaires du gouvernement était celle de l’éducation.

Le lord évêque Mountain (3) ne cessait de se plaindre de l’ignorance des Canadiens. “ Tout le monde sait, écrivait-il, en 1799, que les basses classes, dans cette province, sont la plupart d’une ignorance déplorable, que les bribes d’instruction que peuvent obtenir leurs enfants, en dehors des villes, ne sont guère données qu’aux filles, et l'on sait surtout que jusqu’à présent, elles n’ont fait aucun progrès dans la langue

(1) Archives de l’Archevêché de Québec. Évêques de Québec. Lettre du 12 avril 1798, III, f. 20.

(2) Ibidem. Évêques de Québec. Lettre du 8 avril 1800, III, f. 65.

(3) Jacob Mountain, premier évêque anglican de Québec, arriva au Canada le 1er novembre 1793. Douze membres de sa famille l'accompagnaient. On trouvera leurs noms dans le Bulletin des Recherches Historiques, v. XX, 1914, p. 355-356.

LA RELIGION ET l’ÉDUCATiON

du pays sous le gouvernement duquel elles ont le bonheur de vivre (1). ”

Cette ignorance de la langue anglaise établissait comme une ligne de démarcation entre les sujets de Sa Majesté et était cause de la division, en deux portions séparées, de citoyens devant être unis et ne former qu’un seul peuple.

Le lord évêque ne voyait qu’un moyen de remédier à ce funeste état de choses : c’était déplacer, dans chaque ville et dans chaque village important des instituteurs anglais qui y enseigneraient gratuitement la langue anglaise et seraient payés par le gouvernement.

En transmettant la lettre du révérend Mountain au duc de Portland, sir Robert Shore Milnes lui disait que les suggestions du lord évêque avaient été approuvées par le Conseil exécutif. Il proposait de réserver une partie des terres de la couronne pour fournir les fonds nécessaires à l’établissement d’écoles de grammaire et d’un collège à Québec. La mesure en soi, disait-il, serait excellente ; elle ajouterait à la popularité du gouvernement et serait d’un bon effet au point de vue politique et moral. Ce serait surtout un mouvement bien propre à encourager la diffusion de la langue anglaise dans la province (2).

Les projets de Sir Robert Shore Milnes et du lord évêque reçurent l’approbation du secrétaire des colonies qui autorisa le gouverneur à prendre sur les fonds provinciaux l’argent nécessaire pour établir des écoles gratuites, à la condition expresse qu’on y enseignerait l’anglais à tous les enfants, sans limite de nombre (3). Le dernier survivant des Jésuites, le Père Cazot venait, de mourir. L’occasion propice pour s’emparer des biens des Jésuites s’offrait d’elle-même. On laisserait le public sous l’impression que le revenu de ces biens serait consacré à l’établissement d’écoles gratuites. Milnes déclarait au duc de Portland que l’annonce qu’il avait faite des généreuses intentions de Sa Majesté avait

(1) Arc. can. Le lord évêque de Québec à Sir Robert Shore Milnes, 17 octobre 1799, Q. 84, p. 183.

(2) Arc. can. Milnes à Portland, 5 avril 1800, Q. 84, p. 270.

(3) Arc. can. Portland à Milnes, juillet 1800, Q. 84, p. 290.

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eu le plus heureux effet, et aviait empêché toute allusion aux biens des Jésuites (1).

Un “ Acte pour l’établissement d’écoles gratuites et l’avancement des sciences dans la province ” avait été introduit en Chambre et était dans le moment discuté en comité (2) Si le clergé catholique romain, écrivait Milnes, n’emploie pas son influence à combattre la proposition, le bill sera probablement adopté”. En passant, il donnait un coup de griffe au clergé. “ C’est lui, disait-il qui semble avoir jusqu’ici empêché l’instruction de se répandre dans la province (3).”

Le plus surprenant, c’est que l’acte de 1801 fut voté dans les Chambres, sans opposition. Mgr Plessis, toujours si attentif ne paraît pas s’en être préoccupé. Il le rappelait un jour à Craig, en ces termes : “ Vous dites que notre Église ne dort jamais, mais vous admettrez, cependant, que nous étions endormis, et très profondément, quand nous avons laissé adopter cet acte (4)

Cet acte, en effet, renfermait des dispositions étranges, et ne tendait rien moins qu’à remettre l’éducation de la jeunesse canadienne française entre les mains des protestants. De très amples pouvoirs étaient donnés au gouverneur. Il devait nommer des syndics auxquels serait confiée l’administration des “ biens, meubles et immeubles ” que la couronne donnerait pour des fins d’éducation. Ces syndics formaient une corporation, sous le nom d’institution Royale pour V avancement des Sciences. Le président de l’Institution et tous les officiers étaient désignés par le gouverneur. Celuici pouvait, à sa discrétion, établir des écoles gratuites dans les paroisses et cantons de la province, et nommer deux ou plusieurs commissaires, dans chaque comté, pour veilller à la construction des maisons d’école et d’un logis pour les instituteurs. Ces bâtisses devaient être construites aux frais des habitants, moyennant une cotisation que les commis-

(1) Arc. can. Milnes à Portland, 3 février 1801, Q. 86-1, p. 94.

(2) 41 Geo. III, ch. 17.

(3) Arc. can. Milnes à Portland, 3 février 1801, Q. 86-1, p. 94.

(4) Lettre de Craig à Liverpool, 1er mai 1810. D. C. H. C. (1791-1818), p. 397.

LA RELIGION ET l’ÉDUCATION

saires ordonneraient aux marguilliers de faire, comme pour les constructions d’église.

La nouvelle loi renfermait une restriction qui ferait échouer pour longtemps le plan si bien imaginé pour angliciser les petits canadiens : c’était que la maison d’école ne serait construite que si la majorité des habitants le demandait par requête au gouverneur. Le clergé avait l’œil ouvert et empêcha ses ouailles de faire pareille demande.

L’établissement d’écoles paroissiales n’était cependant que le prélude d’un plan beaucoup plus vaste, combiné dans le secret, afin d’éduquer à l’anglaise les petits canadiens. Le Conseil exécutif proposait de consacrer des sommes considérables, prises à même le revenu provenant de la vente des terres de la couronne, pour ériger, en sus des écoles paroissiales, des collèges classiques où les élèves de la classe moyenne apprendraient à parler et écrire leur langue maternelle avec précision et correction, et acquerraient une connaissance des langues étrangères, vivantes ou mortes, de nature à leur être utile dans leur carrière. On proposait aussi de construire une université, où les jeunes gens de meilleur rang recevraient une éducation plus en harmonie avec leur situation sociale.

On suggérait d’établir quatre collèges : un à Québec, un à Montréal, un troisième aux Trois-Rivières, un quatrième à la baie de Missisquoi. Ceux de Québec et de Montréal devaient être construits de suite.

Quant à l’université, le projet de sa construction restait à l’étude, pour le moment (1).

Le lieutenant-gouverneur Milnes recommanda chaudement au ministre des colonies le rapport du Conseil (2). Mais un obstacle imprévu s’opposa à la réalisation de tous ces beaux projets. Les teires de la couronne, mises à l’enchère, ne trouvèrent pas d’acheteurs, et force fut de remettre à une époque indéfinie la construction des collèges. Tout ce que l’on put faire, ce fut de bâtir quelques écoles de paroisses soutenues au moyen d’octrois votés annuellement par la Législature.

(1) Arc. can. Rapport du Conseil concernant l’étendue des terres qui devraient être destinées à la dotation des écoles. Q. 92, p. 210.

(2) Milnes à lord Hobart, 5 juillet 1803, Q. 92, p. 205.

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