‹ La colonisation de la province de QuébecChapitre 159 sur 197 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le voyageur anglais Lambert, qui visita Québec en 1808,se moque spirituellement des députés canadiens qui ne savent ni lire ni écrire. “ Si chaque député, écrit-il, était obligé, lorsqu’il prête le serment d’allégeance, d’écrire quelques lignes et de lire une ou deux pages du journal de la Chambre, les membres qui la composent seraient plus respectés et plusieurs gentilshommes français seraient renvoyés à leurs fermes, où ils pourraient s’employer plus utilement à nourrir les porcs qu’à faire des lois (1). ”

Lambert, pendant son séjour dans la capitale, avait évidemment lu les articles saugrenus du Mercury. C’était l’occupation favorite des rédacteurs de cette feuille de gloser sur l’ignorance des Canadiens et leur peu de compréhension du régime parlementaire. Certes, des députés qui ne savaient ni lire, ni écrire, il s’en est touvé dans le parlement du Bas-Canada. La chose en soi n’a rien de déshonorant. Comme le faisaient remarquer, dans le temps, les rédacteurs du Canadien, les barons qui ont obtenu la Grande Charte ne savaient pas lire, et cela ne les empêcha point d’avoir de l’esprit et des connaissances.

Quant aux débats de l’Assemblée législative, durant les premières années du régime parlementaire, ils ne furent pas aussi ternes que le dit Lambert. Nous pouvons en juger par les quelques bribes de discours qui nous en restent, et que nous trouvons dans les colonnes de la vieille Gazette de Québec. Lorsqu’il s’agit de statuer sur la langue dont on ferait usage dans les procédures parlementaires et pour la préparation des lois, les députés canadiens français eurent des accents éloquents pour réclamer l’emploi de la langue française. Un député anglais ayant dit que ni le souverain, ni le parlement britannique ne sauraient accepter un projet de loi présenté en langue française, et que l’introduction de la langue anglaise attacherait davantage les Canadiens à la mère patrie, M. de Lotbinière s’écria :

Non, M. le Président, ce n’est pas ainsi qu’il faut, peindre notre roi ; ee monarque équitable saura comprendre tous ses sujets, et en quelque langue que nos hommages et nosvœux lui soient portés, quand nos voix respectueuses frap-

(1) John Lambert : Trav. t. Canada. . . v. I, p. 184-185.

ÉTAT MORAL DE LA POPULATION

peront le pied de son trône, il penchera vers nous une oreille favorable et il nous entendra quand nous lui parlerons français. D’ailleurs, Monsieur, cette langue ne peut que lui être agréable dans la bouche de ses nouveaux sujets, puisqu’elle lui rappelle la gloire de son empire et qu’elle lui prouve d’une manière forte et puissante que les peuples de ce vaste continent sont attachés à leur prince, qu’ils lui sont fidèles, et qu’ils sont anglais par le cœur avant même d’en savoir prononcer un seul mot. Le statut de la 14e année de Sa Majesté est une preuve de ce que j’avance. Notre religion nous y est conservée, nos lois de propriété nous y sont assurées, et nous devons jouir de tous nos droits de citoyens d’une manière aussi simple, aussi étendue et aussi avantageuse que si aucune proclamation, ordonnance, commission ni autre acte public n’avaient été faits. Après une loi aussi solennelle, qui n’a pas été révoquée, peut-on croire que le parlement voulût retirer ce qu’il nous a si généreusement accordé? Peut-on croire qu’en nous assurant tous nos droits de citoyens, qu’en nous conservant toutes nos lois de propriété, dont le texte est français, il refuserait de nous entendre quand nous lui parlerons dans cette langue, qu’il refuserait de prendre connaissance des actes que nous lui présenterons sur un texte qu’il nous a conservé? Cela ne peut être. Nous voyons une continuation de la bienveillance de ce parlement auguste dans l’acte de la 31e année de Sa Majesté. Pourquoi la division de la province ? Pourquoi cette séparation du Haut et du Bas-Canada ? Si nous lisons les débats de la Chambre des Communes lors de la passation de ce bill, nous en connaîtrons les raisons. C’est pour que les Canadiens aient le droit de faire leurs lois dans leur langue et suivant leurs usages, leurs préjugés et la situation actuelle de leur pays. Est-il dit par cet acte de la 31e année de Sa Majesté que nos lois seront uniquement faites en anglais ? Non, et aucune raison ne le donne même à entendre. Pourquoi donc vouloir introduire un procédé qui ne peut être admissible en ce moment ? Pourquoi regarder comme indispensable une chose dont il n’est pas même fait mention dans l’acte constitutionnel ? Croyons, M. le président, que si l’intention du parlement britannique avait été d’introduire la seule langue anglaise dans notre législature, il en aurait fait une mention expresse.

La seconde raison devrait faire passer par dessus toute espèce de considération, si nous n’étions pas certains de la fidélité du peuple de cette province. Mais rendons justice à sa conduite de tous les temps, et surtout rappelons-nous l’année 1775. Ces Canadiens qui ne parlaient que français ont montré leur attachement à leur souverain de la manière la moins équivoque. Ils ont aidé à défendre toute cette

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