CHAPITRE XX
province. Cette ville, ces murailles, cette chambre même où j’ai l’honneur de faire entendre ma voix ont été, en partie, sauvées par leur zèle et leur courage. On les a vus se joindre aux fidèles sujets de Sa Majesté et repousser des attaques que des gens qui parlaient bon anglais faisaient sur cette ville. Ce n’est donc pas, M. le président, l’uniformité du langage qui rend les peuples plus fidèles, ni plus unis entre eux. Pour nous en convaincre, voyons la France en ce moment et jetons les yeux sur tous les royaumes de l’Europe (1).
Ces paroles étaient certainement marquées du sceau d’une profonde logique et atteignaient à la véritable éloquence Celles prononcées, dans la même circonstance, par MM. de Rocheblave et Gabriel-Elzéar Taschereau sont aussi nobles et aussi judicieuses.
Nous admettons volontiers que la Législature des premières années du régime constitutionnel au Canada eut rarement à statuer sur des questions de haute importance. Tout de même, les discussions relatives à l’organisation des tribunaux, à l’expansion de l’éducation dans la province retinrent l’attention de la Chambre d’assemblée pendant de longues séances, et les députés canadiens y firent preuve d’un jugement solide et d’une clairvoyance remarquable des choses. Des hommes comme Pierre Bédard et Joseph Papineau avaient saisi, mieux que n’importe quel député anglo-saxon, le fonctionnement de la constitution britannique et leurs théories qui, dans le temps, paraissaient risquées furent, plus tard, reconnues comme tout à fait rationnelles.
Lorsque Lambert visita Québec, en 1808, la bonne entente qui avait, jusque là, régné entre les différentes branches de l’administration coloniale était chose du passé. Les députés appartenant à la classe commerciale anglaise, ne pouvant dominer dans la chambre populaire, s’étaient assuré de grasses prébendes au Conseil législatif et dans l’Exécutif. Tenant leur nomination directement du souverain, ils n’avaient rien à craindre du vote populaire. Ils faisaient échec aux projets de loi votés par la Chambre d’assemblée et contraires à leurs vues.
(1) Gazette de Québec, 31 janvier 1793.
ÉTAT MORAL DE LA POPULATION
Les députés canadiens s’étaient constitués les défenseurs des institutions nationales.
Des notaires, des avocats avaient peu à peu remplacé les membres de l’ancienne noblesse. Plus rapprochés qu’eux du peuple, ils avaient conquis son estime et son entière approbation. Les âmes vibraient à l’unisson. Le peuple, en effet, avait signifié, en maintes occasions, sa volonté de maintenir fermes la langue, la religion et les vieilles traditions.
Le Mercury se plaignait avec amertune que le pays, après quarante-sept ans de régime anglais, fût encore français (1).
Il avait raison pour cette fois. Les Canadiens avaient gardé les notes caractéristiques du pays de leurs ancêtres. Elles étaient encore vivaces, surtout chez le pëuple de la campagne. LTn compatriote de Lambert, Weld,en faisait la remarque. “ Les Canadiens de la basse classe du peuple, dit-il, ont toute la gaieté et la vivacité des habitants de la France. Ils dansent, chantent et paraissent s’embarrasser fort peu du lendemain (2). ”
Ces mœurs d’autrefois, ces coutumes apportées de la vieille France avec quel charme Philippe Aubert de Gaspé les fait revivre dans les Anciens Canadiens. C’est “ une image réelle et authentique de la société de nos gens d’autrefois . . . C’est la cordialité des relations mutuelles, le respect et le dévouement des bonnes gens, c’est par dessus tout l’esprit chrétien qui anime, vivifie, élève toutes les humbles existences, que M. de Gaspé se plaît à célébrer. . . Joyeuses agapes où seigneurs et censitaires, groupés autour des mêmes tables, fraternisent dans la plus franche gaieté. . . repas pantagruéliques . . , que se donneraient les uns aux autres, pendant les longs mois d’hiver, les habitants des campagnes (3) ” ; vieilles légendes, qui faisaient le charme des veillées, récits des faits d’arme des héros du passé ; histoires de loups-garous et de sorciers, que les enfants écoutaient en tremblant ; tout cela est une peinture vraie de la vie canadienne d’autrefois.
(1) Article signé Anglicanus, Québec, 22 octobre 1806.
(2) lsaac Weld : Voyage au Canada, v. II, p. 64-65.
(3) Abbé Camille Roy, Nouveaux essais sur la littératurce anadienne, Québec, 1914, p. 7, 8 et 9.