CHAPITRE Y
Dorchester était moins pessimiste que Monk. Il attribuait cet état d’esprit à l’antipathie naturelle des Canadiens contre le service militaire, plutôt qu’à un sentiment de déloyauté envers l’Angleterre. “ Les Canadiens, disait-il, craignent d’être enrôlés pour la vie ; il n’y a rien de si absurde qu’ils ne puissent croire (l). Le désafîectionnement a été propagé par les agents de Genest, cet envoyé français que son gouvernement a dû rappeler, en février ; mais il paraît que son successeur, à l’ambassade des États-Unis, continue à se servir d’eux (2)
Pour mettre fin à la propagande révolutionnaire, l’Assemblée législative avait passé une loi ayant pour but de prévenir la venue des étrangers au pays, de suspendre l’acte d ’habeas corpus dans les cas de trahison, de défendre les rassemblements, les discours séditieux, etc. A la prorogation des Chambres, le 31 mai 1794, lord Dorchester avait recommandé aux députés d’employer tous leurs efforts pour livrer aux mains de la justice les personnes qui prêchaient la révolte.
Des arrestations furent faites, à Québec, à Montréal et dans quelques campagnes.
Afin de ramener les Canadiens à l’obéissance, Monk imagina de former des Associations pour maintenir les lois, la constitution et le gouvernement de la province du Bas-Canada, et d’y faire entrer les gens des campagnes (3).
Les habitants des paroisses de Charlesbourg, de la Jeune- Lorette, de Beauport, de la Pointe-de-Lévis, de Saint-Joseph et de Saint-François de la Beauce, où l’agitation avait été la plus forte, signèrent des adresses au gouverneur où ils disaient “ avoir été entraînés et égarés par les pratiques de fourbes infestés de l’esprit des bandits, qui, à force de crimes, avaient rendu certain pays d’Europe une terre de malédiction (4)”.
Les esprits se calmèrent ; au mois de septembre, à Montréal, sept hommes furent condamnés pour trahison. Une tentative fut faite pour les sortir de prison ; on essaya d’obtenir le concours des paysans. Mais la justice veillait, le complot fut découvert à temps et n’eut pas d’effet (5) .
(1) Dorchester à Dundas, 25 mai 1794, Arc. can. Q. 71-1, p. 3.
(2) Dorchester à Dundas, 24 mai 1794. Arc. can. Q. 71-1, p. 2.
(3) Gazette de Québec, 28 juin 1794.
(4) Gazette de Québec, 31 juillet 1794.
(5) Monk à Nepean, 19 septembre 1794. Arc. can. Q. 69-2, p. 362.
Les condamnés restèrent en prison ; Dorcliester les gracia plus tard. Les chefs du mouvement se sauvèrent, les uns aux États-Unis, les autres sur des “ vaisseaux français ” (1).
Le gouverneur avait fait preuve de modération et de sagesse, et rétabli l’ordre et la tranquillité dans le pays, sans qu’il y eût une seule goutte de sang versée.
Le procureur général Monk l’avait grandement aidé ; ce dernier devait bientôt recevoir sa récompense, par sa nomination de juge en chef de la cour du Banc du Roi, à Montréal (2).
Les démagogues avaient habilement exploité les griefs des habitants contre les seigneurs. Nous avons vu ailleurs (3), que plusieurs, parmi les nouveaux seigneurs, avaient élevé le taux des rentes, dans les seigneuries qu’ils avaient achetées. Les censitaires s’étaient plaints ; leurs réclamations étaient restées sans réponse.
C’est alors que les habitants de la seigneurie de Longueuil résolurent de porter leur cause devant la Chambre d’assemblée. Us demandèrent à présenter une pétition, dans laquelle ils se plaignaient que leur seigneur, David Alexander Grantj
(1) Dorchester à Dundas, 5 octobre 1794. Arc. can. Q. 69-1, p. 110.
(2) James Monk naquit à Boston, en 1745. 11 fut admis très jeune au barreau de la Xouvelle-Ecosse. En 1771, il entra comme étudiant au Middle Temple (école de droit de Londres) et, trois ans après, il fut nommé avocat général de la Nouvelle-Écosse. En 1776, on le choisit pour occuper le poste de procureur général de la province de Québec. Pendant qu’il en remplissait les fonctions, il présenta, en 1787, la cause des marchands en opposition à une ordonnance proposée au Conseil législatif amendant les procédures danslescoursdejustice. Bien que son exposé de l’incompétence et de la confusion existant dans l’administration ait provoqué la nomination, par lord Dorchester, d'un comité d'enquête, sa conduite en cette circonstance et en d'autres lui attira le mécontentement des autorités coloniales et il fut démis de sa charge en avril 1789. Trois ans plus tard, toutefois, il fut nommé procureur général du Bas-Canada, s'occupant très activement de l’organisation du nouveau système judiciaire. En août 1794, on l’appela à siéger aux deux Conseils exécutif et législatif de la province. Lors de la création delà nouvelle cour du Banc du Roi pour le district de Montréal, il en devint le premier juge en chef. En diverses occurrences, il remplit les fonctions de président du Conseil législatif. En 1812, l’Assemblée législative l’impliqua avec le juge en chef Sewell dans une mise en accusation, mais les accusations de l’Assemblée n’eurent pas de suite. A la mort du duc de Richmond, août 1819, il devint administrateur de la province, agissant en cette qualité, excepté pendant la courte période de l’administration de sir P. Maitland. jusqu’à l'arrivée de lord Dalhousie, juin 1820. Il retourna en Angleterre en 1824 et reçut le titre de chevalier l’année suivante. 11 mourut à Cheltenham, le 18 novembre 1826. D. C. H. C. (1791-1818), note 2, p. 120.
(3) Voir . La colonisation clc la province de Québec. Débuta du régime anglais (1760-1791), p. 149.