‹ La colonisation de la province de QuébecChapitre 91 sur 197 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L’étude approfondie de ce qui se passa sous l’administration de Milnes nous fera pénétrer à la racine même du mal. Nous essaierons de faire la distinction aussi nette que possible entre les chefs de cantons qui étaient de bonne foi et les spéculateurs.

Au premier rang des spéculateurs nous pouvons mentionner John Black, à qui furent données, par lettres patentes du 30 décembre 1799, 53,000 acres de terre dans le canton de Dorset.

Ce John Black est un personnage intéressant. Né en Ecosse, il était, en 1794, constructeur de vaisseaux à Québec ; il fut mis en prison pour une offense dont nous n’avons pu découvrir la nature. Cette affaire mit son nom en vedette et en 1796, il était élu, par une immense majorité, représentant du comté de Québec à la Chambre d’assemblée ; l’ardeur qu’il déploya, dans cette même année, pour faire condamner MacClane augmenta considérablement son influence auprès des membres de l’Exécutif.

Fier de son succès, Black se rendit en Angleterre, en 1798, pour demander une marque de la faveur royale. Il dit, dans une lettre, que ce fut en récompense de sa belle conduite dans l’affaire Mac.Clane, qu’il eut la concussion du canton de Dorset, avec trente-neuf associés. A son retour à Québec, en 1799, il s’empara des parts de ses associés, dont plusieurs, dit-il, étaient des vétérans qui avaient combattu sous les murs de Québec en 1775, et céda les 53,000 acres dont il se trouvait détenteur à l’honorable John Young, un des membres de l’Exécutif, pour éteindre une dette qu’il lui devait (1) .

Voyant cpie la spéculation sur les terres de la couronne lui réussissait si bien, Black mit tout en œuvre pour obtenir un nouvel octroi de terres. Il entreprit sept à huit voyages en Angleterre et fit si bien qu’à la fin il se trouva complètement ruiné. Milnes, le voyant réduit à la misère, lui aurait probablement accordé, une nouvelle concession (2), mais comme l’affaire n’était pas encore parfaitement réglée, au départ de celui-ci en 1805, elle resta en suspens et Black dut recom-

(1) Black à Henry Goulburn, Chelsea, 28 août 1818. Arc. can. Q. 150 p.

(2) Milnes à George Shee, 16 mai 1807. Arc. can. Q., 106, p. 165.

mencer ses instances auprès de Craig. Celui-ci trancha la question avec sa raideur habituelle.

Mon devoir, écrivait-il à lord Castlereagh (1), est d’obéir aux ordres de Sa Majesté, mais je ne puis m’empêcber de vous faire remarquer qu’on vous a trompé en vous dépeignant la situation de ce personnage (Black). Tous ici sont d’avis qu’il a reçu la récompense qu’il méritait, et quoique je ne puisse rien dire des témoignages en sa faveur qu’il a pu faire valoir en Angleterre, l’étonnement et la surprise qu’on manifeste ici en voyant l’influence dont il jouit, me portent à croire qu’il a employé ces témoignages pour une toute autre fin que celle pour laquelle ils lui ont été donnés. Quantgà ce qui regarde l’octroi d’un nouveau morceau de terre à Black, je dois déclarer que ce monsieur a déjà reçu un canton entier, pour récompense de ses services. J’ai appris qu’il avait vendu ce canton ; je ne crois pas que personne ait jamais reçu une étendue aussi considérable de terre. Si Votre Seigneurie désire que l’on fasse preuve d’une plus grande libéralité en faveur de Black, je lui demanderai de déterminer elle-même la quantité qui devra lui être donnée ; ce sera certainement le meilleur moyen de se conformer aux instructions de Sa Majesté. Car, quelque soit le degré de mérite sous lequel on puisse envisager la conduite de Black dans une circonstance particulière, je n’hésite pas à déclarer à Votre Seigneurie, que ce n’est pas un personnage que je voudrais recommander pour une position qui exige de l’honnêteté.

Black était d’une ténacité peu ordinaire ; mis à la porte de tous les bureaux publics à Québec et en Angleterre, il revenait sans cesse à la charge, sans jamais se décourager. Mais la lettre ci-dessus de Craig devait lui porter le coup décisif ; de ce moment on fit la sourde oreille à toutes ses doléances. La dernière lettre que l’on a de lui, dans les archives, est adressée à Henry Goulburn, sous-secrétaire au département des colonies, en 1819 (2). Black sollicite une pension suffisante pour aller vivre en Écosse.

“ Courbé sous le poids de l’âge et des infortunes, dit-il, je me sens incapable de lutter davantage, et je ne désire autre chose qu’une petite allocation pour terminer en paix le peu de temps qui me reste à passer sur cette terre.”

(1) 12 septembre 1809. Arc. can. Q. 110, p. 24

(2) Arc. can. Q. 153. p. 43.

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