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UNE PÉRIODE DE PAIX ET DE TRANQUILLITE

La paix rétablie en Europe et en Amérique par le traité d'Utrecht, on pouvait espérer que la France s'occuperait enfin de peupler et d'asseoir sur des bases solides l'immense domaine qu'elle possédait dans l'Amérique du Nord. Louis XIV allait descendre dans la tombe; les guerres continuelles qu'il a soutenues contre l'Europe coalisée, l'ont empêché de donner suite au beau mouvement de colonisation inauguré par Colbert et Talon. Si, vers la fin de son règne, il se montre d'une extrême parcimonie dans les secours qu'il envoie à sa lointaine colonie, du moins il ne la perd pas de vue, il s'y intéresse toujours. Le régent, le cardinal Fleury, Louis XV, vont s'en désintéresser complètement; "bien plus ils sont prêts à tout sacrifier au maintien de la bonne entente avec Londres" (2).

Les gouverneurs qu'ils nous envoient: Vaudreuil (1711-1725), de Beauharnois, (1726-1747), de la Galissonnière (1747-1749), de la Jonquière, (1749-1752), le marquis de Duquesne, (1752-1755), les intendants Bégon (1711-1725), Dupuy (1727-1728), Hocquart (1729-1748), sont des hommes d'une réelle valeur. Les longs mémoires qu'ils adressent chaque année à la Cour dénotent des esprits clairvoyants, très au courant des ressources de la colonie et de ses besoins.

Victimes de l'incurie et de l'imprévoyance de leurs supérieurs ils se dépenseront inutilement. La colonie ne retirera pour ainsi dire aucun profit de leurs longs efforts qui seront employés en pure perte à renouer les anciennes amitiés avec les Indiens, à en contracter de nouvelles, (3) à établir des postes de traite, (4) afin de contrebalancer l'influence

(1) — M. l'abbé Aug. Gosselin, L'Eglise du Canada, Mgr de St-Vallier, p. 360.

(2) — Salone, Colonisation de la Nouvelle-France, p. 335.

(3) — "Il faut faire comprendre aux Sioux que tandis que les Anglais s'emparent de leurs terres et les repoussent dans l'intérieur, les Français, les laissent maîtres chez eux et s'occupent de leur conservation". Le comte de Maurepas au Père du Parc, 24 mai, 1728. A. C, Reg. Dép. Vol. 52, fol. 547J^. "Il faut entretenir les sauvages dans l'idée que leur plus grand malheur serait que les Anglais devinssent supérieurs dans le pays". Le comte de Maurepas à M. de Beauharnois, 4 avril 1730. A. C. Rég. Dép. Vol. 54, fol. 425.

(4) — Niagara en 1725, le fort St-Frédéric à la Pointe à la Chevelure, à la tête du lac Champlain, la Présentation à l'endroit où se trouve aujourd'hui Ogdensburg, en 1749, Toronto, de la Presqu'île de la rivière aux Bœufs et Machault, au sud du lac Erié, en 1753 enfin le fort Duquesne, dans la vallée de rOhio, en 1754. 6

toujours grandissante des colonies anglaises qui n'attendent que l'occasion favorable pour se lancer sur le Canada (1).

Dès 1716, Vaudreuil jette le cri d'alarme: ''Il faut empêcher, écrit-il au duc d'Orléans, régent du royaume (2), une nouvelle guerre avec les Anglais. Leur intention est de s'emparer du Canada; ils ont 60,000 hommes en état de porter les armes, tandis que la Nouvelle-France n'en a que 4,484; les 28 compagnies forment en tout 628 soldats." Il demandait des habitants, des colons. Il fallait porter à 1500 hommes les troupes régulières, fortifier Québec et Montréal. Si l'on eut écouté ces sages avis et envoyé quelques milliers de bons colons s'établir sur les terres fertiles de la vallée du Saint-Laurent; si, au lieu de rêver une colonie de fonctionnaires et de marchands de fourrures, on eut consenti à faire les dépenses nécessaires pour attacher au sol de véritables colons et en faire des agriculteurs, la Nouvelle-France eut vu grandir sa population aussi rapidement que celle des colonies anglaises pendant ces années de paix et de tranquillité; ''mais c'était l'époque de la funeste et dispendieuse légèreté de M. le Régent; on gaspillait en quelques soupers fins des sommes qui eussent doublé les forces de nos colonies; on préludait aux ruineux désordres du règne de Louis XV" (3).

On se contenta d'envoyer à Vaudreuil quelques engagés, des soldats, des braconniers, des faux-sauniers, des criminels qu'on tirait des prisons du royaume, des jeunes libertins, dont les parents ne savaient que faire; quant à fortifier Québec et Montréal, on lui répondit que la chose ne pressait pas. Pourtant la lutte était déjà engagée sur les frontières de l'Acadie. Les Anglais venaient d'assassiner le missionnaire des Abénaquis, le Père Rasle, et prétendaient assujettir à leur domination ces fidèles alliés de la France (1724).

Ils s'implantaient sur le territoire des Cinq-Cantons, en élevant le fort de Chouagen, sur la rive du lac Ontario, vis-à-vis le fort Frontenac (1727), ils lançaient les Renards, contre les établissements français des Illinois et s'emparaient de Louisbourg (1745).

Le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), qui rendit à la France Louisbourg et l'Ile du Cap-Breton, ne fut qu'une suspension momentanée dans l'invasion méthodique du territoire français; elle ne s'arrêtera définitivement que sous les murs de Québec, en 1759.

La Galissonnière jette de nouveau le cri d'alarme en 1750, "Tandis que la paix, disait-il, paraît avoir comme assoupi la jalousie des Anglais en Europe, elle éclate dans toute sa force en Amérique; et si on n'y oppose dès à présent des barrières capables d'en arrêter les effets, cette nation se mettra en état d'envahir entièrement les colonies françaises au commencement de la première guerre. Il faut donc se déterminer

(1) — "Les Anglais ont toujours l'idée de se rendre maîtres de l'Amérique septentrionale, persuadés que la nation d'Europe qui en sera la maîtresse le sera par la succession des temps, de toute l'Amérique, parce que c'est dans cette partie seule que les hommes vivent en santé et y produisent des enfants forts et robustes. Ils travaillent à se préparer des alliances avec les sauvages du continent pour nous en chasser à la première guerre". Mémoire sur la rivalité des Anglais pour le commerce dans les postes d'en Haut. Décembre 1726. A.C.C.G., Canada, Vol. 48, fol. 441.

(2)— A.C.C.G. Canda, 1713-1714. Vol. 34, fol. 177.

(3) — Rameau, La France aux colonies, 2ème partie p. 58-59.

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à envoyer beaucoup de monde en la Nouvelle-France, principalement des soldats dont on pourra faire, en très peu de temps de bons habitants. On ne doit rien épargner pour mettre ces colonies en force, puisqu'on peut et on doit les considérer comme le boulevard de l'Amérique contre les entreprises des Anglais, qu'on ne peut les abandonner à leurs seules ressources actuelles sans les livrer, en quelque sorte, aux Anglais, à qui la supériorité en Amérique et les richesses qu'ils en retireraient à l'exclusion des autres nations leur donneraient, très certainement, la supériorité en Europe" (1).

Cet avertissement a quelque chose de solennel; il sonne comme le glas funèbre de la Nouvelle-France; il resta sans écho auprès de Louis XV et de ses ministres.

Les successeurs de la Galissonnière, Jonquière et Duquesne assistèrent impuissants à l'assassinat de Jumonville et à la dispersion des Acadiens (1755), et Vaudreuil, le premier canadien appelé à la haute fonction de gouverneur de la colonie, en sera le dernier titulaire.

V immigration et le peuplement

L'appoint fourni à la population du Canada par l'immigration française durant ces quarante années (1714-1754) consiste, nous venons de le dire, dans l'envoi de quelques engagés, d'un plus grand nombre de prisonniers, dans l'établissement des soldats expédiés comme recrues.

Pour les engagés, on remet en vigueur les anciennes ordonnances (2). Par un règlement du 16 novembre 1716, le roi décréta que les émigrés qui savaient les métiers de maçon, tailleur de pierre, forgeron, serrurier, menuisier, tonnelier, charpentier, calfat et autres métiers utiles dans les colonies seraient comptés aux armateurs pour deux engagés.

Comme par le passé, ces engagés devaient faire un stage de trois ans chez un habitant avant de recouvrer leur liberté. On ne tarda pas à découvrir que des fraudes se commettaient. Des armateurs présentaient au bureau des classes du port de leur embarquement des particuliers qu'ils faisaient passer pour engagés quoiqu'ils ne le fussent pas, et qu'ils renvoyaient après les avoir fait passer en revue. Pour expliquer l'absence de ces engagés, ils se contentaient de rapporter des certificats de désertion.

Pour remédier à cet abus, le roi rendit une nouvelle ordonnance (3) en vertu de laquelle les capitaines et propriétaires de vaisseaux assujettis à porter des engagés aux colonies, seraient tenus de payer entre les mains du trésorier général de la marine en exercice, un mois après l'arrivée de leurs vaisseaux, dans le port de débarquement, la somme de soixante livres pour chaque engagé qu'ils n'auraient pas remis dans les dites colonies et dont ils ne rapporteraient pas un certificat. Pour les engagés de métier, la somme à payer était de cent- vingt livres, et de plus,

(1) — Mémoire sur les colonies de France dans l'Amérique du Nord

(2)— Voir Chap. III p. 32.

(3)— Edits et Ord. Vol. I, pp. 485-486.

il ne serait tenu aucun compte des certificats de désertion II ne paraît pas, d'après les documents de l'époque, qu'il soit passé en Canada un grand nombre d'engagés, d'autant plus que les capitaines furent bientôt autorisés à transporter à leur place des soldats et des prisonniers.

Les soldats sont envoyés pour combler les vides des 28 compagnies que le roi entretient dans la colonie. On commence par en expédier 100 en 1721, (1); en 1727, le ministre écrit (2) qu'il envoie une recrue de 100 hommes, il continuera à en envoyer autant chaque année. L'année suivante il est grandement surpris d'apprendre, par une lettre de Beauharnois et de Hocquart (3), qu'il manque encore 127 hommes pour compléter les compagnies, malgré les cent recrues envoyées annuellement.

Le gouverneur et l'intendant s'expliquent: les invalides qu'il faut envoyer à l'hôpital, les morts, les déserteurs, enfin ceux qui obtiennent des congés pour s'établir, dépassent en nombre les recrues expédiées chaque année pour les remplacer". (4). Le roi oblige le gouverneur à licencier les soldats qui désirent se faire habitants et se marient, mais on ne doit cependant pas les marier sans la permission du gouverneur général; Mgr de St-Vallier,qui a des raisons valables, passe outre la défense et accorde des dispenses aux soldats qui se présentent et même il marie à l'insu du gouverneur son propre neveu, le sieur de Lantagnac. De là, de longues récriminations de la part de M. de Vaudreuil ; le conseil de marine donne tort à l'évêque (5). Mais bientôt les choses s'arrangent, les successeurs de Vaudreuil, Beauharnois, la Galissonnière, la Jonquière sont moins exigeants; les soldats se marient et s'établissent en bon nombre.

Pourtant, il faut tenir autant que possible l'effectif normal des troupes et comme les recrues ne se trouvent pas facilement on imagine de faire passer en Canada, chaque printemps, un certain nombre de prisonniers qui seront incorporés dans les compagnies régulières.

Ces prisonniers sont de diverses provenances. Les premiers expédiés sont des jeunes gens de condition enfermés pour libertinage (6), mais on ne tarde pas à s'apercevoir que c'est là une marchandise fort embarrassante; débarqués à Québec, ces jeunes criminels refusent de signer un engagement sous prétexte qu'ils sont de condition noble (7). Bien plus, n'ayant aucun moyen de subsistance, peu accoutumés au travail, ils se répandent dans les campagnes, "font des vols et des larcins attrapent les personnes qui, par pitié, leur fournissent leurs besoins par les avances qu'ils leur font" (8).

L'évêque unit ses protestations à celles du gouverneur et de l'intendant, à la fin le comte de Maurepas désarme: il écrit en 1734 à un M. Pelletier, de Beaupré (9), que "les désordres commis par les jeunes

(1)— A. C. Reg. Dép. Canada. Vol. 44, fol. 5353^. (2)— 29 avril 1727, A. C. Reg. Dep. Can. Vol. 50, fol. 5121^. (.3)— 11 mai 1728, A.C.C.G. Can. Vol. 50, fol. 457. (4)— 25 octobre, 1729, A.C.C.G., Canada, Vol. 51, fol. 78.

(5) — Délibération du conseil de Marine, 2 décembre 1721, A.C.C.G., Canada, Série C. Vol. 43, fol. 320.

(6) — Le comte de Maurepas, à Hocquart, 2 mai 1729, A. C, Rég. Dép. Vol. 53, fol. 548K- (7) — Beauharnois et Hocquart au ministre, 25 oct. 1729, A.C.C.G., Série C. Vol. 51. (8) — Beauharnois et Hocquart au ministre, 15 oct. 1730, A.C.C.G., Série C. Vol. 52. (9)— 6 juil, 1734. Reg. Dép. Vol. 60, fol. 57.

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libertins qui furent envoyés aux colonies ont décidé le roi à n'en plus envoyer".

On les remplaça par des contrebandiers, des braconniers, des faux sauniers surtout. Le premier contingent est envoyé en 1730 (1). Ils donnent satisfaction. Beauharnois (2) et Hocquart écrivent au ministre qu'ils se sont tous trouvés gens de bons services et réussissent parfaitement ; il faut en envoyer d'autres. Jusqu'à Monseigneur Dosquet qui demande des faux sauniers pour mettre sur sa propriété de Samos (3). En récompense de leur bonne volonté on les place chez les habitants, on leur permet de s'établir et même de faire venir leur famille.

En somme, ces prisonniers ne sont pas de si mauvaises gens. "On peut avoir fraudé les droits du roi et garder des habitudes laborieuses. On n'est pas un criminel pour avoir tué ou pris au collet le gibier d'un grand seigneur" (4). Chaque printemps il en débarque en moyenne une cinquantaine, jusqu'en 1743. MM. de Beauharnois et Hocquart ayant fait remarquer au ministre (5), cette même année, qu'ils avaient beaucoup de difficulté à placer ces faux sauniers envoyés de France, cette pratique tomba peu à peu en désuétude et semble avoir été complètement abandonnée après 1749.

Les Anglais eux-mêmes fournissent quelques sujets à la Nouvelle- France. Les uns sont des prisonniers de guerre que les Canadiens amènent avec eux au retour de leurs expéditions dans la Nouvelle- Angleterre; ce sont surtout des jeunes gens, des jeunes filles, qui se trouvent si bien traités qu'ils consentent à demeurer au pays après avoir obtenu des lettres de naturalisation. Il y a parmi eux des Mills, des Warren, des Smith, des Weber, les ancêtres de ces familles canadiennes qui n'ont d'anglais aujourd'hui que le nom (6). Mgr de Saint- Vallier se plaint au roi que plusieurs sont dans la misère et celui-ci leur alloue la somme de 2000 livres qui leur sera distribuée annuellement (7).

D'autres sont des commerçants établis à Montréal surtout; on n'est pas absolument sûr de leurs intentions et, en 1728, le roi approuve le gouverneur et l'intendant d'avoir chassé de Montréal les Anglais qui s'y étaient établis sous le prétexte de confectionner des chapeaux, en réalité pour y faire la fraude ^8). Il est vrai qu'en même temps on accorde des lettres de naturalisation à ceux qui demandent des terres et s'engagent à les faire valoir (9).

En 1748, le comte de Maurepas écrivant à M. de la Galissonnière et Hocquart, leur marque qu'il ne voit pas d'inconvénients à ce qu'on permette aux Irlandais catholiques conduits comme prisonniers au

(1) — Le comte de Maurepas à M. de Beauharnois, 28 mars 1730, A. C Reg. Dep. Série B. Vol. 54, fol. 407.

(2)— 14 cet. 1731, A.C.C.G., Vol. 54, fol. 77.

(3)— 14 oct. 1731, A.C.C.G., Vol. 56, fol. 200.

(4)— Salone, Col. de la N.-F., p. 348.

(5)— 14 oct. 1743, A.C.C.G. Vol. 79.

(6) — Mgr Tanguay. Dictionnaire généalogique. Vol. I, p. 8.

(7) — Le comte de Pontchartrain à l'Evêque de Québec, 1er avril 1702, A. C, Reg. Dep. Vol. 23, fol. 27.

(8)— 14 mai 1728. A. C. Reg. Dép. Vol. 52, fol. 503^.

(9)— Le comte de Maurepas à l'intendant Dupuy, 4 mai 1728, A. C. C.G., Vol. 50, fol. 452.

Canada de s'y fixer, s'ils le demandent; il ajoute, que la manière dont les Anglais en usent à l'égard de leur nation ne devrait pas leur faire regretter un tel changement. On pourrait faire de même pour les Ecossais catholiques (1). Nous n'avons pu vérifier si réellement des Irlandais et des Ecossais s'établirent dans le pays avant la conquête (2).

Quelques engagés, des prisonniers, des soldats, un certain nombre d'immigrants libres formant tout au plus un total de 4 à 5000 âmes, voilà tout ce que l'immigration a fourni à la Nouvelle-France pendant la période de 1714-1754. Résultat misérable et bien propre à faire comprendre le peu d'intérêt que la Métropole porte à sa colonie. Heureusement que, sur les rives du Saint-Laurent, il y a maintenant une population homogène, forte, courageuse, ayant sa mentalité propre et définitivement attachée au sol; profondément religieuse, elle vit dans une union parfaite avec ses prêtres, ces curés de campagne, si humbles, si désintéressés, et c'est cette union intime, touchante de l'habitant et du clergé qui gardera à l'Eglise et au verbe français cette race canadienne que la Mère-Patrie allait bientôt être forcée d'abandonner à son sort.

Cette population conserve sa fécondité merveilleuse. Par le seul excédent des naissances, pour ainsi dire, elle passe de 18,964 âmes en 1714, à 42,701, en 1739 (3) et à 55,009, en 1754 (4) triplant presque et cela

(1)— 23 janv. 1748, A. C. Reg. Dép. Vol. 87, fol. 9.

(2) — On voit par une lettre de M. de Moras à M. de Paulmy, en date du 27 de novembre 1757, que M. de Vaudreuil avait renvoyé en France par des vaisseaux arrivés à Brest quelques jours auparavant, une compagnie de 56 Irlandais qui avaient été employés aux travaux de fortification de Québec, l'année précédente et que le gouverneur malgré qu'il se fut trouvé satisfait de leur zèle et de leur service, n'avait pas jugé à propos d'employer pour les opérations militaires de la colonie. A. C, Reg. Dép. Vol. 106. Fol. 150.

(3) — Nous donnons ici le dernier recensement détaillé, fait sous la domination française, celui de 1739.

Québec et banlieue 4,603 Trois-Rivières et banlieue 378

Notre-Dame des Anges, Charlesbourg, St- Batiscan 378

Bernard, St-Gabriel, St-Ignace, Ste-Foy. . 1,431 Champlain 272

Orsainville, Les Islets, St-Joseph 97 Cap-de-la-Madeleine 114

Champigny, Gaudarville, Jeune-Lorette... . 549 Tonnancour, Rivière-du-Loup, Gatineau,

Sillery, Beauport 772 Grande et Petite Yamachiche 415

Côte de Beaupré 1,490 Maskinongé, Ile Dupas 47

BaieSt-Paul, Les Eboulements, La Malbaie 445 St-Pierre, Gentilly, Cournoyer, Dutort,

De Maure 801 Bécancourt, Godefroy, Nicolet 566

Bélair (Pointe-aux-Ecureuils) 187 Baie St-Antoine 179

Neuville (Pointe-aux-Trembles) 564 Yamaska, Baie St-François 520

D'Auteuil, Portneuf 381 Montréal et banlieue 4,210

Eschambault 307 Dorvilliers, Berthier 328

La Chevrotière 96 D'Autray, Lanoraie 313

Les Grondines 188 La Valtrie 248

Ste-Anne, Tarrieu, Ste-Marie 556 St-Sulpce, Isle Bouchard, L'Assomption.. . . 858

Tilly, Marauda, Bonsecours 513 Repentigny, Isle Ste-Thérèse 509

Ste-Croix, Platon 274 La Chenaye 506

Lotbinière 219 Terrebonne 370

Nouvelle Beauce, Rivière Chaudière 262 Isle Jésus 752

St-Nicolas, Côte de Lauzon, St-Joseph 1,237 Riv. des Prairies, Pointe-aux-Trembles,

Beaumont, Vincennes 504 Longue-Pointe, St-Laurent, S. S. Anges,

Bellechasse 488 Sault-au-Réco)let, La Pointe Claire, Ste-

St-V aller. La Durantaye 732 Anne 3,379

L'Isle d'Orléans 2,318 Cavagnal, Soulanges, Isle Carillon 418

St-Thomas, St-Pierre, Rivière-du-Sud 1,160 Longueuil, Tremblay, Belœil, St-Ours 636

Isle aux Grues,Isle aux Oies, Pointe au Foin Verchères, Le Marigot, St-Blain 525

Gamache, Vincelot, Bonsecours 521 Contrecœur 28

Islet St-Jean, Port-Joly, Grande-Anse ou La Sorel 342

Pocatière 554 Cap St-Michel, Montigny 249

en dépit des épidémies, de la petite vérole, qui fait tout près de 2000 victimes en 1733, (1) en dépit de la course des bois, de l'établissement de la Louisiane (2).

La Culture

Non seulement la population augmente, l'agriculture fait aussi de grands progrès. La paix et la tranquilité qui régnent dans la colonie permettent aux habitants de pousser vigoureusement le défrichement des terres nouvelles. Le recensement de 1706 donnait 43,671 arpents de terre en culture; celui de 1734 donne 163,111 arpents en culture et 17,657 en pâturage (3) ce qui fait un total de 180,768 arpents de terre défrichés.

Le nombre de bestiaux avait considérablement augmenté, en 1706 on comptait dans la colonie 1872 chevaux, 14,191 bêtes à cornes et 1820 moutons; le recensement de 1734 mentionne 5,056 chevaux, 33,179 bêtes à cornes, 19,815 moutons et 23,646 cochons.

Le ministre fait remarquer au gouverneur et à l'intendant que les habitants semblent s'adonner plus à l'élevage des chevaux que des bestiaux; ''cela a l'effet, dit-il, de leur faire abandonner l'usage des raquettes, leur enlève la vigueur qu'avaient autrefois leurs pères". Il charge Beauharnais et Hocquart d'examiner s'il ne conviendrait pas d'imposer un droit annuel d'un minot de blé par cheval (4). Ceux-ci répondent que le pays peut certainement nourrir un plus grand nombre de bêtes à cornes; ce qui empêche les habitants d'en élever davantage, c'est le manque de bras pour faire les semences et les récoltes, c'est surtout le bas prix qu'ils retirent de la vente de leurs bestiaux. La viande ne vaut que trois sous et six deniers la livre et une paire de bœufs se vend de 120 à 140 livres. Quant aux chevaux les habitants ne peuvent s'en passer, ils en ont besoin pour transporter le bois de chauffage, faire leurs labours et les travaux des champs; s'il y en a trop dans la colonie, le moyen le plus pratique d'en diminuer le nombre, c'est de les vendre dans

L'Islet, Les Aulnays, St-Denis 239 Varennes 272

Grand et Petit Kamouraska 320 Boucherville 1,027

La Bouteillerie 302 Chambly, Cournoyer, St-Denis 152

Isiet du Portage, Rivière-du-Loup, L'Isle Prairie de la Madeleine, St-Lambert, Sault

Verte, Rivière des Trois-Pistoles, St- Ste-Marie 1 .290

Barnabe ou Rimouski 227 Châteauguay, Isle Perrot, Isle St-Paul, Isle

aux Hérons 345

Total 42,701

(4)— 8,001 à Québec, 808 à Trois-Rivières, 4,000 à Montréal et 42,200 dans les paroisses rurales. Recencement du Canada 1870-71. Vol. IV, p. 61.

(1) — Lettres de la Mère Duplessis de Ste-Hélène, Revue canadienne Tom. XII, p. 187. Hocquart au Ministre, 3 octobre, 1733, A.C.C.G., Vol. 60, Fol. 37.

(2) — D'après le mémoire déjà cité page 33, et dont un résumé se trouve dans le rapport de 1905 sur les archives canadiennes. Vol. 1er, p. 460, il y avait à la Louisiane en 1756, une population de 4,000 âmes, composée en grande partie de Canadiens venus de Québec par l'Ohio et Détroit.

— Le fort Pontchartrain ou Détroit compte en 1750 une population de 400 habitants. A. C. Série G. Recensement du Canada, 1685, 1750. Vol. 461.

(3) — Recensement du Canada, 1870-71, Vol. IV.

(4)— 22 mai 1741, A. C, Reg. Dép. Canada, Vol. 55, Fol. 537J^.

les Iles et de construire des va'sseaux capables de les y transporter. Les habitants du pays sont naturellement indépendants et n'accepteront pas la levée d'un minot de blé par cheval (1).

Sur ces observations, le ministre renonce à son projet tout en exhortant le gouverneur et l'intendant à diriger leurs efforts dans le but de diminuer le nombre des chevaux et augmenter celui des bestiaux (2).

Les années de disette reviennent souvent: en 1716, la sécheresse et les feux de forêts font de grands ravages, les racines des arbres sont brûlées jusqu'à deux pieds dans la terre, écrit Vaudreuil (3).

En 1720, ce sont les chenilles qui dévorent les blés à peine levés. Les années 1736 et 1737 ont des hivers trop longs. On ne peut faire les semences que très tard; la récolte est si pauvre à l'automne de 1737 que l'intendant demande des farines de France, pour le printemps suivant. (4) Nouvelle apparition des chenilles en 1743; elles anéantissent les récoltes et la disette est extrême. Beauharnais et Hocquart écrivent à l'automne de 1744 (5) : ''L'événement a justifié les craintes que nous eûmes l'année dernière de l'extrême modicité des récoltes, ce n'a été qu'avec des peines infinies que nous avons pourvu aux nécessités publiques. Nous avons épuisé toutes nos ressources; celles que nous avons trouvées chez les habitants ont été les principales et les plus efficaces ... ; le peuple a vécu misérablement ; plus de la moitié des habitants de la campagne se sont passés de pain depuis le printemps jusqu'aux récoltes. Ils ont vécu par leurs industries: la pêche, la chasse, les herbes, le laitage, personne n'a péri de faim".

Heureusement que dans les bonnes années la terre produit abondamment toutes sortes de denrées; on s'emploie à lui faire donner tout le rendement possible; les terres neuves surtout rapportent beaucoup; aussi les défrichements agrandissent considérablement, les seigneuries se peuplent, de nouvelles paroisses s'organisent chaque année.

Nouvelles seigneuries.

Bientôt les anciennes seigneuries ne suffisant plus au développement de la population, il faut en ouvrir de nouvelles. L'arrêt de 1711 a eu bon effet (6). Il est vrai que l'on ne se presse pas de réunir au domaine les seigneuries non habitées parce que ce n'est pas toujours facile de se rendre compte de l'état de leur développement. On se montre plus sévère pour les censitaires qui ne tiennent pas feu et lieu. Beauharnois et Hocquart écrivent au ministre (7) : ''A l'égard des concessions accordées par les seigneurs aux habitants, M. Hocquart s'est conformé jusqu'à présent à l'arrêt du 16 juillet 1711, et a prononcé depuis qu'il est en Canada, la réunion de plus de deux cents concessions aux domaines

(1) — Beauharnois et Hocquart, au Ministre 8 octobre, 1731, A. C, C. G., Can. Vol. 54, fol. 106.

(2)— 29 avril, 1732, A. C. Reg. Dép. Vol. 57, fol. 682>^.

(3)— 14 octobre 1716, A.C.C.G., Vol. 35, Fol. 27.

(4)— Hocquart au Ministre 30 octobre 1737. A.C.C.G., Vol. 67, fol. 76^.

(5)— 12 octobre A.C.C.G., Vol. 81.

(6) — Voir chap. V, page 35.

(7)— 3 octobre, 1731, A.C.C.G., Canada, Vol. 54, Fol. 40.

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des seigneurs, faute par les concessionnaires d'y avoir tenu feu et lieu. Il a cependant pris sur lui de donner un délai de six mois ou d'un an à ces concessionnaires pour leur ôter tout sujet de plainte avant d'en venir à la réunion. Ce délai a mis plusieurs en règle et les a engagés à établir leur terre pour les mettre à couvert de la peine portée par l'arrêt du conseil d'Etat du mois de juillet 1711".

On commence, en 1729 à faire de nouvelles concessions et le premier concessionnaire est le gouverneur lui-même M. de Beauharnois qui conjointement avec M. de Beaumont, reçoit la seigneurie de Beauharnois ou Ville-Chauve. En 1730, le seigneur abbé Lepage, de St-Claire voit son domaine de Terrebonne considérablement agrandi par deux augmentations. En 1731, la seigneurie d'Argenteuil est concédée à la veuve d'Ailleboust et celle de Rigaud aux sieurs Cavagnal et Rigaud de Vaudreuil. Pierre Lestage, reçoit une augmentation derrière Berthier (en haut).

De 1733 à 1739, on fait une grande distribution de fiefs sur le Richelieu, du bassin de Chambly, jusqu'à la frontière américaine; les nouveaux seigneurs sont les sieurs Sabrevois de Bleury,Chavoy de Noyan, Foucault, Lafontaine, de Bellecour, Chaussegros de Léry, Denis de la Ronde, de Beaujeu, dont les domaines sont situés de chaque côté de la rivière. Les sieurs Daine, de Lusignan, Pean de Livaudière, de la Gauchetière, de St- Vincent, Pecaudy de Contrecœur, Legardeur de Beauvais, Pierre Raimbault, Daigneur de Douville, Louis et Joseph Rocbert, reçoivent des concessions sur les bords du lac Champlain.

Mais ces concessionnaires, presque tous officiers dans l'armée ou fonctionnaires du gouvernement, s'occupent peu de leurs seigneuries et en 1741, alors que quatre nouvelles paroisses, St-Denis, St-Antoine, St-Charles, St-Mathias, sont établies sur le Richelieu, au nord du bassin de Chambly, on s'aperçoit que toute la partie sud est inoccupée. Les fiefs précédemments concédés sont aussitôt réunis au domaine du roi. Cependant en 1743, 1744- et 1750, de Beaujeu, de Noyan, Sabrevois de Bleury, Foucault, Pean de Livaudière et Guillaume Estèbe reçoivent de nouveaux titres. Toutes ces seigneuries végéteront et seront finalement ravagées par l'invasion anglaise en 1759 et en 1760. Les premiers établissements durables y seront faits par les Loyalistes, après la conquête.

Beauharnois et Hocquart ont plus de succès sur la rivière Chaudière, au sud de Québec. Le 23 septembre 1736, ils concédaient à chacun des sieurs Thomas Jacques Taschereau, Frs Pierre Rigaud de Vaudreuil et Joseph Fleury de la Gorgendière, trois lieues de front sur deux lieues de chaque côté de la rivière à prendre depuis l'Islet au Sapin, en remontant vers le sud. Le lendemain, le 24 septembre, deux autres seigneuries étaient accordées au bout de celles-ci; l'une à Dame Thérèse de la Lande Gayon, veuve de François Aubert, l'autre à Gabriel Aubin de l'Isle. L'année suivante 1737, Etienne Cugnet, recevait la concession de tout le terrain qui n'était pas encore occupé entre la seigneurie de Lauzon et celle de sieur Taschereau, sur la rive gauche de la rivière Chaudière et Gilles Rageot obtenait la seigneurie de Beaurivage, sur la rivière du même nom.

La nouvelle Beauce, (la seigneurie de la Gorgendière), vit bientôt arriver ses premiers colons qui venaient presque tous de la côte de Beaupré et de l'Ile d'Orléans. En 1737, la première paroisse, St-Joseph y est érigée; au recensement de 1739, la Nouvelle-Beauce compte déjà 239 habitants et 779 arpents de terre en culture; en 1745, une seconde paroisse, Ste-Marie, est érigée dans la seigneurie du sieur Taschereau. Dès 1736, un bon chemin avait été ouvert de Lé vis à la seigneurie de Ste-Marie (1).

Les autres concessions de 173 Jf. à 175I{. sont en haut de Montréal la nouvelle Longueuil, à l'ouest de Soulanges, au sieur Lemoine de Longueuil (^754)> une augmentation de la seigneurie de St-Sulpice au lac des deux Montagnes {1735) La Salle derrière Chateauguay, au sieur Leber de Senneville {1750).

Entre Montréal et Québec sur la rive nord, le nouveau fief de Tonnancourt ou Pointe-du-Lac uni à Norman ville {1734) au sieur René Godfroy; une augmentation de Berthier, au sieur Pierre Lestage; une augmentation de la Valtrie, au sieur de la Valtrie; St-Maurice, derrière Trois-Rivières, à la compagnie des Forges de Saint-Maurice et St-Etienne qui prolonge Saint-Maurice, au sieur Etienne Cuguet; d'Ailleboust {1738) dans la profondeur de Lanoraye, au sieur d'Ailleboust d'Argenteuil; deux augmentations {1739-174-1) de Lanoraye et d' Autray, au sieur J. B. Neveu Dusablé; une augmentation (i7SP) derrière le fief Bruno, au sieur Louis Adrien Dandonneau; Bourg-Louis {1741) derrière Neuville, au sieur Louis Fornel Ramesay; en troisième ligne {174-2) une augmentation dans la profondeur de Berthier à Geneviève de Ramesay; une augmentation de Maskinongé {1750) à Charles Tarieu de la Naudière; une augmentation de Gatineau {1753) à Délie Gatineau-Duplessis, enfin Perthuis derrière Portneuf, au sieur Joseph Perthuis.

Sur la rive sud. Des plaines {1737) sur le fleuve entre Tilly et Bonsecours, à Délie Charlotte LeGardeur; Gaspé {1738) derrière Tilly, à Délie Angélique LeGardeur, veuve de Aubert de Gaspé; une augmentation de St-Jean-Deschaillons {1752) au sieur Roch de St-Ours. Courval, {1754) derrière la Baie-St- Antoine, au sieur Cressé; Deguire {1751) derrière St-François, au sieur Deguire dit Desrosiers; St-Hyacinthe {1748) au sieur Rigaud de Vaudreuil; St-Armand {174-8) sur la baie de Missisquoi.

En bas de Québec, sur la rive nord aucune concession nouvelle; sur la rive sud, Mont-à- Peine {174-9) augmentation de la Martinière, au sieur Antoine Berment de la Martinière; Livaudière {1744) derrière Vincennes, au sieur Jacques Pean de la Livaudière, et St-Gervais, {1752) derrière Livaudière au sieur Michel Jean Hugues Pean; une augmentation de la Rivière-Ouelle, {1750) à Dame Geneviève Ramesay, veuve Boishébert; Rioux, {1751), entre Trois-Pistoles et le Bic, au sieur Nicolas Rioux; St-Barnabé {1751) entre Rimouski et Lessard, au sieur Pierre Lepage de St-Barnabé.

(1) — Histoire de la seigneurie de Lauzon, Edm. Roy, Vol. II, ch. XII.

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Les nouvelles paroisses fondées de 1722 à 1760 sont en remontant le fleuve sur la rive sud: Kamouraska (1727) (1)* St-Roch-des- Aulnaies (1735)*, St-Pierre-du-Sud (1748), St-François-de-la-rivière-du- Sud(1727), *Berthier, Bellechasse, (1728),St-Charles-de-la-rivière-Boyer (1749),St-Joseph-de-Beauce (1738), Ste-Marie-de-Beauce (1745), Saint- Michel d'Yamaska (1727), sur la rivière Richelieu, St-Denis, St- Antoine, St-Charles (1741), St-Joseph-de-Chambly, (1746), *St-Jean-des-Chaillons (1741), St-Pierre-les-Becquets (1735). St-Constant (1752), et Saint-Philippe (1757) dans la seigneurie de la Prairie-de-la-Madeleine; Chateauguay (1736). Sur la rive nord; Les Eboulements^ (1732), Ile-aux-Coudres (1750), *La Petite-Rivière (1734), Ste-Geneviève-de-Batiscan (1728), La Pointe-du-Lac (1742), *Berthier-enhaut (1727), *Terrebonne (1727), *Lanoraie (1735), St-Vincent-de- Paul (1744), Ste-Rose dans l'Ile-Jésus (1745), le Sault-au-Récollet (1736), Ste-Geneviève dans l'Ile-de-Montréal (1758), La Longue- Pointe (1724), *Chateauguay (1736) et les (1752) Cèdres dans la seigneurie de Soulanges,

Confection des routes

En même temps que les paroisses s'organisent, les chemins qui doivent établir des liens de communication entre ces différents centres, s'ouvrent. Entre les années 1709 et 1713, le grand-voyer Robineau de Bécancourt avait fait le tracé du chemin du roi sur la rive sud du St-Laurent entre Québec et la Grande-Anse (Ste-Anne-de-la-Pocatière) et sur la rive nord entre Québec et Montréal; il dressait procès- verbal de ce tracé dans chacune des seigneuries et chaque habitant devait faire la partie du chemin qui traversait sa terre, les ponts devaient être construits à la corvée par tous les habitants de la seigneurie sous la direction des capitaines de milice. (2).

Mais les habitants d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, n'aimaient pas les corvées et malgré les ordonnances des intendants les routes restaient à peine ébauchées, dans un état impraticable. Sous la direction de Lanouiller de Boisclerc, on se mit sérieusement à l'œuvre et en 1733, une route carossable est ouverte sur la rive gauche du fleuve entre Québec et Montréal et on peut faire le trajet d'une ville à l'autre en quatre jours, avec un seul cheval (3). "Les rives du St-Laurent sont bien habitées, on dirait un village continu commençant à Montréal et finissante Québec, dit Kalm (4). La vue est très belle surtout lorsque la rivière court en droite ligne l'espace quelques milles; alors les habitations paraissent plus rapprochées les unes des autres et offrent

(1) — La date inscrite est celle de l'année où s'ouvrent les registres de l'état civil. L'astérique ajouté aux noms de quelques paroisses indique que les limites de leur étendue respective avaient été fixées par l'édit de 1722.

(2) — Edits et Ordonnances. Vol. III, pp. 410, et seq.

(3)— Lanouiller de Boisclair au Ministre A.C.C.G., Vol. 60, Fol. 378.

(4) — Voyagede Kalm en Amérique, 1749, Mémoires de la Soc. Historique de Montréal, Sème livraison, p. 61.

davantage l'aspect d'un village bâti sur une seule rue se prolongeant indéfiniment".

Le paysan canadien

En général l'habitant vit avec aisance. Montcalm le remarque en mettant le pied sur le sol canadien. "La côte, dit-il depuis l'endroit où j'ai débarqué (St-Joachim) m'a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur" (1). Franquet renchérit; étant à Lavaltrie, un dimanche, il assiste à la grand'messe "en avant du portail de l'église, dit-il, étaient plusieurs chevaux attachés à des piquets équarris. Curieux de savoir à qui ces chevaux appartenaient, on répondit qu'ils étaient aux fistons des paroisses, que chacun d'eux y entretenaient son piquet, qu'on nommait tels les jeunes qui, dans leur accoutrement, portaient une bourse aux cheveux, un chapeau brodé, une chemise à manchettes et des mitasses aux jambes et avaient dans cette équipage le droit de conduire en croupe leurs fiancées à l'église" (2). Peu économe le canadien travaille sans amasser du bien. Tout de même c'est une race forte qui grandit sur les bords du St-Laurent. "Les Canadiens, dit Hocquart, sont généralement grands, bien faits, d'un tempérament vigoureux, la nécessité les a rendus industrieux de génération en génération, les habitants font eux-mêmes la plupart des outils et des ustensils de labour, bâtissent leurs maisons, leurs granges, etc. Ils sont intéressés, vindicatifs, sujets à l'ivrognerie, font un grand usage d'eau-de-vie, passent pour n'être pas véridiques" (3).

Kalm trouve les femmes canadiennes "jolies, bien élevées et vertueuses; elles ont, dit-il, un laisser-aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur" (4). Hocquart note "qu'elles sont spirituelles, ce qui leur donne de la supériorité sur les hommes dans presque tous les états. Toutes aiment la parure et il n'y a pas de distinction de ce côté là entre la femme d'un petit bourgeois et celle d'un gentilhomme et d'un officier" (5).

Franquet fait une remarque qui garde encore son caractère d'actualité. "Une jeune fille instruite, dit-il, fait la demoiselle, elle est maniérée, elle veut prendre un établissement à la ville; il lui faut un négociant et elle regarde au-dessous d'elle l'état dans lequel elle est née, mon avis serait d'obliger les enfants à se contenter de l'instruction de leur curé pour la religion et de ne prendre aucuns principes qui les détournent du travail de leur père. Par ce moyen les habitations augmenteront au lieu de diminuer et la culture des terres se poussera avec plus de vigueur." (6)^

(1) — Journal de Montcalm, p. 63.

(2) — Voyages et mémoires de Franquet sur le Canada, p. 26.

(3) — Hocquart au ministre Vol. 67, fol. 76, cité par Jos. Marmette dans le rapport sur les archives canadiennes de 1886. p. XXXIV. (4) — Kalm, op. c. pp. 42-43.

(5)— Loc. cit. p. XXXV.

(6) — Franquet. Loc. cit. pp. 7 et 8.

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Vinstruction

Ce passage de Franquet nous montre que l'instruction en général était déjà assez répandue, non seulement dans les villes mais même dans les campagnes. Quelques paroisses possédaient des couvents dirigés par les sœurs de la Congrégation; bon nombre de jeunes filles de la campagne faisaient quelques années de pensionnat chez les Ursulines de Québec et des Trois-Rivières et chez les Religieuses de l'Hôpital Général à Québec, tandis que les jeunes gens suivaient les cours du Petit Séminaire ou du collège des Jésuites à Québec, du Séminaire des Sulpiciensà Montréa', et du collège des Récollets aux Trois-Rivières. Il est certain qu'il n'y avait pas dans les campagnes d'établissements d'enseignement secondaire pour l'instruction des garçons. Du moins y avait-il un système quelconque d'enseignement primaire ? ''Nous pouvons affirmer, écrit Mgr Amédée Gosselin (1), qu'il y avait des écoles ou du moins des maîtres d'écoles dans les paroisses au XVIIème et auXVIIIème siècle et en bien plus grand nombre qu'on ne l'a cru pendant longtemps".

Sans doute ces écoles de campagne étaient clairsemées, les colons étant trop pauvres pour se payer le luxe d'une maison d'éducation dans chaque établissement, mais tout de même, dans les endroits où les écoles faisaient défaut, il se trouvait des instituteurs ambulants qui allaient de famille en famille et enseignaient à lire et à écrire aux enfants. Si l'on veut une preuve de cet avancé on n'a qu'à consulter les vieux papiers, on y constatera avec un peu d'étonnement peut-être qu'une grande proportion non seulement des femmes mais aussi des hommes, parmi les premières générations canadiennes, savaient signer leur nom (2).

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