ILES CAROLINES
Au commencement du dix-huitième siècle, des jésuites de Manille entreprirent de convertir les indigènes' des îles Carolines. Leur tentative échoua. Dès 1733, ils cessaient tout effort. Depuis cette époque l'Espagne n'avait rien fait qui pût justifier ses prétentions à la possession de ces îles. Elle les revendiquait cependant. Son titre le plus sérieux était la fameuse bulle du pape Alexandre VI de 1494, qui partageait la terre entière, découverte ou non, entre les seules puissances maritimes et coloniales de l'époque, l'Espagne et le Portugal. Au dix-neuvième siècle, un pareil argument pouvait difficilement être jugé valable.
Après 1850, des missionnaires protestants américains s'établirent dans les îles Carolines. Ils réussirent non seulement à introduire la religion chrétienne dans la partie orientale de
l'archipel, mais encore à y fonder des écoles, une infirmerie et d'autres établissements philanthropiques.
En 1875, le consul espagnol de Hong-Kong voulut établir des douanes dans les Carolines, afin de prouver la souveraineté de l'Espagne. L'Allemagne et l'Angleterre protestèrent : ces îles avaient été libres jusqu'alors, aucun traité n'en avait reconnu la possession à l'Espagne, jamais cette puissance n'y avait exercé la souveraineté effective, etc.
En 1881, une mission catholique allemande ayant voulu s'établir aux Carolines, le pape refusa son autorisation, car il réservait ces îles aux missions espagnoles. A Berlin, on considéra qu'il était urgent de délimiter les possessions des différentes puissances dans cette partie de TOcéanie.
Sur de nouvelles réclamations, le président du conseil espagnol répondit cette fois avec précision que l'Espagne n'avait jamais eu l'intention d'exercer sa souveraineté sur les îles Carolines.
Pour l'Allemagne, les Carolines avaient pris de l'importance dès que son commerce s'était développé dans les mers du Sud. En 1884, le consul général allemand à Apia , D1 Stribel, attira- de nouveau l'attention de son gouvernement sur cet archipel. Il rappela les difficultés opposées en 1883 par les Anglais au commerce des sujets de l'Empire et demanda qu'un navire de guerre fût envoyé aux Carolines. A la fin de 1884, le gouvernement de Berlin commença à négocier activement. Mais en Espagne on manifestait une grande animosité contre l'Allemagne. Une rupture semblait inévitable. Le ministère Canovas del Castillo, sentant son pouvoir ébranlé, cherchait un dérivatif aux difficultés intérieures. Il crut l'avoir trouvé dans la question des Carolines; il résolut de devancer les Allemands, d'occuper les îles et de regagner ainsi la popularité perdue. Une campagne de presse habilement menée surexcita l'opinion publique et provoqua, tant à Madrid qu'en province, des manifestations hostiles à l'Empire allemand. Lorsque, le 6 août 1885, l'Allemagne communiqua officiellement ses projets d'annexion à l'Espagne, le cabinet
Canovas prétendit qu'un gouverneur des Garolines avait été nommé dès le 25 juillet. L'Allemagne répondit qu'elle était prête à examiner les droits de l'Espagne et que dans le cas où les deux puissances ne pourraient arriver à un accord, l'Empire était disposé à soumettre la question à un arbitrage.
Pendant ce temps l'excitation redoublait dans la péninsule. D'un instant à l'autre elle pouvait forcer la main au gouvernement, qui, effrayé, dut même agir militairement pour contenir l'exaltation des provinces.
Conformément aux ordres du cabinet de Madrid, un vaisseau de guerre aborda le 21 août à l'île Yap. Le gouverneur désigné y arriva quelques jours plus tard et fut suivi de quelques missionnaires. Personne n'avait rempli les formalités de prise de possession. La canonnière allemande Iltis arriva à son tour. Dès le 25 août, son commandant hissa le drapeau allemand et proclama le protectorat de l'Allemagne sur les îles comprises entre l'équateur et le 11° de latitude nord d'une part, entre les 133° et 164° de longitude est d'autre part. Le gouverneur espagnol protesta, mais se vit obligé de retourner à Manille.
Le 12 septembre, la canonnière allemande Albatros hissa le drapeau allemand sur plusieurs îles des Garolines orientales. De son côté, un vaisseau espagnol prenait possession des îles Palau.
Lorsque, le 4 septembre, on connut à Madrid les événements de l'île Yap, il se produisit une véritable émeute. L'écusson de l'ambassade d'Allemagne fut arraché, la foule poussa des cris de guerre, mais la cour, qui commençait à devenir favorable à l'idée d'un arbitrage, persista à vouloir régler l'affaire pacifiquement, malgré les efforts contraires de l'opinion publique, des ministres et des milieux militaires. Quant à l'Allemagne, elle déclara qu'elle aurait évité l'affaire de l'île Yap si elle avait connu plus tôt les intentions de l'Espagne, mais l'absence de câble télégraphique ne lui avait pas permis d'envoyer en temps utile les ordre nécessaires à ses vaisseaux de guerre.
Le 10 septembre, l'Espagne promit d'accorder dans les Carolines la plus complète liberté de commerce si l'Allemagne renonçait à y établir son protectorat. Au conseil des ministres espagnol, lorsque la question de l'arbitrage fut posée, le ministre Pidal déclara que le parti catholique n'admettrait que l'arbitrage du pape. Cette proposition ne déplut pas à l'Allemagne, qui la fit sienne au moment où l'Angleterre rappelait qu'en 1876 l'Espagne avait déclaré n'avoir pas de vues sur les Carolines.
L'arbitrage du pape fut accepté par l'Espagne le 21 septembre 1885 et dès le 22 octobre le pape rendait une sentence dont les points les plus importants furent les suivants :
1° Souveraineté de l'Espagne sur les iles Carolines et Palau ;
2° Liberté de commerce accordée à l'Allemagne dans ces îles, et autorisation pour cette puissance d'y établir un dépôt de charbon et une station navale.
Le 14-1 G novembre, l'Allemagne et l'Espagne acceptèrent la sentence du pape et signèrent le 14 décembre 1885 une convention définitive conforme à ses conclusions.
Enfin, le 30 juin 1899, à la suite de ses revers à Cuba et aux Philippines, l'Espagne se décida à vendre les Carolines à l'Allemagne, ainsi que les îles Palau ou Pelew et les îles Mariannes, à l'exception de la plus méridionale de ces dernières, l'ile Guan, antérieurement cédée aux États-Unis.