‹ La colonisation et les colonies allemandes;Chapitre 2 sur 184 · LES PRÉLIMINAIRES DE LA COLONISATION · texte numérisé non relu

LES PRÉLIMINAIRES DE LA COLONISATION

L Influence des souvenirs historiques : la Hanse, le Grand Electeur. — II. Les écrivains coloniaux allemands de 1848 à 1870. — III. L'action coloniale de 1870 à 1884 : l'esprit colonial allemand.

Dès que l'empire actuel d'Allemagne fut fondé, il se dessina dans le nouvel État un mouvement de plus en plus fort en faveur de la colonisation. Avant d'aboutir à une réalisation pratique de ses tendances, ce mouvement mit en œuvre des moyens d'action différents dont les plus importants furent : d'abord le rappel de lointaines origines auxquelles on voulait rattacher l'œuvre projetée, ensuite l'interprétation des idées de certains écrivains qui, entre le congrès de Francfort et 1870, avaient préconisé la colonisation ou s'y étaient montrés favorables, enfin et surtout, l'intense agitation qui se produisit en Allemagne après 1870 en faveur des idées d'expansion lointaine.

Nous étudierons successivement ces trois facteurs.

Les historiens de la colonisation allemande ont une tendance à présenter l'œuvre moderne comme une reprise, sinon même comme une continuation des traditions d'un passé déjà

glorieux. D'après cette tendance, cette colonisation qui nous apparaît comme essentiellement récente, sans attache dans le passé, serait au contraire la suite logique d'un mouvement qui remonterait jusqu'au moyen âge, c'est-à-dire jusqu'aux institutions hanséatiques, qui se serait ensuite manifesté par les tentatives du Grand Électeur, et, après l'échec de cellesci, par le développement de colonies spontanées dans le Nouveau Monde et en Russie pour aboutir enfin à la colonisation officielle actuelle. Cette conception est chère aux Allemands pénétrés d'une façon excessive des destinées du germanisme, mais elle apparaît peu exacte dès le premier examen, et construite entièrement pour flatter l'orgueil national et ainsi faire de lui un agent de propagation des nouvelles idées. Les historiens coloniaux qui répandirent cette théorie firent preuve d'une grande habileté, car ils atteignirent leur but par deux voies très différentes : d'une part, dans les sphères gouvernementales, ils présentèrent la colonisation comme une œuvre dynastique déjà entreprise par les Hohenzollern, et déjà commencée précisément par le Grand Électeur, c'est-à-dire par le précurseur qui avait préparé toutes les voies, et dont il importait d'achever tous les travaux; d'autre part, dans les milieux populaires, ils agirent par les souvenirs de la Hanse, par les statistiques d'émigration, par le tableau du développement des colonies spontanées, pour prouver que le peuple allemand, essentiellement commerçant et colonisateur, devait avoir enfin ses propres colonies, et ne plus émigrer pour le plus grand profit des nations chez lesquelles les émigrants s'établissaient.

Cependant, en présentant l'action successive ou simultanée de ces différents éléments comme une action coloniale suivie et coordonnée, traditionnelle et historique, les écrivains coloniaux commirent une erreur plus ou moins consciente, mais certainement très grande. Un peuple peut être commerçant, et fonder une association commerciale telle que fut la Hanse, sans que lui soit imposée comme conséquence nécessaire de son activité mercantile l'obligation de fonder de véritables

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colonies : les Grecs clans la Méditerranée (Phanar de Gonstantinople, de Smyrne, etc.), offrent des exemples typiques. De même, un peuple peut être colonisateur, sans qu'il lui soit nécessaire de coloniser dans ses propres possessions et sans qu'il éprouve le besoin d'acquérir pour lui-même des territoires où il agirait en souverain : les Allemands ont ainsi peuplé des contrées entières des Etats-Unis et des villages de la Russie.

Le commerce et l'émigration constituent d'importants facteurs de colonisation, mais si dans beaucoup de cas ils aident à jeter les premiers fondements d'une colonie, l'œuvre qu'ils auront commencée ne sera complète que lorsqu'il y aura intervention de souverain, et surtout lorsque cette intervention se manifestera par une action durable, par une série ininterrompue d'actes de souveraineté. Le plus important de ces actes est la prise de possession officielle de territoires éloignés de la métropole, inoccupés ou habités par des individus d'autre race ou d'autre civilisation; c'est le point de départ de la colonisation réelle, qui sera complète lorsque le souverain aura introduit dans le territoire acquis une administration effective, expression d'une occupation définitive et incontestée.

C'est ainsi que procédèrent dès le seizième siècle l'Espagne, le Portugal, la France et l'Angleterre, et c'est ce que le Grand Electeur tenta de réaliser; mais, ainsi que nous le verrons plus loin, son œuvre ne pouvait être qu'éphémère, et apparaît plutôt comme un souvenir que comme une origine. Vouloir édifier sur ce souvenir une histoire de la colonisation allemande à mettre en parallèle avec l'histoire de la colonisation espagnole, française ou anglaise est une prétention exorbitante, conçue par les chauvins allemands de la génération de 1870. Quant à la Hanse, elle se présente comme une association commerciale, tout au plus comme une confédération de villes; rien en elle ne rappelle les origines d'une colonisation; elle fut uniquement un puissant organisme créé en vue du commerce. Un bref historique de l'œuvre de la Hanse et de

celle du Grand Électeur permettront au surplus de donner à ces origines leur juste valeur.

En vieil allemand, le mot Hanse signifie association, réunion dans un but commun. Dans les différentes villes d'Allemagne et aussi dans d'autres pays, des Hanses se fondèrent. C'était à l'époque où les routes étaient peu sûres, où les châteaux féodaux étaient souvent des repaires, et où le» commerçants se voyaient dans la nécessité de s'unir pour opposer la force à la force.

La Hanse prit naissance dans les villes de l'Allemagne du Nord; l'un de ses centres d'action était Wisby, dans l'île de Gotland, qui était par sa situation le nœud de toutes les relations commerciales entre les villes allemandes et Scandinaves de l'Europe occidentale et orientale. La Hanse commença à se former dès 1210, mais c'est seulement de 1330 que l'histoire mentionne pour la première fois les villes hanséatiques {Hansdsiadte) . Bientôt la Hanse devint si puissante qu'elle put soutenir des guerres et que princes et rois recherchèrent son alliance.

Progressivement, la Hanse étendit son action sur toute l'Europe, surtout sur l'Espagne, le Portugal, la Norvège, la Suède, le Danemark et la Russie; mais au cours des guerres religieuses, et surtout de la guerre de Trente ans, les rapports entre les différentes villes de l'Union hanséatique se troublèrent profondément et la Hanse disparut après le traité de Westphalie.

En 1669, on tenta de la reconstituer, mais, en dehors des trois villes libres de Brème, Hambourg et Lubeck, seules Brunswick, Dantzig et Cologne se firent représentera rassemblée générale qui se réunit à cette date. Les conférences n'eurent aucun résultat et lorsque les délégués se séparèrent, la Hanse était définitivement morte. Hambourg, Brème et Lubeck restèrent les seules villes libres hanséatiques et c'est avec ce titre qu'elles furent incorporées à l'empire d'Allemagne.

L'activité de la Hanse au temps de sa prospérité fut con-

sidérable et donna lieu à un trafic animé et fructueux; nul doute qu'elle n'ait ainsi contribué à développer chez les Allemands les aptitudes au commerce maritime et à les pousser à étendre leurs relations jusque dans les pays les plus lointains. Mais, considérée en elle-même, la Hanse n'est nullement une institution nationale exclusivement allemande, et, en second lieu, elle apparaît moins comme une création du droit des gens que comme une simple association de marchands, ayant pris à la vérité une extension prodigieuse. Pour bien la comprendre, il faut tenir compte des circonstances dans lesquelles elle s'est formée et développée. Les mers septentrionales de l'Europe, et notamment la Baltique, ont toujours eu, au point de vue du commerce maritime, de grandes analogies avec la Méditerranée; la configuration des côtes est, en effet, dans ces deux mers fermées et relativement peu étendues, très propre à la navigation de grand cabotage; or, dans cette navigation, les pays riverains suffisent largement à alimenter le trafic, et il s'agit, pour les marchands qui le dirigent, non de chercher de lointains débouchés, mais simplement de multiplier le nombre de leurs relations et de leurs comptoirs. Au moyen âge, les Vénitiens, les Génois clans la Méditerranée, la Hanse dans la Baltique et la mer du Nord, n'eurent pas d'autre objectif, et tout leur effort colonial se borna à s'assurer des points, des comptoirs qui puissent leur servir d'entrepôts ou de ports de commerce. Ces marchands, malgré leur richesse et la sagesse de leurs institutions, n'avaient pas la puissance voulue pour donner l'effort continu et considérable qu'exige la colonisation, puissance qu'on pouvait attendre seulement des souverains tels que les rois de France, d'Espagne ou d'Angleterre, car ceux-ci avaient pour eux la force due à l'unité territoriale et nationale déjà réalisée, et leur idéal était plus haut que celui de marchands surtout préoccupés de la bonne vente de leurs produits, et pour lesquels la colonisation n'est ni nécessaire ni possible comme elle l'est à tout un peuple.

Fondée pour assurer l'extension et la sécurité du commerce

des mers septentrionales, la Hanse disparut, non seulement à cause des troubles de la guerre de Trente ans, mais aussi et simplement parce qu'une civilisation plus moderne et les transformations économiques survenues la condamnaient. Elle témoigne de la haute antiquité de l'esprit d'entreprise commerciale chez les Allemands, mais entre elle et la colonisation moderne, il n'existe aucun lien direct ou lointain.

Les entreprises du Grand Electeur constituent au contraire de véritable tentatives de colonisation, inspirées par l'exemple des nations voisines.

Aux quinzième et seizième siècles, les Espagnols et les Portugais furent de grands colonisateurs. A la suite de la découverte de l'Amérique et de la route du cap de lionne- Espérance leur pouvoir s'exerçait sur les deux hémisphères. Sans autres concurrents sérieux, ils obtinrent facilement en 1 494, du pape Alexandre VI, que celui-ci partageât entre eux le monde découvert et à découvrir. Une suprématie constituée sous cette forme ne pouvait évidemment pas subsister. Dès le seizième siècle, les Espagnols et les Portugais durent compter avec les Français et les Anglais, puis avec les Hollandais, les Suédois et les Danois.

Pendant que ces nations luttaient entre elles pour la prépondérance sur mer et aux colonies, l'Allemagne restait à l'écart. Elle y était contrainte par son morcellement en une foule de petites principautés indépendantes, incapables d'un effort colonial. Un seul de ces petits États, celui de Brandebourg, se crut assez fort, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, pour espérer réussir dans les lointaines aventures. Encore cette tentative devait-elle être éphémère. La misère où la guerre de Trente ans avait plongé le Brandebourg semblait interdire au Grand Électeur des entreprises aussi périlleuses que celles d'outre-mer. Ce prince, devançant les temps, crut au contraire se relever des désastres de la guerre en procurant à ses sujets les avantages du commerce colonial. Il fit, en se proposant cet objectif, les plus grands efforts pour acquérir la Poméranie et les bouches de l'Oder.

Son désir sur ce point fut déçu et cependant il n'hésita pas à tenter la fortune dans les pays lointains. Il prit à son service l'amiral Gysels van Lier, précédemment à la tête de la flotte hollandaise des Indes orientales. Le Grand Électeur établit dès 1647, sur les propositions et les conseils de Gysels van Lier, le plan audacieux d une compagnie brandebourgeoise des Indes orientales. Simultanément, le Grand Electeur accorda une charte (Freibrief) à la nouvelle compagnie et négocia avec le Danemark pour obtenir une réduction des droits levés sur les navires qui passaient dans le Sund.

Pendant cinq ans, les efforts du prince restèrent inutiles. Les villes de la Hanse étaient tièdes et les propres sujets de TÉlecteur se montraient peu disposés à tenter l'entreprise. La compagnie n'exista donc d'abord que sur le papier. Mais le Grand Électeur ne perdit pas courage et il revint quelques années plus tard à ses idées coloniales.

Lorsque la guerre avec la Suède éclata en 1(37 5, l'armateur Benjamin Raule, échevin de Middelbourg, en Hollande, proposa au Grand Électeur de courir sus aux navires suédois avec dix frégates battant pavillon branclebourgeois. Il demandait pour atteindre ce but une lettre de course émanant du prince, ainsi que la protection de ce dernier contre les États généraux, dont on pouvait redouter l'hostilité. Le Grand Électeur accepta et les entreprises de Raule eurent du succès. Aussi en 1676, Raule fut-il nommé conseiller électoral, plus tard directeur des constructions navales, enfin directeur général de la marine. C'est alors que, sur son conseil, Frédéric Guillaume revint à la création d'une société destinée à faire le commerce sur les côtes du golfe de Guinée. Une fois encore l'entreprise ne rencontra de sympathie ni en Prusse ni dans le Brandebourg, et c'est sous la simple protection personnelle du Grand Électeur que Raule, en 1680, dut partir en expédition, à ses frais, risques et périls, car, en réalité, le Grand Électeur ne participait à l'aventure que par les soldats qu'il avait prêtés. L'expédition n'eut qu'un succès partiel ; jaloux de cette marine naissante, et mécontents de voir un État voi-

sin employer des forces hollandaises pour l'exécution de ses projets coloniaux, les États généraux de Hollande rendirent . le 8 octobre 1G80, une ordonnance interdisant à tout sujet hollandais d'entrer au service étranger et obligeant à un prompt retour tous les Hollandais faisant partie d'expéditions étrangères.

Armé de cette décision, le commandant de la compagnie hollandaise de la Guinée occidentale s'empara d'un des bateaux de Raule, et ce ne fut qu'après de longues négociations que le Grand Électeur put obtenir une indemnité. Quant au capitaine du second navire, il aborda à la Côte d'Or. Il conclut, le 16 mai 1681, avec trois chefs nègres de la région située entre Axim et le cap des Trois Pointes, un traité par lequel ces chefs s'engageaient à ne faire le commerce qu'avec les sujets du Grand Électeur et à céder le terrain nécessaire à la construction d'une forteresse. Le 17 mars 1682, le Grand Électeur rendit un édit octroyant l'autorisation d'établir une compagnie commerciale sur la cote de la Guinée (Edikt wegen Oçlrùirung der aiifzurichtenden llandelskomjHujnie aufdenKus* ten von GuineaJ. Il parvint ensuite à réunir un capital de 50.000 thalers et à armer deux nouveaux navires qui quittèrent l'Europe en mai 1682 et arrivèrent heureusement à leur destination. Le major von der Groeben, qui accompagnait l'expédition en qualité de commissaire du Grand Électeur, s'installa avantageusement au cap des Trois Pointes et le 1er janvier 1683 il hissait le pavillon brandebourgeois sur le nouvel établissement. Pour en assurer la protection, il entreprit aussitôt la construction d'une forteresse qu'il nomma : Gross-Friedrichsburg.

Cependant le Grand Électeur était parvenu à s'entendre avec les États de la Frise orientale et à les faire entrer dans la compagnie, ce qui permit de transporter le siège de celle-ci à Emclen, port excellent sur la mer du Nord, bien plus propre au trafic d'outre-mer que les villes maritimes de la Baltique. Enfin, pour faciliter le commerce des esclaves, le Grand Électeur conclut avec le Danemark, le 24 novembre 1685, un

traité qui, sous réserve de la souveraineté du roi de ce pays, permettait à la compagnie brandebourgeoise d'établir un comptoir sur l'île de Saint-Thomas. Le commandant de la forteresse de Gross-Friedrichsburg étendait de son côté le territoire de la compagnie. Il venait, en effet, de conclure des traités avec les noirs des environs : en 1684 Accada et en 1685 Taccarary furent placés sous le protectorat du Grand Électeur. En 1687, la petite île d'Arguin, située au sud-est du cap Blanc, fut également acquise.

Malgré ces efforts, la société se débattait au milieu de grandes difficultés. Un de ses navires fut de nouveau capturé par la compagnie hollandaise des Indes occidentales et un autre n'évita le même sort qu'en revenant à Emden. De son côté, la compagnie française du Sénégal émit la prétention d'avoir le droit exclusif de commercer sur la côte de Guinée et s'empara également d'un des bateaux de la compagnie brandebourgeoise. Les fautes graves et répétées du personnel du Grand Électeur, peu formé à sa nouvelle tâche, achevèrent la ruine de l'entreprise. Les gens de la Frise orientale, mécontents de tous ces déboires, finirent par abandonner le Grand Électeur à ses seules ressources. Le départ de cet élément mécontent permit à la société de prendre en peu de temps un essor surprenant, mais en 1688 la nouvelle arriva que le général hollandais de Sweers s'était, en octobre de l'année précédente, emparé d'Accada et de Taccarary, avait fait prisonnière la garnison et bloquait la forteresse de Gross-Friedrichsburg. Cette nouvelle affecta profondément le Grand Électeur. Il demanda aux États généraux la rétrocession des places prises et une indemnité. Il était décidé à obtenir satisfaction par tous les moyens, quand la mort vint le surprendre le 9 mai 1688. Son fils et successeur Frédéric III, qui régna plus tard sous le titre de Frédéric Ier, eut bien l'intention de continuer la politique coloniale de son père, mais la guerre de succession d'Espagne lui en enleva la liberté. Il dut abandonner complètement la colonie africaine à ses seules forces. La compagnie brandebourgeoise, en butte

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aux hostilités des Danois à Saint-Thomas et des Anglais en Afrique, était sur le point de sombrer lorsque Frédéric I" mourut en 1713. 11 laissait à son fils et successeur Frédéric- Guillaume Ier une œuvre à peine ébauchée et cependant déjà gravement compromise. La situation intérieure de ses Etats ne permit pas à Frédéric-Guillaume Ier de s'occuper d'expéditions lointaines, il se résigna à vendre ses établissements de la Cote d'Afrique et de Saint-Thomas. L'ile de Saint-Thomas fut abandonnée sans compensation à la compagnie des Indes occidentales en raison des prétentions que celle-ci élevait énergiquement, protégée d'ailleurs par le gouvernement danois. Enfin, par traité du 18 décembre 1717. le roi de Prusse cédait à la compagnie hollandaise des Indes occidentales Gross-Friedrichsburg et l'île d'Arguin, moyennant une somme totale de 7.200 ducats. Il est à remarquer que Frédéric-Guillaume Ier donna pour instruction à l'envoyé chargé de conclure ce traité de tenter de réserver pour lui ou pour ses successeurs le droit de résilier la convention de rente en remboursant les 7.200 ducats, ce qui semblerait indiquer qu'il n'abandonnait pas d'une façon définitive ni de bon gré les entreprises d'outre-mer. Mais il est probable que, malgré les réserves qu'aurait comportées cette vente à réméré, Frédéric- Guillaume Ier ne se faisait aucune illusion sur la possibilité de reprendre à un moment donné le plan si profondément ébauché par le Grand Électeur. Élevé en Hollande, ce dernier avait pu observer et apprécier le génie commercial et colonisateur de ce pays, qui tirait son existence de son activité maritime, et qui, grâce à elle et malgré la faible importance de son territoire et de sa population, se trouvait au premier rang des puissances européennes; il avait pensé que par les mêmes moyens il pourrait créer la même prospérité clans le Brandebourg, sans tenir compte des conditions bien différentes dans lesquelles évoluaient les deux pays. Au dix-septième siècle, la nationalité hollandaise était constituée, et, par suite, la Hollande pouvait pratiquer l'expansion coloniale sans être arrêtée par les épreuves intérieures que traverse une nation en voie

déformation; dans le Brandebourg-, au contraire, il y avait bien un souverain, mais il régnait sur un pays dépeuplé, où à la vérité il offrait un asile à tous les persécutés des autres États, mais où l'esprit de nationalité devait être encore bien faible, aussi faible qu'il l'était alors chez tous les sujets des principautés qui s'étaient partagé l'Allemagne. En outre, la Hollande avait réalisé son unité territoriale; les possessions de l'Électeur de Brandebourg consistaient au contraire en tronçons épars sur toute l'étendue de l'Allemagne du Nord. De ces conditions politiques si diverses résultaient également des conditions économiques très dissemblables, dont la différence était encore augmentée par la situation géographique respective des deux pays. Dans les Pays-Bas, la mer pénétrait dans les terres et devait être arrêtée par des digues élevées contre elle, mais par cette pénétration même, elle se faisait l'auxiliaire de l'homme, et favorisait au plus haut degré l'activité maritime; l'Électeur n'avait d'accès vers elle que par le port de Kônigsberg, et ne possédait même pas le port d Emden, d'où pendant quelques années partirent les expéditions de la compagnie brandebourgeoise.

En un mot, un peuple, pour coloniser, doit être arrivé à sa pleine croissance, il doit être adulte; il doit être sorti du long et pénible travail de gestation par lequel se forme un État, une nation; cet État doit être un, c'est-à-dire avoir réalisé, sur son propre territoire, son unité territoriale et politique. Sûr de lui-même, et n'ayant plus à redouter les profondes commotions qui pourraient modifier sa structure, il tendra alors, tout naturellement, lorsqu'il sera assez fort et assez riche, à pratiquer l'expansion dans les contrées lointaines. La tentative du Grand Électeur fut donc prématurée, et, dès son origine, condamnée, car, loin d'être adulte, l'État qui devait être le royaume de Prusse était à peine né, et les successeurs de l'Électeur devaient avoir encore à lutter âprement pour arriver à former, non seulement le royaume de Prusse, mais encore le peuple prussien. L'unité dynastique ne s'était réalisée qu'en 1618, époque à laquelle furent réunis sur la tête

de l'Électeur Jean Sigismond la marche de Brandebourg et le duché de Prusse, qui avaient appartenu antérieurement à deux branches différentes de la famille de Hohenzollern. Quanta l'unité territoriale, elle devait être l'œuvre de Frédéric II, et l imité nationale, l'esprit national prussien n'apparurent vraiment qu'au cours des guerres napoléoniennes. Au temps du Grand Électeur, il eût à peine été possible, même aux esprits les plus clairvoyants, de prévoir quel serait l'avenir réservé aux États de ce souverain; certes, ce fut une idée hardie que de tenter d'ouvrir une voie à cet avenir par la colonisation, mais il est bien permis d'estimer que cette idée fut aussi fausse que grandiose, si l'on pense à ce qu'étaient alors les États brandebourgeois, et si l'on considère qu'ils étaient tellement pauvres en argent et en hommes que l'Électeur dut recourir, pour réaliser ses plans, à des armateurs et à des marins hollandais et anglais, se contentant, en somme, de fournir son pavillon, quelques soldats et sa protection, celle-ci plutôt problématifjue.

Le successeur du Grand Électeur, Frédéric Ier, premier roi de Prusse, était d'esprit mégalomane; il prenait plaisir à recevoir des ambassades nègres que lui envoyaient les chefs de la Guinée, en quoi il trouvait peut-être un moyen d'imiter Louis XIV recevant les envoyés du schah de Perse. Ce fut surtout sous l'influence de sentiments de ce genre qu'il laissa subsister, ainsi que nous l'avons vu, les œuvres coloniales de son prédécesseur.

Le second roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, était brutal, économe jusqu'à l'avarice, mais avait une grande intelligence des choses de l'administration et une persévérante activité. Si le Grand Électeur fut le fondateur véritable de la Prusse, Frédéric-Guillaume 1er en fut l'organisateur. Le premier, précurseur de génie, avait recherché tous les moyens possibles d'agrandir ses États, et surtout de les mettre en situation de prendre rang au moins parmi les puissance secondaires de l'Europe, et il avait jugé que la colonisation pouvait être un de ces moyens. Le second, esprit froid et méthodique,

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put, mieux que le Grand Électeur qui avait tout à créer, apprécier ceux de ces moyens qu'il y avait lieu de conserver définitivement, et ceux qu'au contraire il fallait rejeter; il renonça ainsi à la colonisation, et il y a lieu de croire qu'il le fit sans un regret excessif, malgré son désir de stipuler une vente à réméré des établissements brandebourgeois.

On lui a bien souvent reproché d'avoir cédé ces établissements pour la somme de 7.200 ducats, dont il se servit, a-t-on coutume de répéter, pour acheter des soldats Ce reproche est mal fondé, car il est bien certain que Frédéric- Guillaume vendit ce qu'il ne pouvait conserver, et ce qu'il se serait plus tard vu prendre sans dédommagement; à ce point de vue pratique, il eut déjà raison, mais des circonstances d'un ordre plus élevé font encore mieux juger sa conduite.

S'il fit preuve parfois d'un esprit mesquin, son sens droit lui fit comprendre d'une part que le jeune royaume de Prusse était encore trop peu assuré pour qu'on pût compromettre son avenir dans des entreprises mégalomanes, et lui fit apprécier d'autre part tout ce qu'il pouvait tirer du peuple qui habitait ses Etats. Tout en visant à un but élevé, il s'étudia à agir seulement à coup sûr, n'ayant en vue que des résultats immédiats, par les procédés les plus simples. Son système condamnait les entreprises lointaines qu'il rejeta sans regret, en les considérant comme un obstacle.

Donc, à dater de 1717, les rois de Prusse, uniquement préoccupés d'assurer l'unité territoriale et nationale de leurs Etats, renoncèrent bien définitivement à toute colonisation proprement dite, et ce ne fut qu'après la fondation de l'empire actuel d'Allemagne que les idées d'expansion purent reparaître avec quelques chances de succès.

Mais ces idées eurent après 1870 une tout autre signification et une tout autre force qu'avant 1717 ; elles traduisaient les aspirations naturelles d'une nation enfin constituée, puissante et riche, et elles n'étaient plus seulement un projet entièrement formé dans le cerveau d'un souverain qui n'avait même pas en mains les éléments nécessaires pour mettre son

projet à exécution. Les rois de Prusse avaient dû renoncer à la colonisation, parce qu'avant d'y songer il leur fallait fonder leur royaume et créer leur peuple; la nécessité de réaliser l'expansion métropolitaine leur avait fait oublier l'expansion coloniale. Les empereurs d'Allemagne au contraire se virent forcés d'accepter des idées qui avaient germé d'abord parmi les savants et les écrivains et qui s'étaient ensuite répandues dans les classes populaires; il y eut si peu de points communs entre la nouvelle et l'ancienne colonisation que le fondateur du nouvel empire d'Allemagne dut, bien à cOntre-coèùr, accepter de son peuple des idées et des plans que le fondateur de la Prusse avait cherché en vain à développer chez le sien. L'origine populaire du nouveau mouvement colonial, qui s'affirme ainsi comme spontané, s'oppose donc nettement au caractère factice des entreprises du Grand Electeur. D'ailleurs, un seul fait, mieux que toutes ces raisons, prouve que la politique coloniale moderne n'est ni la continuation ni la reprise de celle du Grand Électeur : de 1717 au congrès de Francfort, plus d'un siècle s'écoula, pendant lequel les questions coloniales n'existèrent même pas, ni en Allemagne, ni en Prusse, et cette longue interruption, qui ne se produit jamais ni dans l'histoire coloniale de la France, ni dans celle des autres pays possesseurs de colonies, isole encore davantage la tentative du fondateur de la Prusse, et la relègue parmi ces souvenirs glorieux que les écrivains patriotes se plaisent à rappeler, sans qu'il soit possible de leur attribuer un rôle nettement utile dans le passé d'un peuple.

L'absence d'esprit national et d'unité gouvernementale avait, aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, empêché l'Allemagne de coloniser pour son propre compte. La

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guerre de Trente ans l'avait d'ailleurs dépeuplée et le traité de Westphalie l'avait morcelée en un nombre infini de principautés dont quelques-unes n'avaient que quelques lieues carrées. Ces événements avaient affaibli, pour ne pas dire anéanti, tout sentiment national chez les Allemands. Les petits souverains qui se partageaient le pays se jalousaient entre eux, et, suivant la situation de leur territoire, subissaient l'influence de quelque État plus grand, tel que la Prusse, l'Autriche, la Saxe. En réalité, l'empire d'Allemagne des Habsbourg n'avait qu'une existence nominale, où l'autorité de l'empereur n'était effective que dans les États de la couronne d'Autriche, alors que cette autorité était contestée dans l'Allemagne proprement dite, notamment par les rois de Prusse. Ainsi se produisit, au cours du dix-huitième siècle, la guerre de Sept ans, où des Allemands combattirent contre des Allemands, et qui fut le premier et l'un des plus importants épisodes de la longue lutte pour la suprématie dans le Nord que les Hohenzollern soutinrent pendant plus d'un siècle, parla diplomatie et par la guerre, contre les Habsbourg. Qui connaît l'Allemagne du dix-huitième siècle peut affirmer que ces querelles de souverains laissèrent assez indifférentes, quant au résultat final, les populations des États combattants, car le sens national n'était pas éveillé chez elles, et elles ne virent dans la guerre de Sept ans que l'ensemble des maux et des souffrances qu'elles eurent à supporter.

Ce fut la haine de l'étranger qui, en Allemagne comme dans bien d'autres pays, provoqua les premières manifestations de patriotisme et détermina les premiers symptômes du mouvement qui devait aboutir à la réalisation de l'unité allemande. De 1792 à 1813, les Français possédèrent ou occupèrent, au delà du Rhin, d'abord quelques contrées, puis bientôt de vastes étendues de territoires ; notre domination fut pendant assez longtemps supportée patiemment, et même appréciée avec faveur, car elle constituait en somme pour nos sujets directs un progrès considérable au regard de l'ancien gouvernement auquel ils avaient été soumis; on

peut même dire que c'est au contact de nos idées et de nos lois que les Allemands comprirent enfin ce qu êtait l'unité nationale et la force qui reposait en elle. Malheureusement pour nous, lorsque Napoléon incorpora en masse les populations germaniques dans ses armées, soit par la conscription, soit au moyen d'alliances, toute sympathie à notre égard disparut, et notre influence, pourtant bienfaisante en bien des points, ne s'exerça plus à notre profit. Les Allemands, qm avaient appris de nous ce que peut faire un peuple uni, tournèrent contre nous-mêmes nos propres idées, et s'unirent pour nous repousser en deçà du Rhin, pour éloigner de leur patrie la domination étrangère. A la tête de ce mouvement se trouva la Prusse, qui avait particulièrement souffert du joug napoléonien, et qui travailla activement, dès 1807, à préparer la guerre de libération (Freiheitskrieg) de 1813.

Mais lorsqu'en 1815 l'Allemagne du Nord fut définitivement livrée à elle-même, il sembla qu'au point de vue de son unité sa situation ne s'était que peu modifiée durant la longue crise qu elle venait de traverser. Elle était certainement moins morcelée qu'au dix-huitième siècle, mais elle était encore divisée en un grand nombre d'États indépendants, n'ayant de commun que le lien assez lâche de la Confédération germanique. Toutefois cette similitude entre l'ancienne et la nouvelle Allemagne n'était qu'apparente, et cela pour plusieurs motifs : d'une part, la Prusse, qui s'était considérablement accrue au traité de Vienne, cherchait à dominer les autres États de la Confédération, pour les absorber au besoin, et elle prenait comme prétexte à cet effet l'unité nationale qu'elle voulait réaliser à son profit; d'autre part, sous l'influence des souvenirs de 1813, et grâce aux efforts des professeurs d'universités, des savants et des poètes, cette idée d'unité nationale prenait vraiment corps parmi les populations. D'où, à partir de 1815, un travail lent, mais évident, qui aboutit à la réunion du congrès de Francfort de 1848.

Ce congrès n'eut pas de résultats pratiques bien effectifs, mais il marque cependant un moment important de l'histoire

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de l'Allemagne moderne': jusqu'alors, ^constitution de l'unité nationale avait été une sorte d'idéal, dont la réalisation n'apparaissait que difficile et lointaine, et dont se préoccupaient les peuples plus que les gouvernements; désormais, on entrait dans la période des actes réels, et le congrès de Francfort fut le premier de ces actes. De 1815 à 1848 le peuple allemand s'initia à l'idée de patrie; de 1848 à 1870 il travailla à se constituer la patrie rêvée, que cependant l'action de la Prusse envahissante l'empêcha peut-être de former exactement à son gré. Le mouvement en faveur de l'unité était cette fois en bonne voie, grâce aux souvenirs des guerres napoléoniennes et au courant des idées qui en résultèrent et qui mûrirent jusqu'en 1848, époque à laquelle on commença à les discuter franchement, grâce aussi à la théorie des nationalités, que Napoléon III mit à la mode. On sait comment ce mouvement aboutit en 1870 à la fondation de l'empire allemand.

Nous avons insisté assez longuement sur cette reconstitution de la patrie germanique, parce que cette digression n'est pas inutile à l'intelligence des questions coloniales d'outre- Rhin. En effet, c'est encore au temps où l'on préparait laborieusement le succès final, où l'on était incertain de l'avenir, que se produisit le réveil des idées coloniales, non pas certes dans l'esprit du peuple, mais parmi les savants et les économistes. C'est là un fait curieux et qui semble contraire à la logique : un peuple ne peut coloniser que lorsqu'il est arrivé à son développement complet; c'est une règle qu'avait confirmée la malheureuse tentative du Grand Électeur. Il semble donc excessif de voir former en Allemagne, avant 1870, des projets d'expansion lointaine. Cependant ce réveil des idées coloniales se justifie par plusieurs raisons, les unes politiques, les autres économiques.

Au point de vue politique, il faut bien considérer qu'à partir de 1848, les Allemands pouvaient admettre que virtuellement l'unité nationale était constituée parmi eux et qu'une catastrophe pouvait seule l'empêcher de se réaliser.

Or, se sentant destinés à devenir, dans un avenir rapproché, une nation importante, il est très compréhensible qu'ils aient pu dès ce moment, sans excès de vanité, former les mêmes projets (juc ceux entièrement conçus avec succès par les nations voisines. Ils bénéficiaient en ceci de l'expérience des temps passés et de l'esprit scientifique du dix-neuvième siècle, et, si leur pays devait être Je dernier formé des grands États européens, ils pouvaient du moins espérer le doter, dès la première heure, et grâce à l'exemple des pays voisins, de tous les éléments nécessaires et indispensables au développement d'une grande nation; or, il est très naturel de considérer les colonies comme un de ces éléments.

Au point de vue économique, on avait des raisons encore meilleures de songer d'avance à la colonisation. Le commerce maritime de l'Allemagne avait repris, après la formation du ZoHverein, une activité digne de la Hanse et cette prospérité devait forcément avoir une très grande répercussion sur le commerce germanique en général. D'autre part, l'émigration prenait des proportions de plus en plus considérables, en même temps que les bons résultats obtenus par les colons allemands aux États-Unis, en Australie, etc., venaient fournir la preuve de la valeur de la colonisation germanique. L'unité nationale réalisée, l'expansion coloniale se produirait d'ellemême, s'imposerait à l'État, comme conséquence inévitable de l'activité du commerce maritime et de rémigration.

Pour tous ces motifs, il n'y a rien de surprenant dans le fait que des économistes allemands, dont le plus notable fut List, aient prévu bien avant 1870 la création de colonies qu'ils considéraient comme un élément indispensable de la prospérité nationale. List estimait que la nation allemande arriverait à l'unité non seulement par la voie des moyens politiques, mais aussi à l'aide d'un développement économique bien entendu; il pensait avec juste raison qu'un peuple est uni autant par les intérêts matériels communs que par la sympathie résultant d'une origine commune ou d'un autre motif. Il conçut donc un programme économique conforme à

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ces idées et comportant la création d'une union douanière allemande, rétablissement d'un réseau de chemins de fer allemands et de lignes de navigation allemandes la formation d'une flotte de guerre, l'installation à l'étranger d'une représentation consulaire commune à toute l'Allemagne, l'acquisition de colonies allemandes et la concentration sur ces territoires d'outre-mer de l'émigration allemande.

Le programme de List était tellement juste qu'il se réalisa presque dans tous ses points; le Zollverein rapprocha bien davantage les États allemands que ne l'avaient fait les stipulations du traité de Vienne; le lien économique fut plus fort que le lien diplomatique, et c'est l'union douanière qui donna la première quelque homogénéité à la Confédération germanique, préparant ainsi l'établissement de l'empire. Le Zollverein fondé, apparurent la représentation consulaire commune à l'étranger, les lignes de navigation et de chemins de fer, puis, après 1870, la flotte de guerre et enfin les colonies. Un seul des desiderata de List ne s'est pas accompli : la concentration de l'émigration nationale dans les colonies allemandes. Mais List ne pouvait prévoir qu'au moment où l'Allemagne acquerrait des possessions d'outre-mer, il lui serait difficile d'avoir à sa disposition d'autres territoires que des contrées tropicales, qui ne sont jamais des colonies de peuplement, et qui, par suite, ne pouvaient remplir un des buts que leur assignait le savant allemand.

En dehors des causes économiques et politiques du réveil des idées coloniales, il en est encore une importante, qui est l'activité prodigieuse des explorateurs allemands dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Des savants, naturalistes, philologues, géographes, etc., parcoururent toutes les parties du monde ; un certain nombre d'entre eux s'attachèrent particulièrement à l'Afrique. D'autres explorateurs, commerçants ou missionnaires, complétèrent l'œuvre des savants en créant partout où il était possible des comptoirs et des missions.

De 1818 à 1870, il y eut ainsi une magnifique pléiade de

voyageurs allemands qui s'efforcèrent de pénétrer dans les contrées inconnues du monde. Alexandre Ziegler visite surtout le nord de l'Afrique. Gerhard Rohlfs, en servant en Algérie comme médecin dans la Légion étrangère, apprend l'arabe; il parcourt ensuite le Maroc, le Touat, tout le front nord du désert. Ackermanu, de Breslau, étudie la flore de l'Afrique occidentale. La fièvre jaune l'emporte tout jeune à Loanda. Philippe Schônlein suit son exemple sans plus de bonheur. Paulus Dabse, ingénieur, visite la même région ; il publie ensuite un excellent ouvrage sur la Côte d'Or. Heinrich Barth, de Hambourg, se prend de passion pour l'Afrique. Il traverse le Maroc, l'Algérie, la Tripolitaine, atteint avec peine l'Egypte, continue son voyage jusqu'à la seconde cataracte du Nil et revient en Europe par la Palestine, la Syrie et Gonstautinople. Dans un autre voyage il pénètre jusqu'à l'Aïr. Puis il explore le Baguirmi, le Sokoto, et le 7 septembre 185o il pénètre à Tombouctou. Il revient en Europe par la Tripolitaine, accomplissant ainsi une merveilleuse exploration.

D'autres suivent son exemple : Gustave Mann étudie la flore de la région du Niger.

Le Dl Bastian, de Brème, fait le tour du monde; il se livre aux explorations les plus diverses surtout en Afrique. Son labeur est considérable. Frantz Liideritz crée en 1861 un comptoir au Lagos. Le linguiste Wilhem Bleek étudie les idiomes des indigènes de l'Afrique du sud. Marenski fonde au Transvaal la mission berlinoise. Th. Wangemann développe les missions allemandes dans le Sud africain. Le géologue Karl von Fritsch se consacre à la minéralogie du Maroc. Karl Mauch étudie la région du Zambèze et découvre les champs du Mashonaland. Le Dr Griesbach s'occupe de géologie dans la même région. Otto Kernsten visite une partie de la côte nord-ouest de Madagascar et Zanzibar. Rich. Bremmer se donne le même objectif. Au nord, von Schlieffen traverse l'Egypte et le Soudan par le Kordofan. Henry Brugsch voyage d'abord en Perse; il devient ensuite consul au Caire et se voue finalement à l'égyptologie. Robert Hart-

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tnann commence à classer la faune africaine. Garl Beurmann, de Potsdam, pénètre jusqu'à Karlhoum et explore la région du Tigré. Adolf Overweg, de Hambourg, voyage en Tripolitaine, dans le Baguirmi et cherche une route vers le Tchad. Édouard Vogel, naturaliste, suit la même direction. Kinzelbach étudie surtout la Turquie et ses possessions d'Asie, l'Égypte, Zanzibar et la cote des Somalis. Le Dl Gustave Nachtigal commence ses belles explorations dans le nord de l'Afrique. Garl Moritz von Baumann pénètre profondément le Soudan. Bernhardt Schwartz concentre ses études sur le nord de l'Afrique.

Tous ces savants, tous ces voyageurs, de retour en Allemagne, publient des comptes rendus de leurs explorations, des mémoires, des projets. Ils insinuent ainsi dans les cerveaux allemands l'idée d'une extension possible au delà des mers et suscitent des écrivains qui se font théoriciens des doctrines coloniales. C'est ainsi qu'en 1867, sous le titre : De la fondation de colonies prussiennes allemandes dans les Indes, dans V océan Pacifique et spécialement dans la partie orientale de T Asie (l), Ernst Friedel publia un ouvrage qui a aujourd'hui un intérêt rétrospectif considérable. Ce livre constitue en effet un programme au moins partiel de la colonisation allemande. Toutes les conditions y sont discutées en détail. Les points à conquérir sont précisés, les résistances à vaincre sont reconnues et la manière de les vaincre indiquée. Cette œuvre, qui peut-être en son temps n'attira guère l'attention, est dans un certain sens prophétique. Avec beaucoup de justesse, Friedel discerne l'influence que Friedrich List exercera fatalement sur toute l'expansion coloniale allemande. S'appuyant sur les idées de ce grand économiste, Friedel écrit :

« Commerce maritime, navires de guerre, colonies sont trois termes qui se complètent. La valeur de chacun d'eux est diminuée, si l'un des trois fait défaut. Or, continue Friedel, les

L) Die Grundung preussîsçh-deutscncr Colonien in Jndischen mut Grossen Océan mil besonderer Rûeksicht anf dus ôstliche Asien, von Ernst Frtedel. Berlin, 1867.

deux tiers du programme de List sont déjà devenus des réalités. 11 faut maintenant le réaliser en ce qui concerne le colonies et l'émigration. Le moment est venu d'agir. Depuis la création du Zollverein, l'Allemagne est devenue un pays industriel capable, pour beaucoup d'articles, de concourir victorieusement avec l'Angleterre sur les marchés étrangers. Lorsqu'un État est arrivé à jouir d une telle situation, decolonies lui sont indispensables. 11 lui faut des marchés ouverts pour son exportation. Or, depuis l'an dernier I8(><> . les riches provinces maritimes du Schleswig-Holstein, du Hanovre et de la Frise orientale ont été incorporées à l'Allemagne ; et, comme les autres États maritimes de l'Allemagne du Nord sont politiquement unis à la Prusse et ont avec elle une représentation consulaire commune, rien ne s oppose plus au développement colonial. »

Comme but aux premiers efforts, Friedel assigne l'Extrême- Orient à ses compatriotes. 11 conseille notamment la prise de Formose en raison de son voisinage avec les deux provinces cliinoises d xVmoy et de Fou-Tchéou, deux des plus riches contrées de toute la Chine, ce qui accroîtrait singulièrement la valeur d'une colonie prussienne fondée à Formose.

Ainsi dès 1867, dès l'année qui suivit Sadowa, les idées coloniales avaient pris assez de consistance et les événements leur avaient été suffisamment favorables pour que Friedel pût croire opportun de présenter dès cette époque un programme complet de colonisation, d'autant plus intéressant à relever qu'il est en concordance avec les projets des coloniaux allemands actuels : ceux-ci voudraient en effet voir diriger vers la Chine la plupart des efforts d'expansion lointaine, car les possessions africaines n'ont pas donné ce qu'on attendait d'elles; elles ont été insuffisantes comme débouchés offerts à l'industrie allemande et elles n'ont fourni que des résultats à peu près nuls au point de vue du peuplement. Friedel, qui raisonnait en économiste avisé, et non comme un politique ambitieux, avait, dès la première heure, assigné comme champ d'action à la colonisation allemande l'exploi-

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tation de contrées déjà riches, déjà mises en valeur par les habitants, et dans lesquelles le commerce et l'industrie germaniques n'auraient eu d'autre effort à faire que de tirer parti du travail et de l'activité des indigènes déjà civilisés; il n'avait pas cru devoir s'arrêter à la colonisation africaine, dans laquelle tout est à créer, et qui, avant d'offrir quelques avantages économiques, exige des frais énormes de mise en valeur. L'expérience semble lui avoir donné raison, car actuellement les questions chinoises préoccupent bien davantage l'opinion publique allemande que ne le font les colonies de l'Afrique et du Pacifique; le commerce et surtout l'industrie cherchent aujourd'hui, suivant les prévisions de Friedel, à conquérir l'Extrême-Orient, et y menacent sérieusement le commerce et l'industrie de l'Angleterre. Mais à l'époque des premières tentatives de colonisation officielle, on était sous l'influence des récits et des projets des voyageurs africains dont les travaux et les exploits faisaient impression sur la foule; on travaillait un peu pour la gloire en reléguant au second plan les théories pourtant exactes de List et de ceux qui, tels que Friedel, cherchaient une application intégrale du programme du grand économiste.

Il faut d'ailleurs reconnaître qu'au temps des premiers efforts coloniaux, une action en Chine aurait été prématurée et aurait donné lieu à de grandes contestations de la part des autres puissances; au contraire, l'Afrique, où tant d'Allemands avaient souffert et étaient allés à la mort pour la gloire de leur patrie, et où il était bien juste de trouver la récompense de tant d'efforts et de sacrifices, avait encore bien des territoires sans maître où l'on pouvait s'établir et agir à sa guise. Tous ces motifs firent de l'Afrique la terre promise, les colonies de l'Insulinde et de l'Océanie ne venant qu'en seconde ligne dans l'esprit des doctrinaires allemands. Cependant cette fièvre africaine devait se calmer avec l'expérience, avec la constatation du peu de résultats pratiques obtenus; on revint alors aux idées de List et au programme de Friedel. Et l'on peut considérer que le travail diploma-

tique actuel de l'Allemagne, qui eu matière de politique mondiale se préoccupe surtout de l'extension du commerce cl de l'industrie germaniques et qui dans ce sens tend à rendre possible la pénétration dans les pays d'Extrême-Orient, est une reprise du programme de ce grand précurseur avant pour but d'en compléter les points mal exécutés et de leur rendre leur véritable portée.

Sadowa avait virtuellement fondé l'Allemagne et avait donné carrière aux premières ambitions; la guerre contre la France aclieva le triomphe de la politique de Bismarck et consacra définitivement l'unité nationale. Un empire d'Allemagne fut de nouveau constitué, sur des bases qui semblèrent plus solides que celles de l État qui avait disparu en 1806. Sous l'hégémonie de la Prusse, le nouvel État prit immédiatement rang, grâce à un coup de fortune inouï, parmi les plus grandes puissances du inonde; il devait, par la force naturelle des choses, avoir toutes les ambitions des grandes nations et chercher à les réaliser.

L'idée coloniale, vivifiée par List et par Friedel avant la guerre, se développe rapidement après la fondation de l'empire. Toutefois, plus de treize années devaient s'écouler encore avant que le gouvernement allemand consentît à faire acte réel de colonisation. Si, en effet, quelques économistes, quelques hommes politiques et presque tous les explorateurs formaient déjà avec un certain nombre d'adhérents un parti colonial bien vivant, il faut cependant reconnaître qu'au lendemain de la guerre, l'immense majorité de la nation allemande restait indifférente. Le nouveau peuple était encore grisé de son succès; plein d'un orgueil qui semble le lot de tous les vainqueurs, il se croyait de bonne foi supérieur à toute l'Europe, qu'il prétendait dominer, et il avait d'autant

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plus d'excuse de se livrer à ces sentiments que l'Europe entière, sauf la France et l'Angleterre, subit pendant une . quinzaine d'années l'ascendant de ce parvenu. Pendant cette période, l'attitude agressive de l'Allemagne à l'égard de la France d un côté, les complications en Orient d'autre part, rendirent la situation en Europe singulièrement inquiétante et les questions européennes préoccupèrent nos voisins bien davantage que les idées coloniales. C'était le temps où le prince de Bismarck prétendait diriger à son gré la politique continentale, la seule qui existât réellement pour lui.

Les Allemands convaincus de la nécessité d'un développement mondial du jeune empire trouvaient cette conception à leur gré trop étroite. Dominer l'Europe c'était bien, ils le voulaient ainsi, mais ne pouvait-on en même temps chercher à abriter sous le drapeau germanique les colons allemands qui se dirigeaient vers l'Afrique, vers l'Asie, vers l'Amérique du Sud?

Le chancelier de fer jugeait ces idées dangereuses et compromettantes pour son œuvre. Il y fit obstacle avec son habituelle énergie, mais quand il dut quitter le pouvoir sur l'ordre d'un jeune souverain ambitieux d'occuper à lui seul la scène du monde, les impérialistes selon la nouvelle formule furent de nouveau pleins d'espoir.

Avec Bismarck disparut donc la conception d'une diplomatie allemande agissant surtout en Europe, mais l'esprit politique du fondateur de l'unité allemande anima plus que jamais les représentants de Guillaume II à l'étranger, car dans la période qui suivit on constata leur effort à appliquer les principes bismarckiens à toutes les parties de l'univers.

Ce qui précède résume le principe de rivalités d'opinions qu'il convient d'exposer avec plus de détail.

Depuis 1870, il a existé en Allemagne deux grands courants politiques : celui de la politique continentale, puis celui de la politique mondiale, et ce sont des faits économiques (d'où sont issues les entreprises coloniales) qui dans une large mesure ont amené la transition de l'un à l'autre courant. Sous

la domination du chancelier de fer, toute l'énergie gouvernementale s'appliquait à faire de l'Allemagne une puissance formidahlement forte, toujours menaçante, toujours redoutable pour les nations voisines, et dont la seule intervention devait suffire pour régler la marche des affaires européennes. Or, le prince de Bismarck estimait que, pour arriver à ce résultat, l'Allemagne devait concentrer en elle-même e1 pour elle-même toutes les forces dont elle pouvait disposer, et ne devait pas les éparpiller dans des entreprises douteuses, qui ne pouvaient que l'affaiblir sans profit. Coloniser signifiait, pour M. de Bismarck, retrancher de l'armée et de la flotte des forces indispensables ou du moins utiles à la métropole, pour les gaspiller et les perdre dans des territoires lointains; c'était aussi employer en pure perte les deniers de l'empire ou des particuliers; c'était enfin se préparer une série incessante de conflits diplomatiques avec les nations qui possédaient déjà des colonies, et dont on risquait de menacer les intérêts ou de froisser l'amour-propre. Aussi le chancelier se prononça-t-il à maintes reprises contre les acquisitions d'outre-mer, et lorsqu'enfin il dut, en présence des événements, céder à la pression des économistes, des commerçants et des explorateurs, il ne le fit qu'à contre-cœur et sous réserves. Cette aversion pour les entreprises coloniales se manifesta dès 1871 ; il ne voulut à cette époque tenir aucun compte des propositions de quelques Allemands, qui auraient souhaité qu'on exigeât de la France, au traité de Francfort, la cession de l'Algérie, delà Cochinchine et de Pondichérv. «Nous autres, Allemands, dit-il, nous n'avons pas besoin de colonies ; veut-on que nous ressemblions à ces nobles de Pologne qui se couvrent de zibeline, quand ils n'ont même pas de chemise sur la peau. » De même, en 1875, lorsque l'amiral Livonius réclama clans un rapport officiel la fondation de colonies allemandes, le chancelier fit interdire, par le ministre Stoch, la publication de ce rapport, qui ne parut qu'en 1885(1).

(1) Vice-amiral a. D. Livoxius, Kolonialfragen , Wilhelmi. Berlin, 1885.

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Le prince de Bismarck était si persuadé que la colonisation est, pour une puissance continentale, une cause d'affaiblissement, qu'il poussa la République française à acquérir la Tunisie et qu'il se montra constamment favorable aux projets de J. Ferry; il estimait ainsi que la France perdrait au début des hommes et de l'argent, qu'elle se créerait des embarras diplomatiques, et qu'enfin elle devrait employer constamment dans ses nouvelles possessions une partie notable de ses forces militaires et navales et de ses ressources financières; l'Allemagne, au contraire, se trouverait plus forte de toutes les nouvelles difficultés que se serait créées son adversaire éventuel.

Il est probable que M. de Bismarck eut encore un motif, tenu secret, de redouter pour l'Allemagne les entreprises coloniales : c'était la possibilité d'un conflit armé avec l'Angleterre, conflit dont on était peu certain que l issue serait heureuse pour les forces allemandes. L'Angleterre restait absolument maîtresse d'elle-même en cas de conflit, et, ne donnant prise par aucun côté, une attitude énergique de sa part suffisait pour qu'elle obtînt une solution favorable à ses intérêts, infligeant ainsi au chancelier un échec diplomatique qui lui aurait été particulièrement sensible dans la période glorieuse qu'il traversait alors. Peut-être le prince de Bismarck aurait-il été moins hostile à la colonisation dès le début, s'il avait eu en sa possession une flotte numériquement plus forte, dont il aurait pu constamment menacer l'Angleterre comme il menaçait l'Europe de l'armée allemande.

Pendant les dix premières années qui suivirent la fondation du nouvel empire, les idées anticoloniales de M. de Bismarck furent partagées à peu près sans restriction par la grande masse du peuple, par les classes dirigeantes et par le vieil empereur Guillaume Ier; l'Allemagne était alors entièrement soumise aux ordres de son chancelier. L'empereur Guillaume Ier, âgé déjà de soixante-treize ans en 1870, était réfractaire, en dehors des choses militaires, à toute idée moderne; il conservait les traditions autocratiques du gouvernement prussien, et, avec le génie en moins, possédait le même esprit

politique et diplomatique que son chancelier. Malgré le souvenir du Grand Electeur, la colonisation lui fut probablement antipathique, ou du moins indifférente. Quant aux sphères gouvernementales, elles suivaient servilementles voies tracées par M. de Bismarck. Le peuple, chez lequel la propagande des coloniaux n'avait pas encore a(<;i, était encore sous l'influence des triomphes de IS70 et ignorait jusqu'à l'idée de l'expansion au delà des mers. L'opinion moyenne qui existait alors chez les Allemands à l'égard delà colonisation se résume dans un passage d une édition de l'Encyclopédie de Meyer (Meycrs Konversaiion Lexikon), an mot Colonie.

« La puissance de l'empire allemand depuis I8()(> lui a enfin permis de créer une imposante force navale. Depuis lors des désirs patriotiques se sont hautement manifestés pour demander l'établissement de colonies allemandes. Ces désirs doivent être considérés comme chimériques et comme de dangereux anachronisines. Depuis que les États coloniaux sont forcés de concéder la liberté à leurs colonies, depuis que le trafic avec les colonies étrangères s'opère librement connue avec la propre métropole de ces colonies, les avantages de la possession coloniale sont très affaiblis. D'autre part, l'administration, la conservation, la défense de colonies nécessitent une dépense de force sans avantages correspondants. Quant à la création d'une station navale, ainsi que souvent on a demandé d'en établir une dans l'île de Formose, elle doit être déconseillée comme trop coûteuse. En dehors de nos frontières, nous ne voulons rien chercher que la paix. »

On croirait que ces lignes ont été écrites sous l'inspiration directe du prince de Bismarck. Cependant, sous l'influence irrésistible des besoins économiques, le nombre des adhérents du parti colonial devait, à partir de 1880, augmenter rapidement, car, en raison du développement considérable du commerce maritime et de l'industrie nationale, aux économistes et aux explorateurs qui composaient tout d'abord ce parti vinrent bientôt se joindre les négociants des grands ports et plus tard des industriels allemands. Malgré l'opposition puis-

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santé de M. de Bismarck, le programme de List était si bien conçu, et son exactitude si parfaite, que fatalement le peuple pour lequel il avait été établi devait chercher à le réaliser dans son entier. Le chancelier de fer avait d'ailleurs luimême exécuté la plupart des points de ce programme, car la prospérité de l'industrie et du commerce allemands le préoccupait autant que la prépondérance politique et militaire de son pays, mais il lui semblait tout d'abord suffisant de favoriser la production nationale et le commerce intérieur et extérieur par tous les moyens dont dispose un gouvernement, par exemple en créant un réseau de chemins de fer nationaux, dont les tarifs concorderaient avec la situation économique du pays, ou en subventionnant à propos des lignes de navigation. En un mot, il eut une juste notion de tout ce qu'un peuple peut attendre du perfectionnement incessant de son outillage national et aussi des avantages qu'il peut retirer, au point de vue politique, delà force de sa situation économique. Mais au delà de ces idées, M. de Bismarck se séparait de List, et il considérait la colonisation comme un luxe inutile. Au contraire, les économistes, depuis 1870, redoublaient d'énergie pour réclamer l'application intégrale des idées du fondateur de l'école nationale et bientôt ils trouvèrent un puissant appui chez les industriels allemands, poussés à la surproduction à cause de leur trop rapide prospérité, et chez un grand nombre de commerçants, qui avaient déjà des entreprises dans les pays d'outre-mer ou qui projetaient d'en établir de nouvelles. Ainsi la prospérité de l'industrie nationale avait amené celle du commerce extérieur et de la marine marchande; de cette extension devait résulter le développement du commerce exotique, pour lequel on réclamait l'acquisition de colonies nationales.

Une autre raison contribuait à augmenter considérablement le nombre des partisans de la colonisation : en 1881, le nombre des émigrants allemands s'éleva à environ 210.000, alors qu'il n'avait été, dans les années précédentes, que de (Î0.000 environ.

Ce chiffre fit certainement une grande impression etl Allemagne et sembla un argument péremptoire en faveur de la fondation de colonies, où l'on dirigerait les émigrants des pays germaniques, au lieu de les laisser se perdre dans d'autres peuples, qui se fortifiaient ainsi au détriment des Germains. Nous verrons, dans le rapide examen que nous ferons de la propagande des auteurs coloniaux, combien cette question de l'émigration leur tient au cœur, et quelle importance ils y ont attachée, toujours sous rinfluence de List.

Les colons trouvèrent d'autre part des adhérents jusque dans les milieux militaires, en faisant valoir l'argument suivant : la flotte de guerre avait été créée, non seulement pour protéger les côtes de la métropole, mais aussi pour défendre la marine marchande; or, celle-ci ne se bornait pins à naviguer dans les mers septentrionales, elle sillonnait à présent tous les océans, obligeant par suite la flotte de guerre à étendre considérablement sa mission. Or, à cette flotte, qui était ainsi forcée d'évoluer dans toutes les mers du globe, il fallait assurer des points d'appui indépendants, où elle pût se ravitailler et se refaire sans être à la merci d'une puissance étrangère; il fallait donc créer des colonies. Cet argument fut certainement d'un grand poids dans les sphères gouvernementales, à cause du problème militaire qu'il soulevait.

Enfin, les auteurs coloniaux surent habilement faire valoir, dans les milieux populaires, non seulement les chiffres que donnait l'émigration, mais aussi la nécessité de ne pas se laisser dépasser par les autres nations dans le partage des contrées lointaines et de ne pas assister avec indifférence, et sans réclamer sa part, à l'expansion des autres peuples.

Nécessité d'assurer des débouchés à l'industrie et d'accroître le commerce maritime, nécessité de canaliser l'émigration, urgence d'assurer des points d'appui à la flotte de guerre, enfin nécessité de maintenir le prestige national, tels sont les principaux arguments sur lesquels les auteurs coloniaux établiront leur propagande. Et ces auteurs, qui appar-

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tiendront à différents milieux, auront, par cette diversité d'origine, une action d'autant plus étendue qu'elle se produira ainsi sur des classes très diverses; les uns seront des économistes purs, d'autres des explorateurs, d'autres des commerçants; certains seront des officiers de marine ou des fonctionnaires consulaires; certains des écrivains politiques ou des journalistes; d'autres enfin de simples vulgarisateurs, et ces derniers ne joueront pas le rôle le moins important, bien que ce soit le plus obscur. L'action de propagande s'exercera, non seulement par la plume, dans des livres, dans les revues générales ou spéciales à la question, dans les grands et les petits journaux, mais aussi par la parole, au moyen de conférences et de réunions; enfin, des ligues et des sociétés se fonderont qui recueilleront des adhésions, répandront Tidée ci rassembleront des fonds. Les Allemands sont extrêmement bien doués pour organiser une propagande et pour la mener à bien : leur goût pour les Vereine (sociétés) et les ligues, leur esprit de discipline lorsqu'ils sont entrés dans un de ces Vereine, le plaisir qu'ils prennent à écouter les conférences même les plus indigestes et à croire aveuglément les journaux même les plus mal et les plus inexactement rédigés, lorsqu'il s'agit d'un objet qui les intéresse, enfin l' amourpropre qui pousse chacun d'eux à répandre plus loin la propagande qui a agi près de lui, toutes ces qualités et tous ces défauts étaient autant de forces que les coloniaux surent habilement utiliser, et à l'aide desquelles ils vinrent à bout de la résistance pourtant bien puissante du prince de Bismarck.

En 1807, Friedel passait inaperçu; en 1871, M. de Bismarck répondait par des railleries aux projets de quelques Allemands qui croyaient alors à la colonisation; en 1875, il imposait silence à l'amiral Livonius; mais en 1879, il acquérait un dépôt de charbon en Océanie, et en 1880, il demandait au Reichstag des crédits pour les attribuer à une société de commerce colonial opérant aux Samoa. Tels furent les progrès réalisés de 1807 à 1880 parles coloniaux, qui cepen-

dant étaient encore bien peu nombreux et n'avaienl pas encore donné toute la mesure de leur action, qui ne s'exerça vraiment qu'à partir de cette même année 1880.

La littérature que produisirent les coloniaux à l'effet de propager leurs idées est très abondante. Dès 187 1, quatre ans après la publication de l'ouvrage de Friedel, parut à Berlin un ouvrage anonyme ayant pour titre : Les intérêts de V Allemagne en Extrême-Orient (!) et dans lequel reparaissent les projets conçus par Friedel.

L'auteur réclame l'acquisition d'une station navale dans ces régions, mesure de précaution pour ce qui doit s'effectuer prochainement. Cette station servira de poste d'observation et permettra d'intervenir dans des conjonctures favorables. L'auteur regrette vivement que le traité de Francfort n'ait pas transformé la Gochinchine en une possession allemande : « Depuis qu'ils en sont maîtres, les Français ont doté cette colonie de tout le matériel nécessaire, forteresses, arsenaux, docks. De grandes dépenses d'installation ont été faites. L'acquisition d'un territoire où tout est prêt à être mis en œuvre aurait pour l'Allemagne une valeur incomparable. » La région de Saigon est magnifique, très propre à servir de point de départ à une colonisation allemande en 'Asie. Outre la Gochinchine, il serait bon de s'assurer de quelques groupes d'iles de l'océan Pacifique, celui de Tahiti par exemple. Situé presque à égale distance des champs d'or de la Californie et de l'Australie, il semble appelé pour cette raison à jouer un rôle important dans l'avenir.

Cette prédilection particulière que les économistes allemand sont toujours éprouvée pour l'Extrême-Orient et le Pacifique, et dont la brochure citée est une nouvelle preuve, s'explique par des raisons très plausibles auxquelles nous avons déjà fait allusion à propos de l'ouvrage de Friedel. L'Afrique, ainsi que du reste le démontra l'expérience ultérieure, possède d'immenses richesses, mais qui ne peuvent

(1) Deutschlands Intéressent in Ostasien. Berlin, 1871.

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être mises en valeur qu'au prix de grands sacrifices de toute sorte; en outre, ses populations étant peu civilisées ont par suite peu de besoins, et ne peuvent constituer vite une clientèle sérieuse pour l 'industrie allemande. Au contraire, en Extrême-Orient, les populations sont denses et civilisées; il est facile de profiter de leur travail et de leur vendre des produits fabriqués en Allemagne, à l'exemple de l'Angleterre qui, depuis la guerre de 1840, fournit la Chine de l'opium recueilli dans ses colonies asiatiques.

Cependant, sous l'influence des explorateurs, un courant très fort se dessinait en faveur de l'Afrique. Quelque temps après l'apparition de la brochure que nous venons de mentionner, l'explorateur Karl Mauch, à son retour duTransvaal, terminait l'une de ses conférences par ce souhait : « Puisse ce beau pays devenir bientôt une colonie allemande! » Un peu plus tard, en 1877, Gerhard Rohlfs, continuant la série de ses explorations commencées avant la guerre, disait à son retour du Cameroun : « N'est-il pas à déplorer que nous soyons coudamnés à assister inactifs et impuissants à l'extension de l'Angleterre en Afrique centrale? » L'année suivante, Moldenhauer pose de nouveau la question dans son ouvrage sur les colonies et l'émigration (1) . « Mais pourquoi donc le peuple allemand doit-il rester inactif et renoncer à prendre sa part de la civilisation de l'Afrique?... Depuis que nous sommes devenus un peuple grand et uni, on commence à comprendre chez nous l'importance des colonies d'outre-mer... Il s'agit donc de savoir si l'Allemagne va se décider à faire autre chose en Afrique que d'y envoyer des missions scientifiques et d'y semer les ossements de ses explorateurs... Les colonies anglaises et hollandaises des Indes, qui ont été l'objet d'investigations poussées à fond et sont maintenant mieux connues que la Turquie au point de vue ethnographique et scientifique, offrent un magnifique exemple de ce qu'il faut faire. Des sociétés commerciales ont exploité ces territoires

(1) Ueber Colonien und Aasivanderungwesen. Francfort, 1878.

en vertu de traités passés avec les princes indigènes et ensuite les ont conquis et administrés région par région, province par province, jusqu'à ce que rétendue de leurs possessions ait excédé leurs forces et qu'alors elles aient dû en remettre l'administration aux mains de la mère patrie. Il faut donc fonder une compagnie puissante, soutenue directement ou non par le gouvernement et qui entrerait en relations commerciales avec le centre de l'Afrique. »

Dans le même sens que Moldenhauer, M. Sturz, ancien consul général au Brésil, avait dit (1) : « Peu à peu s'approche le jour où les pays de l'Afrique centrale seront les colonies communes de tous les pays commerçants. Il serait nécessaire que nous prissions part le plus tôt possible au développement d'une région si riche et si productive. Ni les dépenses d'administration, ni même la protection des sujets de l'empire, n'exigeront de sacrifices qui ne soient dix fois compensés. »

En 1879, Ernst von Weber constate les progrès de l'idée coloniale parmi les Allemands : « Le chêne le plus puissant, écrit-il (2), provient d'une petite semence. Nous devons donc nous réjouir d'apprendre que le gouvernement impérial a acquis une station navale dans un groupe d'îles australiennes. » Et plus loin, au sujet de l'Afrique, l'auteur s'exprime ainsi :

u Les ambitions dévoilées dans le livre : L'Afrique anglaise depuis la colonie du Cap jusqu'au i\ï/, montrent combien la nécessité est pressante pour l'Allemagne de ne pas laisser cette proie immense à la seule Angleterre. L'Allemagne ne doit ni reconnaître la prise de possession du Congo par la Grande-Bretagne, ni lui permettre d'annexer le Transvaal. Si l'Angleterre installe des factoreries et des missions dans le bassin du Congo, l'Allemagne doit en faire autant. La même tactique est à suivre sur la côte est de l'Afrique. Sinon l'Allemagne sera devancée par les autres peuples. »

(V) Der neugewonnene Weltheil, eût neues gemeinsanies Indien. Berlin.

(2) Die Erxveitcrunq des deutschen Wirtschaftsqebiets und die Grundlegunq zu iiberseischen deutschen Staaten. Leipzig, 1879.

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Von Weber voit surtout dans la colonisation le profit qu'on en peut retirer au point de vue de l'émigration. Gomme tous les territoires propres à établir des colonies de peuplement sont depuis longtemps déjà occupés par d'autres nations, il n'hésite pas à conseiller l'éviction de ces nations au profit des Allemands. Et il construit avec un certain cynisme la théorie suivante :

L'extension de la nationalité allemande outre-mer apparaît au point de vue patriotique comme de première nécessité. De 1815 à 1879, 4 millions d'Allemands ont émigré, dont 3.000.000 vers les États-Unis, soit 90 pour 100 du chiffre total des émigrants. Il n'est évidemment pas possible d'évincer les Anglo-Saxons des États-Unis, aussi von Weber conseille-t-il l'acquisition de territoires importants dans l'Amérique du Sud. « Il n'e&t pas trop tard pour employer l'émigration à préparer les voies allemandes dans l'Amérique du Sud. Il est indifférent que les États isolés existant actuellement subsistent encore longtemps dans leur forme actuelle. Il s'agirait seulement d'infiltrer peu à peu le sang allemand dans l'organisme de ces États où règne encore une prédominance espagnole ou portugaise. Il arrivera bien un moment où l'élément allemand aura tout naturellement la majorité. L'Amérique du Nord appartient aux Anglo-Saxons, mais dans l'Amérique du Sud doit s'épanouir une splendide nouvelle Allemagne.

a Qu'en attendant ces heureux jours la nation s'avance elle-même dans une voie bien choisie, qu'elle se souvienne de l'adage de la tribu sœur, du dicton des Anglo-Saxons : «Aide toi toi-même!» Plus tard sûrement notre gouvernement sera obligé de protéger de toutes ses forces nos efforts. Alors le chêne allemand étendra ses rameaux sur les deux hémisphères. »

En 1884, Patzig (1) voit aussi dans l'Amérique du Sud, l'Argentine, l'Uruguay, le Paraguay et la Bolivie, soit 4 millions et demi de kilomètres carrés encore peu peuplés, un ter-

(1) Dculsclic Colonialen Untemehmungen und Posldampfer Subventionen. Hanovre, 1884.

ritoire très propre à recevoir les émigrants allemands. Eu Océanie, il y a la Nouvelle-Guinée, Bornéo, les îles australiennes, et en Asie les dépendances plus ou moins vagues de l'empire turc sur lesquelles une propriété n'est pas encore bien établie. En Afrique, des millions de kilomètres sont encore possédés par des chefs indigènes qui ne peuvent pas être considérés comme des souverains alliés. Tous ces territoires sont très aptes à recevoir les émigrants allemands.

Imbu des mêmes idées, l'officier de marine Albrecbt Franzius jette des vues pleines de convoitises sur Bornéo. 11 croit qu'il serait possible de vaincre les difficultés pouvant provenir du fait des Anglais et des Hollandais.

Les prétentions de von Weber, de l'alzig, de Franzius et de Karl Mauch (qui revendiquait le Transvaal) décèlent un état d'esprit bien curieux. Venus les derniers à la colonisation, les Allemands sont obligés de se contenter des restes des autres peuples et notamment ne peuvent avoir aucun espoir d'acquérir des colonies de peuplement, où puissent se diriger leur émigration : tel est le fait auquel ne peuvent se résigner ces auteurs et avec eux bon nombre de leurs lecteurs; mais ils se souviennent avec beaucoup d à-propos des théories bismarckiennes sur le droit du plus fort, sur la décadence des races latines, et tout naturellement ils prévoient la substitution de la domination allemande à celle de ces peuples affaiblis, condamnés à être submergés par les Germains. Quant aux Anglo- Saxons, qu'on ne peut entamer, et aux Hollandais (1), près desquels on voudrait employer la persuasion, ce sont des peuples frères !

C'est à cette époque qu'un autre auteur colonial, Hubbe- Schleiden (2) voit dans les fautes politiques commises par les Français un puissant encouragement à commencer l'expansion

(îj Les pangerinanistes présentent toujours dans leurs œuvres les Hollandais et les Flamands comme des Allemands détachés de la mère patrie. Au temps de la guerre austro-bocr parut à Berlin une brochure ayant pour titre: l'Afrique du Sud doit-elle devenir anglaise ou rester ho/landaise et allemande ?

(2) Deutsche Colonisation. Hambourg, 1881.

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allemande : « Les leçons et les expériences de ce peuple à la civilisation surchauffée pourront peut-être être utilisées par les hommes d'État de l'avenir, mais aune époque où la France en tant que nation ne pourra pins vivre. L'étoile pâlissante de ce peuple aimable et cultivé pourrait bien, en effet, approcher de sa chute. Si, dans l'avenir, comme dans le passé, il se laisse guider par le radicalisme effréné de ce Paris toujours troublé, la fin de cette « grande » nationalité pourrait bien être semblable à celle de la Pologne ou de l'Irlande (1). »

En présence d'un orgueil qui s'étale si naïvement et qui, en somme, pourrait mener à des conséquences assez inquiétantes pour les autres nations, il est bien permis de constater avec quelque satisfaction que c'est le peuple allemand lui-même qui s'est chargé de détruire les illusions de ces pangermanistes trop entreprenants; les émigrants persistèrent à se diriger en majorité vers l'Amérique du Nord, alors que l'Amérique du Sud recevait un nombre toujours plus grand d'émigrants de race latine; d'autre part, le nombre des émigrants allemands, qui était de 210.000 en 1881, n'est plus que de 10.000 en 1900 et ne semble pas avoir varié depuis cette dernière année; enfin, la majorité de ces émigrants est actuellement originaire de la province de Posen, c'est-à-dire que ce sont des Polonais chassés de chez eux par la misère et les tracasseries de l'administration prussienne, et, par conséquent, plutôt hostiles à l 'expansion de la domination allemande .

H faut d'ailleurs reconnaître que même à l'époque qui nous occupe, d'autres auteurs, aussi sérieux que les précédents, et certainement plus autorisés, ont pensé à canaliser l'émigration nationale vers des territoires allemands, sans pour cela proposer de dérober ces territoires à d'autres peuples européens ou d'origine européenne. Gomme von Weber et comme Friedel, Moldenhauer excite ses compatriotes en leur montrant les succès des Anglais, autre tribu germanique. Il

(J) Op. cit., p. 43.

insiste sur la nécessité de ne point laisser absorber par des pays étrangers les centaines de mille hommes qui chaque année quittent l'Allemagne, mais de diriger cette puissante émigration sur des territoires allemands. Seulement, à la différence de von Weber, il conseille d'acquérir ces territoires uniquement en Afrique. « S'il est vrai, dit-il, que notre développement national et notre prospérité future soient liés à l'acquisition de colonies et à la réglementation de notre émigration, il faut faire pénétrer profondément dans le peuple la conviction de cette nécessité... Les grands journaux politiques, jugeant que ces questions n'excitent aucun intérêt chez leurs lecteurs, n'en parlent presque jamais. Il faut donc que les sociétés géographiques allemandes se mettent à la téte du mouvement. Malheureusement, ces sociétés sont peu nombreuses et sans liens entre elles. On doit les augmenter, les grouper et les doter d'un siège central à Berlin ou à Hambourg. Plus tard ces sociétés auront des éléments qui organiseront le mouvement colonial. Elles enverront des expéditions en Afrique et susciteront les efforts du gouvernement. »

A côté de Friedel et de Moldenhauer, deux auteurs méritent une place spéciale dans la littérature coloniale allemande, à cause du talent et de la rectitude de jugement qu'ils apportèrent dans leurs travaux, et qui leur assurèrent, dans le mouvement en faveur de l'expansion, une influence prépondérante. Ce sont l'amiral Livonius, dont nous avons déjà mentionné l'ouvrage, et M. Fabri, qui en 1879 publia une brochure restée célèbre (1), dans laquelle il reprit les arguments favoris des coloniaux, en faisant abstraction toutefois de ceux qui dépassaient une juste mesure, et en présentant les autres sous une forme claire et logique, qui peut-être leur avait fait défaut auparavant. Sans insister sur l'erreur que commettait le prince de Bismarck en s'en tenant exclusivement à la politique continentale, il déplorait vivement que par son désintéressement des questions coloniales, l'Alle-

(1) Bedarf Deutschland der Kolonien ? Eine politische-œconomische Bel) -uchtung. Gotha, 1879.

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magne méconnût une partie essentielle de la politique générale. Et, en dehors même du point de vue politique, les colonies étaient, suivant lui, nécessaires au développement économique de l'Allemagne, et étaient un complément indispensable de l'accroissement de son commerce et de son industrie, en même temps qu'un besoin créé par l'émigration.

Quant à l'amiral Livonius, son œuvre, écrite sous forme de rapport en 1875, ne parut qu'en 1885. Il déplorait que l'Allemagne, malgré son émigration considérable, eût une influence à peu près nulle en dehors de l'Europe; il attribuait, ajuste titre, cet état de choses à l'inertie du gouvernement impérial en matière coloniale, et il demandait qu'on voulût bien sortir de cette inertie, l'unité allemande étant réalisée et l'empire ayant à sa disposition une marine marchande prospère et une flotte de guerre organisée. Par la fondation de colonies, on donnerait à l'Allemagne l'influence que lui méritait son émigration, alors que précédemment celle-ci s'était faite seulement au profit de l'Angleterre et des États-Unis.

Fabri et Livonius sont, encore aujourd'hui, cités en tête des écrivains qui ont le plus contribué au succès de l'action coloniale; en dehors d'eux, de Friedel, de Moldenhauer, de Sturz et de l'auteur anonyme de la brochure sur la Gochinchine parue en 1871, on peut encore citer von Philippson(l) , W. Frey (2) , Wûlfing (3) , Fick (4) , qui assigne comme but, aux premières entreprises coloniales, la Nouvelle-Guinée et Zanzibar; Bastian (5), Arendt(6).

Enfin, le Dr Ernest Hasse, président de la Société de Géographie commerciale de Leipzig, et aujourd'hui directeur de

J Von Philippson, Ueber Colonisation. Berlin, 1880. 2 Frey, Gebt uns Kolonien. Chemnitz, 1881.

(3) Wulfing, Der Erwerb von Ackerbau und Handelskolonien durch Deutsche Reiçh. Cologne, 1881.

(4) Fick, ht die Weltvergeben ? Francfort, 1884.

(5) Bastian, Europaische Colonien in Afrika und Deutschlands Intercssen sonst und jetzt. Berlin, 1885.

(6) Dr Arendt, Ziele deutscher Kolonialpolitik. Berlin, 1885.

l'Union pangermanique, soutint les efforts des coloniaux pangermanistes.

Bientôt, sous l'influence des brochures et des livres, des journaux se fondent à l'effet d'affirmer l'idée coloniale, de vaincre toutes les résistances qu'on lui oppose. Pour agir sur la masse du peuple les coloniaux font appel à l'émulation nationale, et, à les voir compter à tout propos les merveilles de l'expansion française, on peut croire que tous ne partagent pas le mépris de Hubbe-Schleiden pour ce peuple latin qu'il jugeait trop civilisé. Ils invoquent comme un article de foi la parole de Paul Leroy-Beaulieu : « Le peuple qui colonise le plus est le premier peuple; s'il n'est pas aujourd'hui, il sera demain. » L'histoire de l'Espagne, celle de l'Angleterre furent pour les coloniaux d'outre-Khin une mine d'arguments d'où ils prétendaient conclure qu'un peuple prospère tant qu'il acquiert des colonies, qu'il décline dès qu'il les perd. Les adversaires de l'idée coloniale ripostaient avec vigueur. Ils craignaient que l'expansion coloniale soulevât des conflits avec d'autres nations et affaiblît la puissance continentale de l'Allemagne devant la France frémissante. Les coloniaux répondaient : « Ces craintes prouvent que nous subissons encore l'influence de l'ancienne Confédération si faible et si peu redoutée. Les conflits peuvent naître sans que Ton ait des colonies, par la simple protection que l'on doit assurer à des coloniaux expatriés. Le seul moyen de l'empêcher serait donc d'interdire l'émigration, ce à quoi Tonne peut songer. » L'affaire de Samoa, qui éclata en 1877, sembla leur donner raison. « Si l'Allemagne avait marché franchement, si elle avait annexé résolument les îles Samoa, dirent-ils, il n'y aurait pas eu de conflit. » Ils invoquèrent même en leur faveur les difficultés que rencontra l'Allemagne de la part de l'Angleterre et aussi de la France. « Ces puissances jalouses ne chercheraient pas à enrayer notre essor colonial, disaient-ils, s'il était vrai qu'il n'ait aucune valeur pour nous et si elles ne voyaient pas qu'il nous permettra d'entrer en concurrence avec elles. »

Il nous reste encore à mentionner l'œuvre des vulgarisa-

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teurs. Elle fut considérable et probablement ce fut elle qui eut le plus d'action dans les milieux populaires. Elle fit surtout usage des souvenirs historiques et des résultats obtenus par les colons allemands établis aux États-Unis et dans d'autres contrées du globe. Les vulgarisateurs ne se contentèrent pas de glorifier et d'amplifier les entreprises du Grand Électeur, ils les présentèrent encore, ainsi que nous l'avons vu, comme le point de départ de la colonisation qu'on voulait développer. Sous leur plume habile, les entreprises coloniales allemandes, qu'on aurait pu croire réduites à cette seule tentative du Grand Électeur, devinrent légion et chaque jour permettait d'en retrouver une nouvelle : ce sont les Ehinger, famille de Nuremberg, qui sont autorisés en 1527, par Gharles-Quint, à gouverner le Venezuela ; ils passent ensuite la main aux Welser, d'Augsbourg, et ceux-ci fondent Santa Fé de Bogota, capitale actuelle de la Colombie; puis c'est un banquier allemand, Becker, qui, à la fin du dix-septième siècle, entreprend de fonder une colonie bavaroise dans la Guyane hollandaise; puis, en 1722, c'est l'empereur Charles VI, de la maison des Habsbourg, dont les aptitudes coloniales furent pourtant bien faibles, qui accorde une charte officielle à une compagnie chargée d'établir des comptoirs aux Indes orientales. Vulgarisés par le livre et par l'image, tous ces souvenirs et bien d'autres encore agirent certainement sur les imaginations populaires avec bien plus de force que ne l'auraient fait les exposés des économistes et des écrivains politiques.

Les coloniaux s'étaient ainsi assuré des partisans dans tous les milieux : chez les industriels et chez les commerçants, chez les savants des universités, chez les officiers de la flotte de guerre, enfin jusque dans les classes ouvrières. Des faits survenaient, qui donnaient corps à leurs idées : des commerçants établis au loin réclamèrent la protection de la mère patrie, et celle-ci se vit contrainte d'intervenir, d'abord bien malgré elle et bien faiblement. C'est ainsi qu'en 1877 se posa pour la première fois la question des îles Samoa, dont le chancelier sembla se désintéresser; mais

le 29 novembre 1877, l'empire allemand acquit des chefs indigènes le port de Jaluit, pour en faire un point de ravitaillement de la flotte, en stipulant qu'aucun droit égal ou analogue ne serait accordé à une autre puissance. En 1878, lorsque l'Angleterre annexa les îles Fidji, le chancelier demanda des explications sur la situation faite par le nouvel état de choses aux sujets allemands résidant dans ses îles. En 1880, les difficultés qui depuis près de trois ans existaient aux Samoa menacèrent sérieusement les intérêts d une société allemande qui s'était formée en vue de conserver à l'Allemagne les régions qu'elle pouvait revendiquer; le 22 avril 1880, M. de Bismarck se décida à demander au Ileichstag une subvention pour la société menacée, mais l'Assemblée refusa le crédit sollicité par 128 voix contre 1 12, et cet échec put faire croire, pendant quelque temps, que la colonisation était condamnée dans les milieux politiques. Il n'en était rien, car en 1881 , le Conseil économique de l'empire, institué pour soutenir la politique protectionniste du chancelier, demanda que l'on consacrât une somme de 125.000.000 de marks à la fondation de colonies.

En 1882 et 1883, le mouvement colonial était si avancé, que l'initiative privée se décida à entreprendre d'elle-même la tâche devant laquelle le gouvernement reculait; des marchands de Hambourg, de Brème et de Berlin tentèrent d'exploiter directement, dans des contrées que d'autres nations avaient négligé d'acquérir, des domaines coloniaux dont ils recueillaient les produits sans subir l'intermédiaire d'une puissance étrangère. En 1883, la Chambre de commerce de Hambourg présenta au gouvernement un mémoire sur la situation des maisons allemandes en Afrique, mémoire qui se terminait par les conclusions suivantes : établissement du protectorat impérial sur les territoires indépendants où étaient installées des maisons allemandes, acquisition de la baie de Biafra, neutralisation de l'embouchure du Congo, nomination de consuls, création de stations navales.

Lorsque M. de Bismarck vit se multiplier les entreprises

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privées et les sollicitations semi-officielles, lorsque surtout il vit les grands négociants de Berlin et de Hambourg, dont il savait apprécier le génie commercial, engager hardiment des capitaux importants dans des affaires coloniales, il comprit que sa résistance ne pouvait durer plus longtemps sans qu'il s'entendit reprocher de ne pas vouloir soutenir des intérêts nationaux considérables, que son indifférence pouvait livrer à la mauvaise foi des indigènes africains et au bon vouloir des autres puissances. Le 24 avril 1884, il déclara placés sous le protectorat impérial les territoires acquis par la maison Lïideritz au nord da fleuve Orange.

Toutefois, M. de Bismarck ne prit cette grave décision qu'en faisant de nombreuses réserves. Il n'entendait pas coloniser dans le dessein de fonder un empire d'outre-mer, une plus grande Allemagne, mais simplement dans celui de favoriser le commerce allemand ; il voulait faire de l'expansion coloniale, ce qu'il exprima dans sa formule célèbre : « Die Flagge folgt dem Handel — le drapeau suit le commerçant. » Il précisa d'ailleurs ses idées dans son discours du 24 juin 1884 : « Dans le système de colonisation que je qualifie de français, l'Etat doit chaque jour juger si l'entreprise est bonne et présente des chances de succès. Dans notre système nous laissons au commerce, aux individus, le choix et si nous voyons l'arbre prendre racine, croître et prospérer, si les créateurs de l'entreprise invoquent la protection de l'empire, alors nous leur accordons notre protection que d'ailleurs nous ne pouvons pas leur refuser... Nous laissons donc la fondation de colonies et leur développement livrés à l'initiative et à l'esprit d'entreprise de nos concitoyens; au lieu de les annexer nous délivrons aux compagnies des « lettres d'octroi » (Freibriefj de la forme des Royal Charters qui ont si bien réussi à l'Angleterre. Nous maintenons aux intéressés le gouvernement de la colonie en leur garantissant seulement la possibilité de recourir à une juridiction européenne et en leur accordant la protection que nous pouvons leur donner sans entretenir dans la colonie de garnison permanente. Notre

intention n'est pas de fonder des provinces, mais de protéger contre leurs voisins immédiats et contre les nations européennes les entreprises commerciales, notamment celles qui, ayant acquis des possessions, placeraient leurs droits de souveraineté sous la protection de l'empire... Je répète que je suis contre les colonies, je veux dire contre le système suivi par la plupart des peuples de ce siècle el ce qu'on peut appeler le système français, contre cette colonisation qui consiste à prendre un morceau de terre, à y installer des fonctionnaires, une garnison et ensuite à y attirer des colons. Encore aujourd'hui je ne puis me défaire de cette aversion contre ce système colonial profitable peut-être aux autres, mais impraticable pour nous... »

Et dans une autre occasion M. de Bismarck déclarait au Dr Nachtigal : « Nous n'avons pas l'intention d'envoyer aux colonies une multitude de fonctionnaires et d'y établir une force armée capable de protéger nos nationaux contre une puissance importante. »

Le chancelier pensait pouvoir rester dans les limites que sa volonté puissante s'était tracée. Mais l'expérience lui prouva bientôt que la force des événements dépassait la sienne propre. 11 croyait avoir établi, grâce aux sociétés coloniales, un système qui, tout en donnant satisfaction aux intérêts économiques de l'Allemagne, ne permettait pas qu'il se créât dans l'empire une politique coloniale; or, celle-ci naquit en même temps que les colonies, montrant ainsi qu'elle est une condition indispensable de l'expansion lointaine, et presque dès le début de la colonisation, l'Allemagne se vit contrainte de pratiquer ce système français que son créateur méprisait et qu'il lui avait avec tant de force conseillé d'éviter. Le chancelier vécut assez pour voir la politique coloniale, qui lui semblait si haïssable et si dangereuse pour la prépondérance allemande, devenir, dès qu'il se fut retiré, la principale préoccupation de la diplomatie. Et le moment vint où la politique continentale dut faire place à la politique mondiale, qui est comme l'épanouissement universel de cette politique coloniale.

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Dix ans après la retraite de M. de Bismarck, M. de Bûlow prononçait à Stettin, le 10 janvier 1900, à l'occasion du lancement du Deuischtand, les paroles suivantes : « La politique d'outre-mer que l'Allemagne suit actuellement est la conséquence nécessaire de l'accroissement économique qui a été la suite de la création de l'empire. Après avoir été un peuple enfermé au milieu de l'Europe, elle est devenue une grande puissance commerciale, luttant au premier rang dans le monde entier. »

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