PREMIÈRE PARTIE
LA fondation des colonies allemandes
L'histoire de la fondation des colonies allemandes peut se diviser en deux périodes dont la première s'étend jusqu'à la chute du prince de Bismarck, alors que la seconde, commençant à peu près à ce même moment, dure encore actuellement. La première de ces périodes fut tout entière dominée parla politique continentale dn chancelier de fer; la seconde, plus favorable aux entreprises coloniales, est l'expression même de la politique mondiale de l'empereur Guillaume II. Enfin, en tenant compte des procédés de colonisation employés dans chacune d'elles, on peut appeler la première, période commerciale, et la seconde, période administrative.
Au temps du prince de Bismarck, la colonisation fut, en effet, presque exclusivement l'œuvre des grands commerçants des villes hanséatiques, qui offrirent à l'empire les acquisitions faites par eux en Afrique et en Océanie, sous la condition d'obtenir de lui la protection de leurs intérêts pour l'avenir. « Le soldat suit le commerçant » , avait dit le prince de Bismarck, et il voyait dans l'application de cette maxime un système d'expansion qui lui permettait de ne s'engager qu'à bon escient. En laissant d'abord agir seule l'initiative privée, il dissimulait les véritables intentions de l'empire, qui ne prenait aucune responsabilité puisqu'il ne fondait rien par
lui-même, en même temps qu'il se réservait toujours ainsi une porte de sortie en cas de conflit avec une autre puissance. Puis les finances impériales n'étaient pas mises en jeu, c'étaient les commerçants, appelés à retirer les fruits de l'entreprise, qui en faisaient les frais. Enfin, lorsque le moment venait de déclarer les véritables intentions du gouvernement, l'action de ce dernier pouvait se fonder sur la protection due aux droits que des sujets allemands s étaient justement créés dans des territoires jusqu'alors sans maître.
Lorsqu'il se fut bien convaincu, malgré ses préventions, de la nécessité de la colonisation, et lorsqu'il se fut résolu à faire profiter l'empire des efforts des marchands de Hambourg, de Brème et de Berlin, M. de Bismarck ne ménagea à ces derniers ni ses encouragements ni sa protection, et il défendit leurs intérêts, en même temps que ceux de l'Allemagne, avec son ardeur et son âpreté habituelles. Il les laissa fonder des sociétés ou des compagnies de colonisation dont l'action était plus vigoureuse et plus sûre que celle des individus isolés, et qui pouvaient acquérir des droits plus étendus (des droits de quasi souveraineté par exemple), puis il fit solliciter le protectorat impérial par ces compagnies, qui furent ainsi comme un écran derrière lequel l'empire pouvait procéder sans se compromettre aux premiers essais, pour ne paraître qu'en connaissance de cause. Ceci explique la haute faveur qu'ont trouvée dans l'Allemagne moderne les compagnies de colonisation.
Enfin, lorsque l'empire prenait une décision et intervenait officiellement, il agissait avec un déploiement de formalités qui lui semblait propre à fortifier les droits qu'il se créait. Il multipliait les traités avec les indigènes, hissait de nombreux pavillons, délimitait soigneusement les nouvelles acquisitions. Le chancelier comprenait que, commencées tardivement, les entreprises allemandes devraient froisser bien des susceptibilités, anéantir bien des espérances; il était donc nécessaire d'assurer fermement, dès le début, les droits de l'Allemagne sur les territoires définitivement acquis et sur ceux qui
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devaient lui être réservés dans l'avenir. Il fallait donc prévenir, par des conventions diplomatiques intervenant en temps utile, toutes les complications possibles du fait des autres puissances coloniales.
L'Allemagne eut d'ailleurs un souci très caractéristique de justifier ses acquisitions lointaines, souci qui trouve surtout son expression dans la théorie des territoires sans maître fherrenlose GebieieJ, sur laquelle les juristes d'outre-Rhin édifièrent de multiples combinaisons tendant toutes à prouver le bon droit des occupations acceptées par l'empire, après que les explorateurs et les commerçants les avaient réalisées.
L'action directe appartenait aux marchands; c'était à eux de choisir les territoires sur lesquels ils voulaient diriger leurs efforts. Quelquefois des missions religieuses les avaient précédés et les secondaient dans leurs essais; quelquefois aussi ces missions avaient agi par elles-mêmes; d'autres fois, un marchand commençait une tentative sur les renseignements que lui fournissait un explorateur; bien souvent aussi, le marchand se confondait avec l'explorateur, et, suivant ses moyens, fondait au cours d'un voyage d'investigations un ou plusieurs comptoirs, ou tout au moins nouait des relations qui devaient lui permettre d'assurer sa future activité commerciale. Enfin les grandes maisons de Brème ou de Hambourg, leurs consortiums, les compagnies coloniales envoyaient dans les contrées à exploiter des expéditions puissamment organisées, chargées d'e'tudier les ressources du pays, de commencer des plantations, de créer des factoreries, et aussi de traiter avec les chefs indigènes et d'acquérir, sur des territoires aussi étendus que possible, des droits complets et indiscutables. Au cours des démarches de ces missions, bien des froissements se produisaient lorsqu'elles prenaient contact avec les colons des autres nations; les Allemands, trop hardis, empiétaient sur les possessions des autres peuples et obtenaient d'un chef nègre déjà engagé par ailleurs un de ces traités que les roitelets noirs signaient à cette époque avec une libéralité vraiment extraordinaire; ou bien, au contraire, des
sujets d'une autre nation contestaient avec mauvaise foi les droits que .les Allemands venaient d'acquérir en toute équité. Des intrigues naissaient ainsi et se prolongeaient, auxquelles les gouvernements métropolitains prenaient sourdement part, cherchant à en profiter, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs colonies de self governmeni. Enfin arrivait un moment où l'intrigue se transformait presque en un conflit aigu, qui nécessitait des explications réciproques des gouvernements engagés. Au cours du différend, suivant les circonstances, ou après le règlement de celui-ci, l'Allemagne envoyait sur place une force navale plus ou moins considérable, qui débarquait un détachement chargé de hisser solennellement, en des points donnés, le drapeau national. En même temps un haut commissaire procédait à une enquête sur les cas en litige, sur la légalité des acquisitions des marchands, et enfin, en toute connaissance de cause, déclarait telle ou telle contrée territoire de protectorat ^Schulzgehiet) de l'Allemagne . Par un dernier reste de ses préventions anciennes, M. de Bismarck n'avait pas pu se décider à voir dans les nouvelles extensions de l'empire de véritables colonies telles que les créaient les nations qui suivaient le système qualifié par lui de français, et il croyait indiquer le sens réel de la colonisation allemande par l'adoption de ce nouveau terme, territoire de protectorat, Schulzgebiet. De même, il fut admis que les Schutzgebiete appartenaient au territoire extérieur de l'empire fAusland), le territoire intérieur (InlandJ ne comprenant que les États confédérés de la métropole et le ReichsLand.
Ainsi furent colonisées, dans la première période, au temps et avec les idées de M. de Bismarck, les possessions allemandes d'Afrique et d'Océanie.
Après la disparition du chancelier de fer, la politique générale subit l'évolution que nous avons déjà constatée dans le chapitre précédent. L'importance toujours plus grande des questions économiques, et aussi l'acquisition des Schutzgebiete , avaient orienté l'Allemagne vers de nouvelles idées dont l'empereur Guillaume II était un des plus chauds partisans,
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et qui s'exprimèrent dans les théories de la politique mondiale (Weltpolùik). Le jeune souverain, avide de pouvoir et d'action personnels, cherchait à ramener à lui la direction de toutes les questions extérieures intéressant l'Allemagne; il jugeait que l'importance des questions coloniales était trop grande pour les laisser entre les mains des marchands, comme M. de Bismarck avait cru devoir le faire; il pensait aussi, et non sans raison, que l'initiative privée se refuserait peut-être à travailler davantage à l'expansion de l'empire, et que les efforts des marchands pouvaient faire défaut à la colonisation; pourtant l'expérience avait prouvé la nécessité de l'action coloniale, et le seul moyen d'assurer la continuité de celle-ci était d'attendre de l'initiative officielle ce que l'initiative privée était impuissante à toujours donner. C'était d'ailleurs également le seul moyen de laisser le gouvernement allemand (c'est-à-dire l'empereur) diriger à son gré les plus importantes des questions diplomatiques susceptibles actuellement de l'intéresser. Sans dissimuler comme par le passé l'action officielle sous celle des particuliers, il était plus simple, plus conforme à la politique moderne, plus profitable même au gouvernement d'acquérir et d'administrer immédiatement, sans intermédiaire, les territoires qu'il jugerait nécessaires à l'expansion lointaine de l'empire. En 1897, l'entreprise coloniale que l'empereur Guillaume II considère comme son œuvre propre, c'est-à-dire l'acquisition de Kiao-Tchéou, se fit sans l'intervention d'aucun intermédiaire particulier, alors que les acquisitions en Afrique et en Océanie avaient mis en jeu un nombre considérable d'intérêts isolés. Cette fois, le gouvernement allemand, sous la direction de l'empereur, procéda entièrement suivant le système français et fit de la colonisation officielle et administrative, parce qu'il estimait urgent d'agir par lui-même pour assurer la position de l'Allemagne en Chine dans r avenir.
C'est sous le régime de ces idées, c'est-à-dire de la politique mondiale, que l'empereur actuel engagea l'Allemagne dans
les affaires chinoises de 1900, et qu'il dirige encore aujourd'hui la diplomatie allemande.
Nous diviserons l'étude de l'histoire de la fondation particulière de chaque colonie en trois chapitres, l'un consacré aux possessions d'Afrique, le second aux possessions d'Océanie, le troisième aux possessions d'Asie.