CHAPITRE III
LES POSSESSIONS ALLEMANDES D'ASIE Kl AO-TCHÉOU
Le voyage que fit en Chine la frégate prussienne Arcona en 1860 marque les premiers rapports officiels de la Prusse avec la Chine. L'année suivante le comte d'Eulenbourg signa à Tien-Tsin un traité «d'amitié, de commerce et de navigation » ; cette convention fut confirmée à Pékin en 1880. Le baron von Richthoffen, savant géologue, publia, à la suite d'une série de voyages d'étude dans le Céleste Empire, plusieurs ouvrages d'une importance considérable. Il attira surtout l'attention de ses compatriotes sur la province du Ghan-Toung, l'une des mieux situées de la Chine (I).
Depuis une trentaine d années le commerce allemand en Chine a pris une extension rapide et considérable, extension qui fut puissamment favorisée de 1876 à 1893 par M. von Brandt, ministre allemand auprès de la cour de Pékin.
Gomme en Afrique occidentale, les missionnaires préparèrent la pénétration politique. En 1879, le P. Anzer s'installe avec le P. Freinademetz dans le Ghan-Toung méridional; en 1887, il est nommé vicaire apostolique avec caractère épiscopal, et, cédant aux désirs du gouvernementallemand, il travaille, surtout à partir de 1897, à soustraire ses catéchumènes
(1) Sur la province du Chan-Toung, consulter : Sckantunà raid seine Eiiu/ant/spforte Kiautschou, par F. vois Ricutitoffen. D. Reimer, Berlin, 1898.
catholiques au protectorat séculaire que la France exerçait eh Extrême-Orient. En 1809, de sa propre autorité, se gardant bien de consulter Rome, il place le vicariat du Chan-Toung méridional sous le protectorat de l'Allemagne. Désormais, c'est à la chancellerie allemande que ses collaborateurs, sujets de l'Empire, demandèrent les passeports que jusqu'alors tout missionnaire séjournant en Chine devait obtenir de la France.
Après la victoire des Japonais sur la Chine, la Russie et la France intervinrent en 1895 en Extrême-Orient; Guillaume II, grand partisan de la politique mondiale, prit part à cette intervention, créant ainsi l'occasion cherchée d'entrer en scène dans ces parages lointains et d'y faire connaître le pavillon de son jeune empire en même temps que de limiter l'essor économique du Japon, qui menaçait déjà d'enrayer les progrès du commerce allemand dans les mers de Chine : enfin, en s'immisçaut entre la France et la Russie, il diminuait la portée de l'alliance franco-russe.
Après le traité de Shimonoséki, l'Allemagne obtint deux concessions : l'une à Tien-Tsin, l'autre à Hankéou sur le Yang- Tsé.
Ces avantages étaient assez maigres. Les Célestes n'avaient pas encore une juste idée de la puissance de l'Allemagne, et croyaient la satisfaire par la création de « concessions » . A Berlin, on prit philosophiquement parti de ce succès en apparence assez mesquin. On avait reconnu le terrain, on pouvait se convaincre qu'on obtiendrait bientôt davantage. On était d'ailleurs bien résolu à agir. Le commerce allemand se ralentissait, la nécessité d un établissement en Asie orientale semblait pressante.
Avec cette prévoyance merveilleuse qui explique tant de succès des Holienzollern, on se préoccupa longtemps à l'avance de choisir le territoire à occuper. Déjà divers points de la cote avaient été proposés : Amoy, le golfe de Samsah, la baie de Mirs, le golfe de Kiao-Tchéou, les iles Chusan. Mais la future station devait présenter des qualités complexes et suffire à la fois à des besoins militaires et économiques, en
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même temps qu'elle devait permettre une pénétration efficace en Chine en dehors des sphères d'influence des autres puissances. Le choix était donc difficile.
Le gouvernement envoya en Chine, dès le mois de février 1897, une mission dirigée par l'officier de marine Franzius. D'après les rapports présentés par ce dernier à son retour, on se décida pour Kiao-Tchéou.
Cette détermination était à la fois hardie et politique.
Elle était hardie, car il existait un traité secret russo-chinois, de 1895, ratifié en 1896, qui donnait aux Russes le droit de prendre à bail pour quinze ans la baie de Kiao-Tchéou, sur la côte orientale de la presqu'île du Chan-Toung. Les Russes s'assuraient ainsi l'entrée du Petchili. Mais ce traité, dit traité Gassini, était resté secret. 11 n'avait pas été notifié aux puissances. Le gouvernement allemand pouvait donc l'ignorer officiellement et se dispenser d'en tenir compte. Les Russes, d'ailleurs, désireux de s'installer pour toujours à Port- Arthur, crurent opportun de fermer les yeux lorsque les Allemands prirent pied sur le Ghan-Toung.
Ce choix était enfin politique, car le point de Kiao-Tchéou était admirablement choisi. De Kiao-Tchéou une escadre peut, « à raison d'une vitesse de seize nœuds, atteindre en dixsept heures l'entrée du golfe de Petchili ; en vingt-cinq heures, l'embouchure du Pei-Ho devant Tien-Tsin; en vingt-trois heures, le port de Tchemoulpo dans la Corée; en trente heures, le détroit de Corée et l'extrémité méridionale du Japon » .
Les Allemands s'étant ainsi décidés, il ne leur restait plus qu'à s'établir officiellement sur le territoire chinois par eux choisi. Une occasion excellente se présenta bientôt.
Le 1er novembre 1897, les PP. Niés et Henlé, de la mission allemande, étaient massacrés à Yen-Tchéou, berceau de Gonfucius.
Mgr Anzer se trouvait alors en Allemagne, Guillaume II lui promit une prompte répression de ce forfait.
Une force navale allemande, composée du Kaiser, Princess Wilhelm, et du Cormoran, parut devant Kiao-Tchéou.
Peu après, V Irène apportait tout un matériel de débarquement, baraques démontables, etc., preuve certaine que l'expédition avait été préparée de longue main.
Les forces navales allemandes étaient à Kiao-Tchéou depuis le 12 novembre ] 897. Le lundi 15, au matin, le contreamiral von Diederichs, qui les commandait, fit mettre à terre six cents hommes et six canons.
Les Chinois, qui étaient au nombre de douze cents, armés de fusils prussiens modèle 1871 et de quatorze canons Krupp, abandonnèrent les forts qu'ils avaient mission de défendre.
L'amiral von Diederichs s'empara ainsi sans coup férir de la citadelle de Tsingtau, qui commande la baie de Kiao- Tchéou.
Le 18 novembre 1897, la Kaiserin Augusta, alors en Crète, reçut Tordre de se rendre en Extrême-Orient; le 23 novembre, la division allemande dans les mers de Chine était transformée en escadre. En même temps le départ du prince Henri était décidé ; il prenait bientôt le commandement de l'escadre formée dans le Petchili et sa seule présence décidait la Chine à signer, le (> mars 1898, un traité par lequel elle cédait à bail pour quatre-vingt-dix-neuf ans : 1° le périmètre de la baie de Kiao-Tchéou jusqu'à la limite des plus hautes marées; 2° les deux presqu'îles de l'entrée, plus les îles de la baie; 3° les îles qui sont à l'entrée de la baie.
L'Allemagne obtenait en outre le droit d'exploiter les mines et les chemins de fer du Chan-Toung. Enfin la zone comprise entre les bords de la baie et une distance de cinquante kilomètres était neutralisée.
Les conditions de la cession sont les suivantes :
En substance le gouvernement allemand a le droit d'ériger dans le district qui lui est concédé tous les bâtiments et toutes les constructions qui lui seront utiles et de prendre pour leur protection les mesures nécessaires. Le district concédé comprend tout le bassin intérieur du golfe Kiao-Tchéou jusqu'à la limite des hautes eaux; en outre, au sud etaunord de l'entrée du golfe, d'importantes langues de terre en bordure jusqu'à
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leur délimitation naturelle par les collines voisines ; enfin les îles situées à l'intérieur et en face du golfe.
Le district cédé a une superficie de plusieurs milles carrés ; il est entouré d une zone plus grande encerclant le golfe, zone à l'intérieur de laquelle les Chinois ne pourront, sans l'assentiment des Allemands, prendre aucune mesure ni aucune disposition. En particulier, aucun empêchement ne pourra être mis aux régularisations du cours d'eau que les Allemands jugeraient nécessaires.
Pour éviter des conflits qui pourraient nuire à la bonne entente entre les deux puissances, le gouvernement chinois fait transport et dévolution au gouvernement allemand, pendant toute la durée du bail, de tous les droits souverains qu'il possède dans le district cédé.
L'Allemagne obtenait, en outre, la concession de deux chemins de fer dans le Ghan-Toung, l'un vers Wei-Hsien et Tsi- Nan-Fou, l'autre devant servir à l'exploitation du bassin houiller de Kiao-Tchéou; enfin, le droit pour la société concessionnaire d'exploiter les mines sur une largeur de vingt kilomètres le long des voies ferrées.
L'empereur allemand marqua alors sa satisfaction dans une phrase caractéristique : « La Providence a voulu, dit-il, que la nécessité de venger le massacre de nos missionnaires nous amenât à acquérir une place commerciale de première importance. »
Mais, dans la pensée du gouvernement de Berlin, Kiao- Tchéou ne fut jamais considéré que comme une voie ouverte à la pénétration dans la riche province de Ghan-Toung. On s'en aperçut rapidement; en effet, en mars 1899, leurs missionnaires ayant encore été attaqués, les Allemands n'hésitèrent pas à occuper Yi-Tchéou, ville du Ghan-Toung, dans l'hinterland de Kiao-Tchéou.
Jusqu'aux derniers événements d'Extrême-Orient, il était d'opinion courante en Allemagne que la véritable colonisation commerciale, du moins la plus lucrative, se ferait en Chine: on ne cherchait nullement à dissimuler cette tendance. Elle
explique l'intérêt et l'anxiété avec lesquels les milieux politiques de l'Empire suivent le développement du Japon, dont les succès militaires et économiques pourraient compromettre et peut-être anéantir à jamais toutes les espérances fondées sur l'occupation de Kiao-Tchéou et tous les progrès déjà réalisés en Chine depuis le réveil du commerce maritime de l'Allemagne.
Ces craintes étaient amplement justifiées, car le récent traité d'ailliance anglo-japonais implique pour l'Allemagne une renonciation absolue à toute idée d'extension territoriale au-delà des limites actuelles de Kiao-Tchéou.