‹ La colonisation [microforme]Chapitre 14 sur 48 · OÙ NS · texte numérisé non relu

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sions justes quand il saisissait les prémisses. Maïs comme la majeure et la mineure sont le fruit de connaissances acquises, il arrivait quelquefois que son esprit, qui allait jusqu’au génie, se fourvoyait, A lui comme à d’autres on est obligé d'appliquer le dicton: “ qui trop embrasse, mal étreint.”

L’ardeur qu’il mettait à résoudre une question le rendait violent dans la discussion, et lorsqu'il se sentait faiblir et qu'il ne pouvait, avec la subtilité qu’il possédait, s’emparer des connaissances de son adversaire, il s’échauffait au point de s'éloigner des règles de la modération, Il se rattrapait alors par des mots très heureux, qui lui assuraient le concours des rieurs, mais qui ne résolvaient pas toujours la question d’une manière satisfaisante,

Afin de mieux faire saisir son idée, même quand elle était juste, il employait des comparaisons précises souvent, mais avec des expressions qui ne convenaient pas toujours à son caractère. Il s'était tellement familiarisé avec ce langage, qui a fait rire bien du monde, qu’il n’en voyait pas la rudesse et il le ramènait trop souvent dans la conversation.

Cette manière de parler lui était même familière quand il n'avait pas de contradicteur, et jusque dans les assemblées publiques où, à tort ou à raison, on exige un langage plus en harmonie avec les oreilles non endurcies au contact du réalisme,

Le désir de faire prévaloir ses théories qu’ils croyait bonnes, je n’en doute pas, et de les faire comprendre aux gens du peuple, l'avaitamené quelquefois à oublier qu'on ne doit pas s'amoindrir en descendant jusqu’à eux, mais bien les élever jusqu’à soi.

‘Dans ce pays où l'aristocratie côtoie la démocratie par plus d’un côté, les hommes de professions libérales tiennent quelquefois des propos de corps de gard ou de halles, et s'imaginent par là cultiver leur popularité, S'ils savaient

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combien cette popularité est éphémère et à quel degré elle ôte le respect dû aux classes dirigeantes, ils ne voudraient certainement pas renoncer au titre si apprécié d'hommes bien élevés.

Inutile de dire que si ces allures se trouvaient parmi les membres du clergé, elles feraient mauvaise école,

Puisque nous y sommes, disons aux hommes de professions libérales qu’ils oublient quelquefois leur dignité jusqu’à se plier aux exigences exagérées de ceux avec qui ils font affaire, jusqu’à paraître partager des principes qu'ils n’approuvent en aucune manière. Cette tactique, que l’amour-propre fait adopter, est désastreuse, puisqu'elle prête main forte aux ennemis d’une cause quelquefois sacrée, et qu'elle fait déprécier grandement ceux qu’on sait ne pas avoir le courage de leurs opinions.

Ces défauts se trouvent malheureusement souvent chez les hommes les mieux doués, surtout du côté du cœur, car ils se laissent entraîner à une fausse conciliation par amour de la paix, Mais cette manière d'agir se fait aussi remarquer chez des hommes qui ne pèchent pas par le cœur. Îls agissent ainsi par calcul.

” En politique on appelle ces hommes des fins, des politiciens, des smart, En religion on les appelle des catholiques à l’eau de rose. Ils veulent concilier toutes les théories, plier la religion à tous les caprices; ils concèdent que chacun peut pratiquer le culte à sa guise; que la religion n’a rien à faire dans les questions temporelles ; que pour le succès d’une entreprise on peut sacrifier un principe qui n° produit point la richesse et que “la vertu sans l'argent est un meuble inutile.”

Je ne veux certes pas prêter au populaire curé de St- Jérôme des idées incompatibles avec son caractère sacré ; mais l’ardeur qu'il mettait à faire triompher de bonnes et saines théories a pu facilement faire croire qu’il ne soumet-

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tait pas toujours les moyens au contrôle de certains principes rigoureusement interprétés.

Ceux avec qui il a travaillé, auxquels il a prêté un appui vigoureux, ont peut-être donné lieu de lui attribuer ce qui n’était que l’œuvre de ses collaborateurs. Tout ce qu’il y a de certain, c’est que sa bonne foi est au-dessus de tout doute, (Car on n’est pas aussi dévoué, et pendant si longtemps, au succès de causes que l’on ne croirait pas bonnes.

Il était de ceux qui pensent que la religion n’est pas incompatible avec le progrès, et il a travaillé à établir qu’elle lui est même favorable. Voilà pourquoi il s’efforçait de servir les intérêts de la religion en favorisant les intérêts temporels, Aussi son rôle ne se limita-t-il pas à prêcher l’évangile, il donna encore à ses habitants des lecons propres à les faire prospérer. Le curé est bien l’homme qui peut le mieux se faire croire, car les habitants ont tellement été trompés par quelques hommes politiques qu’ils n’ont plus guère confiance qu’en leur curé.

L'éducation qu’il reçoit lui donne d’ailleurs des connaissances précieuses et le rend propres à tout apprendre, surtout cette science sociale qui guide sûrement les hommes dans la voie du vrai progrès.

Aussi d’après les conseils du curé de St-Jérôme ses habitants ont-ils fait un pas sensible dans différentes branches d'industrie, mais surtout en agriculture. L’estime dont il jouissait parmi les hommes de professions libérales lui a rendu la tâche comparativement facile, en ce qu'ils secondaient ses efforts. Il existe dans cette paroisse un esprit d'union fort remarquable dont le ruré semblait être le lien le plus puissant.

L'amour du bien public passionnait cette nature d'élite, au point de ne lui laisser aucun repos. Le jour, la nuit il travaillait au triomphe de ses idées patriotiques. Veilles, voyages, rien ne lui coûta:" pour accomplir ce qu'il croyait

conduire au bien de ses compatriotes, car son patriotisme s’étendait au delà de sa paroisse. Il connaissait bien son pays, ses ressources et ses besoins. Ses visées larges et lointaines n'étaient pas toujours comprises. les moyens qu’il employait n’étaient pas toujours approuvés, et c'est ce qui le portait à des impatiences propres à froisser les autres. Mais il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’il aura beaucoup aimé. Tout le monde était si bien persuadé que c'était par amour pour son pays qu'il agissait, qu’on ne faisait pas trop attention à l'énergie de ses expressions. Une de ses grandes qualités, grande surtout chez un prêtre, c'était qu’il n'avait rien qu'il ne fût prêt à sacrifier au bien public. N on seulement le pauvre l’aidait à manger sa dîme qu'il ne comptait jamais, mais les étrangers trouvaient dans son presbytère une généreuse hospitaïité, (Chacun était chez soi dans la maison curiale, où tout se faisait avec une grande simplicité. Il ne connaissait pas le luxe, et depuis le fumoir jusqu’au salon, tout était réduit à sa plus simple expression. Je fais une exception pour la table qui était généralement riche et abondamment servie. Il ne semolait pas même s'en douter, car pour lui il ne mangeait nas de plus grand appétit que quand, en route pour les ‘antons du N ord, il dinait, sous le pouce, d’un morceau de pain et de lard, Pourvu que la salle où il recevait fñt bien pourvue de pipes et de tabac, de grands crachoirs, d'échantillons de cailloux, des grains de la vallée d'Ottawa ou des plantes de la Rouge, il était heureux dans sa soutane d’étoffe du pays et sa chaise de hêtre à éclisse d’orme,

Je lui avais donné un petit tableau assez original et qui contenait son portrait entouré de petits cailloux, de morceaux

de quartz, de mica, de sable, etc., tirés d’une mine qu'il faisait.

explorer à St-Jérôme. Le tout était encadré de quatre petites branches d'érable brut; c'était d’un cachet parlant, Je ne vois plus ce petit tableau. Qui l'a ôté? Pourquoi l’a-t-on

fait diparattre ? Pourtant il n'y a pas d'enfants dans cette maison, Toutefois on l’a remplacé par L portrait du curé fait à l’huile et fidèlement exécuté par un artiste cle St- Jérôme, M. Collin, décédé depuis. Dans ce temps là onne l'entendait parler que de mines, comme auparavant il p’avait parlé que de chemins de fer (qu’il donnait même à faire comme pénitence en confession), comme ensuite il ne parla qu'agriculture. Gare à ceux qui ne s’intéressaient pas à ces sujets, Il fallait qu’ils les digérassent sous peine de ne pouvoir rester plus longtemps au presbytère. Quand il ne pouvait accrocher quelque martyr pour lui en administrer, il se rendait chez les voisins, leur ingurgitait des doses de cette panacée et les faisait dormir bien avant l’heure. C’est pourtant à répéter bien des fois l même chose qu'il était venu à bout de persuader les gens de se remuer et de travailler à ces industries. Il finissait d’ailleurs toujours par convaincre ceux qui se tenaient éveillés. Il avait une lucidité d'esprit extraordinaire, une explication persuasive et une conviction qui lui donnait une grande persévérance dans cet apostolat.

Le succès lui a donné beaucoup d'assurance, et lui a acquis le concours de puissants amis.

Comme prêtre il était certainement admirable, D'un désintéressement complet, il oubliait ses propres affaires pour s'occuper du bien public. Il était charitable et d’une piété éclairée ; il était toujours à son poste quand les affaires publiques ne l’entraînaient pas ailleurs, et alors il était toujours remplacé.

Le curé Labelle a accompli de grandes choses, et il fait plaisir de le classer parmi les bienfaiteurs du pays.

Son œuvre principale est la colonisation qu’il a développée d’une manière étonnante. L'un des grands avantages qu'il a procurés à cette cause a été de donner une direction à de jeunes collaborateurs qui se sont inspirés à son exemple.

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Aussi les populations du Nord de Montréal lui vouent-elles un culte que partagent les curés de ces paroisses surgies depuis quelques années,

La paroisse de St-Jérôme doit beaucoup à ses conseils qu’il savait donner quand l’occasion s’en présentait, Il ne croyait pas indigne du prêtre de parler d’inte.êts matériels, même dans la chaire de vérité, persuadé qu’une honnête aisance offre des conditions favorables au développement de la vertu, L'économie, la propreté, le travail, la sobriété, la simplicité, la politesse, tout cela était recommandé par lui, et les étrangers ne sont pas sans remarquer que les habitants de St-Jérôme ont profité des leçons de l’apôtre sous ce rapport,

La grande popularité si méritée du curé Labelle avait depuis longtemps attiré sur lui l'attention des hommes politiques. C’était le bras droit de :’hon. Chapleau, qui a longtemps représenté le comté de Terrebonne à la Législature et au Parlem:nt, comme simple député et comme winistre, poste qu’il occupait lorsqu'il accepta celui de Lieut.-Gouverneur de la Province de Québec,

L'un, Mercier, qui saisissait avec habileté l’occasion de se rendre populaire, et qui a accompli des choses merveilleuses, l'avait associé à son gouvernement en qualité de sous-ministre de la colonisation,

Le Pape avait reconnu ses services en le nommant Prélat de la Sainte Eglise, et c’est avec le titre de Monsignor qu’il est allé rendre à son Juge compte de sa vie mouvementée, agitée, pleine de bonnes œuvres et certes à lui s’applique dans toute sa plénitude la promesse: “ Paix aux hommes de bonne volonté.” Il est mort d’une hernie étranglée, après quelques heures de maladie, rondement comme il avait vécu. disait le Père Turgeon, qui l’assistait à ses derniers moments, résigné au décret qu’i connaissait, Ce fut un deuil général. Les générations béniront sa

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mémoire et la renommée gravera dans les cœurs reconnais. sants ces mots mérités : “ Il s'est sacrifié.”

Nous ne pouvons parler du curé Labelle sans parler de sa mère, de sa sainte mère, que tout le monde appelait “ Madume Curé.” C'était l’âme du presbytère, qu’elle conduisait encore à l’âge de 75 ans. Elle prévoyait tout, elle avait une parole d'amitié pour tous ceux qui visitaient la maisor, et une larme pour toutes les douleurs. Femme de dévouement incomparable, elle se consuma dans l’accomplissement d’un devoir fatigant, puisque le presbytère de St- Jérôme était le rendez-vous des hommes importants qui visitaient la ville, le lieu de réunion de tous les prêtres du N ord, et le refuge des pauvres de la paroisse, Madame Labeile, pour suffire à cette tâche, se levait à 5 heures du matin, se couchait souvent à onze, et elle se creyait bien payée de ses fatigues et de ses sacrifices, quand elie voyait ses hôtes contents donner des marques d'estime à celui qu’elle appelle son “ p'tit garçon.” C'était son fils unique que le ciel lui avait donné miraculeusement, Aussi vivaitelle pour lui, car son seul désir était de lui survivre. Il faut tout dire : elle le gâtait, et nous ne savons pas comment il aurait fait sans sa mère qui l'avait habitué à n'avoir jamais souci du lendemain. Il est vraiment difficile de rêver mère plus dévouée que Madame Labelle que tout le monde aimait, estimait et vénérait,

On comptait de ces femmes autrefois, maintenant c’est presque un phénomène. L'éducation y est pour quelque chose, — surtout l'éducation domestique, — Madame Labelle était bien cette femme forte de l'Evangile. En là connaissant on avait une idée de quelles immolations une femme est capable, quand elle sait vivifier et zaffermir son âme au contact de l'amour qui sauva le monde par le sacrifice,

« Tel est l'amour maternel, sans égal dans la création ; il naît sn un instant, sans calcul, faisant de la douleur un

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plaisir, de la privation une jouissance, et opérant des miracles sans le savoir. Il ne connaît ni progrès ni décadence, Le temps ne l’éteint pas : la vieillesse ne le glace pas.”

Le Rév. M. Ls. Jos. Lafortuie + succédé à Mgr Labelle, (: n'était pas tâche faa, eg passe-t-il pour rigide ; mais tous ont compris :: !: régime du curé Labelle ne pouvait continuer longien:, sans sus. Grâce à son grand esprit de justice, le curé actuel a su acquérir le respect et l'estime de ses paroissiens.

Le rendez-vous était donc au presbytère de St-Jérôme où vinrent nous rejoindre les deux fils de M. Beaubien, deux fiers gaillards, qui ne respiraient que les courses, l’eau et la poudre, Aussi annoncèrent-ils leur arrivée par des coups de carabine qui faisaient frissonner une paire de belles juments : l’une anglaise (Jenny), l’autre, canadienne (Rosée), attelées à un wagon rempli des objets nécessaires au voyage et au colon que M. Beaubien allait établir sur ses terres du Nominingue. Il fallait voir ce chariot encombré de vivres et d'outils sur lequel étaient perchés Bigras, le colon, deux d: ses petits garçons et les deux jeunes Beaubien. Les gens qui s’y connaissent disaient un peu haut : “ C’est une trop forte charge pour les montagnes.” Les pauvres bêtes, eussent-elles été habituées à ces montées et descentes continuelles trente-trois lieues durant, que c'était, en effet, imprudent de les exposer avec une telle charge.

Pour nous, M. Beaubien et moi, nous avioxs loué d’un voiturier de l'endroit, Moïse Piché, un grand cheval maigre attelé à ce qu'on appelle au Nord une barouche, Ce véhicule consiste en une planche flexible jetée sur deux essieux et quatre roues. Cette planche est de bois d’épinette, de frêne ou. d’un autre bois qui, quoique flexible, doit être assez fort pour, à vide, se redresser à son état naturel, C'est

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