‹ La colonisation [microforme]Chapitre 20 sur 48 · AGRICOLES DE 1894. -- DISCOURS DES HONORABLES NANTEL ET BEAUBIEN · texte numérisé non relu

AGRICOLES DE 1894. -- DISCOURS DES HONORABLES NANTEL ET BEAUBIEN

Médecine indiquée, mettons nous en route pour Ste Agatle, Pour s’y diriger en dehors de la voie ferrée, bien entendu, on s'enfonce dans une gorge profonde que semble avoir creusée la rivière du nord; le chemin principal s’en éloigne à tort dans le Canton Morin pour s'en approcher

ensuite dans le township de Beresford où est situé le village de Ste-Agathe. J'ai dit à tort, car en suivant la rivière, comme le fait la ligne du chemin de fer, on exempterait des côtes parmi lesquelles il en est de formidables, L’une d'elles est remarquable et a été la terreur des colons. Elle s'appelle la “ Montagne du Sauvage,” parce qu'un sauvage Iroquois du nom de Commandeur s'y était établi ily a bien des années. Il avait bien choisi son site, le mâtin, car du haut de ce mont, on toise dix lieues à la ronde, et la vue donne sur la rivière du Nord à l’endroit où elle se divise en plusieurs kranches. C'était alors un lieu de délices pour les castors, les canards, les rats musqués, etc., la plaine d’alluvion autour des lacs que forme la rivière à cet endroit est d’une fertilité remarquable.

Cette “ Montagne du sauvage ” nous offre au sud une montée de quelque vingt arpents, rocailleuse, et tout à fait impraticable à des charges tant soit peu pesantes, L'hono-

rable M. Beaubien, qui s'était préoccupé pendant tout son voyage de la possibilité de faire arriver un chemin de fer jusqu’au fin N ord, avait constaté qu'il était facile de contourner cette effroyable montagne. Et la preuve, c'est qu'après l'avoir montée il fallait la descendre. De fait du côté du Nord où elle plonge à pic dans cette plaine qu'arrose la rivière, elle forme un vrai casse-cou où le vertige prenil. Cette “ Montagne du sauvage ” était vraiment un obstacle à la colonisation, et je suis sûr que plusieurs colons se sont découragés en la gravissant. Dame! c’est sérieux, aussi, quand on voit les chevaux avec la moindre charge, s'arréter à toutes les perches et quelquefois refuser d'avancer. Souvent le pauvre colon, qui aménait quelques cents livres de provisions, était obligé d’en décharger une partie pour revenir la reprendre après avoir conduit l’autre au sommet. - Il fallait avoir une dose de courage plus qu’ordinaire pour ne pas se désespérer. Cette muraille a beaucoup in-

trigué mon compagnon, M. Beaubien, et longtemps après il répétait qu’il fallait à tout prix trouver les moyens de dévier de cette voie, Aussi l’un de ses premiers soins a-t-il été de recommander au gouvernement de chercher un autre passage dans la gorge où coule la rivière. Et c’est maintenant un fait accompli.

En gravissant ces montagnes je me suis reporté en Italie, où toutes les villes sont perchées sur des élévations, qui leur permettaient de se défendre contre les villes voisines, toujours en guerre entre elles dans l’antiquité. Je me suis rappelé ces marches que l’on faisait le sac au dos, le giberne aux reins, la carabine sur l'épaule, le bidon au côté, sur ces routes chaudes des Etats Romains, et que le soir après 8 ou 10 lieues de marche, il nous fallait gravir l’une de ces montagnes pour caserner dans les couvents des moines de la localité ou le château fort de la garnison. Et je me faisais une réflexion : tous ces points de nos montagnes que

la nature a élevés au-dessus de fossés profonds, sont de vraies fortifications que la nature a pris soin d’ériger. Cette chaîne des Laurentides, qui s'étend du golfe au lac Supérieur, offre des points stratégiques que l’art militaire pourrait utiliser à peu de frais On fait de grandes dépenses pour former une milice. C’est un joli jeu, et chacun sait combien notre milice est effective. Moi j'ai rêvé aux colonies militaires, Et mon système est bier simple : vous, gouvernement, vous ouvrez un bureau de recrutement pour engager cent, cinq cents, mille jeunes gens, que vous retenez pour trois, quatre ou cinq ans, et vous les envoyez à une ferme que vous vous êtes réservée dans un canton où s'élèvent des points naturels de stratégie. Là, vous avez un professeur expérimenté d'agriculture et un commandant de place avec le personr:+l d'officiers convenables, surtout un officier instructeur. Ces jeunes gens, loin des villes, et par conséquent des dangers qui s’y rencontrent, seront occupés pendant certaines heures, à apprendre le métier des armes et pendant certaines autres, à l’agriculture. Ils construiront, avec le temps, des forts, des redoutes, qui rendront formidables ces travaux faits de longue main, en temps de paix, en vue de la guerre. S% vis pacem, para üellum. Pour le prix que vous dépensez pour jouer au soldat, vous formerez des générations de jeunes gens agronomes et militaires, et vous rendrez le pays redoutable aux ennemis du dehors, contre lesquels il peut être appelé bientôt à résister, surtout quand il sera émancipé; chose qui doit nécessairement arriver un jour ou l’autre, puisque les peuples, pas plus que les individus, ne sont destinés à vivre continuellement en tutelle; et les progrès de notre pays, la sagesse de sa conduite, l’intelligence dans les affaires nous font présumer que bientôt il demandera poliment à sa tutrice de lui abandonner l'exercice de,ses droits; et quand l’heure de l'indépendance sonnera,

nous aurons avec ce système de colonies militaires une foule de jeunes citoyens, bors agriculteurs, apportant aux champs cet amour de la discipline, cet esprit d'ordre qu'’acquiert le soldat, et qui, au premier signal, accoureront se ranger sous les drapeaux, soit comme soldats, soit comme officiers. On pourrait, outre l'équipement, la nourriture, le logement et la solde militaire, accorder aux élèves tant par heures passées aux travaux de la ferme, salaire qui leur serait payé à la fin de leur temps, et un octroi d’une certaine quantité d’acres de terres par chaque année d'engagement. Et voilà tout, |

Ce système bien dirigé donnerait au pays une armée, et de fait la population serait en quelques années composée de défenseurs de la patrie et de bons agriculteurs ; tout cela à assez bon marché, puisque s'ils étaient bien conduits, ils devraient faire rapporter à la ferme plus que le nécessaire à leur entretien ; ils doteraient le pays de fortifications, et cela sans compromettre leur avenir, puisque, après quelques années, ils seraient et soldats et cultivateurs, ayant quelques éconumies en argent et en terrains, qui leur assureraient une existence d'autant plus certaine qu'ils auraient acquis des habitudes d’ordre et de discipline. Je sais bien que cette organisation n’est pas facile, mais elle est possible, et le résultat serait si avantageux qu'il vaut bien la peine qu’on s’en occupe. Et après tout, la seule difficulté est de trouver une bonne tête. Pas nécessaire de commencer immédiatement en grand, on peut d’abord former un bataillon, puis un régiment,

Ce que l’on fait à St-Jean pour former les cadets n’est pas plus aisé que cela, et pourtant tout le monde s'accorde à dire qu’on y réussit admirablement. Non seulement les hautes autorités militaires en sont contentes, mais les citoyens de St-Jean sont édifiés de voir la discipline de cette troupe de jeunes cadets, (Ce qu'opère là le colonel

d'Orsonnens, par une stricte mais juste discipline, peut se faire peut-être plus facilement sur une ferme. Surtout si l'on avait là un instructeur comme était le populaire colonel Labranche, et un maître d'armes comme l'ami Legault.

Quoi qu'il en soit, je jette cette idée que j'ai émise il y a vingt ans, à mon retour dusservice militaire en Italie, et elle sera probablement encore vingt ans sans germer.. Ah! si j'étais donc ministre de la milice! Pourtant ce ne sont pas les ressources qui ont manqué, Depuis trente ans, le Parlement a voté pour la milice plusieurs millions de dollars. Qu'en est-il résulté ? Chacun sait ca.

Nos militaires ne seraient pas pour cela millionnaires, et ils ne renonceraient pas à la poésie du refrain :

Dans le service de l’Autriche Le militaire n’est pas riche, Chacun sait ça ; Mais quand la paye est trop légère On s’en contente, c’est la guerre Qui ia paiera.

Vive le via, l’amour et le tabac! } (bis.) Voilà, voilà le refrain du bivouac. ;

Il y aurait bien aussi sur nos terres publiques à établir une œuvre de patronage où l'on recuillerait, pour les y faire travailler, tous les désœuvrés, ceux qui sortent de prisons, et même les prisonniers.

Quant à moi je continue ma route et j'arrive à Ste- Agathe-des-Monts, mais en traversant St-Sauveur et Ste- Adèle nous pouvons maintenant constater un fait consolant : les habitants laissent généralement repousser des arbres sur des lopins de terres ou des montagnes qui n'auraient jamais dus être dénudés. Ils ont ainsi de beaux bouquets d'arbres d'autant plus jolis qu’iis sont plus éclaircis et taillés. Aussi les propriétaires commencent-ils à en jouir, car déjà ces bois donnent de l’ombrage aux animaux et comme la plupart sort des érables, on en fait des sucreries faciles à

exploiter.

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