LE SUCRE D'ÉRABLE UNE DES SOURCES DE RICHESSES DU NORD
Monsieur l'Editeur,
Connaissant l'intérêt que je porte à la colonisation, vous ne demandez un mot sur cette question, qui est une question sociale de la plus sérieuse portée, au point de vue non seulement national, mais même religieux, puisque c’est de ces cantons, où s'implantera une population saine, forte, vertueuse, pépinière sacrée, que nous tirerons les hommes appelés à diriger la société,
J'ai déjà soutenu, dans des articles publiés dans les journaux, que l’agriculture dans ce pays, rémunère celui qui l’exerce avec intelligence. Et, ie le répète, l’art agricole conduit sûrement, quoique lentement, à la fortune celui qui s'y livre, surtout quand il sait exercer quelqu'une des petites industries annexes à l’agriculture. L'une d’elles s’inpose au colon surtout dans nos cantons, où le sol est couvert d'innombrables érables. Et pourtant, le croirait-on, à moins que leurs terres ne soient à proximité d’une station de chemin de fer, les colons regardent le bois comme un ennemi.
Autrefois ceux qui avaient le courage de s’enfoncer dans la forêt sans moyens, comptaient sur la potasse, qui se vendait à haut prix sur les marchés d'Angleterre. lIis obstenaient des vivres à crédit chez le marchand voisin auquel ils cédaient leurs quarts de potasse devenus une monnaie, — St-Sauveur, Ste-Adèle, Ste-Agathe se sont établies ainsi par des colons venant des grand’côtes et qui n'avaient d'autre capital qu’une hache et leur énergie. — Aujourd’hui la presque totalité de ces pionniers sont à l'aise et même riches.
La potasse a été remplacée par d’autres alcalis, et il est impossible d'utiliser la cendre produite par la combus-
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tion du bois qu'on est obligé de faire disparaître pour faire de la terre neuve, Quant à l'impossibilité d'utiliser la cendre, je reviendrai sur ce sujet, et lorsque l’on comprendra l'importance de la cendre comme engrais, on exploitera cette mine qui, comme bien d’autres ici, reste sans résultat. Pour le présent, disons que la destruction des bois est une perte totale ? Mais alors pourquoi en détruiretant? Pourquoi ne pas réserver sur chaque lot un coin ou plutôt une grande partie des lots la mieux boisée en érables, et il y en a partout, pour exploiter l’industrie du sucre ou du sirop u’érables, le plus délicat que l’on puisse mettre sur la table, Ce produit de l’érable est d’ailleurs si apprécié du confiseur qui le convertit en tire, en pâte à la crême, en prâline, etc! Et pas n’est besoin de le faire passer chez le confiseur ; nos ménagères canadiennes savent toutes faire avec le sucre et le sirop d'érable des desserts succulents, depuis la trempette jusqu'aux œufs pochés dans le sirop.
Rien de fin et de sain comme ces préparations, ou même comme un morceau de sucre seul, ou avec une amende de coco ou autre ; rien de plus rafraichissant qu'un verre d'eau saturée de sucre ou de sirop d'érable,
Et qui ne sait que cette sève de l’érable est un puissant diurétique, et partant dépuratif, qui arrive à une saison où les constitutions affectées en ont besoin ?
Mais, me dira quelqu'un : l1 fabrication du sucre ne paie pas. dJ’attendais cette objection, car c’est toujours le plus grand obstacle à une industrie naissante : ça ne paie pas. Et quand une fois on a dit: Jean a essayé et çu ne l’a pas payé, c'est fini.
C’est vrai, Jean n’a pas réussi; mais c’est parce qu'il s’y est mal pris, voilà tout.
Toutes les industries exigent certaines connaissances, du travail, du soin, de l’industrie enfin.
Si vous entaillez vos érables au couchant de manière à ce que le côté où est la plaie soit toujours à l'ombre ; si vous y mettez une goudrelle de telle façon qu’une partie de l’eau sucrée se perde avant d'arriver au bassin qui doit la recevoir; si pour récipient vous avez une auge qui sbsorbe une partie de ce liquide, et qui appuyée sur la neige, se dérange et renverse à mesure que la neige fond,
et dans laquelle la neige ou la pluie, les feuilles et les
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brindilles +:mbent; si vous n'avez pas défriché un chemin d'hiver (ce qui est peu coûteux) pour vous permettre de faire la tournée en traîneau, et si dans les jours d’abondance, une grande partie de votre eau passe par-dessus bord ; si, encore, en la transportant avec des seaux, vous en répandez la moitié en chemin ; si, rendus à la cabane vous mettez votre eau dans des vases non étanches; si vous faites bouillir ce qui reste de cette eau salie dans des chaudrons en fonte, mal nettoyés et à découvert, de manière à recevoir la suie et la cendre qui s’échappent de votre fourneau; si vous apportez votre produit sombre et de mauvais goût au marché en mai ou juin, alors que les prix sont baissés, je comprends et je concède que cette industrie ne vous paiera pas, pas plus celle-là que toute autre, exercée avec autant d’incurie,
Mais que vous ayiez la précaution de défricher des routes à travers votre sucrerie ; que vous la sarcliez petit à petit, de manière à ce que en peu d’années elle devienne propre, et que vous puissiez y circuler en voiture au moins sur la neige; que vous ramassiez le bois de rebut dès l'automne pour servir à vos fourneaux ; que vous vous serviez, au lieu d’une goudrelle en bois, d’un chalumeau en fer auquel vous suspendrez une chaudière en ferblanc, qui ne sera pas renversée par la fonte des neiges, et qui recevra moins de saletés, d’eau de neige, qu’une auge à large surface ; que vous ramassiez régulièrement la sève en tratneau sur lequel sera un baril couché et fermé ; que vos tonnes pour recevoir l’eau à la cabane soient bien étanches et bien propres; que vous ayiez de bonnes bouilloires à serpentins, telles qu’on en fabrique maintenant, sur un fourneau fermée d’où la fumée et la suie s’échapperont par une cheminée, alors vous aurez un sucre fin, d’une couleur claire, ou un sirop limpide et d’une délicatesse recherchée ; que vous ayiez la précaution d'apporter ce produit sur le marché en mars ou avril (aussitôt prêt) et vous obtiendrez pour votre sirop de $1 à $1.25 le gallon, et pour votre sucre de 10 à 15 centins la livre. Et alors chaque érable vous donnera 25, 30 et même 50. centins. Mille érables vous donneront $250, $300 et même $500. Deux mille érables vous donneront $500, $600 et mème $1,000 chaque année.
J'ai des statistiques, recueillies pour la province d’Ontario,
qui me confirment dans mes données, et voici ce que je publiais, il y a quelques années, dans L'Étendard, à propos d’une visite que je fis à la ferme de M. Champagne, de Saint-Eustache, qui venait d'obtenir le premier prix de la bonne tenue de ferme au concours provincial :
A l'extrémité de la terre est une sucrerie de 2,500 érables en pleine croissance, à travers laquelle on circule en voiture, Au milieu est une cabane en pierre composée de différentes pièces, entr'autres une salle, un hangar à bois et une usine où, sur des foyers en briques, sont des bouilloires à grandes pannes munies de serpentins à travers lesquels passent l’eau d'érable qui, jetée d’un bout, sort en sirop de l’autre,
Tous les débris qui tombent des arbres sont ramassés, taillés et mis en tas à l'abri pour servir à l’évaporation pendant la saison du sucre,
“ C’est un bon passe-temps que cette industrie, nous dit le fils Champagne, en développant un panier qu'il avait tenu caché dans son wagon. Elle nous produit de $1,200 à $1,500 tous les ans, et pourtant nous ne nous privons pas d’inviter des amis qui nous font le plaisir de venir, à différentes reprises, casser quelques douzaines d'œufs dans le sirop.”
Et en nous expliquant comment il arrivait à ce résultat par la fabrication du sirop, il étalait sur une table de la salle, une bonne bouteille de fin sirop de l’année, une galette au beurre délicieuse et quelques bouteilles de vin de vignes sauvages fait par sa femme.
Cette délicatesse nous toucha vraiment, et nous primes une collation que je voudrais pouvoir chanter en vers.
Le résultat atteint par le père Champagne peut s’obtenir partout par cette industrie sucrière, dont le produit est si facile à transporter au loin, et qui s’exerce dans une saison où les autres travaux sont suspendus,
Vraiment, quand on voit ce que Dieu nous ménage, nous devrions, au lieu de maudire nos hivers si sains, si favorables aux charroyages, aux battages, au repos du sol et à l’engrais renfermé dans la neige, oui, nous devrions reconnaître que la Providence nous favorise d’une manière particulière, et que notre pays offre au travailleur une somme de bonheur incomparable,
B. A. T, DEMONTIGNY.
Montréal, juin 1894,
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