UN ASILE SACRÉ
L'intérêt de la colonisation, de cette grande œuvre qui fonde la paroisse, assise fondamentale de la nation, n’est pas négligé non plus. S'il est vrai que des besoins pressants se font encore sentir, il faut admettre qu'il n'y a guère de temps perdu. Les grandes routes vont s'ouvrir et s'entretenir dans un état convenable, là où les voies ferrées
ue sont pas encore rendues et par où se dirigent la plupart -des nouveaux colons ; des octrois gratuits de terrains sont accordés comme à Ontario, dans le Nord-Ouest et dans le Dakota. Des exemptions plus étendues deviendront aussi désirables et l’on arrivera sans doute chez nous aussi à constituer comme seul régime de tenure foncière, le régime de ‘“ Homestead” exempt de saisie avec tout le matériel d'exploitation durant la vie du colon, de sa femme et du fils atné s’il remplace ses auteurs, Cette loi bienfaisante pour le cultivateur nouveau et pour l’ouvrier ruiné, qu’elle gardera chez nous en leur uffrant sur les terres de la couronne un asile inviolable contre les tracasseries de créanciers intraitables, est aussi la plus solide protection qui existe contre les entreprises du socialisme, puisque donner à titre inaliénable un morceau du sol au prolétaire, c’est faire un citoyen intéressé dans la sécurité publique et individuelle, |
Voilà messieurs de l'ouvrage pour le présent et pour l'avenir, car une nation ne doit pas s'endormir dans le repos; elle doit travailler et marcher vers la perfection qu'on ne peut atteindre ici-bas, mais vers laquelle il faut tendre sans cesse. Elle doit emprunter aux autres peuples ce qu’ils ont créé de mieux imitant l'abeille qui vole de fleur en fleur pour prendre à chacune ce qu'elle a de plus odorant et de plus suave au goût
Vous entendrez parler d'agriculture tantôt, et si je chéris cette profession, qui est la plus noble et la plus heureuse, je ne veux pas en parler en présence surtout de juges aussi compétents que MM. les lauréats et de critiques aussi sévères que les conférenciers qui me surveillent de proche. Je me borne donc à vous parler organisation agricole de la province, organisation colonisatrice également: ce sont là les deux objets ou plutôt les deux devoirs de notre politique.
Toute la protection que nous vous demandons, disaient des manufacturiers français à Colbert, c’est de nous laisser faire. Les intérêts commerciaux, les plus tapageurs, les intérêts industriels, les plus puissants puisqu'ils conduisent trop souvent aux monopoles, n'ont guère besoin de la protection des gouvernements et cette protection, quand ils en sentent la nécessité, ils savent bien l'obtenir, Il n’en est pas de inême de la protection des intérêts
agricoles et colonisateurs. Ces intérêts manquent de cohésion, d'esprit de coïps ; ils sont disséminés et groupés dans l'isolement autour de questions locales qui demandent à être étudiées chacune dans son mérite particulier, On ne peut coloniser dans les montagnes du Nord comme on le ferait dans les espaces plus unis de la vallée du lac St- Jean et du bas du St-Laurent, Ce ne sont pas les mêmes besoins, ce ne sont pas les mêmes éléments, la même classe de colons qu'il faut rassembler pour les utiliser, Il y a aussi le repeuplement de nos fermes délaissées, il y a une colonisation pour les ouvriers des villes peu rompus à certains travaux ; il y en a une pour les vaillants gars de la campagne ; il y en a une pour les pêcheurs de la Gaspésie et il devrait y en avoir une pour les rapatriés des Etats- Unis. Je ne parle pas de l'immigration saine qui pourrait nous venir de certaines campagnes de la Belgique et de la France. Etant à peine en état de recevoir nos compatriotes nous ne pouvons songer à accroître notre population par l’appoint étranger, tout sain et tout désirable qu’il puisse être, On ne peut tout faire à la fois, et rappelons-nous qu'il y a dans la poursuite des grands desseins des impatiences à calmer comme des insouciances à secouer, des retardataires à stimuler comme des avant-gardes indiscrètes à retenir, Pousser les uns, ralentir les autres, pour donner au mouvement plus d'unité dans l’action et de permanence dans le résultat, c’est l’œuvre des gouvernements obligés de tout peser, de tout compenser, d'ajouter quelquefois, de retrancher plus souvent.
Pour ma part, j'aime mieux les vifs que les lents et je dis que chaque génération doit accomplir sans attermoiements tous les progrès qu'elle peut faire : bien convaincu que les générations futures auront encore à accomplir de lourdes tâches. J'aime mieux tenir que chercher et je suis d'avis qu'on ne saurait, par trop d'avantages de toute nature, engager les honnêtes populations à se fixer sur les immenses domaines de la couronne, et dans la Gaspésie, et dans la région du lac St-Jean, et dans le nord de l'Outaouais, cette part la plus riche de l'héritage national.
Vous voyez ce qui se fait dans nos montagnes, vous, messieurs, qui ne croyez ni à nos pittoresques vallons tout pavés de cailloux, disiez-vous, ni à ces montagnes toutes
dénudées, ni dans notre chemin de fer, qui ne devait pag rapporter de quoi graisser les roues de ses locomotives, répétaient en chœur les dénigreurs de notre merveilleuse contrée du Nord.
Que sont devenues toutes vos prophéties de malheur à la vue de cette transformation opérée depuis quelques mois, à la vue de ces progrès agricoles, de ces créations de ressources nouvelles prises à notre sol, créations dont vous êtes, messieurs les missionnaires, messieurs les lauréats, les auteurs patients et éclairés ? Quelle force, quel courage nouveau ne devons-nous pas puiser dans le spectacle que nous offre la fête d'aujourd'hui! Nous sommes fiers de notre Nord, nous y trouvons la preuve que de bonnes têtes et des cœurs courageux servis par des bras solides assurent la prospérité et le bien-être partout dans nos montagnes tout aussi bien que dans la plaine.
J'ai toujours été un des croyants dans le Nord, je m'en enorgueillis ; j'ai accueilli les paroles du curé Labelle comme des prédictions aimées et je suis toujours resté de son avis le jour qu’il déclarait que le Nord du St-Laurent, dans la vallée de l'Outaouais, limite ouest de la province, devant être le grand rendez-vous des deux métropoles politiques et commerciales de la nation, servirait de rempart à la nationalité, Et comme je suis un des vifs, un des pressés à livrer ce pays à de nouveaux groupements, à de nouvelles missions, à de nouvelles paroisses, je me sens poussé par une profonde conviction de l'avenir de cette contrée,
COLONISONS EN CHEMIN DE FER Je suis de ceux qui croient que le temps marche vite pour des nations placées dans notre situation, qu'il n’y a pas un moment à perdre et que s'emparer du sol, de suite, sans retard, c’est jeter des fortifications nationales, qui nous sauveront au moment du danger. Je resté convaincu qu'il ne nous est pas permis de nous contenter de vieux procédés de colonisation en canot ou à la charette, quand de partout nous nous sentons dépassés par le chemin de feret l’électricité, qu’il est permis encore moins de laisser sur la voie de nos pionniers ces mille et un petits obstacles, vestiges d’un âge passé, qui disparaîtront devant la détermination
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des enfants du sol de se considérer comme chez eux et de faire acte de propriétaire souverain, La forêt doit céder le pas à la civilisation, quand il s'agit de cette civilisation bienfaisante à laquelle président la vertu des pasteurs et la moralité patriarcale de nos familles canadiennes, Les arbres doivent faire place à des hsrames d'ordre social, à des sujets loyaux, rudes sous leur écorce de cG:fricheurs, mais possédant de grandes vertus sociales et ne demandant, dans tous les cas, qu’une chose bien légitime : se créer un patrimoine pour eux et leur postérité. C’est là l’œuvre, la grande œuvre de la colonisation : l'oublier serait une faute que l’administration actuelle ne commet pas ; la retarder serait une imprudence dont nous nous gardons bien.
Déjà les travaux du curé Labelle sont repris. Une société, composée de directeurs zélés et amis ardents de leur pays, est à l’œuvre très activement, Les premiers effets de son travail se font sentir. Les cadres laissés vides par l’émigration et les retards apportés bien involontairement à la construction du chemin de fer sont à se remplir. De nouveaux cantons seront concédés, et même j'éprouve une bien vive satisfaction à vous annoncer que les nouveaux eolons trouveront des lots graïuits dans le canton de Minerve, C’est là une décision de l’hon. M. Flynn, un de nos amis les plus sincères dans le gouvernement, et cette décision vous prouve combien il lui tient à cœur de favoriser la colonisation.
Nous sommes une province essentiellement agricole ; la vie des champs c’est la vie de toutes les nations fortement constituées. Nous ne pouvons aspirer au grand rôle manufacturier : la matière nécessaire aux grandes usines fait généralement défaut, les grands capitaux seront lents à se trouver parmi nous. Nous sommes portés à la vie des champs, la plus belle, la plus noble et aussi la plus payante si l’on tient compte du grand nembre qu'elle fait vivre et du petit capital qu’elle exige. La rendre de plus en plus rémunératrice, l’ennoblir davantage, la faire aimer et respecter par tout le monde, par le cultivateur surtout, qui se trompe quand il veut chercher ailleurs la fortune trop lente à venir au gré de ses désirs et qu’il ne trouve que la banqueroute, l'abandon de sa terre ; c est le but que se propose le conf: rencier,
Ce devrait être l’objet des lecons de tous ceux qui sont chargés d’instruire la population, qu'ils soient à la tête de l'Eglise ou de l’Etat. Ces spectacles ne nous manquent pas heureusement; comme dans tous les mouvements vers le progrès réel, nous trouvons ici le clergé se dévouant à cette œuvre d'éducation et lui apportant, en même temps que beaucoup de savoir et de compétence, le prestige de ses hautes fonctions.
Faire aimer la culture, ce devrait être l’objet de l’enseignement qui sera donné dans toutes nos écoles, je l'espère, Car la jeunesse devrait apprendre à aimer la profession ou plutôt la science qui sait nourrir le genre humain.
Nous ne devons rien envier aux Etats-Unis. Ils ont les capitaux, ils possèdent l’industrie, ils commandent au commerce, Nous avons le bonheur dans de nombreuses familles. On sait chez nous observer les prescriptions de la nature que les chefs de faille ne violent pas impurément ; on sait respecter la loi de Dieu qui procure le véritable bonheur domestique et qui est Je gage de l’ordre social.
Poussons du côté des champs : il y a là de l’ombre, de l'air, de la lumière, Il y a aussi du soleil au bon moment, de ce bon soleil qui luit pour tout le monde, ais surtout pour l'habitant fortuné dont les citadins sont trop heureux durant de courtes journées Ge venir parte,e" le séjour champêtre,
Poursuivons notre carrière agricole; elle est toute dans les desseins de la Providence et dans les traditions de notre histoire, “ Pater meus agricola,” Mon père cultive la terre ! C'était la devise du curé Labelle, ce devrait être celle de notre peuple. Par la terre ii vivra loin des grands bouleversements qui affligent des pays, dont il ne faut jamais envier le bonheur apparent, quand nous jouissons du bonheur véritable autant qu'il peut se trouver parmi les hommes,
Ne gâtons pas ce bonheur par de fausses ambitions de luxe que nous ne pouvons nous donner, Oh ! les dépenses extravagantes, la toilette, les voitures, les chevaux de promenade, voilà vos ennemis, les ennemis de vos terres. Imitons nos pères, amis de la modeste charette comme on l’est encore en France, dans la Normandie, dans la Bretagne, le pays de uos ancêtres, (Ceux-ci vivaient dans la parcimonie, mais
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ils avaient de bonnes piles d’écus entassés au fond du cotfre, crainte des mauvais jours, de la maladie, des années stériles ; de grosses piles d’écus à compter à la fille qui se marie, à compter au gars qui veut s'établir,
Oh! si vous saviez comme on vit frugalement en France, par exemple, dans ce pays le plus riche du monde. Comme. on considère peu de travailler fort si on met à profit le fruit de son travail. (Comme vous seriez touchés de ce bel exemple, comme vous évit-riez ces excès de dépenses qui absorbent tant de vos brûlantes sueurs ; comme vous calculeriez la valeur de l'argent, comme vous garderiez chaque sou pour le bien employer soit en achetant des instruments d'agriculture perfectionnés, soit du bétail amélioré, afin de voir produire à ce sou dix ou cent autres sous.
Oh! l'épargne, l’économie, la sobriété en tout, la modération dans les plaisirs et dans l4s joies de la vie, mais c’est le secret d’une vie de bonheur, ce sont les vieux jours assurés, ce sont vos enfants établis, vivant à l'aise de leur côté et venant vous rendre l'hommage de leur bonheur en même temps que le culte dû à vos vertus. C’est la perpétuation de vos familles, c’est la prospérité de vos villages er de vos paroisses.
L'épargne, l’économie, la sobriété en tout, c’est la fortune de la France, ce qui la relève dans les plus grands malheurs, qui la montre confiante au sein des tempêtes et rassurée même au milieu de ses vainqueurs.
L'épargne vaut mieux que le travail ; le travail sème et plante, mais c’est l'épargne qui cueille et qui conserve.’ Que de travail inutile si vous n’épargnez pas.
Empruntons à l'Anglais son esprit de calcul et au Fraucais son esprit d'épargne et de sobriété : avec votre intelligence, messieurs, et votre travail vigoureux, vous ferez la province la plus riche du Canada. Quand au bonheur qui règne dans notre société, à la perfection de nos institutions publiques, de notre organisation sociale, nous n’avons rien à envier au dehors, et ce n’est pas par vaine flatterie que Le Play nous appelait une nation modèle dans l’âge contemporain.
Vous devez être la classe dirigeante dans le progrès comme vous êtes par le vote maîtres de vos gouvernements, Rendez-
vous dignes de votre rôle, et de même que vous êtes un peuple “ gentleman,” on le constate avec orgueil, quand on compare en voyageant, soyez un peuple véritablement instruit, conscient de l'importance de son rôle et décidé à prendre sa place, toute sa place, et à n'être à nul autre inférieur dans la direction des affaires publiques,
Préparoas-nous à toutes les éventualités da. 3 le travail et la prospérité des champs. Affirmons-nous sans timidité, pourvu toujours que ce soit dans les limites de la plus stricte justice et de la plus évidente raison.
Pour cela, messieurs les cultivateurs, poursuivez vos nobles travaux, marchez de succès en succès, fondez de nouvelles paroisses. Il n’y a que les esprits chagrins qui s’attristeront de votre expansion ; il n’y a que les faux loyalistes qi s’inquièteront de voir se multiplier une classe d'honnêtes, de paisibles citoyens et de sujets loyaux à l’allégéance de la couronne britannique,
L'honorable M. Beaubien, ministre de l’agriculture et de la colonisation, prit cusuite la parole et, comme toujours, sut mêler à son disours clair et pratique ces traits de gaité qui font accepter les choses les plus sérieuses sans fatigue et même en riant. Il s’est efforcé de démontrer aux cultivateurs la nécessité de faire du beurre l’hiver, à l’époque des prix élevés auxquels se vend alors cette denrée si importante, que Montréal importe souvent des Etats-Unis à certaines époques de l’année. Le ministre de l’agriculture a remercié les évêques et le clergé en général de leur généreux concours, de ce qu’ils font en ce moment pour améliorer le sort des agriculteurs. Le clergé a été le grand ouvrier national ; il nous a sauvés de l'absorption anglaise ; aujourd’hui, il continue son œuvre patriotique en mettant énergiquement la main avec le gouvernement à l’œuvre nationale par excellence de l'avancement de l’agriculture dans la provinoe de Québec.
SOMMAIRE : —LA ROUTE POUR ST-FAUSTIN. — NOS JEUNES OOMPA- GNONS. — LES OISEAUX, — Li} CASTEL DU COLON. — SA LITERIE. — LA REPOUSSE. — UN REPAS SOUS LE POUCE. — CANTON WOLFE, — ST-FAUSTIN.
Nous quittons de bonne heure le village de Ste-Agathe, Les chevaux de M. Beaubien, qui ont vingt lieues dans les pattes en deux jours, piaffent dans la cour de l'hôtel Chalifour ; le colon vient de nous avertir qu'ils sont impatients, nos jeunes écoliers ont le fusil sur l'épaule, nous prenons congé de la famille Godon et en avant vers St-Faustin, en longeant de temps en teraps la branche Ouest de la rivière du Nord, dont le bras Est va vers sa source principale, le Jac de la Quenouille. Nous sortons bientôt du Canton Beresford pour entrer dans celui de Wolfe, das ‘e comté de Terrebonne, en longeant des lacs superbes et d’un pittoresque éblouissant.
Le canton Beresford que nous quittons est dans l’agence de M. Marchand. En 1880 il y avait encore d’arpentés et en vente 7,677 acres de terre. Le guide du colon de 1894 constate qu’il y a d’arpentés et en vente 4,574. Le sol de Beresford est léger et sablonneux, un peu rocheux et d'assez bonne qualité, A certains endroits il est fameux, si l’on en juge par les produits que l’on y a vus. Nous avons remarqué que les saisons y sont un peu plus tardives qu’à Montréal, parce que lorsque nous y sommes passés, on y était encore dans les foins. Les fruits sauvages, surtout les framboises, abondent dans ces contrées où les habitants nous ont paru à l'aise, et l’on nous a assurés que plusieurs d’entr'eux sont riches.
Jusqu'à Ste-Agathe nous n'avons eu qu’à nous féliciter des chemins. En effet, les routes faites par le gouvernement sont superbes, et elles se conservent généraement belies, pretiquées qu’elles son: sur des terrains en pente et
bien égouttés, Quand ja dis beaux chemins ça ne veut pas dire qu’ils soient plats, dame! Mais, passé Ste-Agathe, commence le chemin du Paradis... en longeant le purgatoire, (est une série de côtes, d’ornières, de cailloux... et toujours, toujours. C'est-à-dire comme dans les contes ennuyants : “ Marche mare: rencontre une côte, marche, marche encore, passe 1: tre cote, rencontre une grosse roche, marche, marche exccre, :ombe dans un trou...” Ah! les côtes ! Et surtout nos côtes : Aussi étions-nous forcés de marcher pour nous délasser, C’est alors que nos jeunes amis s'en donnaient, Ilfallait les voir le fusil à la main, frauchir les clôtures, grimper sur les roches pour poursuivre les geais au plumage bigarré, un écureuil à la fourrure rousse, Tout de même il faut mettre un certain art pour approcher ce léger gibier, surtout cette petite gente de la famille des corbeaux qui semblent deviner le danger, Aussi chaque geai, à la vue du chasseur, donne-t-il l'alarme par un cri strident, et il est certes bien compris, puisque tous les sujets ailés s’envolent en l’entendant. Lecon à nous, comme peuple, pourquoi n’avons-nous pas, dans les moments de danger accord parfait pour écouter ceux qui jettent un cri d'alarme ? Pourquoi faut-il que les passions étouffent les avertissements que nous donnent dans des moments suprêmes les grands voix autorisées.
Nos jeunes Nemrods étaient infatigables, et nous étions obligés de ralentir leur zèle ; il devenait imprudent de les laisser gambader au grand soleil, à travers haies, roches et broussaillles,. Quelle vigueur il y a dans ces gars développés par des exercices corporels ! Je ne cessais d'admirer leur agilité et la ficxibilité de leurs membres musculeux ; cependant leur excitation à poursuivre leur proie nous faisait craindre des accidents. Je dois noter que les geais se fichaient d'eux et aue tous se sauvèrent de leurs coups, grâce à l’organisation de leur police et à la vigilance d: leur arnère garde,
{! en fut pas ainsi du pauvre pivert qui, tout préoccupé de fa re hombasnce sur les troncs d'arbres, eut le sort de ceux qui ‘’enivrent dans la bonne chère. (Ce n’est pas que cet oisil'on m.nque d’inteiligence pourtant. Voici un trait des mœurs du pivert que je trouve dans les Mondes: “ L'été dernier, dit M. Aimé de... je me promenais dans une allée de mon pare, lorsque je vis un pivert se placer à une cinquantaine de pas devant moi, regarder s’il était épié, puis $e coucher et fair” le mort, étendu, immobile, la langue tirée démesurément; üc temps à autre il la faisait rentrer dans son bec. Près de lui était, dans l’allée, nne fourmilière souterraine, Les fourmis sortant de leur demeure, croyaient voir dans le pivert un être mort, et s’amoncelaient sur :4 langue pour la dévorer : mais le contraire arrivait: lorsqre lu langue du pivert était couverte de fourmis, il les aval. : Il recommença ce manège jusqu’à ce qu’il fût complètement rassasié ; alors il courut vers son nid pour porter la nourriture à ses petits. Je remarquai pendant plusieurs jours la même manœuvre, et je conclus que le piveït, aussi bien que le crapaud, est un être utile et qui mérite protection.”
Laissons-là nos oïisillons et enfoncons-nous davantage dans cette chaîne si tourmentée des Laurentides. Elle offre partout comme points de vue, des ravins sombres, des pics arides, des rochers nus et sévères, d’autres couverts d'une demi végétation que le feu a noircie et sur lesquels se penchent des arbres desséchés ou bouleversés. Nous nous rapprochons de temps à autre de la branche ouest de la rivière du Nord, qui se rétrécit peu à peu comme pour indiquer qu’elle arrive à sa source, Mais ce qu'il y a de pittoresque, ce soui ces lacs que l’on aperçoit quelquefois à travers la forêt, et qui se présentent souvent avec un air riant e: des bords défrichés et couverts de blé noir ou sarrasin en fleurs. Alors nos jeunes gens et nous poussons des cris de joie que les échos répètent autant de fois que les montagnes
voisines comptent d'oudulations, Hou! Hou! Oh! Oh: Et les canards qui nagent sur l'onde filent sur les flots en les faisant rider, et les cigognes se lèvent sur leurs échasses, s’éloignent à fleur d’eau, loin du brouet du renard servi sur une assielle; le butor s'enfuit sur la grève et se cache dans les joncs.
Et tout à coup dans le désert qui avoisine cette nappe d’eau on aperçoit un chantier d’où la fumée s'élève par un tuyau qui perce le toit. C’est la maison du colon qui vit à un mille, deux milles, quelquefois à trois milles du voisin,
Nous entrons saluer cette famille, L'homme est à quelques arpents de là. Nous entendons le bruit de sa hache sur le mérisier retertissant, sa femme l'appelle et il vient les bretelles à bas, le cou découvert, ruisselant de sueurs et les bras nus, Il essuie du revers de sa main son front humide et nous salue en ôtant son chapeau de paille et nous nommant par nos noms, Il a su que nous allions au Nominingue par des hommes qui montent à pied au chemin de la Lièvre et qui, marchant la nuit, nous avaient dépassés à Ste-Agathe. Il nous invite à nous asseoir dans son castel, et sans façon nous entrone prendre un coup d’eau, et de la bonne, Messieurs, nous dit-il, elle coule d’une source à quelques pas de la maison. Il prend son seau, vide celle qui y séjourne depuis quelques heures et revient avec de l’eau qu’on aurait dit à la glace, sans qu'elle en eût le danger, Le goblet de fer blanc passe à tour de rôle après quoi la politesse est offerte à nos pauvres chevaux... avec le seau, bien entendu.
Les citadins ne connaissent peut-être pas ce que c'est que le château du colon. C’est une boîte de douze ou vingt pieds carrés faite de bois ronds, sapin ou pin, superposés les uns sur les autres et dont les bouts tiennent l’un à l’autre au moyen d’emboîtures ; c’est cette architecture que techniquement on appelle en queue d’aronde,
Le toit placé à huit ou dix pieds du sol, d’un déclin de 2 à 3 pieds, est généralement fait d’écorce de bouleau, de sapin ou de frêne, quelquefois même de pièces de cèdre fendu. Comme ces chantiers sont généralement construits avant qu'il y ait des scieries dans la localité, les portes et les chassis, s'ils sont en bois poli, viennent des paroisses où il y a des scieries. Nous avons vu de ces chantiers où il n’y a pas une planche sciée et pas un clou planté, Tout y est fait à la hache et à chevilles.
Les interstices sont calfeutrés avec de la mousse sou- . vent recouverte de glaise, (Comme on ne se peut procurer de la brique et de la chaux qu’à grands frais, la cheminée est un tuyau. Et vous dire si on chauffe là dedans, l'hiver, bien entendu, car l'été le poële est toujours dehors, abrité d’un appendice qui consiste en quatre gaules appuyées sur autant de fourches plantées en terre. Il n’y manque plus au colon que de quoi manger, pour vivre le plus heureux du monde et chanter :
‘* On peut bien manger sans nappe Sur la paille on peut dormir.
Les gueux, les gueux sont des gens heureux, Ils s'aiment entr’eux, Vivent les guenx !
Dans les paroisses ouvertes depuis quelques années, la maisonnette en bois équarri et blanchi à la chaux, au toit en bardeaux, a remplacé le chantier ; mais à côté l’on conserve religieusement cette relique, témoin des premiers sacrifices, et certes, c'est avec respect que nous devons saluer ces castels des chevaliers de la colonisation.
Quant au sommeil, n'allez pas croire que ces messieurs les colons se privent de bons lits; ils ont la paille, la mousse, la fougère et même les immortelles des champs. Outre que la fougère est aromatique elle est très saine, La pelure de maïs fendue en petites lisières n’a pas l’inconvé-
nient de se hacher comme la paille ni de se tasser comme la laine,
Pour l'édification des nourrices je dirai avec un auteur de médecine que “ les feuilles de fougère servent à confectionner la couche des enfants, Les coussins et les matelas qu’on en fait sont beaucoup plus sains que ceux qui sont faits avec la plume. On les recommande surtout aux scrofuleux et aux rachitiques.” Je recommanderais volontiers de mettre dans les paillasses quelques brindilles de cèdre (thuya) ou de sapin ; l’arome qui s'en échappe est désinfectant et antiseptique.
C'est en partie ce qui explique cette santé robuste, ce teint vermeil, cette pureté de sang qu'ont les enfants des colons, qui vous ont des joues à faire crever de dépit les mamans de nos grandes villés.
— Combien avez-vous d'enfants ? demandâines-nous au colon. et à la colone. Il fallait bien leur faire cette question, car à tout moment il en surgissait de nouveaux.
— Dix, nous répondirent-ils.
— Dix! Et quel âge a le plus vieux ?
— Onze ans; et il travaille celui-là, Tenez, voyez-vous cet abattis ? Eh! bien, c’est lui qui a coupé les ferdoches et les a ramassées,
Et ce petit bonhomme trapu, aux muscles développés, arrivait nu pied, sa faucille à la main, confirmer qu'il était de force et de taille à fouailler chevaux et bœufs,
Tenez, vous pouvez le constater, sur le lac Lacoste, à environ quatre lieues de la Chute aux Iroquois, il y a un nommé Lacasse, un des plus beaux Canadiens du pays, qui est le colon de l’Hon. Sir Lacoste ; il a onze enfants, dont le plus vieux a 14 ans; il a défriché et ensemencé en une année quinze arpents de terre, et son petit garçon en a coupé les broussailles et les arbustes, et il les a ramassés en tas pour les faire brûler, (Ça doit être comme ça que les voulait le curé Labelle... ou bien il était exigeant.
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Maintenant que nous avons fait boire hommes et bêtes, avançons en laissant derrière nous le lac La Grise, le lac La Brume, le lac Cornu, et d’autres encore plus beaux en leur apparence qu'en leurs noms baroques et insignifiants, (tandis qu'il aurait été si facile de les baptiser de noms poétiques et historiques), et nous arrivons, devinez où ? Mais à quoi sert de vous faire deviner, vous, lecteurs, qui ne connaissez pas la Repousse, Elle est bien connue, pourtant, depuis St-Jérôme jusqu’à la Rouge. Que dis-je, jusqu’à la Lièvre et même jusqu’à la Gatineau, C'était la terreur du pionnier, mais aussi son épreuve. Celui qui allait s'établir au-delà de Ste-Agathe et qui passait la Repousse était considéré comme ayant franchi tous les plus grauds obstacles, Que de gens ont rebroussé chemin eu l’apercevant se dresser dans le sentier de la colonisation, Sapristi! avant de la franchir, arrêtons nos équipages fatigués, faisons prendre une portion à nos chevaux, buvons une larme et prenons une bouchée, il est bientôt midi. Nous nous mettons à l'ombre, près d’une claire fontaine, comme dans notre chanson nationale, nous allumons un petit feu sur lequel nous mettons un bidon rempli d’eau. Bous, garcon, dit notre chef cuisinier. Et en cinq minutes le thé est fait,
Vous n'avez peut-être jamais goûté les délices d’un repas sur le bord de la route, sous le pouce, comme on dit, Eh bien, regardez-nous faire, Nous dressons les tables, je dis les tables, car chacun a la sienne ; l’un une belle roche plate, l’autre une souche, un troisième une perche de la clôture, un quatrième la planche de la barouche, et, quelques-uns, leur morceau de pain appuyé entre les quatre doigts et le pouce de la main gauche. Communauté indivisible des vivres de Sa Majesté que contient le grandissime fourgon de M. Beaubien.
Voyous, toi, Charles, coupe du pain; — Louis. wauvhe
du saucisson. — Y a-t-il du sel ? — Allons, le beurre. — Voici des gretons, qui en veut? — Il y a du jambon, là, dans la poche. — Moi, je mange du lard ; tranchez-en donc, qu'on fasse des grillardes à la broche, — Ça c’est une bonne idée ! — Allons, p'tit Pierre, va chercher de l’eau,
Et bientôt le fumet des grillades promène sous le nez des gourmets son odeur appétissante, et tous de se les partager. — Fais-en encore, Bigras, il n’y en a pas assez, Tonnerre ! que c’est bon.
Et bientôt le silence se fait, puisque ventre affamé n’a pas d'oreilles pour entendre, ni de bouche pour parler. Mais le spectateur entendrait le babil du ruisseau, le cri lointain du roitelet, le frémissement de la feuillée qui accompagne le cliquetis de nos armes et de nos mâchoires, et le rongement non moins significatif de nos chevaux.
— Voulez-vous des pommes confites, du fromage ?
— Oui; c’est bien.
Et le fromage se distribue, Mais le farceur qui l’offrait avait apporté du fromage de Limbourg. Vous pouvez vous imaginer ce qu’en a dit Bigras : — Cré cochonnerie !.…
De fait, il faut avoir le goût perverti pour manger de ce raffiné.
— Eh bien, mangez des confitures, alors.
Bref, de l’aveu de tous, c’est un repas succulent qui nous fait apprécier le refrain :
Savez-vous pourquoi, mes amis, Nous sommes ici réjouis ?
C’est que repas est bon Apprêté sans façon.
Mangeons à la gamelle,
Vive le son, vive le son,
Mangeons à la gamelle,
Vive le son du chaudron!
Moi, ça me rappelait nos haltes d'Italie où, sur le bord de la route, nous mettions sac à terre et les armes en faisceaux pour aire le café. Pas de monture là. Et quand le café
rait Jus
ce