‹ La colonisation [microforme]Chapitre 39 sur 48 · ES · texte numérisé non relu

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Sans admettre de suite la pluralité des mondes, il est bien légitime de se demander si c’est pour s'amuser seulement qu'un Dieu sage a lancé dans l’espace des astres des dimensions suivantes :

La surface de Saturne est de 25 milliards, 200 millions de lieues carrées.

Celle de Jupiter, 40 milliards.

Celle du soleil, 385 trillons, 135 milliards.

Tandis que la surface de la terre nest que de 318 millions,

En prenant possession de nos dortoirs, surtout après des réflexions si sérieuses, il' convient de jeter un coup d’œil sur l'inténeur du château hospitalier où nous passerons nos nuits et qui est, sans contredit, le plus spacieux et le plus somptueux de sept lieues à la ronde,

Le corps de la bâtisse était divisé en trois. Le premier était la salle de réception des étrangers, qui y mangeaient avec la famille du frère du curé Martineau, l’intendant de la ferme.

Cette pièce d'environ 40 pieds sur 30, était comme le reste en bois rond, recouvert de pièces fendues, Le plancher de bas était aussi de madriers équarris à la hache, ce qui veut dire que les deux ou trois chaises qui s’y trouvaient n'étaient pas d’aplomb. L'une des extrémités était séparée du reste de l'appartement par des rideaux de coton, et formait deux chambres à coucher, dont l’une était aux patriarches de la maison. Le reste, qui le jour sert de cuisine, de salle à dîner et de salon, se convertissait quelquefois en dortoir pour les pèlerins et les ouvriers, — qui y étendaient des grabats et y ronflaient la nuit durant, Une table de trente pieds de-long, entourée de bancs de la même longueur, était avec le poêle et les marmites, l’a meublement de cette pièce où quelques voies laissaient pénétrer les gouttes bienfaisantes de la pluie quand elle tombait en

abondance. Il était permis de changer de place à celui sur lequel elle tombait, quand il y en avait plus que sufisamment pour le rafraîchir. La pièce du milieu de cette bâtisse, à peu près du double de grandeur, était destinée à être la nef de la chapelle, quand les moyens permettraient de la couvrir. Elle n'était, en 1884, encore qu’à l’abri des rayons du soleil. Aussi est-ce là que le dimanche les colons attendaient assis sur des banes, des bhillots ou des lam- , bourdes, l'heure de la messe, qui se disait et ne se chantait pas, faute de chantres.

Le 3e corps de cette construction, qui faisait pendant avec le premier, était de la même grandeur, et identiquement divisé. L'une des extrémités était séparée du reste par des rideaux de coton jaune, et comprenait deux celiules meublées, l’une d’un grabat, c'était celle de monsieur le curé, et l’autre de deux lits, c'était la chambre de Monseigneur que se partageaient les étrangeis distingués. Quand on voulait une chaise, qui avait juste sa place en cet alcôve, on passait dans la pièce voisine qui servait, la nuit, de dortoir où l’on dressait des paillasses et des matelas, et le jour de chapelle, de sacristie et de retraite au curé, qui y confessait, Il y avait là quelques chaises boiteuses, de grands bancs à quatre pieds, et un petit autel. Quelques rayons de bibliothèque y donnaient refuge à plusieurs centaines de volumes qui en invitaient d’autres

Vis-à-vis le corps principal était la clorhe suspendue sur un chêne d'environ 20 pieds de hauteur, (C’est l’ancienne cloche de St-Eustache, où elle a reçu une écorchure qui lui donne un son de vétéran. Sur ses flancs sont les inscriptions suivantes : W. Parkyn, St Mary’s foundery, Montréal. Cloche donnée par Messire Jacques Paquin, 1845.

— C’est le frère Chenard qui était chargé de la mettre en branle, et il nous a plusieurs fois accordé cette faveur pour

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sonner l’ungelus.. Ah, mais, je ne vous ai pas encore parlé du Frère Chenard, rui était un pur Canadien d’en bas de Québec. Nous en parlons, à titre de légende, car il n'est plus là. (Comme il se faisait mourir à travailler, ses supérieurs l'ont mis à la retraite. Je le vois d'ici cultivant son jardin et son parterre et le champ, car le frère Chenard est jardinier, agriculteur, arboriculteur, — et personne n'est plus capable que lui de faire pousser une citrouille sur une souche, et de diriger la sève pour produire une branche ou un fruit, où il les veut,

A trois heures du matin le frère Chenard, qui couchait sur le grenier à foin, quand un étranger avait pris son grabat, — était en oraison. IL allait ensuite soigner les veaux, les chevaux, tuer les vers qui avaient mangé ses choux et son tabac, biner ses fèves. Et puis, c'était lui qui faisait la politesse sux étrangers, qui les menait au lac, qui l£5 accompagnait au bois. Toujours affublé d’une grande blouse que vous ne lui auriez pas fait ôter pour une terre en bois debout, il n'allait ni plus vite ni plus doucement d’un temps que d’un autre. Quand it passera par chez vous, si vous avez un jardin et que dans ce jardin il y ait une plante qu’il n’a pas, il lui en faudra une bouture, une tige, ou une graine, Aussi avait-t-il une collection qui aurait surpns les propriétaires des serres chaudes les plus à La mode, Il est vraiment curieux de voir aux confins de la civilisation, dans les jardins du frère Chenard et l’Acacia, qui signifie Amour platonique, et l’agrimoine, qui signifie dévouement, et l'Amarante, qui veut dire la gaité, et l'Amaryllis, qui représente la fierté, et l'Eglantier, qui est la fleur des poètes, et le pavot, qui traduit langueur, Autour des allées de son parterre fleurissaient le fuchsia violet ou rose tendre, l’œillet à la fleur jaune d’or, ou rouge cramoisi, Sur les ronds croissaient le géranium aux feuilles parfumées,

à la parure sombre et variée, le laurier à la douce et brillante verdure, et la rose mousseuse,

“ L'Ange dont Îe plaisir est de soigner des fleurs, Et qui, pendant la nuit, les trempe de rosée,

Un jour de gai printemps, seul avec sa pensée Sur un rosier goûta du sommeil les douceurs.

À son réveil, il dit : ‘ Que je te remercie,

Toi, le plus cher de mes enfants!

Pour moi ton doux parfum du Ciel est l’ambroisie, Ton ombrage enivre mes sens! ....

Demande, veux-tu quelque chose ? ”

# Oui, dit la Rose,

Un nouvel ornement

Qui soit l’orgueil de la nature.”

En ce moment

La mousse lui servit de modeste parure.

Mais comme je vous le disais, le frère Chenard n’est plus au Nominingue et il cultive carottes et navets, céleri et laitue à l’Immaculée Conception, à Montréal. Vous pouvez aller constater si ce que je dis de lui est fidèle,

Revenons à notre première nuit au presbytère. C'était à qui n'aurait pas les deux lits de la chambre des étrangers, mais j'obtins que mon ami Beaubien s’y reposât en sa qualité de malade, Et moi je m'étendis sur un matelas jeté sur les dalles de la chapelle. Je dormis bien, mais nom d’un p'tit bonhomme, je me levai mal, Oh mes côtes et mes reins ! Je n’aurais jamais cru qu’on pût dormir ainsi dans une église. J'aurais dû m'en souvenir car au temps que j'étais soldat, en Italie, il nous est arrivé plus d’une fois, à mes camarades et à moi, de passer la nuit sous les arcades des basiliques ou sur les dalles des couvents. Nous n’étions pas très souples le lendemain. Quoi qu’il en soit, le jour suivant il nous prit fantaisie d'aller camper à la décharge du Petit Nominingue, dans un endroit splendide où rien ne manquait, eau limpide, ombre épaisse, plage étendue, etc.

La tente, qui appartient à M. Beaubien, est spacieuse et confortable, Nous nous mettons à l’œuvre: tandis que je coupe une perche, l’un nivelle le terrain, l’autre enfile des.

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corde, un troisième affile des piquets, et en haut, le pavillon, en forme conique, à l'aspect militaire que l'on surmonte d’un drapeau fleurdelisé, Nous avions des faux airs de Jacques Cartier et des siens prenant possession du pays au nom du Roy de France. Quelques minutes après l'eau bouillait dans la marmite, le thé était infusé, les grillades étaient prêtes, le jambon était sur la pelouse, le beurre développé, et tortillez-moi ca. Quels affamés, mes amis!! Après un repas délicieux — les uns se roulent sur le gazon, les autres appareillent les lignes, et vont à la pêche. Mais les poissons des alentours qui nous avaient entendus manger n'avaient pas envie du tout de se laisser prendre ; il n’y eut que les barbottes des saux profondes, qui, ne se doutant pas du sort qui les attendait, vinrent mordre à nos hamecons et tomber de la brochetée dans la poële à frire, non sans faire à ceux qui ae leur étaient pas intimes, des acrocs aux mains avec le dard qui leur sert de défense.

Le soir arrivé, second au Nominingue, le feu brille au camp. Les jeunes vont fourrager. Les uns ramassent des fagots secs pour alimenter le feu de joie qui pétille à quelques pas, les autres cassent des branches pour étenüre sur le sol qui doit nous servir de couche; d’autres encore récoltent des feuilles de fougère pour remplir les taies d'oreiller,

En deux temps et trois mouvements chacun travaille à l'ameublement de la chambrée,

La tente, dont la base est relevée pour permettre à l'air intérieur de se renouveler, ressemble aux Kiosques orientaux. La toile de Russie qui s’appuie élégamment sur les cordes tendues, du sommet aux piquets fixés à la circonférence inférieure, s’agite comme un nuage, au gré de la brise qui nous apporte les échos du lac. Des branches de mélèze. de buis, de pins, de sapins, de cèdre, servent de sommier à

nos lits ; des valises, des sacs de voyage, servent de tables ; des robes de buffle étendues sur les branches, se: vent à en

emortir la rusticité pendant la nuit, et roulées en paquet,

servent de sièges, pendant le jour, aux dignitaires de la tribu. A la colonne unique qui soutient l'édifice, et sur laquelle sont ménagés de longs nœuds, sont ruspendus capots, chapeaux, armes et munitions. Au centre, une

chandelle, de blanc de baleine, s’il-vous-plaît, scintille au

grè des courants d’airs ; le candélabre qui la supporte est ravissant de simplicité, et consiste en un ruban de bouleau roulé autour de la bougie et fixé à une baguette fendue à son extrémité supérieure,

Cet ameublement, qui peut faire le désespoir d’un locateur, suffit pourtant aux stricts besoins de l’homme. Et dire qu’il y en a qui se trouvent malheureux avec cent fois plus.

Et avec cela nous attendions l'ennemi de pied ferme, Mais, saperlotte ! comme toujours dans la vie, ce sont les adversaires les plus petits et dont on se défie le moins, qui sont les plus dangereux. Et tandis que, armés de pied en cap, nous étions en garde contre les ours et les loups, voilà qu’une nuée de maringouins et de brûlots nous assaillent de toute part, et au son de la musique, encore, Vous savez, ces maringouins, ça vous a un sifflement!!! Ah! quel orchestre de régiments anglais précédés de leurs fifres!!! Armer nos carabines, qu'est-ce que ca nous ferait, notre plomb est trop gros ; tirer du canon ? Sapristi!! Et nous, il faut y penser un peu. Comme quoi une idée merveilleuse peu suroir du cerveau du plus humble des mortels, voilà que l’un te nos plus modestes soldats s'imagine d'apporter dans Le tente, déyinez quoi? Une batterie... électrique ? Non Uu régiment da chats ulfamés? Pas le moins du mond: des pièucs à bêtes à quatre ou deux pattes ? Encore in ins Qu'est-ce denc? Un tison, lecteurs, un

tison.….. en feu, beau dommage! Et la tente se remplit de fumée. Sans tambour ni trompette voilà nos Iroquois de brûlots qui prennent la clef des bois... pour reveni sans doute ; mais alors nous avions fermé les meurtrières de la porte unique du fort, où se consumaient lentement quelques buches amorties par des bourriers.

Et nous voilà sauvés. Mais restons sur le qui vive, car nos gaillards reviennent, et toute la nuit, avec sept plus méchants qu'eux, tournent autour de notre tente, sondent toutes les portes, s'introduisent dans toutes les avenues, quelques-uns même y pénètrent ; on ne réussit pas, vous le savez bien, à chasser une légion de diablotins en un combat, maïs la prudence venant à notre secours, nous résistons aux empiètements du plus traître des insectes,

Pour parler scientifiquement disons que les cousins sont de la famille des bulicides. La femelle pond ses œufs (environ deux mille par jour, la chanceuse!) dans les endroits humides, ou mieux encore à la surface des eaux stagnantes ; ils éclosent là, leurs larves se développent, et trois semaines suffisent pour que l'insecte soit arrivé à l'état parfait et devienne apte à se reproduire, La femelle seule du cousin, ou moustique, est agressive pour l’homme et pour les auimaux; le mâle, beaucoup plus petit de taille, est inoffensif, et c’est lui qu’on voit le soir se livrer par myriades, au-dessus des eaux stagnantes ou sous l’ombrage humide des aibres, à des danses circulaires. L’arme de la femelle consiste en une sorte de trompe que termine un organe de succion arrondi et qui loge cinq stylets piquants et barbelés; ceuxci perforent les tissus et y introduisent une salive irritante et v.nimeuse qui produit un soulèvement du derme avec sensation de brûlure, On dit qu’à la suite d’une longue série de piqûres, on contracte une sorte d'immunité contre les morsures et que celles-ci, une fois produites, n’ont aucune des conséquences qu’elles entraine dans le principe,

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Le maringouin est le moustique des climats excessifs. Il hante les lieux humides et marécageux, a des mœurs nocturnes et ne s'élève guère au-dessus du sol. Il n’est qu'une variété du cousin ordinairs, qui ne laisse aucune fortune, quoique cousin d'Amérique.

Mais si la science se prononce sur la nature de ces communards, elle est presque muette sur les moyens de s’en débarrasser. Mes compagnons avaient emporté des médicaments avec lesquels ils se tatouaient, mais ils ont été inutiles, Je vous en donne mon certificat, l'inventeur d’un remède fnaringouinifuge ferait certainement fortune. Voici cependant une recette dont il est bon de se servir, tandis qu’elle est à la mode : il s’agit de frotter les piqûres avec une feuille de poireau ou d’oignon pour calmer les démangeaisons. Ja cautérisation avec de l’eau phéniquée produit aussi d'excellents effets. Avis à ceux qui aiment l’odeur de l'oignon on du phénol de s'approcher un peu.

Mais grâce aux maringouins, il était tard quand nous pûmes clore l'œil. Le religieux hibou avait déjà fait entendre sa plainte à l'heure de minuit; le huard avait plusieurs fois lancé son. cri plaintif, quand la dernière de nos sentinelles, repliée sur le camp, jouissait en paix du fruit d’une vigilante journée, Mais, ne voilà-t-:l pas que sur le matin, alors que la fumée s’élève épaisse des lacs, pour leur permettre de voir l'aube, les bêtes de jour se remuent sous notre couche réchauffée, Ce sont les criquets, les fourmis, les. je ne sais qui ni quoi. Et l’une entre sans hésiter dans notre bas, l’autre :c:13 notre chemise ; mais ce qu'il y a de plaisant, c’est que quelques-unes péuètrent dans nos oreilles — Brrr... Et comment faire contre cet ennemi-là ? C’est une réponse qu’il faut aller ni plus ni moins chercher dans la théologie. Le moyen.

c'est de fuir, Et en effet il a fallu se lever, sous peine de se laisser flétrir par ces insectes, dont la morsure de quelques uns est très fâcheuse,

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D'ailleurs il était temps de saluer le Roi du jour qui se levait radieux au-dessus des ctmes verdoyantes des monts de lorient, Et en peu d’instants nous étions inondés de la lumière bienfaisante, qui enveloppait la nature pour l’embellir et la fertilser. — Qui peut voir se lever le soleil sans admiration? Alors que le brin d'herbe lève sa tête pour le saluer, alors que la feuille sèche les larmes de la nuit pour lui sourire, alors que l'oiseau entonne son hymne, et que la nature tressaillit à son baiser d’époux, Qui lui a dit de venir à l'heure de l’an dernier et des années d'avant caresser tes plantes, qui produisent les mêmes fruits ?

Quui qu'il an soit nous tinmes conseil au wigwam.—L’un avait les côtes sur le long; l’autre avait une fourmi greffée sur le mollet; — tous nous avions la peau bossée comme l'écorce d’un sapin au temps de la sève montante, — Ei d’après l'opinion des sages du Conseil il fallait pour s’accc:.tumer à cette existence, trois mois de calendrier républicain, c'est-à-dire trois mois de 30 jeurs chacun. Or comme nous n'avions que quinze jours à dépenser, nous décidâmes de ne pas exclusivement les employer à assouvir la rapacité des insectes du Nominingue, Cependant le respect humain nous commandait, L’honneur de dire au retour que nous avions campé ; la gloire de rentrer au fvyer basannés comme des vases étrusques et balafrés des ceups de lance des moustiques ! Les jeunes surtout chantaient l’hymne de guerre, quand un ancien de la forêt surgii au milieu de nous, au moment où nous préparioms le aéjeuner, Le nouvel arrivé était un homme d’une taille de »ix pieds et svelte; un pantalon, fixé à ses reims par une large ceinture fléchée, recouvrait une jambe flexible comme l'arc du carquois d’un Huron; sa chemise en flanelle grise qui retombait sur sa ceinture, laissait se dessiner un torse élégant et souple ; les muscles de ses bras, que découvraient les manches retroussées de sa chemise, étaient

gonflés et poilus. Ses traits d’ailleurs étaient doux, et la sénérité qui couvrait sa figure rasée, le rendait sympathique à qui le rencontrait, Ses yeux bleus, comme les plus fameux de nos guerriers anciens, avaient l'habitude de regarder haut et loin, Sa démarche était fière, comme celle d'un cerf qui porte son panache à travers les bois durs.

Il était accompagné d’un homme trapu, à grande barbe noire, nommé Michauville, chasseur de renom, comme son ‘père, qui a passé sa vie à traquer les bêtes, et qui est mort pauvre comme tous ces chasseurs-là. Ils se passionnent à cette vie, négligent la culture ou leur métier et soumettent le sort de leur famille à la chance de tuer, de vendre et aux éventualités des accidents et des rhumatismes.

En apercevant ces voyageurs, mon ami Beaubien s’écria : cest Bureau!! Oui; c'était Bureau, un rôdeux, comme disent les gens. Et bien fait pour ça, allez. Aussi dans les montagnes et les mau vais pas il ne résiste pas en voiture. Il saute à bas, prend sur ses épaules ce qui surcharge le cheval, et en ivant, — Un chevreuil n’a pas meilleure jambe, ni meilleur œil. Il passe monts et ravins, rivières et portages en se dirigeant sur les étoiles et la mousse, et tombe juste au point où il veut aboutir. Aussi le gouvernement l’a-t-il chargé de tracer les chemins dans les cantons à ouvrir à la colonisation. Il rend d’immenses services en évitant par là bien des endroits impossibles ou trop montagneux pour y fixer un chemin à perpétuité. Il faut le voir, avec son casse-tête, tracer un chemin, et couper les branches au pas de course,

M. Beaubien connaissait M. Bureau, et depuis que nous étions en marche il répétait souvent : “ Bureau doit être en haut, Si nous avions la chance de le rencontrer!” Eh bien! nous l’avons, ce fameux Bureau. Nous l’invitons à déjeuner avec nous. Là, pas de cérémonie, Ce n’est pas qu’ils manquassent de vivres, nos voyageurs. Ils en étaient

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certes bien pourvus. Ce n’est d’ailleurs pas un petit personnage que ce M. Bureau. Il a le personnel qu’il juge à propos ; s’il faut deux hommes, il les prend, s'il en faut dix ils les engage. Et pourquoi pas ? Il a du bagage quelque. fois pour plusieurs semaines, son canot chargé à conduire sur les eaux sans compter les portages, etc. Tout de même il mangea avec appétit de notre gargotte, qu’il nous aida à préparer, et surtout de notre pain, car il n’avait que du biscuit, Je vais faire bouillir l’eau pour le thé, dit-il. Et en une minute il avait coupé une gaule de quatre pieds, dont il effila un des bouts qu’il fixa obliquement en terre, et à l’autre bout encoché il suspendit le bidon sous lequel il alluma le feu, Voiià la marmite. Il fallait voir l’assaut sur le jambon, le saucisson, les grillades de lard! ÆEnfoncés Madame du Perrouzel, Bougeant, Beau et Lanctôt !

Et ce pauvre M. Bureau avait autre chose à faire que de boustifailler, il fallait répondre à nos questions qui étaient nombreuses. Il revenait de la Lièvre où il avait tracé des chemins dans la Kiamica. Il était enchanté du terrain de cette vallée de la Lièvre, où il a trouvé des prunes qu'il croit indigènes. Ce n'est pas étonnant, car nous avons un prunier indigène ; c’est le prunier d'Amérique, le cerasus nigra de Loisel, dont l'arbre est quelque peu épineux. C’est, dit l’abbé Provancher, la seule espèce de prunier indigène en Canada. Quelques variétés dans la culture, dit-il, produisent des fruits d’une saveur fort agréable, bien qu’ils soient encore loin des Damas.

Il fut question de bien des projets dans cette rencontre au bord du Petit Nominingue : — de faire au plus tôt dévier le chemin de la Repousse, de tracer un chemin au 4e rang du canton Loranger pour ménager un débouché aux colons établis autour du Petit Nominingue, re qui fut exécuté le même jour. Et un autre projet fut de faire accompagner M. Bureau, lors de sa prochaine expédition, par nos garcons

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Enfin, le déjeuner pris, le soleil commençait à darder ses rayons ; nous mtmes le fondre sous le briquet, Mais il fallait nons séparer du brave Bureau, qui partait pour aller mettre à exécution le projet émis et mûri pendant le déjeuner, de tracer une voie de sortie aux pionniers du nord-ouest du Petit Nominingue.

Après son départ nous nous mtmes à réfléchir sur notre position, Tous les arguments furent apportés pour la levée instantanée du camp, depuis la proximité des fourmis jusqu’à l'éloignement des voisins, On décida à l'unanimité d'aller établir le centre de nos opérations au village, où il y avait de l’espace, puisqu'il n'y avait que deux établissements : celui de l'Eglise et la maison d’un nommé Jetté, hôtelier d'Hochelaga, qui a acheté près de l’église un emplacement où i amasse ses économies, L’exécution suivit de près la décision, et, en une demi-heure, tente, bagages, hommes et bêtes étaient en route pour des parages plus hospitaliers. L'endroit choisi pour dresser notre tente était élevé, et les travaux de construction se firent avec encore plus de dextérité que la première fois. D'ailleurs pas d’assemblée des anciens et nouveaux marguilliers, ni de paroissiens. Le curé seul nous donna la permission de nous bâtir sur le terrain de l’église sans avoir à passer par la formalité de l’homologation.

Ah! ça, moi, je vous avertis, lecteurs, que je ne couchai plus sous la tente. J'en avais assez, de ce jeu-là, (Ça peut être très poétique, mais je n’ai plus de disposition pour cette poésie-là. Autrefois j'ai rêvé et fait la vie du camp, j'ai songé à me faire berger et même ermite, Mais je suis revenu à la réalité. |

Je couchai au presbytère ; après tout, on y était mieux que sous la tente, Là pas de fourmis, pas de barbeaux, pas de hannetons, pas de criquets, pas de puces, non, car les punaises les avaient mangées. Ah! des puuaises par

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exemple, je ne vous dis que cela. Le curé les tolérait-il par esprit de pénitence ? Dans tous les - il n'aurait pu les déloger. Figurez-vous donc les réduits où elles peuvent se cacher, dans les fentes des planchers, dans les écorces des murs, dans les coins des couchettes, Allez donc vous servir d’un petit soufflet pour introduire du poison insecticide dans tous ces interstices, Vous y perdriez votre latin,

On se demande, toutefois, nous qui ne voyons pas l'utilité des êtres de la nature, à quoi peut servir ce fléau des nuits avec son liquide infect, “ Elle ne se contente pas, dit un auteur, qui a dû se faire piquer, de percer les chairs, d'en extraire le sang dont elle se sustente ; dans la plaie qu’elle a ouverte, au lieu du sang qu’elle a dérobé, elle introduit un liquide âcre, mordant, sécrété par elle.” Pourquoi cette manière d'opérer ? Je parierais que cette substance qu'elle verse sur nos plaies est une généreuse compensation de ce qu’elle nous ôte. Nous sommes trop ignorants pour en connaître le prix, voilà tout, Est-ce un désinfectant ? Et pourquoi pas ?

Les médecins ont exploité, pour nous faire mourir plus scientifiquement, le règne végétal et le règne minéral, pourquoi donc n’essaieraient-ils pas, comme remèdes, du règne animal? Tenez, en voici un qui a tenté l'expérience .

Je trouve dans un livre très sérieux la recette suivante : “ Prenez une vingtaine de ces petites bêtes noires qui remplissent les prairies et qu’on appelle cris-cris ou grillons. Faites-les cuire et infuser dans une grande tasse de café noir; faites passer à travers un linge et faites boire cette infusion à une personne atteinte d’une hydropisie, même invétérée. Sucrez si vous le préférez.

Au bout de quelques heures commence une évacuation abondante par les urines, tellement abondante, qu’on voit des hydropiques, arrivés au dernier degré de la maladie, complètement débarrassés en moins de vingt-quatre heures.

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Le café des cris-cris a été essayé plusieurs fois et a toujours réussi.

On peut se servir indifféremment de cris-cris vivants ou de cris-cris séchés, mis en poudre et conservés.” (Petites lectures illustrées, 8e série, p. 173.)

Le lendemain, ceux qui avaient couché sous la tente, et ceux qui avaient dormi sous le toit, étaient de bonne heure sur pied pour voir la brume s'élever de la prairie et fuir devant les rayons du soleil, pour entendre le chant des oiseaux matineux et sentir l'odeur des prés qui semblent, eux aussi, se rendre aimables à l’arrivée de l’aurore.

Après enquête minutieuse pour savoir comment chacun avait passé la nuit, et après avoir humé les parfums de la matinée, nous nous rendtmes à la chapelle où nous assistâmes à la messe, — et avec dévotion, je vous l’assure,

Après le déjeuner nous commencâmes notre vie de colons. Et d’abord nous nous réduistmes à notre plus simple expression. Mon premier soin fut d’ôter mon faux col et ma cravate, Je vous le demande, à quoi sert, de s'emprisonner ainsi le cou? N'y aura-t-il personne d'assez indépendant pour secouer le joug qui nous gêne, qui nous étouffe et qui à lui seul a causé les trois quarts des apoplexies ? Je comprends que dans les villes il faille mettre un linge quelconque qu'on puisse changer tous les jours, pour séparer le collet d’habit de la peau. Mais pourquoi ne pas adopter un habit dont le collet n’exige pas cette précaution? Dans tous les cas, je vote pour les collets amples, ouverts, qui permettent au cou, soumis au carcan, de se remuer à l'aise, et surtout au sang qui y circule de parcourir son chemin librement, Et savez-vous que les mai.x de gorge seraient alors moins fréquents ? J'en suis sûr, car ces maladies viennent pour la plupart du chaud et du froid. Plus vous vous enveloppez la gorge et plus vous êtes sujet aux affections de cett: partie délicate de votre

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corps. J'en ai déjà vu des preuves convaincantes et j'en ai fait moi-même l'expérience, Et si, malgré tout, le mal de gorge vous saisit, chassez-le au moyen de douches ou lotions d’eau froide, système Kneipp.

Quoi qu'il en soit la preuve qu’on est plus à l'aise sans cette bande rapportée, c’est que, rendu chez soi, tout bourgeois s’empresse de faire sauter son faux col en poussant un ouf! qui signifie quelque chose. Vous direz ce que vous voudrez, mais dans les bois, dans les champs, quand on y va pour prendre le frais, s'y délasser, on ne met pas de collier. Donc c'est une nuisance. Encore un petit détail touchant la barbe. (Comprend-on pourquoi l'on s’obstine à se raser? En voilà une corvée, celle-là ! Dire qu'il faut tous les matins ou du moins tous les deux matins se gratter jusqu'à ce que sang perle, (C’est une perte sèche d’une demi-heure par jour. Ah! oui, y compris le temps de chercher ses ustensiles, de repasser son rasoir, Une demi-heure par jour, le temps d'assister à une messe basse à laquelle cn n'assiste pas, parce que c’est trop long. Une demi-heure par jour, ça fait cent quatre vingt deux heures par année, c’est-à-dire quinze jours. Les vacances d’un homme de bureau. Calculez donc la perte de temps, pour une population de un million d'hommes, chacun perdant par année quinze jours de travail. Moi, rendu au Nominingue, j'ai jeté mon rasoir au fond du lac, Et j'ai fini par le laisser là.

Nous commençons à explorer les environs, Et d’abord le canton de Loranger, où se trouve le Nominingue, est magnifiquement situé entre le canton Marchand et le canton de Montigny.

De chaque côté du Petit Nominingue il y a deux veines de pierre à chaux de bonne qualité. J'ai observé moimême une pointe qui s’avance dans le lac, où j'ai trouvé un métal blanc dans de la pierre qui ressemble au quartz. Un

peu plus haut, à un endroit appelé ‘“ Crique aux brochets,” il y a de la bonne argile à briques.

Les Jésuites avaient obtenu, entre les deux Nominingue vingt lots qu’ils ont en grande partie cédés aux colons, ne gardant pour eux qu’un terrain pour l’église et une pointe . où ils avaient dessein de bâtir un collège industriel ou agricole, Ce collège est même incorporé par le 45 Vict., ch. 54.

Ces lacs fournissent une grande quantité de poissons qu'on pourrait augmenter en les cultivant. Les forêts donnent des essences précieuses, Le bois que le colon est obligé de brûler sur place, pour faire sa terre, aliment-rait les villes de la Province des années durant, Le s0) y est d’une fertilité prodigieuse, et, sans les gelées qui y font des ravages faute d’éclaircie, ce serait une vraie terre d’abondance. Il y a bon nombre de petits lacs. Outre le Petit et le Grand Nomiuingue, on en compte si: autour de l'emplacement du village de Saint-Ignace. Le plus éloigné n’en est pas à un mille, Une des plus jolies rivières qui serpentent entre les montagnes est la Sawguay, qui passe au nord du Grand N'ominingue et va se jeter dans le Petit, Elle est charmante de caprices, son aspect est sauvage, mais agrémenté par des lacs qui en élargissent le cours à différents endroits, Près du chemin Chapleau, qui la traverse, se trouvent entre autres le lac Bourget et le lac Lafièche, - qui sont d’une limpidité et d’une sérénité remarquables. Ils sont tous deux protégés par des forêts de haute futaie où s'arrêtent les vents et les tempêtes. Sur ces lacs se promènent toujours des quantités considérables de canards, qui y vont chercher une nourriture substantielle pour leurs petits, lesquels peuvent facilement y prendre leurs ébats,

On voit dans cette rivière Sawguay, plusieurs vestiges des travaux des castors, qui déuotent de la valeur et de l'intelligence de ces amphibies.

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ièche, es. Ils aie où

s 46 nAë rds, leurs ébats, b stiges et de

A ceux qui aiment les mots scientifiques il convient de dire que les castors (hors la politique,) appartiennent au septième ordre des mammifères, les rongeurs. Sont-ils intelligents ? le Rév. P. Paradis m'a raconté qu'un jeune castor, capturé par des voyageurs et laissé libre toutes les nuits, s’'amusait à ramasser les chaussures, les chaussettes et les nippes des hommes qui y étaient couchés et à en construire une espèce de chaussée. C’est donc de l'instinct.

Sur ces petites rivières du Nord on aperçoit des traces nombreuses de rats musqués, autre espèce de rongeurs, qui ressemblent extraordinairement aux castors,

Leur fourrure est moins précieuse que celle du castor ; mais on en tire un excellent parti, surtout depuis qu'on en arrache le grand poil et qu’on le teint. J’ai vu chez M. Lanthier, notre marchand de fourrures à la mode, et chez M. Desjardins, notre fourreur populaire, des ouvrages en rat musqué qui imitent les plus belles pelleteries.

Voici ce que dit Kalm, dans ses mémoires de son voyage en Amérique, en 1749, p. 98. “Les rats musqués sont très communs en Amérique Septentrionale, et vivent près de l’eau, sur les bords des lacs, dés rivières et des ruisseaux. Ils se nourrissent de moules principalement, Linné a donné à cet animal le nom de Castor Zibethicus, et celui de Castor Moschatus au rat musqué d'Europe.”

Chose ‘remarquable, et qui dénote chez cet animal un instinct extraordinaire, c’est que les réduits qu’il fabrique sous terre sont généralement à l'abri des inondations, et quand l’eau est pour monter beaucoup au printemps, il construit l’automne ces caves plus éloignées de l’eau.

A propos des moules que l'on trouve dans les lacs, je

crois qu’elles offriraient un mets délicieux en les assaisonnant convenablement,

Kalm raconte que les sauvages étaient très friands d’une

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espèce de moules, (Mytilus Anatirus) qu'ils ramassaient dans les rigoles des prairies,

On trouve quelquefois dans ces moules des perles très jolies qui ne dépareraient pas les pierreries précieuses que l'on se procure à grand prix, N'oubliez pas, lorsque vous irez au Nominingue, mes jeunes amis, d’en recueillir quelques-unes que vous offrirez à celles qui sauront les apprécier, Venant de vous, ces parures si simples trouveront, je suis sûr, leur place dans les écrins les mieux choisis; elles ajouteront aux grâces de celles qui les porteront l’inappréciable qualité qui consiste dans un goût simple et distingué.

SOMMAIRE : RIVIÈRE ST-IGNAO&. — LES LACS STE-MARIE ET Sr-Jo- 8EPH.—LE MOULIN.—LA ‘* LAURETTE ”.—BÉNÉDICTION DE CETTE PREMIÈRE EMBARCATION.--LE GRAND NOMININGUE.—LA FAMILLE RICHARD. — UNE LETTRE DE M. LALANDE, UN COLON MODÈLE. — MADAME NORMAND. — LES F'RANCISCAINES DE MARIE. — QUEL- QUES PLANTES MÉDICINALES, — LE CLIMAT XT LE SOL DE LA RÉGION. — LE TABAOC. — LE SARRASIN.—LES GELÉES PRÉCOCES. — LA SARRACÈNE CONTRE LA PICOTTE.—LES LÉGUMES : LA PATATE, SON UTILITÉ. — FROMAGE DE POMMES DE TERRE, — LES ÉTRAN- GERS. — LE GIBIER, — LES MINÉRAUX.

Parallèle à la Sawguay est une rivière plus modeste et que j'appellerai rivière St-Ignace. Elle offre à l’industrie d'immenses ressources, quoique la pente de son cours soit à peu près nulle,

Sur cette rivière sont deux petits lacs: Ste-Marie, de 3 milles de tour, et St-Joseph, d’un mille de longueur sur dix arpents de largeur. C’est à l'embouchure du St-Joseph, situé à environ 5 arpents en bas du Ste-Marie, qu'a été érigé le moulin des Pères Jésuites. La manière d'obtenir une force motrice sans rapide apparent est remarquable, L'endroit endigué est vrès étroit, et l’on parvient à barrer presque complètement le passage de l’eau, qui s'accumule dans le lac en quantité énorme, sans cependant s'élever d’une manière perceptible, L'eau ramassée pendant une nuit suffit, même dans les temps de grande sécheresse, à alimenter le moulin durant plusieurs jours. D'autant plus que ce moulin, qui a été construit par M. Matte, est à turbine et exige peu de pression pour faire mouvoir les machines qui sont nombreuses,

En l'été de 1884, il n'y avait eucore que les scieries, mais bien perfectionnées, certes. Il fallait voir dévorer un billot par ces mâchoires circulaires. Aujourd’hui on y a placé un appareil pour confectionner le bardeau, la latte, la

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