‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 11 sur 77 · RO ADR · texte numérisé non relu

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diquement organisé offrira sans cesse aux populations un exemple utile à suivre ». Le fait, ce sont les résultats satisfaisants obtenus dans la province d'Oran par les cultures auxquelles se sont livrées les troupes. Le tableau de la situation des Etablissements français en Algérie pour 1840 contenait en effet le relevé des produits agricoles, récoltés à Oran en 1838 et en 1839'par le 2° régiment de chasseurs d'Afrique. Dès 1837 (1), les essais de cultures par l’armée avaient été provoqués dans la Division d'Oran par une première mesure du lieutenantgénéral Bugeaud, alors commandant de la province. A cette époque, il affecta à chaque régiment des lots de terrain et recommanda de les défricher. Le 2e régiment d'Afrique, sous les ordres du colonel Randon, profita seul de cette libéralité ; il mit en valeur un champ d’une contenance de 11 hectares. On s'était préparé dès la fin de 1837 ; des instruments aratoires furent fabriqués ou achetés. L'année suivante, la culture commença ; les onze hectares ayant paru insuffisants, le régiment loua des terres au domaine et il parvint à ensemencer jusqu’à 44 hectares.

Les labours furent exécutés en trois mois, du 1°" octobre au 1€? jan- “vier, par six hommes et douze chevaux. A la moisson, on occupa vingtquatre hommes et seize chevaux et on récolta 20.700 kilogrammes de blé, 31.118 kilogrammes d’orge et 1.200 quintaux métriques de paille. Ajoutez 100 quintaux de pommes de terre et, pour une année, vous obtenez des produits d’une valeur approximative de 10.423 francs. Le résultat pouvait passer pour encourageant. Aussi, en 1839, la surface de culture fut encore étendue ; au lieu de 44 hectares, on -en laboura 70 ; au lieu de trois charrues, on en eut huit. Et l’on serait arrivé, selon toute vraisemblance, à ensemencer plus de 100 hectares, si la reprise des hostilités n’avait rendu les chefs plus circonspects. Le régiment fut d’ailleurs appelé à se tenir constamment sur le pied de guerre ; des rôdeurs couraient dans les environs. Arrive la moisson, les Arabes menacent d’incendier les récoltes sur pied ; le régiment tout entier, animé d’un beau zèle, met son amour-propre à enlever la récolte : huit jours à peine sont employés à moissonner 40 hectares parmi les plus menacés et on transporte les gerbes au quartier. Le résultat fut moins satisfaisant qu’en 1839, le rendement beaucoup -plus faible ; la valeur générale n’atteignit que 11.800 francs. Les cultures furent jugées néanmoins bonnes et grandement utiles

(1) Tous ces renseignements sur les cultures régimentaires sont empruntés aux divers Tableaux de la situation des Etablissements français dans l’ Algérie,

en elles-mêmes et par leurs conséquences indirectes : elles amélioraient le bien-être du soldat ; elles lui procuraient dans ses loisirs des occupations saines et agréables ; enfin, elles contribuaïent à embellir et à assainir les environs des camps, des postes et des villes. Donc, au jugement de Bugeaud, devenu gouverneur, elles s'imposent et, en se oénéralisant, doivent être désormais obligatoires pour tous les régiments.

Cependant, au cours des premières années de son gouvernement, en 1841 et 1842, elles ne prirent quelque extension que là où son autorité était la moins effective, je veux dire à Constantine. La situation politique y était, il est vrai, exceptionnellement favorable : peu d’expéditions militaires, et par suite maintien des troupes dans leurs garnisons et possibilité de les occuper aux défrichements et aux cultures. Non loin de la ville, 223 hectares sont mis en rapport et ensemencés ; ils produisent 1.137 quintaux métriques de blé. Bientôt, ces mêmes troupes construisent des fermes au centre de leurs exploitations ; l’une est établie par le 3€ régiment de chasseurs d'Afrique, l’autre par le 22€ de ligne, une troisième par le train des équipages. À Sétif, le 61€ régiment de ligne laboure 34 hectares et y sème 35 quintaux de froment et 14 d’orge ; il récolte 438 quintaux métriques de blé et 186 d'orge, c’est-à-dire plus de 12 pour 1 de blé et plus de 13 pour 1 d'orge. La valeur totale de la moisson s’élève à 12 ou 13.000 francs, soit 350 francs par hectare. Production assez inespérée qui prouvait, dès ce moment, l'excellente qualité des terres de la région sétifienne pour la culture des céréales. Sur d’autres points encore, des cultures sont entreprises, à Bône, à Guelma, à Philippeville et dans les camps qui avaient été disposés sur le parcours de la route de Constantine à la mer, mais elles n’ont ni l’importance, n1 le succès de celles de Sétif. On plante aussi beaucoup de müûriers et d’autres arbres, et on commence des pépinières.

Les travaux agricoles n’avaient pas les mêmes chances de succès à l’Est et au Centre, dans ces provinces d’Alger et d'Oran ravagées par la guerre, où les troupes étaient sans cesse obligées de quitter leur garnison et de lutter contre les tribus révoltées. Pourtant, si elles ne semèrent pas, elles récoltèrent ; ici, elles moissonnèrent les épis des indigènes, là elles leur enlevèrent des bestiaux, là encore elles fauchèrent leurs foins. Bugeaud avait compris que le seul moyen d'amener les Arabes à la soumission était de s'emparer des biens qu'ils possé-

.daient, de leurs cultures et de leurs bestiaux. Aussi, lorsque, au mois de juin 1841, il se trouva au milieu des riches moissons de la plaine de } F : Ÿ ° L L Ps U Ü + LA È { lEghris, il donna l’ordre à ses soldats de couper ces blés mûrs parce à à à RS qu'ils appartenaient à la tribu des Hachem avec laquelle on était en guerre. Quinze jours durant, les bataillons moissonnèrent, puis portèrent le tout, froment, orge et paille, à Mascara pour servir au ravi-

taillement de la place et augmenter ses approvisionnements.

Rentré à Mostaganem, il adressait à ses soldats un ordre du jour de félicitations. Il leur disait (1) :

Je veux aussi vous louer du zèle actif que vous avez mis dans les travaux des moissons. On voyait bien à votre ardeur que vous compreniez, aussi bien que votre général, que ce métier était digne de vous ; car c’était la guerre elle-même. L’occupation permanente et forte de Mascara dépend des travaux que vous avez faits et de ceux que vous allez faire encore ; introduire dans cette place quatre à cinq mille quintaux métriques de froment et six mille quintaux métri-

ques de paille, c'est plus pour obtenir la soumission du pays, soyez-en persuadés, que de gagner dix combats et revenir ensuite à la côte.

Un peu plus tard, au mois d'octobre de la même année, Bugeaud se mettait à la tête de la fameuse colonne politique qui devait pousser jusqu’à Saïda et démanteler cette place. Il enlevait, dès le début de la campagne, aux tribus fidèles à Abdelkader, 2.200 bœufs, 3.700 moutons, des chevaux et des mulets ; puis, il se lançait à la poursuite de l’émir et des Hachem, détruisait la forteresse de Saïda, vidait les silos des Arabes et se flattait d’avoir résolu le problème si difficile en Afrique de faire vivre la guerre par la guerre. Il ajoutait :

Une division (2) ira à Mascara ; elle agira quelquefois pour empêcher les tribus de cultiver, vider leurs silos et approvisionner nos magasins. Le plus souvent, elle sèmera des fourrages et des légumes, car il faut bien que nous ceultivions puisque nous sommes forcés d'empêcher les Arabes de le faire, n’ayant pas d’autre moyen de les atteindre dans leurs intérêts. Vos frères cultiveront à Mascara où de beaux jardins, déjà en plein rapport, les dédommageront de leurs travaux.

Vous cultiverez aussi sur la côte et vous montrerez à notre patrie qu’elle a des défenseurs qui ne le cèdent en rien aux soldats de l’antiquité tant vantés par

l’histoire.

Des hommes politiques, des polémistes, des militaires même ont reproché à Bugeaud ces razzias faites sur l’ennemi, l'enlèvement des bestiaux, la destruction des arbres. Lui qui fut agriculteur dans l’âme,

(1) Ordre général du 10 juillet 1841. Moniteur Algérien du 20 juillet 1841.

(2) Ordre de la Division, 7 novembre 1841, Moniteur Algérien du 16 novembre

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par qui la culture fut considérée comme Je plus noble des métiers, ne, devait point se livrer de gaîté de cœur à cette dévastation méthodique, mais il à réfléchi longuement au meilleur moyen de soumettre un peuple à la fois sédentaire et nomade, et c’est le seul qui lui a paru efficace. Il l’emploie à défaut d’autre et il ne pense pas qu’il soit plus inhumain que lc fait de bombarder ou d’affamer une ville.

S'il nourrit une partie de son armée avec les grains et les bestiaux

des Arabes, il veut faire récolter à ses soldats assez de foin pour la consommation de leurs chevaux. Depuis 1840, la guerre n'avait pas permis de faucher les herbages africains si nombreux et si abondants au printemps. Les colons eux-mêmes n’avaient pu livrer à l’Intendance militaire que des quantités bien mférieures aux deux millions de quintaux qu’autrefois ils lui avaient fournis. Pourtant, dès les premiers mois de 1842, il est absolument indispensable de préparer de forts approvisionnements. Plus, en effet, on s'éloigne de la côte, plus on a intérêt à se servir des foins indigènes, car les transports sont onéreux et les convois difficiles à organiser. Et puis vraiment n'est-ce pas une faute de ne pas réserver à la colonie elle-même tout ou partie des millions que la métropole dépensait en Italie ou en Espagne à ces achats ? Malgré les dangers trop réels que couraiïent les faucheurs, de grandes quantités furent coupées et remisées dans les parcs militaires. L'armée apporta à cette œuvre un concours précieux : 242.785 quintaux métriques de foin furent récoltés, dont 132.009 par les colons et 110.775 par les troupes. Or, ces foins ne revinrent à l'Etat qu’à 1.647.318 francs ; la même quantité, achetée au commerce et tirée d'Europe, aurait nécessité, à raison de 13 francs le quintal métrique, une dépense de 3.143.000 francs. Le budget de la guerre réalisait une économie, les colons un bénéfice ; quant aux soldats, ils gaenaient quelque argent.

Enfermer dans ses parcs à fourrage le plus de foin possible était d’un intérêt tel pour l’armée que le gouverneur n'avait pas hésité à relever le prix de journée des travailleurs militaires. IL fut fixé à 75 centimes (1) pour les surveillants, sergents où caporaux, à 1 fr. 25 pour les ouvriers faucheurs et à 0 fr. 75 pour les faneurs, tous soldats. Le travail fut quelquefois payé à la tâche ; on accordait alors 1 fr. 50 par quintal de foin bien sec et ramassé en petites meules sur la prairie. Ordre en même temps fut donné de délivrer aux travailleurs le supplément de ration de viande, alloué en temps d’ expédition. Bugeaud

(1) Ordre général du 24 mars 1842. Moniteur Algérien du 5 avril 1842.

exige beaucoup de ses soldats, mais il prend un soin particulier de leur santé et c’est aussi pour lui un devoir de récompenser leurs services. I lui suffit, dans ces conditions, @° exprimer un désir pour qu avEC empressement les soldats aient à cœur de le satisfaire

M. le Ministre de la Guerre et moi, leur avait-il dit dans son’ ordre général du 24 maïs, attachons la plus grande importance à ce que l'administration militaire réalise avec le concours des troupes, à l'époque de la fauchaison, les récoltes en foin que réclament les consommations dans chaque localité. J’invite à cet effet MM. les généraux, Commandant dans les provinces, à faire mettre à la disposition de l’administration, autant que les exigences du service militaire le permettront, tous les moÿens en troupes et transports qui lui seraient nécessaires,

Toutefois, à moissonner les blés des Arabes, à razzier leurs troupeaux, à couper leurs foins, on faisait toujours la guerre ; et la guerre tarit les sources de richesses. Seule, la culture est productive. Il n’est que temps de l’entreprendre. Avant toute chose, il convient de créer des prairies artificielles et de semer du blé et de l'orge. Le 9 août 1841, il envoie une longue circulaire (1) aux commandants supérieurs des places et des camps, ainsi qu'aux sous’intendants militaires ; il s’adresse à leur bonne volonté pour qu'ils veuillent bien s'occuper sans retard de ces cultures fourragères : «Mon expérience, leur dit-il, «m'autorise à vous donner quelques avis». Autour des places de l’intérieur, on sèmera de la luzerne, partout où les terres auront un peu de profondeur et principalement dans celles qui sont irrigables ; on sèmera du sainfoin ou du trèfle incarnat, seul ou mêlé à de la vesce et mieux encore à de l’ivraie d'Italie, là où le sol sera plus pauvre. Et le voilà qui fait une véritable leçon à ses officiers : il traite des meilleurs procédés de culture, de l’époque favorable aux semailles, de l'usage de la herse ; il entre dans les plus petits détails : ï

La herse devra être tirée par quatre chevaux ; deux hommes seront destinés à la desservir, ils monteront dessus pour la faire entrer plus profondément. Chacun d’eux sera armé d’une petite fourche à deux dents pour dégorger les dents de la herse, toutes les fois qu’elles seront trop chargées d’herbes ou de racines, ce qui charrierait la terre et déplacerait le grain. A cet effet, dès qu’ils apercevront que la terre est charriée, ils arrêteront le conducteur, descendront de dessus la herse, la renverseront et la nettoieront lestement ; puis, ils la remettront sur les dents et la feront marcher. -

(1) Moniteur Algérien du 16 août 1841.

La leçon n’est pas complète, malgré la longueur de la circulaire. Il l’achèvera l’année suivante et dictera à ses officiers la manière de recueillir les graines nécessaires à de nouveaux ensemencements ; car, pour cette année, les semences seront fournies par l'administration de la guerre. Soult appréciait beaucoup ces idées du gouverneur ; il y voyait un sûr moyen de consolider notre conquête et de diminuer nos dépenses. Aussi promit-il d'envoyer 100 charrues et une grande quantité de graines fourragères. En novembre, l’envoi arriva. Les garnisons purent donc s’employer, en temps utile, à labourer et à semer.

Productives immédiatement étaient ces prairies et les champs de blé ; plus longues à venir, maïs peut-être plus utiles pour le pays et son climat, étaient les plantations d’arbres. Sur cette terre africaine que Salluste avait qualifiée dans l’antiquité de « infecunda arborum », qui depuis avait perdu sous les Arabes pasteurs une partie de ses massifs forestiers, l'arbre n’est pas seulement une parure, ni même une simple richesse : il est une nécessité, une condition de vie. Si, de 1830 à nos jours, l’armée avait été, chaque année et aux mois les plus propices, employée à creuser quelques tranchées dans les forêts pour y retenir les eaux de ruissellement ou à recéper les bois que les incendies dévoraient, l'Algérie aurait actuellement un climat plus régulier et un régime hydrographique meilleur. Bugeaud désirait d’abord multiplier les plantations d’arbres dans les villes, sur les routes, autour des postes et dans les champs cultivés. De là sa circulaire du 7 mars 1843 (1). C’est à l’armée, pose-t-il comme principe, que doit revenir la tâche de favoriser par tous les moyens le développement des plantations publiques ; c’est aux commandants supérieurs à veiller à leur sauvegarde et à leur entretien ; car, leur dit-il, «sur tous «les points qui dépendent de votre commandement les plantations «de toute nature doivent être considérées comme étant en quelque Csorte sous la protection des troupes». Là-dessus, il détaille minutieusement les soins particuliers à donner aux jeunes plants ; on aura la précaution de creuser des rigoles autour du pied de l’arbre afin d’y amener les eaux de pluie et les limons fertilisants ; il ajoute qu’il serait prudent «de garantir les plants au moyen de tuteurs proportion- «nés à leur force et de branches épineuses contre les coups de vent ou «la dent des bestiaux».

D'autre part, il a remarqué que la taille des müriers était pratiquée

(1) Moniteur Algérien du 25 mars 1843.

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2 La A d’une façon fort défectueuse ; on coupe chaque année la tête des arbres à trois ou six centimètres du tronc (1):

Cette méthode absurde à rabougri les arbres, les à rendus noueux et à nui singulièrement au développement du tronc. Dans les deux premières années, il ne faut pas tailler le mûrier ; à la troisième année, on lui forme la tête à deux, trois ou quatre bras au plus et on ne coupe pas ces bras près du tronc, mais à 70 ou 80 centimètres, après quoi on laisse aller l’arbre, en se bornant à enlever les branches trop confuses ou celles qui tendraient à se rapprocher de terre ou à garnir l’intérieur qui doit être maintenu en forme de gobelet. Si l’on n’a pas un tailleur entendu, il est préférable de les abandonner à la nature.

Leçon sur les plantations, leçon sur la culture des plantes fourragères, ces deux circulaires montrent jusqu’à quel point le général Bugeaud tient à ce que ses officiers se pénètrent de l’importance de ces travaux. De la même époque, date un autre témoignage de cette orientation de son esprit, si habituelle que ses intimes la considèrent comme une manie, mais une manie qu'il était habile d’exploiter. Le duc d’Aumale, commandant à Miliana, déjeunait un jour au palais du gouvernement chez le Maréchal avec le colonel de Saint- Arnaud. Durant le repas, «le gouverneur, comme d'habitude, ra- «conte le jeune prince (2), causait agriculture et colonisation. Ayant «appris que j'avais commencé, autour du camp, des plantations im- «portantes, que je faisais tailler les vignes et que nous avions récolté «des luzernes, il m’exprima ses félicitations avec une chaleur singu- «lière ; puis, s’adressant à son autre conseil : «Ce n’est pas vous, « Saint-Arnaud, qui auriez jamais l’idée de faire de pareilles choses ! «Ecoutez M. le duc d’Aumale, admirez-le au moins si vous ne l’imi- «tez pas ! Voyez comme il emploie ses loisirs, lui !». En sortant du «palais, le colonel de Saint-Arnaud s’approcha de moi : (Ah ! Mon- «seigneur, laissez-moi vous L dire, vous êtes un abominable courti- «san ! Vous flattez les manies de notre grand jardinier en chef, pour «aller droit à son cœur ! Entre nous, croyez-vous que je m’y laisse «prendre, moi, à vos légumes, à vos vignes taillées, et que je coupe «dans vos luzernes ?»

Les lieutenants de Bugeaud coupèrent, en effet, fort peu dans les luzernes du gouverneur, du moins au début. La culture, voilà qui lés changeait par trop de l’ancien temps et qui répondait mal à leurs préoccupations purement militaires. Les colons, l’agriculture, cela

(1) Moniteur Algérien du 15 mars 1548.

(2) Anecdote empruntée au duc d’Aumale et citée par d’Ideville. T. 111, pages 173 et 174.

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regardait l'administration civile : à chacun, son rôle. Il se produisit cependant une évolution assez rapide dans les idées des chefs de l’armée d'Afrique, surtout quand on vit le Maréchal revenir constamment sur le même thème colonisateur, quand on le sut d'accord en cela avec le Ministre de la Guerre, lorsque fut enfin réglé le travail des troupes sur les terrains qui avaient été livrés à chaque régiment. Le 28 février 1843, parut l'arrêté spécifiant la création (1) d’une commission de culture et fixant les travaux à exécuter, le placement des denrées ét l'emploi des revenus. Dans chaque corps, mis en possession de terrains, à côté de l’officier chargé spécialement de la direction et de la surveillance, il était institué une commission qui devait s’oceuper de l’ensemble des cultures et de toutes les questions s’ 1 FADDOAANE notamment des questions financières.

La culture des céréales, dit l’article 6, combinées avec les plantes fourragères, celle de la vigne quand il y aura lieu, les plantations, la construction de fermes ou de maisons d'exploitation, les clôtures de terrains, l’entretien des chemins qui les servent, lés jardins, les réparations de toute sorte, enfin la création de pépinières sur chaque terrain, de manière à pouvoir planter le plus grand nombre d’arbres possible, dans de bonnes conditions (car il vaut mieux planter moins et planter bien), tels sont les travaux qui, avec ceux de la récolte, doivent constituer la tâche de chaque corps. Les pépinières et les plantations sont particulièrement obligatoires.

Les denrées ne sauraient être vendues sur les marchés, elles seront livrées à l’administration et payées d’après le prix moyen de ses achats pendant le semestre précédent. Les revenus seront divisés en trois parts : 1/5 versé à la caisse coloniale ou à l'Etat, 1/3 réservé à l'entretien et à l'aménagement de la propriété, le reste affecté à l’amélioration du bien-être du soldat. La question la plus délicate à résoudre visait le cas, qui nécessairement devait se présenter assez souvent, de changement de garnison entre deux corps. La continuité des cultures n’était-elle pas le principe à sauvegarder ? Il importait cependant de ne point léser dans ses intérêts le régiment que son déplacement frustrerait du bénéfice d’un pénible labeur. Comment seraient cédés les terrains, les bestiaux, le matériel de culture et de transport, les bâtiments et constructions, comment seraient partagées les récoltes pendantes, comment enfin résolus les conflits qui pourraient surgir à cette occasion, tout cela formait un ensemble de dispositions intéressantes et fort bien étudiées, ce qui prouvait que l'esprit de

(1) Moniteur Algérien du 20 mars 1843.

OV Bugeaud s'était souvent porté vers cet objet et qu’il en avait fait le - sujet de ses méditations journalières.

En 1843, à la suite des soumissions générales du printemps et de l'automne, les circonstances deviennent favorables à Oran et à Alger, comme elles l’étaient déjà à Constantine en 1841. Les répugnances . des chefs de corps se sont atténuées ; certains d’entre eux, plus par flatterie sans doute que par conviction, se montrèrent aussi ardents qu'ils avaient paru indifférents ou tièdes. Il ne s’agit plus d'essais isolés ; c’est un travail régulier et général : des fermes se construisent, des canaux d’ irrigation se creusent, des pépinières se fondent. Le soldat se fait décidément agriculteur en Algérie. :. Dans la province d'Alger, les exploitations agricoles militaires . seront considérables sur trois points. Dellys fut occupé à la fin de 1844 et, dès l’année suivante, l’ensemble des cultures (1), exécutées par nos soldats, s’étendit aux alentours de la ville sur une superficie de 141 hectares ; tous les corps ont leurs jardins : l’artillerie, le génie, les services hospitaliers, la marine, le train des équipages, une compagnie de discipline, le 51° régiment de ligne. À Cherchell, malgré la présence d’une grande agglomération civile et l'insuffisance des ressources domaniales, prétexte dont s'était servie naguère l’administration militaire pour repousser les demandes d’agrandissement des concessions formulées par les colons, le deuxième bataillon d’infanterie légère d'Afrique cultive un vaste domaine de 180 hectares ; 20 sont ensemencés en blé, 20 en orge, 20 en prairies ; 60 sont demeurés en jachère et 60 sont susceptibles de défrichement. Les bâtiments d'exploitation comprennent une maison de maître, des magasins, des écuries, des hangars, une cuisine, une forge, des ateliers. La ferme dispose de huit paires de bœufs, de trois chevaux, de vaches, veaux, moutons, ete. A Orléansville, la ville préférée de Bugeaud, tout est l'œuvre de l’armée, le camp, les plantations, la ferme, le pont. Le colonel Saint-Arnaud y arrive au mois de novembre ‘1844 (2). Ce n’était, encore « qu’un désert dans un grand désert». Quelques maisons se dressent au milieu d’une immense plaine de «cinquante lieues de long sur sept et huit de large» ; pas un arbre, pas de végétation.

(1) Voir les Tableaux de la situation des Etablissements français dans l'Algérie,

1844, pages 254 et 255 ; 1846, pages 200 et 201. (2) PRE ns poadonee de Saint-Arnaud. II, pages 1 et 2

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Mais la position est belle entre Mostaganem et Miliana, le Sersou et la mer. Et Saint-Arnaud qui connaît les goûts du Maréchal, le grand chef jardinier d'Afrique, sait aussi faire sa cour ; il se met à la culture. Dès le 22 décembre, il lui adresse un long rapport où il se plaît à énumérer tout ce qu’il projette de faire, tout ce qu'il a déjà fait. Chaque corps d'officiers, chaque compagnie, chaque g groupe: isolé a son jardin cultivé. Selon les instructions du gouver neur, il a fait creuser beaucoup de trous pour remplacer les arbres morts et en planter de nouveaux. « L'expérience (1), dit-il, ne sera pas perdue et je crois que nos « plantations réussiront. J’ai attaché à cette culture des hommes ca- «pables et un peu pépiniéristes, je les ai embrigadés comme gardes- «champêtres et ils surveillent les arbres en même temps qu'ils les «soignent. Vous parlerai-je de nos cultures ? Je voudrais que vous «les vissiez. Il y a vingt-cinq jours que nous travaillons, et le 53° a «près de 50 hectares de bonne terre labourée et ensemencée en orge. «Nos cultures sont superbes ».

Les fermes militaires de la province d'Oran sont plus belles encore et plus importantes. À Mascara, le 56° régiment de ligne en à créé une qui rapporte de 5 à 6.000 francs. Située à-un quart de lieue de la ville, sur le plateau d’Eghris, elle a une maison de maître, une maison pour les laboureurs : elle possède cinq charrues européennes et a ensemencé 40 hectares. Et celle de Tlemcen ? Là vraiment est la ferme modèle, vaste domaine de 1.200 hectares dont 450 de terres labourables et 60 de belles prairies près d’Aïn-Kirchara. Rien n’y manque, ni les vastes bâtiments, ni les grandes cours extérieutes, ni les écuries, ni les abreuvoirs. L'eau est abondante et permet l'irrigation des prairies et d’une partie des terres labourables. Les dépenses d’exploitation s'élèvent chaque année à près de 40.000 francs, mais les produits sont évalués à 100.000 francs. Il existe dans la propriété de nombreux oliviers et des arbres fruitiers, et on y a établi une pépinière. Notons cependant que ce beau domaine n’est point une simple création militaire ; la ferme appartenait autrefois au beylik. Et puis les soldats ne sont pas les seuls à y travailler ; souvent, on embauche des ouvriers civils. Aïnsi, dans le compte des dépenses de 1844-1845,

figure une somme de trois mille francs, destinée à payer leurs journées.

Ce simple fait n'est-il pas un indice ? Malgré tout le zèle déployé

(1) Ce rapport est contenu dans le Dossier d'Orléansville. Archives de la colonisation algérienne (A.G.G.A.),

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par les officiers, malgré le labeur des soldats, une exploitation agricole ne réussit que si elle est entre les mains d'agriculteurs dont c’est le métier de cultiver la terre et qui savent en effet la faire produire. La bonne volonté ne suffit pas ; il faut aussi la compétence, l’expérience et la continuité de la direction comme de l'effort. Un autre fait en cette même année ne constituait-il pas un symptôme inquiétant pour l’avenir de ces cultures militaires ? Le 5 mars 1845, l’administration de l’armée louait pour neuf années et moyennant une somme de 2.100 francs par an, une des fermes qu’elle possédait à Mascara. Bientôt Bugeaud est forcé d’avouer que ces exploitations donnent si peu de bénéfices que les intendants lui ont proposé de les supprimer. Comment expliquer ce revirement d’opinion ? Pourquoi l’année 1845

qui semblait avoir affirmé le succès de ces cultures militaires fut-elle celle qui prépara leur abandon ? .

Pour avoir trop souvent répété au Ministre l'excellence de la maind'œuvre agricole militaire, Bugeaud avait suggéré aux bureaux du Ministère le contre-projet qui lui fut opposé en 1845. Puisque autour de chaque ville de l’intérieur ou près d’un camp les troupes ont réussi à créer des fermes, pourquoi ne pas généraliser ce système ? Pourquoi ne pas l’employer à fonder, sinon de grandes exploitations agricoles, du moins de nombreuses petites propriétés que l’on concèderait à des colons militaires libérés ? Si la journée de l’ouvrier militaire, suivant Pévaluation du colonel Charon, peut être estimée à 1 fr. 28, les soldats, travaillant en commun pendant trois années, constitueront un capital suffisant à couvrir toutes les dépenses de leur installation quand ils seront libérés. Raisonnement Juste, en somme, et dont les données avaient été puisées dans les rapports du gouverneur ou ceux de sés lieutenants. Or, Bugeaud n’aimait guère qu’on retournât contre lui ses propres arguments ; il préférait les abandonner et même en contester la valeur, ce qu'il fit dans sa lettre du 15 mars 1845:

Vous vous appuyez (1) devant la Commission de l'exemple des fermes régi- mentaires et administratives que j'ai établies sur divers points et notamment à Orléansville, Cela ne ressemble en rien à la colonisation militaire ou civile. Ce sont des cultures passagères, faites par des soldats passagers, qui quittent quand. leur corps change de position ow quand ils sont libérés. Ces cultures sont faites pour augmenter le bien-être des troupes, ou pour procurer à l'administration ces denrées qu’elle ferait venir de loin, dont le prix s’augmenterait des frais de transport. Les cultures administratives ont donné si peu de bénéfices sur la côte, que

(1) Bugeaud à Soult : 15 mars 1845. Archives de la colonisation algérienne ; dossier Bugeaud (A.G.G.A.).

l'intendance m’a proposé de les supprimer pour livrer la terre à l’industrie civile, et cependant on ne payait.les travailleurs que 0 fr. 50 centimes par jour. Cet exemple permet de douter des calculs qui sont faits sur les produits présumables de la culture de nos soldats pendant trois ans. Si nous avons maintenu les eultures dans l’intérieur, c’est que la denrée produite s’augmente de la valeur des frais de transport pour la faire venir de la côte, mais, quand la culture des Arabes sera revenue par la paix à l’état normal que la guerre a renversé, il n’y aura pas grand profit à faire cultiver les soldats à 0 fr. 50 centimes par jour (à quoi il faut joindre tous les autres frais), et il faudra que le domaine vende ou congé aux colons civils les terres mises en culture par les soldats.

: Ce langage était la condamnation des fermes militaires. À partir de cette époque, elles végétèrent ; en 1847, le Maréchal lui-même insista pour qu’elles fussent remises au domaine. On les aliéna par voie d’adjudication publique ; seuls les postes avancés conservèrent des jardins. Le document officiel (1) d’où nous extrayons ces renseignements dit simplement : «Ces créations, utiles au début de notre «établissement dans le pays, lorsque les bras manquaient partout, «ont cessé de l’être depuis que la population civile s’est augmentée «et groupée autour des villes ». Et il s’empresse d'ajouter au sujet de leur suppression : « Partout il en est résulté une notable diminution «dans le prix des légumes par suite de leur plus grande abondance «sur les marchés ». Sans contester que l'utilité de telle ou telle institution dépend le plus souvent des circonstances qui l’ont fait établir, il ne nous semble pas que cette création de Bugeaud méritât ce jugement dédaigneux. En cultivant, le soldat donnait à l’indigène l’impression d’une prise de possession définitive du sol par la France, et. aux colons, la preuve de la solidité de notre oceupation. L'Algérie était une terre à Jamais française.

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S'il consent à laisser aliéner les fermes régimentaires, il s'opposera à ce que les pépmières militaires soient supprimées, et à ce que l’on enlève à l’armée les parties des forêts domaniales confiées à la garde du Génie.

En Algérie, il y avait encore de beaux vergers complantés d’orangers, des olivettes étendues, des palmeraies ; à leur amélioration et à leur extension par le greffage, par le bouturage, par les semis, vont s'appliquer les directeurs des pépinières, personnages fort importants de l’époque. Le plus connu de ces collaborateurs de Bugeaud fut.

(1) Tableaux de la situation des Etablissements français dans l'Algérie, 1846

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