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Il n’y faut, dit-il, que des arbres d’une utilité incontestable et générale ; de ce nombre sont :l’oranger, le mürier, l’olivier, le noyer, le châtaignier, les diverses espèces de peupliers, les acacias, le frêne, l’ormeau, le micocoulier, le caroubier, le bettoune (nom arabe), les diverses espèces de saules, le blanc de Hollande, le platane, et enfin tous les arbres à fruits d'Europe. 5
Quelles méticuleuses instructions sur la façon de faire les semis, sur les précautions à prendre pour les transplantations, sur la largeur et. la profondeur des trous à creuser, sur la nécessité des irrigations et des sarclages au cours de la première année ! Le grand jardinier en chef d'Afrique trouvait de plus en plus plaisir à donner des leçons d’arboriculture à ses lieutenants.
Il aimait aussi à prendre la défense des forêts, qu’une exploitation maladroite menaçait. Avec quelle incrédulité n’avait-on point accueilli, quelques añnées auparavant, la nouvelle, publiée par le Moniteur Universel, que l'Algérie possédait des boisements susceptibles de donner des produits importants ! Puis, quand leur existence fut hors de doute, sur la lisière du Tell, dans les grands massifs kabyles et sur les versants de la chaîne saharienne, avec quel empressement les particuliers et les sociétés sollicitèrent-ils la concession des parties les plus belles et les plus voisines du littoral ! Dans un intérêt particulier autant et plus que dans un intérêt général, d’aucuns prirent la défense de ces richesses ; dès 1843, on accusa les Arabes de les ravager et de les piller impunément, on prétendit que des quantités considérables d’écorce à tan, produit de ces dévastations, étaient transportées frauduleusement à Tabarka et de là expédiées sur Livourne. Comme s’il était possible à cette époque d’exercer une surveillance sur des bois que l’on ne connaissait souvent que par oui-dire ! «On «n’improvise pas plus la surveillance sur les forêts, publie le Moni- «teur du 20 janvier, qu’on n’improvise les routes pour y conduire, les «bras pour les exploiter, les moyens de transport pour en extraire les (produits ; pas plus enfin, qu’on n’improvise la population, les cul- «tures, les constructions, le commerce, ete. Tout cela exige beaucoup «de temps, beaucoup de travaux, beaucoup de dépenses, et la raison «la plus commune conseillerait d’aller doucement, alors même que «la nature des choses n’en ferait pas une loi impérieuse ».
Un projet d'organisation du service forestier fut élaboré. Il parut au début de 1844, malgré l’opposition du gouverneur qui aurait voulu confier au génie militaire la garde et l'exploitation des massifs forestiers. L'armée conserva seulement les forêts des régions les plus éloignées ou celles qui étaient situées sur les territoires des tribus peu
soumises. Toites devaient être au début exploitées pour lé compté de l'Etat. Mais plus tard, en 1846 et 1847, les opinions changèrent : de vastes concessions furent faites ; l'Etat commença à se dépouiller de ses richesses forestières et particulièrement de celles que devait garder le service forestier nouvellement créé. Il n’en fut pas de même des peuplements réservés au génie ; il sut mieux les défendre contre les convoitises et, même, se mit à les aménager. Le général Randon commandait à Bône (1) ; il proposa d'organiser militairement les coupes dans les forêts de La Calle ; deux compagnies de soldats à l’effectif de 75 hommes, officiers et sous-officiers compris, furent formées à : cet effet. Après l’armée «maçonne» et paysanne, l’armée devint « bûcheronne». La tentative n’eut pas grand succès.
Or, au fur et à mesure que l’on découvrait dans l’intérieur de nouvelles ressources forestières, le déboisement gagnait de proche en proche tout autour des points occupés par les troupes et peuplés d'Européens. Le prix auquel se vendait le bois ou le charbon de bois sur les marchés provoqua la destruction, toujours maladroite, souvent stupide, des arbres les plus proches ; et le mal s’étendait tous les jours, autant et plus par la faute de l’Intendance que par celle de quelques industriels. C’est pour enrayer cette dévastation que, deux ou trois mois avant son départ définitif d'Afrique, Bugeaud adressa aux lieutenants-généraux commandant les trois divisions de l'Algérie, sa circulaire du 20 mars 1847 (2). Comme remède, elle n'apporte que le monopole de l'exploitation forestière. au profit.à peu près exclusif de l’armée.
Dans toutes les places, camps et postes, l’approvisionnement du bois nécessaire aux cuisines de la troupe et aux usages des civils est expressément interdit. L’administration militaire, pour les besoins de la garnison, et le service du génie, pour ceux des constructions, et des fours à chaux et à briques, exploiteront, seuls, directement, les ressources qu offrent les environs des localités. Ces coupes se feront au moyen de travailleurs militair es sous la survéillance des agents de ces deux services.
(1) Il était sous les ordres du Duc d’ Ne qui fit Déraitres à cette occasion, un ordre du jour où il est dit : « D’après une décision ministérielle, communiquée par une dépêche de M. le Gouverneur général, en date du 20 février dernier, il doit être formé dans la subdivision de Bône, deux compagnies de bûcherons, à l'effectif chacune de 75 hommes, officiers et sous-officiers compris, pour lexploitation des forêts au compte du Gouvernement... Il est entendu que les hommes devront être pris de préférence parmi ceux qui, par leur profession avant d’éntrer au service, présenteraient les conditions d’ aptitude désirables. (1°r avril 1844)». Archives Politiques. A.G.G.A.
(2) Publiée par le Moniteur Algérien, le 25 mars 1847.
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La population civile aura simplement la ressource d’acheter le bois vendu sur le marché par les Arabes, et, s’il n’en est point apporté, les commandants supérieurs «désigneront les points où il lui sera permis «de s’approvisionner ». Et la circulaire ajoute :
Un service de surveillance sera organisé par l’autorité locale pour empêcher le gaspillage.
Toujours la suspicion jetée par les militaires sur les civils ! Toujours ces insinuations qui, parce qu’elles ne s’adressaient qu'aux entrepreneurs civils, alors que l’Intendance était la grande coupable, les exaspéraient contre le pouvoir militaire.
Assistance prêtée par l’Armée à la Colonisation
Non seulement l’armée a donné l’exemple des exploitations agricoles, mais elle est venue en aide aux colons. Que serait devenue la colonisation civile sans ie secours de la main-d'œuvre militaire, et sans les bestiaux que, généreusement, on lui donna. Tant il est vrai, selon Bugeaud, qu’en Algérie rien ne peut se faire sans l’armée.
Vers la fin du mois d'octobre de l’année 1843, le Gouverneur visita plusieurs villages civils du Sahel. I les trouva fort misérables. Chaque famille avait employé ses modestes ressources à se bâtir une petite maison. Ne possédant plus rien, les chefs de famille et leurs enfants adultes, au lieu de cultiver leur concession, — ce qui ne leur aurait point donné le pain de tous les jours — travaillaient à la journée chez les voisins ou sur la route. Aïnsi les travaux agricoles étaient délaissés, les terres restaient en friche, la colonisation ne progressait pas. « Au lieu d’avoir des propriétaires, dit le Moniteur (1), employant «tout leur temps et leurs soins à féconder 12 hectares de terres, on a «des journaliers vivant péniblement au jour le jour». Dans la conviction où il est que la colonisation ne peut marcher rapidement que si l’on vient en aide aux colons civils du Sahel, le Gouverneur mit à la disposition du comte Guyot deux bataillons du 28° et du 53; ils devaient défricher un hectare à chaque ménage, en commençant par les plus nécessiteux.
Quelques jours après, les troupes sont déjà rendues sur place et
(1) Moniteur Algérien, du 30 octobre 1843,
travaillent. Bugeaud accourt et complimente les travailleurs: «Les broussailles, les palmiers nains sont si bien arrachés que l’on peut (1) immédiatement semer sur ce terrain de l’orge ou du fro- «ment avec de bonnes chances desuecès». Les soldats s'occupent pendant huit heures par jour. Un hectare exigeait 350 journées environ pour être débroussaillé et cultivé. Le gouverneur, qui est constamment préoccupé de la supériorité de son système, calcule les prix de revient d’un hectare de terre défriché, soit par les militaires, soit par les ouvriers civils. Avec les soldats, ce défrichement ne revient à l'Etat qu’à 175 francs ; avec les ouvriers civils, il coûterait 700 francs ; d’où 525 francs d'économie. A son retour le Maréchal est enchanté de sa tournée, de ses constatations comme de ses calculs ; en défrichant les terres des colons, l’armée prouvera qu’elle travaille à plus bas prix et qu’elle peut être en agriculture, comme dans tous les grands travaux publics, employée de préférence aux entrepreneurs civils.
Les travaux se poursuivent jusqu’au milieu de janvier ; à ce moment «les pluies étant annoncées (2) par le. baromètre», on reconnaît là la précaution de Bugeaud et ses prétentions à prévoir le temps, les troupes reçurent l’ordre de quitter les défrichements. Elles avaient à peu près accompli leur tâche ; chaque colon disposa d’un hectare qu’il put ensemencer, espace à peine suffisant pour assurer sa nourriture de l’an prochain. On avait manqué de bœufs et de charrues ; les soldats y avaient suppléé en recouvrant les grains à la pioche. Seuls, au dire du Gouverneur, les villages de Douéra et de Saoula n’avaient pas bénéficié de ce travail des bataillons.
Aussi, l’année suivante, ou plutôt dans les derniers mois de 1844, l’œuvre fut reprise, mais avec des moyens d'exécution plus puissants. Une somme de 100.000 franes avait été prévue au budget et elle fut mise à la disposition du général. Elle devait être consacrée exclusivement à la fertilisation du Sahel. Le Ministre insiste très vivement auprès de Bugeaud, le 15 octobre 1844 (3), pour que les défrichements par les troupes soient entrepris le plus tôt possible : « Lorsqu'on a
(1) Même article du Moniteur.
(2) Même article du Moniteur. Dans son rapport au Ministre de la Guerre, du 15 janvier 1844, Bugeaud écrivait : «Le baromètre ayant beaucoup baissé, jai donné l’ordre de rentrer dans leurs cantonnements à toutes les troupes occupées au travail des routes et des défrichements ».
(3) Soult à Bugeaud, 15 octobre 1844, Archives de la colonisation algérienne,
«commencé la colonisation du Sahel, on savait parfaitement qu'à cause «des palmiers nains et des broussailles qui le couvrent en grande «partie, les habitants européens qu’on y appellerait devraient être «puissamment encouragés. Mais on savait aussi qu'il était essentiel «de peupler le Sahel avant tout et de donner ainsi à la colonisation «une base et un point de départ solides. Il ne faut done pas regretter «les efforts que la colonisation du Sahel a coûtés ou coûtera encore».
Cette même lettre contient des renseignements: sur les travaux exécutés l’année précédente et les réduit à leurs justes proportions. Des défrichements n'avaient été exécutés que dans les villages suivants : Draria, Chéragas, Ouled-Fayet, Baba-Hassen, Saint-Ferdinand et Sainte-Amélie. L’étendue des terrains défrichés s'était élevée
à 198 hectares, soit une moyenne de 28 hectares pour chacun de ces centres de population et moins d’un hectare par famille ; car certains d’entre eux contenaient plus de 28 concessionnaires. Le Maréchal n'avait donc pas eu le temps de donner suite à sa première intention de faire défricher un hectare pour chaque famille. Le Ministre lui recommande de s’employer activement à achever cette œuvre.
Les instructions ministérielles ne furent guère suivies. On mit, dès le 13 octobre, trois bataillons du 36° régiment sur les terres de Douéra et de Douaouda, un bataillon du 26€ sur celles du village de Saoula. Survint le mauvais temps ; la pluie gêna fréquemment les travailleurs. Puis, des conflits s’élevèrent ; des insinuations furent lancées, des plaintes adressées au Ministre. Il semble bien que, si les soldats «gais, bien portants, bien nourris», suivant une lettre du colonel Vaillant (1), selivraient à ces défrichements sans répugnance, s'ils prenaient même plaisir à soulager la misère des colons civils, il n’en était pas de même des officiers ; ceux-ci choisissaient les moindres prétextes pour dauber sur ces colons, cause de leur éloignement de la ville. Le commandant du 6° bataillon de chasseurs d’Orléansville : -dénonça les habitants de Douaouda comme ne concourant en aucune manière aux travaux de défrichement qu’il faisait effectuer pour eux sur le territoire de ce village ; or, l’enquête (2), ouverte à ce sujet par les. ordres du Ministre de la Guerre, prouva l’inexactitude de cette accusation. Qu'attendre alors de travaux entrepris et dirigés à contrecœur par des officiers ?
(1) Archives Nationales. F, 80.
(2) Il existe dans les Archives Nationales une volumineuse correspondance
sur ce premier incident, comme sur celui qui devait être soulevé à propos de l’établissement de Ben-Aknoun et de la Trappe. de Staouéli.
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D'autre part, la main-d'œuvre militaire, payée sur le crédit de 100.000 francs, dont l'affectation aux villages du Sahel avait été nettement Imdiquée, fut détournée en grande partie de sa destination et appliquée à d’autres défrichements. On la prêta à des sociétés religieuses, bien vues alors par les officiers. Un détachement fut dirigé vers Ben-Aknoun, sur le domaine de l'abbé Brumauld, afin d’y opérer de grands travaux agricoles, un autre sur l’établissement des Trappistes. Les ordres du Ministre étaient si ouvertement, si publiquement enfreints que la nouvelle en parvint à Paris et que Soult, fu- : rieux, prescrivit de retirer de suite et sans exception les soldats de la maison des Jésuites de Ben-Aknoun et de réduire le nombre de ceux de la Trappe à 50. Le général de Bar, gouverneur général par
intérim, devait activer et étendre les défrichements autour des villages du Sahel, et se.maintenir strictement dans ces limites. Mais le temps des défrichements était passé. Re
Soit par la mauvaise volonté de quelques officiers, soit par leur condescendance à l'égard des religieux, la libéralité, consentie par le Ministre au bénéfice des colons du Sahel, avait donc profité à d’autres ou bien n’avait pas produit tout l’effet qu’on en attendait. Survinrent deux années désastreuses, une année de sécheresse et une année de sauterelles. Puis, la grande insurrection de 1845 occupa l’armée entière pendant les derniers mois de 1845. Les colons restaient aussi misérables, plus peut-être qu'auparavant. Enfin, au dé- “but de 1847, les troupes sont à nouveau disponibles et le Maréchal est satisfait. Il vient d'apprendre que le Conseil des Ministres s’est prononcé à l’unanimité pour un essai de colonisation militaire ; dans quelle condition, il ne le sait pas encore, mais la nouvelle lui paraît de bon augure et il lui plaît d’en témoigner sa joie aux colons.
Il part d'Alger en Janvier (1) pour visiter les villages du Sahel ; il est accompagné de M. Victor Foucher, directeur général des Affaires civiles, de M. le comte Guyot et de plusieurs officiers ; vite, il se rend compte de la détresse de ces pauvres gens qui ont pourtant travaillé et malheureusement n’ont presque rien récolté ; aussi, distribue-t-il, sur l'heure, des secours à quelques familles choisies parmi les plus misérables et les plus méritantes. A son retour, sa pitié se traduit par un geste plus charitable encore (2): il donne les ordres nécessaires pour que des travailleurs militaires soient répartis entre ces villages
(1) Moniteur Algérien du 10 janvier 1847.
(2) Moniteur Algérien du 25 janvier 1847.
SE ryo ee et occupés à des défrichements. 1.200 soldats sont donc dirigés vers le Sahel et placés « par les soins des commissaires eivils et des maires, « proportionnellement aux besoins de chaque centre, à l’état d’avan- « cement de ses cultures et au degré d'intérêt qui s’attachait à chaque « famille». Une somme de 25.000 francs fut ainsi dépensée en 1847. Que le travail des soldats ait profité aux colons, nul doute ne saurait s'élever à ce sujet ; qu'il eût py’être beaucoup plus utile s’il n’avait point rencontré chez ceux qui étaient appelés à le diriger des sentiments hostiles aux civils, c’est un point tout aussi incontestable. Les colons trouvaient que les soldats n’extirpaient complètement ni le palmier nain ni les racines des broussailles. Le comte Guyot estimait lui aussi que la besogne faite ne valait pas les 25.000 francs dépensés. Des entrepreneurs civils auraient accompli le même travail mieux et à plus bas prix. Toutefois, pour que les colons aient pu bénéficier de ces avantages ou de plus grands, il fallait supposer que les 25.000 francs, accordés à l’armée, le seraient à des ouvriers civils ; et cela était fort improbable. Bugeaud acceptait bien de faire travailler l’armée et d’y consacrer des sommes importantes; il eût refusé d'employer ces crédits ou de les demander, si les soldats n’avaient pas été seuls chargés de cette œuvre. C’est que, ainsi que l’écrivait très Justement M. Bussière (1), il obéissait «à la fois à deux instincts «presque opposés, quoique très réels chez lui : sa sollicitude d’agri- «culteur et de gouverneur pour la colonisation, qui était son œuvre ; «sa partialité pour l’armée, dont il voulait faire l’élément universel «et le grand pivot de la colonisation. Il disait au colon avec une «bonté sincère : «Je viens à ion secours parce que je vois que tu as «de la peine à te tirer d’afjaire », et en même temps, se retournant «vers la France, vers l'opinion, il leur disait : « Woyez où en serait. «votre prétendue colonisation civile sans l'armée».
Cette bonté pour les colons n’était point un sentiment partagé par tous ses subordonné ; elle n’allait pas non plus jusqu’à exécuter de bonne grâce des mesures dont il n’avait pas eu l'initiative ou dont on voulait lui imposer l’extension. Passionné pour la colonisation, désireux de la voir prospérer chaque fois qu’elle fait appel aux bras de l’armée, il ne l’aime guère quand elle se développe en dehors de
(1) Revue des Deux-Mondes, 1° novembre 1853, page 481. Article déjà cité.