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sure à Bône, à Philippeville et à Oran (1). Mais ce n’était là qu’une promesse. Rien n’est encore fait à la fin d'octobre. Nouvel ordre impératif du Ministre ; en marge, sur la lettre ministérielle, Bugeaud se contente de tracer quelques mots : ï
Il n’a été distribué qu’une fois des bestiaux aux colons civils ; que beaucoup les ont vendus pour subsister, que quelques-uns les conservent encore mais qu’ils les ont changés pour des animaux plus utiles ; que le mauvais emploi de ces bestiaux, fait par la plupart, a refroidi mon zèle pour en donner d’autres ; mais que j’ai fait mettre de côté un certain nombre de vaches et de brebis dans les dernières razzias faites autour d’Orléansville pour les donner aux Trappistes.
Le temps pressait, car l’époque des premiers labours approchait. Le Directeur de l’intérieur s’est adressé à l’Intendant militaire pour que, suivant la promesse du Gouverneur, cinquante paires de bœufs de labour fussent prélevées dans les parcs de l’armée et mises à sa disposition. Il s’attire un refus catégorique ; on lui objecte, en effet, que, par suite de l’état du pays, l'administration militaire ne se procure ses approvisionnements en bestiaux que dans les proportions strictement nécessaires ; les prêts de bœufs de labour ne sont pas possibles actuellement et ne le seront pas à l'avenir. Guyot, de guerre lasse, abandonne la partie ; il propose l’achat de 100 paires de bœufs pour les colons et le Ministère, fatigué lui aussi de lutter, s’empresse de lui ouvrir un crédit de 25.000 francs. Dans ce premier épisode, l’obstination de Bugeaud a donc triomphé de la bonne volonté du Ministre et cette résistance s’est exercée aux dépens des colons.
Soult ne se considérait cependant pas comme battu. Il avait la même ténacité que le chef de l’armée d'Afrique ; et il fallait bien que le dernier mot lui restât. Mais comment lui resta-t-il, la chose mérite d’être contée. En 1844, l'administration algérienne se décida à distribuer quelques bestiaux et; vers le mois d'août, elle répartit 67 génisses 66 30 bœufs qu’elle amena de son camp de l’Isser à Maison- Carrée. Les colons devaient se présenter dans ce village, porteurs de bons délivrés par le commissaire colonial. Dès le lendemain de la distribution, ce fut une tempête de protestations, une avalanche de plaintes. La Direction de l'Intérieur était débordée. Tel colon n'avait reçu qu'une génisse de six à dix mois, tel autre n’avait rien pu obtenir malgré le bon dont il était porteur. Une enquête immédiate confirma ces dires et le comte Guyot de se plaindre au Ministre de tant de dé-
(1) Aux Archives Nationales, nous avons trouvé de nombreux documents sur ces prêts de bestiaux.
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sinvolture (1). Parmi tous les faits allégués, il en cite un bien singulier : un colon, nommé Boucher, de Draria, avait un bon pour une vache ; sa servante se rend à l'endroit fixé pour la distribution. € Arrivée à à la Maison-Carrée, elle présente à un des agents employés «à la délivrance des animaux de labour le bon pour une vache que «lui avaient remis les commissaires chargés .de la répartition. Elle «reçoit en échange une génisse forte, quoique jeune, dont l’appa- «rence et les formes extérieures faisaient connaître que cette bête «serait plus tard une bête de choix. Heureuse du cadeau dont on «gratifiait ses maîtres, la domestique des concessionnaires Boucher «s’empresse de s’en retourner, emmenant sa belle génisse ; mais à «peine est-elle arrivée au pont qu’elle aperçoit qu’on court après celle. Elle s'arrête et reconnaît l'agent comptable, arrivant de sa «personne et tirant par une corde un petit taurillon sans force et «d’une maigreur extrême qu’il lui impose de recevoir, et reprend la «génisse qu'il avait, disait-il, destinée à la cantinière du camp». L'aventure en elle-même est déjà comique ; elle le ‘devint davantage par la discussion qui s’ensuivit entre le gouverneur, l’intendant militaire et le comte Guyot. L'âge du taurillon ne pouvait être déterminé que par l’examen di ses dents. Grande dispute à ce sujet, débat héroï-comique entre ces hauts fonctionnaires sur la question de savoir quel âge marquaient les dents de ce pauvre petit taureau. Fautil dire que Bugeaud mit toutes ses connaissances, relatives à l'élevage, au service des officiers d'administration ? Son rapport nous fournit la clef de bien des problèmes, soulevés par cette bizarre répartition. Avant les colons, d’autres personnes, des privilégiés ceux-là, avaient choisi dans ce troupeau les bêtes les plus belles. M. le colonel Marengo, dûment autorisé, préleva d’abord 20 génisses pour les Trappistes, et il ne fit choix, comme bien on pense, ni des plus maigres, ni des trop jeunes. Puis, ce fut le tour de M. l’abbé Brumauld, directeur de la maison des orphelins ; lui aussi fut admis à choisir, et il en emmena 14 parmi les plus belles qui restaient. Ces 34 bêtes étaient, dit-on, des animaux de choix. Les autres, affirme le Gouverneur, furent réparties par un tirage au sort et, naturellement, dans le nombre, il s’en trouva de malingres et de maigres.
(1) Directeur de l'Intérieur au Ministre de la Guerre, 5 août 1844. Archives Nationales. F. 80 (2) Rapport du Directeur de l'Intérieur au Ministre, 8 août 1844. Archives Nationales. F. 80. ;
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Je n’admets pas, écrit-il, que même parmi ce reste il se soit trouvé des veaux de 7 à 8 mois. -
Autre cause de ce mauvais état de certains animaux : le troupeau de 97 têtes dont il s'agissait avait été enlevé, le 17 maï, à la tribu des Flissas ; mais les bêtes qui le composaient avaient été versées le lendemain dans le parc dé l'administration militaire et, quand il fallut, sur l’ordre formel du Ministre, l’en faire sortir, l’Intendance ne restitua que celles dont elle voulait se débarrasser.
Dernier détail enfin, qui prouve qu’à Alger on n’obéit que contraint et forcé aux injonctions ministérielles ; non seulement la qualité mais la quantité manquait. Il ne fut livré que 56 taurillons ou génisses au lieu des 97 que l’on avait annoncés.
Est-il bien nécessaire de tirer la conclusion de cet incident ? Ne se dégage-t-elle pas d’elle-même ? La colonisation civile ne doit pas être secourue au point qu’elle puisse se passer désormais du concours de l’armée. Que deviendrait la nécessité des colons militaires s’il était prouvé que les habitants du Sahel se suflisaient à eux-mêmes et qu'avec des animaux prêtés ou donnés, ils cultivaient, se nourrissaient et progressaient ! Tout le système de Bugeaud en serait ébranlé.
Seules, l’agriculture et la colonisation vivifieront l'Algérie qui ne peut être — on le pense à ce moment — qu’un pays agricole. La plupart des terres en sont riches, mais elles produisent peu parce qu’elles sont mal travaillées. Du moment où des milliers de bras français auront défriché son sol, que nos cultivateurs y auront appliqué leurs procédés de culture, alors la prospérité renaîtra dans ces campagnes africaines, autrefois si fécondes.
Pour préparer cette œuvre et la développer, Bugeaud crut nécessaire, au lendemain de la conquête et même pendant cette conquête, d'y employer les milliers de bras de l’armée. Mais, désireux dans son amour-propre de grand chef militaire de montrer que la main-d’œuvre de l’armée l’emportait en force et en rapidité sur la main-d'œuvre civile, il présenta souvent, trop souvent, ce concours de l’armée, non pas seulement comme utile et profitable, mais comme nécessaire à cause des faiblesses et des vices de la colonisation civile. ;
Du double but qu'il paraissait ainsi poursuivre, progrès des cultures européennes grâce aux efforts des soldats et dépréciation de la colonisation civile, ce dernier, il ne l’a que trop atteint. Le fossé qui
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séparait civils et militaires s’est creusé sous son gouvernement. Bugeaud à soulevé contre lui l’opposition très naturelle des colons civils qui s’irritaient d'être toujours présentés par les grands chefs de l’armée comme des spéculateurs sans serupule, des accapareurs de terres ou des agriculteurs inexpérimentés et débiles. Or, en 1847, la population de l’Algérie n’était plus composée des seuls cantiniers de l’armée, comme le prétendaient les uns; elle n’était pas simplement formée du rebut de l’Europe et de l’écume de la Méditerranée, ainsi que l’affirmaient les autres. Elle avait son amour-propre et sa susceptibilité. Vouloir établir les mérites des colonies militaires sur la dépréciation de la colonisation civile, c'était vouloir faire payer trop \ cher les quelques services rendus par le concours momentané des soldats.
Bugeaud n’atteignit pas aussi complètement le second but de ses efforts, la fertilisation de notre conquête par les bras des soldats. Oh !il faut lui rendre justice, il accomplit de grandes choses. En traçant des routes dans un pays à peine conquis et tout frémissant encore de colère et de haine contre l’envahisseur, en construisant des ponts, en élevant des fermes et en donnant l’exemple des cultures, les troupes affirmèrent la prise de possession définitive de ces terres «à jamais françaises », et elles commencèrent l’œuvre d'exploitation que, seules encore, en ces années troublées et en des régions lointaines, elles étaient capables d'entreprendre. Par ces travaux, elles traduisirent en actes les paroles définitives du souverain français, dissipant ainsi les illusions ou les espérances qu’indigènes ou étrangers avaient nourries jusqu’à ce jour ; elles apportèrent un réconfort moral à tous les Français et aux Européens, fixés sur cette rive africame ; enfin — et il serait d’une souveraine injustice de le contester — les soldats français, sous l’énergique et intelligente impulsion de leur général en chef, jetèrent les bases solides, inébranlables du grand édifice colonial algérien. A la distance où nous sommes déjà de ces événements, on peut juger les résultats acquis. Combien paraissent mesquines, violentes ou injustes les objections soulevées contre l'emploi des troupes aux travaux publics ? Et combien de temps aurait été perdu si l’on avait écouté les voix des censeurs impitoyables ! Sans doute, le Génie militaire ne sut pas entretenir les routes ouvertes par nos bataillons ; il les laissa dans un tel état de ravinement que les chemins d'Algérie eurent pendant longtemps une fort mauvaise réputation. Mais ces routes avaient rendu déjà d’inappréciables services, et puis était-ce la faute des travailleurs militaires si une admi-