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L'ESPRIT MILITAIRE

I. — Le militaire chez Bugeaud. — Son rôle à la Chambre des Députés comme défenseur de l’armée. — L'évolution de ses idées est terminée lorsqu'il est nom-

mé gouverneur. — L'armée d'Afrique : sa composition, les soldats, les officiers.

II. — Pouvoirs dictatoriaux du Gouverneur. — La liberté individuelle et le despotisme. de Bugeaud : affaire Urtis. — La propriété individuelle et l'arrêté du 9 décembre 1841 sur l’expropriation.

La Presse algérienne et l’attitude de Bugeaud à son égard.

III. — Précautions prises par Soult contre cet autoritarisme du Gouverneur. — Restrictions apportées à ses pouvoirs. — La direction de l'Algérie au Ministère de la Guerre. — Les arrêtés d'urgence. — Les commissariats civils : Blida et Cherchell. — Commissariat civil de Constantine. — L’Ordonnanee du 15 avril 1845 sur l'administration de la colonie.

IV. — La colonisation et l’administration dans les territoires mixtes : lettres de Bugeaud sur son voyage à Mostaganem et à Mascara. — Les commissions administratives militaires. — Les cireulaires de Bugeaud sur les Finances, la: J ustice, les concessions. — Les alignements dans les villes et la délimitation des banlieues. ‘

Pas de colonisation véritable dans les territoires militaires. — Protestations des colons. — Situation de PAS en 1847.

Agronome par goût, Bugeaud était devenu militaire par éducation et par métier. Formé dans les camps, au milieu des vélites de la garde, le soldat avait parcouru l’Europe avec les armées impériales sans enthousiasme d’abord pour la vie militaire ; puis l'officier s'était laissé séduire par la forte discipline qui s’imposait à ces milliers d'hommes, par l'autorité absolue que lui conférait son grade, par le prestige des beaux faits d'armes et par la griserie de la gloire. Il fut alors militaire de toute son âme, jusqu’à aimer cette armée plus que tout autre chose, à n’estimer que ses institutions, à ne voir que ses intérêts particuliers, à ne considérer que la plénitude de sa force et l'excellence de son organisation. Cette armée lui apparut comme le modèle d’une société complète par sa composition et les vertus qui l’animaient ; formée d'éléments empruntés à toutes les classes sociales, de soldats fils de paysans et d'artisans, tous habitués au travail et à l’obéissance,

d'officiers, hommes d'initiative intelligente et de grandé activité, elle ne pouvait être que fermement attachée au principe d'autorité, sans lequel il parut bientôt à Bugeaud qu'il n'yavait pas pour un groupement humain de sécurité possible, matérielle et morale. La société militaire ou’militarisée fut done son idéal et il se trouva que, lorsque cette conception très particulière fut achevée dans son esprit, le gouvernement l’appela au commandement de l’armée d'Afrique et lui fournit ainsi l’occasion de la réaliser. [

Le Militaire chez Bugeaud

Du militaire, le député d'Excideuil avait conservé les manières, le langage, les travers. En 1834, un journaliste républicain’ traçait de lui ce portrait peu flatteur : « Une figure sans distinction (1), un « langage de caporal et cette sorte d’aplomb particulier au troupier «qui remplace tout sentiment et toute pensée par une consigne». Le portrait était une caricature. La tête, sans être belle, était énergique et fière. Le front haut et très découvert, la figure ronde, les yeux petits et vifs, le menton carré, tout indiquait l'intelligence et l'énergie dans cette physionomie de gentilhomme terrien, habitué à lutter contre les dures nécessités d’une existence difficile. Sa parole était forte, le ton autoritaire ; son langage se ressentait de son origine et de son éducation. Il parlait à la fois comme le peuple et comme les soldats, n’ayant appris ni les belles manières, ni le beau langage dans les salons. Ses sœurs l’avaient élevé simplement et lui-même avait parfait son instruction dans ses veillées de caserne. Quant à ses idées, il savait les exprimer fortement en les animant de la voix et du geste, il les répétait sans cesse et sous mille formes jusqu’à ce qu'il les ait fait accepter. Dire qu'il manquait de sentiment et d'affection, ce serait le méconnaître ; rares ont été les hommes qui ont eu des amitiés plus solides et des affections plus fortes ; il fut le meilleur des époux et un père très affectueux. Malgré les fatigues qu’il leur imposa, ses soldats l’adorèrent ; la plupart de ses officiers furent d’ardents admirateurs de sa tactique militaire et beaucoup des amis fidèles et dévoués.

Mais, entre un portrait et sa caricature, le publie n'hésite pas ; il choisit la caricature. C’est ainsi que Bugeaud, après l’aventure de

(1) D’Ideville : Le Maréchal Bugeaud. II, p. 181.

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Blaye qui ameuta contre lui les‘ légitimistes, surtout après les massacres de la rue Transnonnain qui lui valurent les colères des socialistes, fut plus connu par les défauts qu’on lui prêta que par ses réelles qualités. De cette injustice de l'opinion, il se plaignit rarement, bien qu'il en souffrît. Il raconte fort plaisamment la réception que lui ménagea la population de Lille.

Sans les outrages qu’elle s’est efforcée de me faire subir (1), eh ! mon Dieu, mon nom serait presque inconnu en France ! On saurait à peine qu’il existe un général Bugeaud ; partout où je vais pour la première fois, je suis un objet de curiosité. On s’empresse sur mon passage ; on veut voir cette espèce d’ogre poli: tique, cet orateur de corps de garde, dont l’éloquence sent la poudre à canon, dit M. Cornemin dans sa biographie des députés ; et je l’en remercie ; €’est une très bonne odeur que celle de la poudre à canon. Dernièrement, étant à Lille dans le salon du préfet, — ce n’était pas jour de réception, — le salon se remplit tellement qu’on fut obligé d’en ouvrir un autre, tant on était curieux de me voir, et l’on fut tout étonné de voir que j'étais un homme à pen près comme un autre et que je parlais à peu près comme tout le monde.

Etait-1il bien cependant un homme comme un autre ? A la tribune de la Chambre, n’avait-il pas par ses discours, par ses interruptions. par ses votes, donné l’impression d’un admirateur exclusif des institutions militaires et aussi celle d’un critique résolu des institutions civiles ? Chacun suit la loi de sa nature, et l'habitude militaire était chez lui une seconde nature. On était encore trop proche de l’époque

- impériale pour s'étonner de rencontrer chez ceux qui avaient vécu l'épopée napoléonienne le regret de cette suprématie militaire et lorgueil inné des hommes d'armes.

“Qu'il le voulût ou non, Bugeaud, dans l opinion publique, personnifiait ce parti militaire, agissant, remuant, tout fier encore, malgré la leçon de 1815, de sa grande chevauchée à travers l'Europe. Rallié à la Monarchie de juillet et devenu son plus ferme soutien en face des partis de l’émeute, se posant en défenseur de l’ordre, il n'avait laissé échapper aucune occasion d’exalter les services de l’armée, de olorifier ses chefs, et, chaque fois, il avait opposé les intérêts militaires aux intérêts civils.

Qu'il s'agisse des traitements des officiers, dont il réclame l’amélioration, il ne laisse pas de dire :

Les traitements des militaires en activité (2) étant toujours inférieurs aux

(1) D’Ideville : Le Maréchat Hope Ouvrage cité, IL, p. 199. (2) Moniteur Universel. Séance du 12 décembre 1831 de la Chambre des Députés, Discours de Bugeaud.

Se. NC

traitements civils, les traitements civils ont été successivement augmentés de puis l’Empire ; ceux des militaires sont restés immobiles. Il y a disproportion complète. Un colonel qui est à la tête de 3.000 hommes et de 100 officiers ne reçoit que 8.000 francs, quand certains chefs de bureau en touchent 20.000.

Qu'il s'agisse de la préparation nécessaire pour faire un bon fonctionnaire civil ou un simple sous-lieutenant, toujours ce parallèle nettement favorable à l'officier, et peu bienveillant pour le fonction-

naire :

Très peu savent combien il est difficile d'arriver aux grades (1) et même à celui de simple sous-lieutenant. On fait, la plupart du temps, des préfets qu’on iniprovise, on improvise aisément des conseillers d'Etat, mais on n’improvise

pas des sous-lieutenants.

Qu'il s'agisse encore de transférer au Panthéon les restes des citoyens Foy, La Rochefoucauld-Liancourt, Manuel, Benjamin Constant, il suffit que le Maréchal Clauzel jette le nom du Maréchal Ney dans le débat pour que Bugeaud étende la liste des militaires et cite les Dugommier, les Masséna, les Hoche, les Kléber, les Desaix, les

La Tour-d’Auvergne (2):

Je révère, je respecte la mémoire des grands hommes qui sont venus à cette tribune défendre la liberté et qui l’ont fait dans leurs écrits ; mais je crois que l’on ne doit pas moins de récompense à ceux qui l’ont défendue sur le champ de bataille. Les grands hommes dont vous voulez honorer la mémoire ont fleuri dans le repos et la tranquillité que la France devait à ceux que je propose de : leur adjoindre. Si nous n’avions.pas vaincu sur le Rhin et les Alpes, Manuel, Foy, Benjamin Constant n'auraient pu faire briller à cette tribune l’éloquence parlementaire.

Ce parti pris de toujours opposer les militaires aux civils devient de plus en plus chez Bugeaud une obsession et comme une tournure de son esprit.

| L'armée, avec ses habitudes d'ordre, de discipline, de hiérarchie, est l’image d’une société parfaite ; notre état social actuel avec ses principes de liberté et d'égalité, ses clubs, ses assemblées populaires, sa presse indépendante, est au contraire la forme la plus instable et la plus mauvaise. Qu'on ne vienne pas lui dire que cette armée qu'il admire est formée d'éléments civils ; un soldat n’a réellement l'esprit militaire que lorsqu'il a dépouillé ses anciennes habitudes, ses manières de penser et de sentir.

(1) Moniteur Universel, Séance du 18 février 1834. Discours de Bugeaud. (2) Moniteur Universel. ‘Séance du 10 mars 1832. Discours de Bugeaud.

Pere

On n’est soldat (1), que quand on n’a plus la maladie du pays, quand le drapeau du régiment est considéré comme le clocher du village, quand on aime son drapeau, quand on est prêt à mettre le sabre à la main toutes les fois que l’honneur du numéro est attaqué, quand on a confiance dans ses chefs, dans son voisin de droite et de gauche, quand on les aime, quand on a mangé la soupe ensemble, selon l’expression de l'Empereur. Voilà, Messieurs, ce qui fait le véritable soldat.

Si la France ne peut avoir une armée de carrière, elle doit au moins adopter le service de sept ans pour posséder de véritables soldats. Lui objecte-t-on les volontaires de 1792 ? Lui dit-on que la communauté d'enthousiasme est un lien aussi solide que l’obéissance à la même discipline, qu’elle a contribué à sauver la France envahie, que plus tard sous la Terreur.

La Terreur, s’écrie-t-il (2), a sauvé la France ? A-t-elle le privilège d’improviser des armées, de les discipliner, de les aguerrir, et peut-elle faire sortir spontanément de terre des grenadiers comme ceux de la Garde Impériale ? Non, Messieurs, elle peut rassembler quelques moyens, faire partir quelques hommes qui n’avaient pas envie de faire la guerre, arracher quelques écus de la poche des

gens qui ne seraient pas disposés à les donner !

Ce jugement dédaigneux, qui ne tient pas compte du facteur moral, lui est manifestement inspiré par la haine politique de la Révolution et de ses dirigeants. Le conservateur s’allie iei au militaire pour dénigrer même les armées de 1792.

Savez-vous pourquoi les volontaires de 1792 ne pouvaient point remporter de victoires ? Parce que, parmi eux, se trouvaient des hommes indisciplinés, sortant des clubs (1), et que l'esprit du elub est incompatible avec la discipline et la force d’une armée, parce que l'enthousiasme n’est qu’une vertu passagère et que, comme toutes les passions violentes, le moindre obstacle suffit pour le détruire.

Ces paroles d’un général, élevé à l’école napoléonienne, attiraient à leur auteur des inimitiés d'autant plus vives que, sous ces appréciations, perçait une menace à l’adresse des libertés du présent.

: Parcourez les discours qu'il a prononcés à la tribune de la Chambre de 1830 à 1840 ! Constamment, il s’est élevé contre les réformes qui auraient pu donner au peuple plus de droits politiques. S'agit-il de l’extension du droit de vote ? — l’on ne parle pas encore du suffrage : universel. —

C’est une grave érreur, affirme-t-il (3), de croire qu’en étendant le vote élec (1) Moniteur. Universel. Séance du 11 mai 1835. Discours de Bugeaud.

(2) Moniteur Universel. Séance du 30 novembre 1840. Discours de Bugeaud. (3) Moniteur Universel. Séance du 14 mai 1834, Discours de Bugeaud,

toral, l’on augmente la liberté. L’électeur est-il plus libre que le citoyen qui ne vote pas ?

Et il se prononce énergiquement contre le projet. S'agit-il de l’adjonction des capacités, question passionnante et qui plus tard devait entraîner la chute de Louis-Philippe ? Les paroles prononcées à cette occasion, en 1833 (1), offrent cet intérêt tout particulier qu’elles montrent bien le brusque et profond revirement qui s’était produit au lendemain des journées de juillet chez quelques personnalités dirigeantes de l’époque :

J'avoue qu’en 1830 et 1831 j'aurais voté pour l'adjonction des capacités ; mais, depuis, les capacités m'ont trop prouvé leur savoir-faire... Ce sont les capacités qui ont fait les mauvais journaux, qui nous ont inondés de tant de détestables principes. Ce sont elles qui nous ont amené le Saint-Simonisme, les associations et les émeutes. Ce sont les capacités qui ont organisé la Société des Droits de l’homme. Donnez-moi Gros-Jean, “donnez-moi Gros-Pierre.. CJeNIeS aime mieux que les capacités sans fortune.

Il ne veut pas des hommes de la gauche, de ces hommes habiles à. écrire dans les journaux, actifs, pleins d’audace, de ceux qu'il appelle l'aristocratie de l’écritoire. Ceux-là, il les estime dangereux pour l’ordre social et les dénonce comme les généraux de l’émeute.

Nous avons fondé (2) la liberté de cinq cents journalistes, de quelques milliers de perturbateurs, d’ambitieux déçus, mais nous avons fondé en même temps l'oppression des honnêtes gens. Ces journalistes, ces généraux de l’émeute, jouent un rôle singulier. Ils poussent en avant des misérables mais ne combattent pas avec eux. Généraux désarmés, ils se présentent aussitôt que la bataille est perdue. Ils couvrent la retraite et injurient les vainqueurs. Ils disent : « Vous avez battu nos soldats, maintenant c’est à nous que vous aurez affaire. » Leur retraite est faite avec des infamies, des calomnies, des injures.

Aussi s’élève-t-il avec la dernière énergie contre toute proposition d’amnistie ; le crime politique lui paraît le plus abominable des crimes, celui que l’on doit châtier sans pitié. Pas d’indulgence contre ces hauts barons de la presse, ces despotes d’un nouveau genre ; ils

empoisonnent la société tout entière. Avec ces brigands, lui, Bugeaud, refuse de se réconcilier.

Je dirai (8) aux promoteurs de l’amnistie : Soyez plus conséquents ! Puisque vous voulez l’amnistie pour des crimes aussi épouvantables que ceux qui consis-

(1) Moniteur Universel. Séance du 5 janvier 1833. Discours de Bugeaud, (2) Moniteur Universel. Séance du 7 février 1835. Discours de Bugeaud. (3) Moniteur Universel. Séance du 31 décembre 1834. Discours de Bugeuud,

tent à attaquer les lois, à s’insurger dans les rues, à faire des barricades, à tirer sur la garde nationale, à compromettre la sécurité du pays tout entier, demandez aussi qu'on ouvre les bagnes. Pour moi, les hommes qui croupissent dans les bagnes ne sont pas aussi coupables que ceux qui ont versé le sang de leurs concitoyens dans les rues.

Voilà le général que l’on envoyait en Algérie ; et c'était au moment même où toute la population civile, exaspérée par les ruines accumulées, par l'insécurité grandissante, par les expéditions meurtrières et stériles, accusait de tous ses mécomptes et rendait responsables de tous ses maux les gouverneurs militaires.

N'était-il pas à craindre qu’investi du plus beau commandement qu'il y eût alors en France, et dans l’état d’esprit qu’on lui connaissait, ce gouverneur ne fit peser sur la colonie entière le régime du sabre ? Nombreuse armée à commander, vaste pays à conquérir, indépendance presque absolue, griserie de la victoire, tout cela ne devait-il pas enraciner en lui de vieilles habitudes de despotisme militaire, exalter son amour de l’armée, le fortifier dans cette conviction que le régime militaire était supérieur au régime civil, l’encourager à réaliser son idéal de colonisation militaire ?

Lorsque le Ministère désigna le général Bugeaud pour aller commander en Afrique, son choix était fait entre le système de l’occupation restreinte qui n'avait amené que des mécomptes et celui de l’occupation générale qui pouvait exiger un gros effort militaire, mais devait nous rendre définitivement maîtres de tout le territoire de l’ancienne Régence. Aussi ne ménagea-t-il pas au nouveau gouverneur des effectifs importants de toutes armes. L'armée d'Afrique, forte en 1838 de 48.000 hommes, renforcée en 1840 et portée à 63.000, fut de nouveau augmentée en 1841 et elle ne cessa presque plus de s’accroître jusqu’en 1847; alors sa diminution coïneida avec le. départ du Maréchal. Suivant un document officiel (1), elle comprit, tant en troupes françaises qu’en troupes auxiliaires et indigènes :

‘ Aul® juillet 1841........... 78.989 hommes A 142. 0. + 895081 D T8 nee e te (8D:6040 2 — LS LS as ee se 90.562: -— = ES Se emo ve 89.099: — ne RAGE MARS 107.688 — , es ESA mere LOI

(1) Tableau des Établissements Français dans l Algérie. 1846-1849.

des

Si nombreux que fussent les bataillons d'infanterie, les escadrons de cavalerie, les troupes du génie et de l'artillerie, Bugeaud aurait voulu les augmenter encore, mais le Ministère s’y refusa à cause de l'opposition des Chambres et des charges budgétaires énormes qui en étaient la conséquence.

Et, même en 1844, lorsque les tribus harcelées, pourchassées, rulnées par nos troupes, abandonnèrent la cause de l’émir et se soumirent; le gouvernement annonça qu’il ferait rentrer en France plusieurs régiments. Bugeaud aussitôt de protester : cette armée, il la lui faut parce que les Arabes, süumis momentanément, ne sont point domptés, parce qu’ils se soulèveront au premier signal et au moindre signe de faiblesse de notre part. Gustave de Beaumont, qui connaissait les dispositions hostiles des indigènes pour avoir visité l'Afrique, s'était prononcé avec énergie dans les bureaux en faveur du maintien des ‘effectifs de l’armée africaine. Le gouverneur lui écrit (1) pour le féliciter de son attitude et lui fournir d’autres arguments dont il pourra faire état à la Chambre dans la discussion.

De ce’que les Arabes sont soumis, ce n’est pas une raison pour que l’on puisse réduire l'effectif, et, sur ce point, mon cher collègue, vous avez dit des vérités dont je dois vous remercier. M. Desjobert est plus dans le vrai que la généralité quand il dit que les Arabes sont comprimés et non soumis. Non, certes, ils ne sont pas soumis de cœur, ils ne le seront pas de longtemps, et c’est précisément pour cela, comme pour les progrès de la colonisation, qu’il faut maintenir l’effectif jusqu’à ce qu’une population européenne nombreuse et fortement constituée permette de réduire l’armée. Je dis réduire, car on ne pourra jamais la supprimer en entier. Mais il arrivera une époque où l’Afrique pourra payer son armée et . même en fournir en partie le personnel.

: Cette armée, il l'a habituée à la guerre d'Afrique ; il lui à appris à

combattre les Arabes et à toujours les vaincre, à lutter de vitesse ” avec eux et à les poursuivre partout, même dans le Petit Désert. A ces braves troupiers français, il demande beaucoup, trop même d’après certains généraux de l’époque qui n’avaient pas su en tirer le même parti ; il leur impose des fatigues inouïes, de longues marches, de pénibles travaux ; durant des mois, il les fait manœuvrer dans les solitudes, avec des rations pour ordinaire et la tente pour abri. Et, quand il revient à Alger, ses troupes défilent fièrement, jJoyeusement, malgré leurs habits fripés et leurs souliers ouverts. C’est que ce général aime son armée ; en toute occasion, il se montre plein de sollici-

(1) Bugeaud à Gustave de Beaumont, 4 mars 1844, A,G.G.A.

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tude pour ses soldats. Lorsque les recrues débarquent en Afrique (1), le Maréchal ne veut pas qu’on les emploie immédiatement aux expéditions ou aux travaux pénibles :

Il faut les acclimater et les aguerrir, les placer dans les postes permanents et

lestraiter avec des ménagements paternels, afin d'éviter la maladie et surtout la nostalsie.

Quand les régiments partent en expédition, et que les marches doivent être longues, il faut que les officiers des compagnies donnent l'exemple et aillent à pied comme les soldats : il supprime la tolérance des chevaux de selle dans le rang.

MM. les Officiers d'infanterie (2) ne doivent pas perdre de vue que le plus sûr

- moyen d'obtenir de leur troupe la résignation et l’énergie dont elle a besoin pour

supporter les marches pénibles sous un soleil ardent est de lui donner l’exemple, en étant à pied comme elle. k

Aux commandants de colonne, il recommande d'éviter de camper dans les bas-fonds et sur les bords des cours d’eau où règne la fièvre ; ils mstalleront toujours les bivouacs sur des hauteurs, au flanc des côteaux, dans des endroits salubres :

Il vaut infiniment mieux (3) imposer quelques corvées aux hommes pour aller à l’eau et mener les chevaux et les mulets à l’abreuvoir. La santé des soldats en souffrira beaucoup moins que de camper dans un endroit soumis à des influences morbides. :

Pas de menus détails hygiéniques dont il ne s'occupe pour assurer leur bien-être et éviter les maladies ; il leur impose la ceinture de laine rouge (4), il les munit d’une double tente, il surveille souvent lui-même l'ordinaire et vérifie les envois de vivres. Parfois aussi, il s’apitoie sur leur sort, sur les longues marches qu'il leur demande. «Les pauvres gens ! Les braves soldats !» répétait-il souvent aux députés qui, à‘la fin de 1846, parcouraient avec lui à cheval les montagnes de Miliana, suivis à pied par une compagnie de voltigeurs. À

tous les arrêts, il se retournait pour tâcher de les apercevoir, pour demander si on ne les avait pas vus ; et, lorsque la caravane arriva chez Bou-Alem, le Maréchal ne fut tranquille que plusieurs heures

(1) Circulaire du 23 mars 1844. cité par d’Ideville, tome II, p. 285. (2) Ordre du jour de loued T'irouet. Ibid. p. 231.

(3) Ordre du jour du camp de Sidi-Aichoun, 22 mai 1846. Ibid. p. 236. (4) Ordre du jour de Mostaganem, 8 août 1841. Ibid, p. 231.

après, à la nouvelle de l’arrivée de la petite escorte qui les avait suivis de loin. Un jour même, à la profonde surprise et au grand déplaisir de Messieurs les officiers d'état-major, il descendit de cheval pour aider un muletier qui ne pouvait venir à bout de replacer ses sacs sur le bât retourné. Ces soins constants et paternels établirent entre le général en chef et ses soldats des liens si puissants et si affectueux, que l’on put les comparer à ceux qui unissent les membres d’une même famille. Bugeaud devint le père de ses enfants ; ils ne l° appels rent plus que «le père Bugeaud ».

Plus dur envers ses officiers, leur faisant sc en leur subordination et raillant leurs défauts, il sut cependant rendre justice au talent et au mérite. Sans doute, au dire d’'Enfantin (1), il ne conservait auprès de lui dans son état-major d'Alger que des caractères souples, ceux qu'il pouvait plier à ses manières un peu rudes, les De Bar, les Rivet, les Saint-Arnaud. L'observation est fine et exacte. Les hommes énergiques et forts n’admettent le plus souvent dans leur entourage que des faibles et des hésitants ; sur ceux-là ils gravent mieux leur empreinte. Ilse montra par moment brutal et ses coups de boutoir éloignèrent d'Afrique quelques-uns de ses hieutenants, comme Changarnier (2), « méchant caractère, disait-il, mauvais «coucheur, mais rude soldat, le plus fort, le meilleur de tous mes «généraux». D’autres plus souples s’accommodèrent de ses intempérances de langage et de la brutalité de son geste ; car, s’ils eurent en maintes occasions à se plaindre de sa mauvaise humeur, ils savaient pouvoir compter toujours sur son esprit de justice et sa bienveillance naturelle. Bedeau fut «l’homme de devoir et de conscience solide et qui ne bronche pas au féu ». A Tlemcen d’abord, puis à Constantine, il se montra habile administrateur autant qu’homme de guerre avisé. Lamoricière, disait le duc d’Isly, cest vaillant, infati- «gable, débrouillard mais doctrinaire ; il discute sans cesse, ergote, «hésite, mais n’aimc pas les responsabilités ». Il mena la rude guerre contre Abdelkader dans la province d'Oran. D’autres, plus jeunes, se formèrent à l’école d’un tel chef : les Géry, les Gentil, les Saint- Arnaud, les Pélissicr. Ils s’attachèrent à Bugeaud autant par la rude école à laquelle il les soumit que par la reconnaissance que chacun d'eux lui voua pour avoir su reconnaître ses services ou l’avoir cou-

(1) Leitre d'Enfantin à Fourichon, 26 juillet 1844. Collection Enfantin. Bibliothèque de l’Arsenal.

(2) Voir d’Ideville, Ouvrage cité. Livre III, ch. 4, p. 170 à 176,

dr) ROME

vert de sa haute responsabilité à des heures difficiles. Nésrier ordonne-t-il sans attendre la sanction ministérielle, l'exécution d’indigènes convaincus de trahison ? Bugeaud reconnaît qu'il a eu tort, mais il ajoute aussitôt que les événements étaient si pressants que l’exécution devait se faire sur l'heure pour servir d'exemple ; il plaide la nécessité, l'urgence, la raison politique, et fait absoudre ce général. Le colonel Pélissier ne vient-il à bout de la révolte du Dahra, qu’en réprimant avec vigueur cette insurrection, en enfermant une partie des Ouled-Rhia dans des grottes et en ordonnant d’entasser devant leur ouverture des branchages auxquels on met le feu, ce qui amène la mort de tous les membres de cette tribu ! L'affaire fit grand bruit ; on accusa les officiers de l’armée d'Afrique de manquer de tout sentiment humain, on les appela des «chauffeurs». Bugeaud n’hésita pas ; bien qu'il n’eût eu aucune part à ce lamentable fait de guerre, il ressentit douloureusement le blâme que le Ministre de la Guerre infligea du haut de la tribune de la Chambre à son subordonné, et «avec un héroïsme inouï», dit un contemporain (1), il couvrit le colonel Pélissier. Il écrivit sur l’heure au Ministre de la Guerre (2) :

Je prends sur moi la responsabilité de son acte ; si le gouvernement jugeait qu’il y a justice à faire, c’est sur moi qu’elle doit être faite.

Par de tels exemples, on comprend mieux l’ascendant qu’il exerça sur cette pléiade d'officiers. Nul plus que Bugeaud ne sut se faire obéir. L'armée d'Afrique et son chef ne formaient qu’un seul corps, une même famille et, quand il disparut de la scène africaine, sa grande figure resta présente à la mémoire de tous les officiers comme à celle

-des soldats. Elle continua à les animer.

Aussi, que de dangers, que de fatigues, général en chef, officiers et simples troupiers n’avaient-ils pas supportés ensemble ! Que de succès, que de victoires acquises au prix d’un effort surhumain Les années les plus difficiles ne furent pas celles du début, quand on se trouva en présence des troupes régulières de l’émir ou devant les forteresses qu’il avait élevées à la limite du Tell ; pas même cette année 1844, où, avec quelques vingt mille hommes, il bouscula une immense armée marocaine. De ces combats, de cette bataille surtout, l'opinion publique se montra enthousiaste ; mais combien plus pénibles et plus méritoires furent les longues et obscures campagnes

(1) Léon Plee. Mot cité par d’Ideville, livre IT, page 24. (2) Bugeaud à Soult, 18 juillet 1845. D’Ideville, livre IIL, page 24.

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de 1845 et de 1846 où l'insurrection était partout et où elle n’était saisissable nulle part, où il fallait faire front de tous côtés contre'un ennemi qu’on sentait invisible et présent ! À ce moment surtout se scella entre l’armée et son chef cette union indissoluble, cette communauté de sympathie et d'affection qui fut la grande force de l’armée d'Afrique et assura le triomphe de Bugeaud.

Pouvoirs dictatoriaux du Gouverneur

Comme gouverneur, le général, commandant en Afrique, avait des pouvoirs discrétionnaires. Les arrêtés qui avaient réglé ses attributions remontaient à l’époque où fut suppriméela dualité d’un chef militaire et d’un intendant civil. L’un était du 1° septembre 1834, l’autre du 2 août 1836. Quand ils furent pris, la conquête était à peine commencée ; réduits à quelques villes sur le littoral, les établissements français étaient constamment sous la menace de coups de main ou d’une attaque plus générale ; la population européenne, si l’on excepte la ville d'Alger, s’y réduisait à quelques milliers d’individus, pour la plupart fournisseurs de l’armée et vivant des petits profits du voisinage d’un camp. N'’était-il pas naturel et nécessaire qu'à ce moment tous les pouvoirs fussent concentrés dans la même main ? Mais, lorsque la situation politique eut complètement changé en Afrique, après les grandes soumissions de 1842 et 1843, après l’organisation d’un gouvernement indigène, il ne fut pas touché, malgré l’afflux d’une population européenne, aux attributions du gouverneur général ; et la grande ordonnance du 15 avril 1845, si elle apporta de profondes innovations dans l’administration de la colonie, se garda de modifier et de restreindre les pouvoirs de Bugeaud.

Il resta done investi des pouvoirs civils en même temps que des pouvoirs militaires. Il eut la haute direction de l'administration civile, donna des ordres au Directeur de l'Intérieur, au Procureur général, au Directeur des Finances. Sans vouloir énumérer toutes les prérogatives qui lui étaient conférées, qu’il nous soit permis d’insister sur celles dont l’usage et peut-être l’abus caractérisèrent le mieux les tendances de sa dictature militaire. En matière de haute police, il prenait toutes les mesures nécessaires ct, dans les circonstances graves, l'arrêté qui avait fixé les attributions du gouverneur général lui reconnaissait le droit d’exclure de tout le territoire de l'Algérie ou

d’une partie de ce territoire les individus qui compromettraient où troubleraient la tranquillité publique. Il lui conférait aussi le pouvoir de déclarer d'utilité publique et de frapper d’exproptiation lés terres indispensables aux travaux d'intérêt général ou de grande voicrie. Enfin, il mettait la presse sous sa surveillance directe ; lui seul permettait où interdisait toute publication d’écrits dans le ressort de son commandement, délivrait les brevets d’imprimeur et de libraire, Qu'est-ce à dire, sinon que le gouverneur général par le premier de ces droits disposait de la liberté individuelle des Français ou des Eu- ropéens établis en Algérie, que, par le second, il pouvait se saisir de leur propriété et que, par le troisième, il réglementait l’opinion ellemême ‘et son organe, la presse !

Quelques faits prouveront que ce régime dictatorial ne fut pas une crainte chimérique, qu’il devint vite une réalité. L'expression ‘ellemême se trouve dans le premier rapport présenté à la Chambre sur les crédits supplémentaires de l'Algérie : & Pour accomplir notre «tâche, dit M. Duprat, et rechercher ce qu’il serait utile de faire en «Algérie, nous nous sommes occupés des conséquences du pouvoir « dictatorial confié au gouverneur général (1). Nous devons attendre «que la soumission des Arabes et les progrès de la colonisation per- «mettent de nous relâcher des formes qui furent indispensables au «moment de la conquête et qu'il est prudent de maintenir». Or, l’un des premiers actes de Bugeaud fut l'exclusion de la colonie de l’une des personnalités les plus en vue d'Alger, M. Urtis. C'était un avocat défenseur près des tribunaux d’Alger et un colon, propriétaire d’un assez beau domaine dans les environs. Lorsque le Maréchal Valée s’embarqua pour la France, une adresse lui fut remise, signée par les principaux négociants et colons d'Alger. Adresse de remerciements et d’éloges pour le général qui partait, mais adresse qui contenait aussi des allusions au rôle joué par son successeur et exprimait des craintes pour l'avenir : «C’est, lui disait-on (2), lorsque vous étiez «sur le point de recueillir le fruit de vos habiles efforts, lorsque la «population avait foi en vous, Monsieur le Maréchal, qu'un coup «imprévu vient vous arracher brusquement à la glorieuse tâche que «vous aviez si heureusement commencée et nous plonge dans l’afflie- «tion et dans la crainte de l'avenir !» L'expression de semblables

. (1) Moniteur Universel, Anrée 18438. Rapport de Duprat. (2) Moniteur Algérien : Adresse des colons et négociants d'Alger, remise par M. Urtis, 19 janvier 1841.

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sentiments était bien faite pour déplaire au nouveau gouverneur. Ce qui lui agréait moins. encore, c'était la promesse du Maréchal Valée de proposer au gouvernement la création d’un Conseil colonial, «institution désirable pour étudier, organiser, féconder les ger- «mes de prospérité que renferme la colonie». Le général Bugeaud ne voulait, sous aucun prétexte, entendre parler de cette créâtion et le projet fut abandonné. Pourtant, au début de 1842, la nouvelle parvint à Alger que le Ministre de la Guerre avait décidé de nommer une commission de colonisation d'Afrique et de lui confier l'étude de tous les graves problèmes qui se rattachaient à cet objet. Aussitôt les colons d'Alger s’agitèrent, tinrent plusieurs réunions. Pourquoi ne délégucraient-ils pas un des leurs à seule fin de les représenter soit auprès de l'administration, soit auprès de la nouvelle commission ? Ils choisirent M. Urtis. Bugeaud, furieux de cette initiative et décidé à briser ces velléités (1) d'indépendance, ordonne au Procureur général de refuser à ce défenseur audacieux l’autorisation de se rendre en France ; il charge le général de Rumigny, qui le remplaçait provisoirement à Alger, d'adresser de justes représentations à M. Urtis et de démontrer aux colons l’inutilité d’une démarche dont les conséquences pourraient être graves. Malgré tout, M. Urtis s’embarqua pour la . France. Outré, le gouverneur menace d’expulser de la colonie les principaux meneurs de cette affaire qui, dans son esprit, prend les proportions d’une sorte de conspiration, et il demande au Ministre que le caractère de délégué des colons ne soit reconnu à M. Urtis ni par lui, ni par aucun chef de service placé sous ses ordres, ni par la commission de colonisation. Le Ministre prend cet engagement.

Mais M. Urtis est un habile homme et il trouve à Paris de puissants protecteurs. Qu'importe qu'il soit entendu comme délégué ou comme simple particulier, pourvu qu'il soit entendu ! La Commission de colonisation, n’ayant pas les mêmes raisons que le Ministère. pour se dispenser de l’écouter, le convoque bientôt, et sa déposition est si nette (2), si documentée, si originale, qu'elle produit la plus profonde impression. Elle contient d’ailleurs des vues nouvelles sur la nécessité de ne point limiter la colonisation algérienne à la construction et au peuplement de villages par des colons indigents, sur

(1) Voir sur cette affaire de nombreuses lettres de Bugeaud au Procureur général, au Général de Rumigny, au Ministre de la Guerre. A.G.G.A.

(2) Le texte de cette déposition de M. Urtis est dans l’un des nombreux cartons qui, aux Archives Nationales, contiennent les documents relatifs à la Commission d'Afrique. Il a été publié. Paris, Dupont, in-8, 1842.

: — 95 —\ la combinaison des bras et des écus, ou des travailleurs ét des capitalistes, enfin sur la possibilité de demander aux particuliers les ressources immenses nécessaires à l'exploitation de la terre africaine. Soult revient bientôt sur sa décision ; il attache M. Urtis au Ministère, le nomme membre de la sous-commission qui, à la fin de 1848, doit extraire des travaux de la Commission parlementaire les principes

d’une bonne politique coloniale, puis le choisit comme chef de bureau

et lui confie l'étude de tout ce qui concerne la colonisation. M. Urtis sera dès lors le conseiller écouté du Ministre, mais il restera l’adversaire 1rréductible de Bugeaud. Du système de colonisation par grandes concessions il fut le promoteur et le défenseur convaincu, et en même temps il fit échec aux nombreux projets de colonisation militaire du gouverneur. Effet inattendu d’un geste maladroit !

D'autres cas pourraient être cités. Ce n’est même plus le droit d’expulsion de la colonie que légalement, :il est vrai, exerce Bugeaud ; il s’arroge celui d'emprisonnement sans qu'aucun arrêté ministériel le lui ait expressément reconnu. En 1844 (1), il donne l'ordre d’enfermer au fort de Mers-el-Kébir deux habitants d'Oran, M. Ferrier, un banquier, et M. le docteur Merruault, médecin du dispensaire. «Le «droit d'expulsion, dit l'Algérie à cette occasion, est grand sans doute, « mais, accordé dans des cas graves, il n'implique pas le droit d’em- «prisonnement. Priver un homme d’une partie de sa liberté en lui «refusant le séjour dans la colonie ou lui ravir même temporaire- « ment toute sa liberté, ce sont deux actes bien différents ; si l’un est «légal, l’autre ne l’est pas».

Les propriétés n'étaient pas plus respectées que les personnes. L'arrêté du 18 avril, sur la concession des terres et la formation des centres de population, avait décidé que seul le gouverneur général

pourrait ouvrir à la colonisation un territoire déterminé, en fixer

les limites, permettre la création des villages. Un de ses articles contenait la disposition suivante (Art. 5): « Les propriétés particu- «lières et des corporations qui auront été reconnues indispensables à «la colonisation par délibération du Conseil seront expropriées d’ur- «gence pour cause d'utilité publique, à la diligence du Directeur de «l'Intérieur, et affectées à la colonisation immédiatement après l’ar- «rêté qui aura prononcé l’expropriation, sous règlement ultérieur de «l'indemnité». L'arrêté du 9 décembre 1841 précisa les formalités très simplifiées de la procédure d’expropriation et les étendit des

(1) Algérie, numéro du 2 août 1844;

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